‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 27 sur 235 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le monde est sujet à une autre erreur sur la difficulté du salut, bien différente de celle que je viens de combattre; et cette erreur, quoique moins spécieuse, est cependant plus universelle, et moins aisée à corriger : or, voici en quoi elle consiste. S'il est des gens que la sévérité des maximes évangéliques rebute, et empêche d'entrer dans la voie qui conduit à la vie , comme nous venons de le voir ; il en est aussi qui aiment à se persuader que le salut ne renferme pas de si grandes difficultés. Ces personnes , nées avec un caractère tranquille et uni , ne croient rien trouver dans l'Évangile, qui gêne trop l'amour-propre. Elles se font un plan de vertu , où entrent sous des noms déguisés l'ambition, le luxe, la mollesse, la vanité, et d'autres passions encore plus délicates : leur régularité consiste bien plus dans la fuite du mal, que dans la pratique du bien; et, tranquilles sur leur salut, elles plaignent l'égarement des pécheurs qui refusent de se sauver presque à inoins de frais que l'on ne se damne : illusion grossière, injurieuse à la croix de Jésus- Christ , et que l'exemple de Marie va pareillement confondre.

En effet, elle n'examine pas si l'on peut arriver à la cité de Juda par des chemins moins rudes et moins fatigants : elle choisit, sans différer, la voie la plus pénible; et c'est dans la difficulté qu'elle trouve sa sûreté. Telle est l'instruction que Marie donne par son exemple à ceux qui voudraient arriver à la céleste Jérusalem par des voies commodes et aplanies, et sans franchir les montagnes saintes, sur lesquelles elle est fondée. En effet, détromponsnous, mes frères; il faut qu'il en coûte pour se sauver; et le royaume des cieux ne peut être le prix que des violences continuelles que nous aurons exercées sur nous-mêmes. Cependant le monde est plein de ces fausses maximes en matière de religion. L'austérité des cloîtres est sainte, dit-on; mais il ne serait pas raisonnable d'en faire une obligation à ceux que le ciel n'y appelle pas : il y a plusieurs

MASSILLON. — TOME II

demeures dans la maison du Père céleste; et pour ne pas mériter les premières, il ne s'ensuit pas qu'on doivent être exclu de toutes les autres : enfin il est des joies honnêtes que l'Évangile n'ordonne pas de s'interdire.

Et là-dessus, qu'une femme ne donne point d'atteinte à la foi conjugale; qu'elle ne soutienne pas un jeu outré; qu'elle évite certains excès, dont le monde poli même ne s'accommode pas; que dans ses discours elle ne sorte jamais de cette bienséance de si bon goût dans son sexe; qu'elle paraisse dans nos temples aux jours solennels pour y participer à la chair sacrée de l'Agneau; qu'elle se soit réglée à certaines libéralités pour le soulagement des membres de Jésus-Christ; la voilà calme sur l'affaire du salut; un confesseur n'a plus rien à faire, et tout revêtu qu'il est de l'autorité de Jésus-Christ, il ne serait pas bien reçu à vouloir déconcerter ce train de vie. Mais elle est sur son rang d'une délicatesse à ne rien passer, mais elle aime le faste et l'éclat, mais elle cultive des amitiés tendres, elle fournit à des conversations vives, elle sourit à un profane qui enveloppe agréablement une ordure ; et en faveur de l'esprit, elle fait grâce à la corruption du cœur. Mais elle a sur sa beauté des délicatesses ridicules; pour sa parure, des soins que vous payeriez, ô mon Dieu, d'une éternité de bonheur, s'ils étaient employés à parer l'âme des vertus célestes. Mais l'abnégation de soi-même est un nom qu'elle ne connaît même pas, et il ne lui est peutêtre jamais arrivé de se gagner pour Jésus-Christ sur un seul désir ; et enfin toute sa religion se réduit aux intérêts de son honneur, et aux soins de ce corps de boue qu'elle idolâtre. Ou l'Évangile est une loi outrée, ou cette personne n'est pas chrétienne. Car quoi de moins compatible avec l'Évangile, par conséquent avec le christianisme, que cette mollesse, cette fierté, cet amour-propre, cette délicatesse dont elle ne se fait aucun scrupule? N'importe ; l'usage veut qu'elle se rassure et qu'elle se croie dans le bon chemin, parce qu'elle n'est pas encore au fond du précipice.

Tel est aujourd'hui l'entêtement du siècle, de s'y faire des plans de religion; d'imaginer une morale de bon goût, qui réconcilie Jésus-Christ avec Bélial; qui ente sur un fonds chrétien les plus pures maximes du paganisme; qui retienne du monde les plaisirs, l'inutilité, la mollesse, l'ambition; et de l'Évangile une foi morte et inutile, c'est-à-dire, qui d'une part retranche les crimes , et de l'autre les vertus.

Et c'est là-dessus qu'on vit tranquillement dans le siècle , et qu'on attend sans frayeur, ô mon Dieu ,

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