‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 39 sur 235 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Dieu est admirable dans ses saints ; et la variété de ses voies sur les élus, est un de ces trésors cachés sur lesquels, selon l'expression du Prophète, sa sagesse répand des abîmes : Ponens in tfiesauris abi/ssos.(?s. xxxn, 7.)

En effet , dans l'histoire de la religion , tantôt nous trouvons de grands hommes, qui sortis d'un sang illustre, élevés dans la connaissance des sciences et des arts, nés, pour commander aux autres hommes, et destinés à l'éclat et à la grandeur, se sont ensevelis tout vivants dans des retraites sombres ; et là ont attendu le jour du Seigneur, inconnus presque à la terre, ne voulant plus savoir que Jésus- Christ, environnés de misère et d'infirmité , et l'objet du mépris et des railleries des insensés.

1 Le cardinal de Noailles , archevêque de Paris.

DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

Et d'autre part, la grâce nous offre quelquefois des spectacles bien différents. Ce sont des hommes faibles, nés dans l'obscurité, nourris dans l'ignorance, soumis par leur destinée à toutes les créatures, et s'abaissant encore par un motif de foi au-dessous même de leur bassesse ; et cependant devenus tout à coup l'admiration de leur siècle ; décidant sur les points de la loi; exerçant un empire divin sur toutes les créatures; élevés au plus haut point de la gloire et de la réputation ; et enfin remarquables par les mêmes endroits , qui auraient dû les rendre vils aux yeux des hommes.

Tel fut dans son siècle François de Paule. La vertu de Dieu éclata dans sa faiblesse : cette pierre de rebut fut placée à la tête de l'angle , et au lieu le plus apparent de l'édifice : cette nuée obscure et 'sortie du centre de la terre , s'éleva peu à peu , couvrit le tabernacle, devint une colonne de feu, et servit de flambeau à ceux qui étaient assis dans les ténèbres et dans les ombres de la mort.

A peine établi dans sa chère solitude, et commençant seulement à goûter combien il est doux d'être oublié des hommes, et de vivre sous les yeux de Dieu seul , une odeur de vie se répand malgré lui aux environs. Des bruits de sainteté et de pénitence viennent réveiller les villes voisines, et se glissent même jusque dans les cours des princes : de toutes parts le peuple de Dieu vient à Silo consulter le Voyant; et les souverains eux-mêmes, sous des habits empruntés, comme autrefois une reine d'Israël, paraissent dans sa retraite, et veulent apprendre les desseins du ciel sur eux de la bouche de cet autre Prophète. La France , l'Italie, l'Espagne, l'Europe entière entend parler de lui : du fond de sa solitude , il remplit le monde du bruit de son nom ; et comme son divin Maître , c'est de l'obscurité même du désert qu'il est transporté sur le sommet du temple, et que là il devient un spectacle aux yeux de l'univers.

Les saints, mes frères , n'ont jamais éclaté que par là. C'étaient des enfants de lumière , qui , pour être moins prudents dans leurs voies que les enfants du siècle , n'ont pas laissé de mieux arriver à leurs fins. Ils ne connaissaient pas encore l'art pieux de s'insinuer dans l'esprit et dans l'estime des peuples : cette vertu fastueuse , qui ne retient guère de la piété que la contenance et le style, n'était pas le vice de leur temps. On ne les voyait pas ménager avec adresse à leur zèle des occasions éclatantes de fatigue et de miséricorde : ils ne faisaient pas annoncer leur sainteté par mille traits extraordinaires ; et ne ressemblaient pointa ces faux prophètes d'Israël , qui pour séduire plus sûrement la crédulité

des peuples, et les empêcher de douter de leur don de prophétie , affectaient des figures bizarres , des inspirations soudaines, et des airs bien plus singuliers que les prophètes du Seigneur.

Confondez, ô mon Dieu! l'espérance des hypocrites : ne souffrez plus que votre saint nom serve à l'iniquité : maudissez ceux qui font votre ouvrage frauduleusement ; qui regardent la piété comme an gain, et la simplicité de vos voies comme le chemin de l'honneur et de la gloire. Discernez vous-même les sentiers du juste de ceux du pécheur : empêchez que le mépris dû à la fausse vertu ne retombe sur la véritable ; et que vos serviteurs qui n'ont point de part avec les hypocrites , ne partagent point dans l'esprit de vos ennemis leur dérision et leur honte!

Si, malgré l'obscurité de sa retraite et de son nom, notre saint fut d'abord exposé à l'admiration des peuples ; on peut dire aussi que celui qui appelle les choses qui ne sont pas comme celles qui sont , tira en lui la lumière des ténèbres, et la science de ses voies les plus sublimes de la simplicité de l'ignorance.

Quelle gloire pour la foi, mes frères! un solitaire simple et sans lettres , je le vois tout à coup le conducteur des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, le docteur des ignorants, le maître des simples et des enfants , et ayant la règle de la science et de la vérité dans la loi. Il parle le langage des hommes et des anges ; il est élevé à la dignité des prophètes; il pénètre tous les mystères; il a toute science, et cette foi capable de transporter les montagnes. C'est le Samuel de son temps, l'interprète des volontés du Seigneur sur le peuple, le restaurateur de la doctrine et de la vérité, et l'arbitre de la religion et du culte des princes.

Rome même , le séjour du tabernacle d'Israël , où le Seigneur rend ses oracles et où le peuple de Dieu va consulter, trouva dans ses lumières de nouvelles ressources : les princes des prêtres députèrent vers lui , et le prirent pour Jérémie ou pour quelqu'un des prophètes : Sixte IV le consulta dans ses doutes, le regarda comme le guide et le coopérateur de son pontificat; et l'on vit pour la seconde foisleMoïsedupeuplechoisi,lelégislateurdes tribus, s'en tenir aux conseils d'un autre Jéthro, peu instruit dans la loi et élevé dans le désert de Madian.

Quelle fut sa pénétration dans les voies de Dieu sur les âmes! Les sentiments de l'homme qui ne peuvent être connus, dit saint Paul , que par l'esprit qui est en lui, n'échappèrent jamais au discernement du sien : il découvrit les conseils des coeurs, et vit clair dans l'abîme des consciences ; et, comme l'agneau de l'Apocalypse, simple et sans art, il ou-

POUR LE JOUR

vrit les sept sceaux du livre mystérieux où toute l'habileté et la prudence des vieillards aurait échoué.

Mais ce n'est pas aujourd'hui ce don de discernement, qu'on cherche dans les juges des consciences; trop de lumière en eux nous gêne et nous embarrasse; nous ne voulons pas qu'ils voient plus loin que nous-mêmes dans nos défauts. On craint ces lampes luisantes qui portent le jour dans les lieux les plus ténébreux du cœur, et n'y laissent rien à examiner : on s'accommode mieux de celles dont la faible lueur n'éclaire que la superficie des passions, et laisse toujours dessous des mystères d'iniquité sans les approfondir. En un mot, on veut des idoles qui aient des yeux et qui ne voient pas; de ces aveugles à demi clairvoyants qui ne voient les hommes que comme des arbres ; je veux dire qui n'en voient que les feuilles sans en découvrir la racine; et l'on est content de soi-même, quand on a pu amener à son point le ministre de la réconciliation , comme si sa faiblesse pouvait rendre Dieu injuste, ou son ignorance l'aveugler sur nos crimes. Semblables, si j'osais le dire, aux Babyloniens, on aime ces prêtres trompeurs, qui dévorant tout seuls nos sacrifices et nos iniquités, nous persuadent que le Seigneur les a dévorés lui-même; et on n'a guère recours aux Daniels inspirés de Dieu, qui nous découvrent leurs routes secrètes , détrompent notre crédulité, et nous font toucher au doigt l'inutilité de nos offrandes et l'abus de notre culte.

L'Esprit de Dieu qui parlait dans notre saint, n'était pas toujours ce souffle véhément et impétueux qui ébranla le cénacle et consterna les disciples : ce fut le plus souvent ce souffle doux et insinuant dont il est parlé dans l'histoire de l'homme innocent, destiné à tempérer l'ardeur du jour, et à annoncer à nos premiers pères la visite et l'approche du Créateur. Aussi le cœur des princes et des peuples fut, pour ainsi dire, entre ses mains : on ne résista jamais à la sagesse et à l'esprit qui parlait en lui. Mille pécheurs virent expirer à ses pieds leurs passions criminelles; autant de justes y sentirent ressusciter la grâce de leur vocation; et sa parole fut une odeur de mort pour l'iniquité, et une odeur de vie pour la justice. Ferdinand, roi de Naples, entendit ce nouveau Jean-Baptiste, lui reprocher au milieu de sa cour ses excès avec cette sainte liberté qu'inspire la foi : il admira l'innocence et la simplicité de ce solitaire miraculeux ; écouta des remontrances que la douceur et l'humilité rendaient presque toujours victorieuses ; et touché comme David des charitables ménagements et des pieux artifices de Nathan , il prononça le premier contre soi-même. Je sais quelle est la délicatesse

des grands et les foudres qui partent de ces montagnes d'orgueil du moment qu'on les touche : mais , o mon Dieu, les rois entendraient, et ceux qui jugent la terre pourraient s'instruire, s'il se trouvait des prophètes en Israël qui osassent porter votre parole devant eux ; et les princes ne seraient pas si loin du royaume de Jésus-Christ, si ses disciples en savaient mépriser les premières places.

Le même Père des lumières qui lui découvrit le secret des cœurs, le fit percer dans les ténèbres de l'avenir. Des fidèles de son temps s'écrièrent avec surprise, qu'un grand Prophète avait paru parmi eux, et que le Seigneur avait visité son peuple. Il prévit les malheurs d'Israël et la captivité dont Jérusalem était menacée; et comme le Jérémie de son siècle, il vit en esprit partir de Babylone un prince infidèle, et préparer les fers et les flammes dont on devait enchaîner l'oint du Seigneur, et brûler le temple et la ville sainte. Mais qu'on est peu disposé, mes frères, à écouter les prophètes d'Israël, lorsqu'ils n'annocent que des choses désagréables! On traita ses prédictions de songe et de faiblesse; et Mahomet entré dans l'Italie et déjà maître d'Otrante, était sur le point de ravager l'héritage du Seigneur, venir placer l'abomination dans le lieu saint, et mettre sous un tribut infâme la reine des nations et la maîtresse des provinces, que François de Paule levait encore inutilement les mains vers un peuple plein de contradiction et d'incrédulité.

Mais vos miséricordes , Seigneur, vont toujours plus loin que nos misères : vous vous laissâtes toucher aux larmes et aux prières de votre serviteur; et il obtint de vous un ange invisible qui frappa Sennachérib de frayeur, dissipa les nations assemblées, et rendit la paix et l'allégresse à votre Église. Eh! ne susciterez-vous point en nos jours quelque nouveau prophète qui puisse à son tour obtenir de vous la fin de nos troubles et de nos calamités? n'enverrez-vous plus d'ange exterminateur pour dissiper les nations qui veulent la guerre? avez-vous livré pour toujours Jacob au pillage? vos tribus ont-elles juré de se détruire elles-mêmes, et de servir aux desseins de vos ennemis? et souffrirez-vous qu'un autre Jéroboam pour se maintenir dans son usurpation, les divise, altère publiquement votre culte, et jette des semences éternelles de dissension entre Israël et Juda? Vous châtiez, Seigneur, nos iniquités, il est vrai : mais si les malheurs de nos familles, le sang de nos proches, les cris des peuples, et la désolation des provinces, ne sont pas encore capables d'arrêter la main qui nous frappe; ah! que tant de profanations toujours inséparables des guerres vous désar-

DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

ment, et ne vengez plus votre justice en multipliant les crimes sur la terre.

Qui pourrait ici vous représenter, mes frères, notre saint, cet homme pénitent, mortifié, et qui se permettait à peine l'usage des viandes les plus viles; qui pourrait vous le représenter, dis-je, souverain de toutes les créatures; conduisant au tombeau et en rappelant à son gré; commandant aux vents et à la mer; éteignant l'impétuosité du feu; fermant la bouche des lions; vainquant les royaumes par la foi, et dépositaire de la puissance divine sur la terre? l'Église ne vit peut-être jamais le spectacle d'une foi plus puissante • l'histoire de ses prodiges ne finit point; et c'est «ci le seul lieu où l'on peut user de l'hyperbole de l'évangéliste, et dire que le monde entier n'en pourrait presque contenir le récit. Il marcha, comme les premiers disciples, sur les serpents sans en être blessé; ôta à des breuvages mortels tout ce qu'ils avaient de nuisible; imprima à son ombre même une force toute puissante; exhala une vertu qui opérait des prodiges tout à l'entour; affermit par sa foi les eaux delà mer, et sans être soutenu, comme Pierre, de la présence de Jésus-Christ, il la traversa avec plus de constance et de sécurité que cet apôtre. Que vous dirai-je , mes frères ? il mit sa bouche dans les nuées , selon l'expression du Prophète, et fit passer sa langue sur la terre; il ouvrit les cataractes du ciel, et changea ou rétablit l'ordre des saisons. Il fut la résurrection et la vie; fit voir les aveugles, parler les muets, ouïr les sourds, marcher les boiteux; et bienheureux ceux qui ne seront pas scandalisés en eux!

Car, mes frères, quelle est aujourd'hui la fausse délicatesse du siècle sur les événements qui tiennent du prodige! On laisse, hélas! au peuple la simplicité et la candeur : la religion de ceux qui se piquent de raison , est une religion de raffinements et de doutes; et l'on se fait un mérite d'être difficile; comme si le royaume de Dieu venait avec observation. Ce n'est pas que je veuille ici donner du crédit aux superstitions, ni autoriser tout ce que le zèle bon, mais peu éclairé, des siècles passés a laissé glisser de faux dans l'histoire de nos saints : mais je suis touché que sous prétexte de bon goût, on tombe dans le libertinage d'esprit; et qu'en s'accoutumant à douter des faits indifférents, on doute tôt ou tard des nécessaires. La simplicité, messieurs, est inséparable de la foi chrétienne; il est beau même de se tromper quelquefois pour avoir voulu être plus religieux et plus docile : les plus grands hommes de la religion ont été des enfants sur les matières du salut. Et d'ailleurs, vous, mes

frères, qui contre toutes les règles de la droite raison, croyez imprudemment que Dieu vous sauvera dans une vie molle et mondaine, ce qu'il ne saurait faire; vous refusez votre créance à des prodiges qui lui sont très-possibles? ah! pourquoi êtes-vo>us si crédules lorsqu'il y a tout à risquer? et pourquoi faites-vous gloire de l'être si peu lorsqu'il n'y a rien à perdre?

Il faudrait ici pour mettre le dernier trait à cet éloge, après vous avoir montré l'obscurité de notre saint suivie d'une réputation éclatante, sa candeur et sa simplicité relevée par le don de science et d'intelligence, sa pénitence et son infirmité devenue toute-puissante, vous montrer aussi son humilité récompensée, et investie d'hommages et de gloire. Vous l'auriez vu assis à côté d'un grand pape, comme autrefois Moïse auprès du pontife Aaron, partageant avec lui les soins du sacerdoce et la conduite du peuple de Dieu : vous l'auriez vu entrer dans l'assemblée des vieillards d'Israël, et comme Daniel, régler leurs jugements et présider à leurs ordonnances. Vous auriez vu les peuples en foule sortir des villes, le recevoir comme autrefois le fils de David, et environné d'un appareil aussi humble que. celui de Jésus-Christ entrant dans Jérusalem : vous l'auriez vu trouver partout les mêmes acclamations et une pompe aussi solmnelle. Les cours des princes mêmes si peu indulgentes à la sainte folie de la croix, lui rendirent des honneurs qu'on n'y rend guère qu'à la sagesse du siècle : et la folie mystérieuse de ce nouveau David , n'empêcha pas les rois mêmes des Philistins, de le retenir à leur cour avec toutes les distinctions et les égards dus à sa vertu.

Car il faut le dire ici, ministres du Seigneur, les véritables saints peuvent bien être incommodes au siècle; mais dans le fond ils n'y sont guère méprisés. La piété qui est selon Jésus-Christ, quelque part qu'elle se trouve, a je ne sais quoi de noble et de grand qui fait qu'on l'estime lors même qu'on ne veut pas l'imiter. C'est peu connaître le monde, que de pgétendre nous faire honneur auprès de lui de nos misères et de nos faiblesses : tout corrompu qu'on le croit , il est encore assez équitable pour exiger de nous des exemples de régularité, et faire de la vertu même une bienséance à notre état; et le plus sûr moyen d'éviter son mépris, c'est de ne suivre pas ses maximes.

Aussi lorsque Louis XI se sentit frappé de la main de Dieu, ce ne fut point dans sa cour qu'il chercha un prophète : les vertus de François de Paule, la puissance que Dieu lui communiquait pour honorer sa sainteté, éclataient dans tout Pu«

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POUR LE JOUR

nivers. C'est lui que le prince demande, il le fait venir des extrémités de l'Italie; et ce fut alors que notre saint paraissant à la cour trompa l'attente du souverain, et lui dit hardiment comme un autre Élie : Prince, vous mourrez, et vous ne sortirez plus du lit où vous êtes monté, que pour descendre dans le tombeau.

Quel coup de foudre pour un prince qui aimait la vie! il reçut en tremblant cet arrêt foudroyant. Hélas! qu'il est rare que les inquiétudes et les soupirs des mourants ne soient plutôt les agitations d'une âme qui se défend contre la mort , que des regrets sincères sur la vie passée! Si l'on lève alors les yeux au ciel , hélas! ce n'est que pour détourner le glaive fatal qui va trancher nos jours; et toutes ces marques de repentir qu'on donne dans ce dernier moment , et qui consolent tant les amis et les proches , sont d'ordinaire les derniers traits de notre arrêt et la mesure funeste de nos crimes.

C'est à ce voyage que le royaume doit l'établissement d'un ordre, dont l'Église a depuis été si honorée et le public si édifié. La candeur et l'austérité du saint et de ses compagnons toucha les peuples : nos villes à l'envi s'empressèrent d'enfermer dans leurs murs ces anges de la terre : de toutes parts s'élevèrent de nouveaux édilices destinés à leur servir d'asile : les richesses de l'Egypte furent employées avec profusion à construire ces tabernacles d'Israël, et la France ne pouvant disputer à l'Italie la naissance de ce saint institut, lui en disputa du moins l'amour, et le zèle de son accroissement.

Nous avons, je le sais, succédé là-dessus au goût de nos pères : François de Paule et ses enfants sont encore chers à nos peuples; et c'est là comme la dévotion dominante des Français. Mais d'où vient, mes frères, qu'avec toute notre confiance envers ce saint, nous sommes toujours si éloignés de le devenir nous-mêmes? Ah! c'est qu'outre que nous bornons nos hommages à un culte tout extérieur et à certaines pratiques de piété qui ne gênent en rien nos passions; nous n'avons recours à lui comme ce roi mourant que lorsqu'il s'agit d'obtenir des faveurs temporelles, la délivrance d'un péril qui nous alarme, d'une infirmité qui nous accable, d'un chagrin qui nous mine et nous dessèche; et sur lesbesoins de l'âme nous sommes muets. On ne s'avise guère de demander la délivrance d'une passion qui nous tyrannise, d'une inimitié qui nous ronge , d'un endurcissement qui nous calme sur tout, de mille périls où l'on échoue, d'un naturel fragile et glissant qui nous rend le salut si difficile.

Ce n'est donc pas, ô mon Dieu, le crédit de vos

ennemis ; c'est l'incrédulitédesfidèles qui augmente. Vous êtes toujours le Père des miséricordes , et toujours prêt à exaucer nos vœux, lorsqu'ils vous sont présentés par les citoyens de la Jérusalem céleste : mais il faut qne ces vœux soient dignes de vous , et assez purs pour monter en odeur de suavité jusqu'au pied de votre trône. Et cependant, Seigneur, quelles ont été jusqu'ici mes prières et mes supplications! J'ai invoqué vos saints dans mon affliction, il est vrai ; mais je n'ai attendu d'eux que des consolations toutes terrestres, le succès d'une affaire, la régularité d'une saison , la vie d'une personne chère , la bienveillance d'un grand, l'élévation d'une famille : du moment que votre main m'a frappé , j'ai couru à leurs autels , pour obtenir la fin ou l'adoucissement de mes peines ; et c'a toujours été là le motif de mes dons et de mes offrandes. Souvent même, je ne rougis pas de vous l'avouer, ô mon Dieu, souvent j'ai voulu les faire servir à mes iniquités, les intéresser dans mes faiblesses, les rendre protecteurs d'un désir qui vous déplaît, d'une espérance qui vous déshonore, d'un attachement qui vous blesse ; et au lieu d'en faire des intercesseurs de mon pardon, j'en ai fait des confidents de mes fautes. Les saints, mes frères, rejettent ces hommages criminels, et la meilleure manière de les honorer, c'est de suivre les traces qu'ils nous ont frayées dans les voies de la justice, qui nous conduiront comme eux à la bienheureuse immortalité.

Ainsi soit-il.

SERMON

POUR

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