‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 28 sur 235 · LA VISITATION DE LA SAINTE VIERGE · texte numérisé non relu

LA VISITATION DE LA SAINTE VIERGE

votre jugement redoutable : tandis que le juste , au fond d'un réduit obscur, le visage pâle et défait, le corps affaibli et exténué par les travaux d'une longue pénitence, le cœur purifié par tant d'oraisons ferventes, vous conjure avec le Prophète de n'entrer pas en jugement avec lui; repasse dans l'amertume de son cœur quelques fautes légères que sa piété lui grossit, et que la seule surprise a arrachées de sa faiblesse , et ne peut se rassurer ni sur le trésor infini de vos miséricordes, ni sur le pénible amas de tant d'oeuvres saintes en qui sa foi découvre des taches. Quid istâ excitate tenebrosius ? s'écrie saint Chrysostôme. Le crime conduit quelquefois au repentir, mais cette vie mondaine aboutit toujours à une triste et funeste impénitence.

Sur quoi l'esprit humain ne peut-il pas se séduire, puisqu'il à pu prendre ici le change! Que pouvait-on ajouter, ô mon Dieu, aux précautions que votre sagesse avait prises pour faire sentir aux hommes que les croix et les souffrances leur sont aussi indispensables que le sacrement qui les régénère; et qu'il est aussi peu possible d'être un vrai chrétien sans souffrir, qu'il est possible d'être chrétien sans être baptisé? A quoi se réduit l'Évangile tout entier, qu'à cette vérité ? Combien de fois y est-elle répétée! sous combien d'images sensibles l'y avez-vous enveloppée !

Et après cela la religion, dit-on, n'interdit pas tous les plaisirs. Mais pratiquez, mon frère, toutes les austérités qu'elle ordonne , et on vous permettra les plaisirs qu'elle ne défend pas. Grimpezvous sur la montagne comme Marie? Puisque sans la pénitence et la mortification il n'y a point de salut, cet œil qui vous scandalise, l'arrachez -vous? cette croix qui vous accable, la portez-vous? cette volonté propre qui vous tyrannise, la rompez-vous? cette chair qui vous est si chère, la châtiez- vous? ce calice dont il faut boire pour être assis à la droite de Jésus-Christ, en buvez- vous?

Mais que le siècle s'abuse sur ce point, je n'en suis pas surpris : tout y roule sur l'erreur et le mensonge, et de tout temps il est en possession déjuger peu sainement de ce qui concerne le salut. Mais cette illusion trouve des partisans parmi ceux mêmes qui font profession de piété; et l'on peut dire ici que les élus tomberaient presque dans cette erreur, s'il était possible.

Tel depuis une conversion d'éclat, vit de bonne foi sur sa réputation de piétéj qui, encore livré à tous ses défauts , vif, colère , vain , attaché , n'a pour toute vertu, qu'un train de vie mêlé de faiblesses et de bonnes œuvres , de tiédeur et de dévotion . de grâce et d'amour-propre, de sacrements et de rechutes.

Telle croit avoir renoncé au monde et à ses pompes, qui n'a renoncé qu'au tumulte et à l'embarras. Elle s'interdit les parties d'éclat, mais elle en assortit tous les jours de moins tumultueuses et de plus délicates : elle n'est plus livrée au public, et exposée à tous les importuns d'une ville; mais au milieu d'un monde choisi elle goûte tout le plaisir de la conversation, sans en goûter les désagréments : elle a banni un jeu outré ; mais elle n'a pas banni l'inutilité et la perte du temps : elle n'a plus des empressements profanes pour se faire aimer ; mais elle n'est pas fâchée de plaire : enfin le seul nom de passion alarme sa vertu , mais peut-être n'est-ce que du nom dont elle s'alarme.

Une autre croit avoir déjà le ciel en engagement, qui parmi ses vertus ne saurait guère compter qu'un directeur de parade, quelques confessions réglées, et son nom écrit dans toutes les assemblées pieuses d'une ville.

Enfin celle-ci se figure avancer à pas de géant dans la voie de la justice, qui n'y marche que par caprice. Elle se hâte à certaines reprises ; tantôt c'est une aumône, puis une austérité; une autre fois une retraite : Dieu a ses intervalles, si je l'ose dire; et le monde a le fonds. Il semble que votre loi , ô mon Dieu , plus durable que le ciel et la terre , soit une loi souple et variable. On y retranche, on y ajoute à son gré; on l'ajuste à l'humeur, à l'âge, à l'état : en un mot, chacun se fait un Évangile à part, où il trouve le secret de faire entrer ses faiblesses.

Oui, mes frères, l'esprit de la religion est peu connu de ceux mêmes qui passent pour en pratiquer les maximes ; et le reproche que Jésus-Christ faisait autrefois à ses apôtres , on peut le faire encore aujourd'hui à la plupart de ceux qui font profession de le suivre : Nescitis cujus spiritûs estis. (Luc, ix, 55.) Vous ne savez à quel esprit vous êtes appelés.

Ah! que l'exemple de Marie les instruise. Que sa fidélité nous apprenne que ce n'est pas une portion de nous-mêmes , des intervalles de notre temps , quelques accès de ferveur, que Dieu demande de nous; mais tout notre cœur, mais tous nos désirs, mais toutes nos actions, en un mot une entière conformité avec l'Évangile , qui doit être notre règle en ce monde, puisqu'il sera notre juge dans l'autre. Oui , mes frères , soyons fidèles à Dieu ; après cela espérons tout de sa miséricorde. Voyez de combien de bénédictions la fidélité de Marie est suivie : le Verbe commence son ministère, et sanctifie Jean- Baptiste : lePrécurseur tressaille avant que de naître : Elisabeth prophétise : Marie elle-même, jusque-là

DANS QUEL

si retenue sur les merveilles que Dieu avait opérées en elle, les découvre par un saint transport, et exalte la puissance et la miséricorde du Seigneur.

Quand sera-ce donc, ô mon Dieu, qu'ayant franchi à son exemple ces montagnes fatales qui me séparent de vous , je pourrai , comme elle , célébrer les merveilles de votre grâce ? Honteux de ma tiédeur et de ma négligence, je fais de vains efforts pour m' approcher de vous; mais, hélas! à peine me suis-je gagné sur une faiblesse , qu'affaibli par la victoire même , je retombe sous mon propre poids, et me laisse rentraîner par une autre. Lassé d'être toujours aux prises avec moi-même, je compose enflnavec mon amour-propre ; et , pour être tranquille sur mes passions , je ne leur refuse que le crime , et leur abandonne tout le reste.

Et encore, Seigneur! cette aversion qui me reste pour le crime vient-elle de votre grâce? Ah! si le souvenir d'un plaisir profane pouvait périr avec le plaisir même ; si je pouvais me vaincre sur ces retours cruels que traîne après soi l'offense mortelle, et devenir tranquillement pécheur ; que sais-je ce qu'une occasion n'arracherait pas de ma faiblesse? que sais-je si tous mes projets de vertu n'y viendraient pas tristement échouer? Non, ce n'est pas le crime que je hais; c'est ma tranquillité que j'aime. Ah ! si votre grâce était le principe sacré de ma haine, je haïrais tout ce qui vous déplaît : on ne me verrait pas de propos délibéré tomber tous lesjours en tant d'infidélités , qui donnent des atteintes si sensibles à votre amour : on ne m'entendrait pas m'informer si souvent s'il y a de l'offense mortelle à me permettre un tel plaisir; il me suffirait de savoir qu'il vous déplaît. Non , encore une fois , ce n'est pas l'innocence que je cherche ; c'est l'inquiétude que je fuis : heureux si de cette paix fausse et périlleuse, je ne passe pas à un trouble éternel , banni pour toujours de la paix véritable qui accompagne la félicité de vos saints ! Je vous la souhaite.

Ainsi soit-il.

ESPRIT, etc.

DISCOURS

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