‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 40 sur 235 · LE JOUR DE SAINT BENOIT · texte numérisé non relu

LE JOUR DE SAINT BENOIT

Fide Noe , responso accepta de us quœ adhùc non videbantur, meluens aptavit arcani in salutem domûs suce , per qu&m damnavit mundum.

C'est par la foi que Noé ayant été divinement averti de ce qui devait arriver, el appréhendant ce qu'il ne voyait pas encore, bâtit l'arche pour mettre le salut des siens à couvert; et c'est par là qu'il condamna le monde. (Hëbr. ïi , 7.)

Dès que la voix du ciel eut appris à Noé l'arrêt que le Seigneur se préparait de prononcer contre les hommes, quoique le temps de la vengeance fût encore éloigné, ce saint patriarche le compta, pour ainsi dire, arrivé; et le même jour où il connut que tout allait bientôt finir, fut pour lui comme la fin de toute créature. Dès ce moment tout lui parut erreur et vanité parmi les hommes; toujours occupé de ce

saints qui diminue, comme nous le reprochent vos jour décolère, qui devait exterminer toute chair, les

DE SAINT BENOIT

plaisirs et les dissolutions auxquelles les hommes se i livraient alors avec tant d'excès lui parurent comme les ris de ces fanatiques , qui ignorent le danger prochain dont ils sont menacés, et qui ne sont dignes que de notre compassion et de nos larmes. Dès lors, sans s'arrêter à l'exemple de la multitude, il ne pensa plus qu'à prendre des mesures, de peur d'être enveloppé dans la malédiction commune; et peu content de travailler à sa sûreté, il éleva un asile où le salut des siens pût encore être à couvert. Par là , dit saint Paul, il vit les choses à venir comme si elles étaient présentes : il devint l'héritier de la foi et de la justice des patriarches qui l'avaient précédé; et il condamna le monde, auquel l'exemple de ses sages précautions fut inutile : Metuens, aptavit arcam in salutem domûs suœ} per quam damnavit mundum.

C'est sous cette image que je me suis proposé de vous représenter aujourd'hui le saint patriarche, dont nous honorons la mémoire; et ce qui m'a déterminé à la choisir, c'est qu'elle m'a paru encore plus heureuse pour notre instruction que pour son éloge : car ce n'est pas un récit embelli et exact des actions de saint Benoît, que vous devez attendre en ce jour, mais seulementuneinstructionsimple etchrétienne, sur les principales circonstances de sa vie.

A peine la voix du ciel eut fait entendre à cet homme plein de foi , l'arrêt de malédiction que Jésus-Christ prononcera un jour contre le monde , qu'il le regarda comme déjà condamné; et ce qui devait périr, il l'envisagea comme s'il n'était plus. Dès lors il vit la fin de toutes choses : les terreurs de l'éternité le troublèrent. Il méprisa ce qu'il ne pouvait toujours posséder : les fausses joies, les désirs insensés , les vaines espérances des hommes ne lui semblèrent plus que les songes agréables d'un criminel , qui dort dans sa prison la veille de son supplice, et qui à son réveil doit entendre prononcer la triste sentence. Tout lui parut erreur, folie et danger dans le monde. Il pensa donc à sauver son âme de l'anathème général ; et touché ensuite du salut de ses frères, il éleva le premier cet asile si fameux depuis dans tous les siècles, où il pût les mettre à couvert de la colère à venir, et les sauver de ce déluge d'iniquité qui devait faire périr toute chair : Metuens, aptavit arcam in salutem domûs sux.

Ainsi Benoît recueillit seul la succession de la foi , de l'esprit , de la justice des Antoine, des Hilarion, et de tous les hommes de Dieu qui avaient peuplé les déserts de l'Orient. Ainsi il condamna le inonde que ses grands exemples ne purent corriger. G>r la foi lui fit voir les choses à venir comme si

elles étaient présentes, et les présentes comme si elles n'étaient plus : Fide responso accepto de Us qux non vldebantur; effrayé des malheurs qui menaçaient le monde; la foi le détermina à préparer un asile où son salut et celui des siens fût à couvert : Metuens, aptavit arcam in salutem domûs suse, et dans ces deux circonstances principales de sa vie, Benoît condamna le monde : Per quam damnavit mundum : je veux dire les faux jugements et la sécurité du monde, par les lumières qui lui en découvrirent le néant et le danger; le découragement et les irrésolutions du monde sur le salut, par la gloire et le succès qui accompagna la promptitude de son entreprise.

PREMIÈBE PARTIE.

La source déplorable de nos désordres est presque toujours dans nos erreurs; et nous ne faisons point de chute, où quelque faux jugement ne nous ait conduits. Aussi la grande différence que met l'Apôtre entre le juste et le pécheur, est que le juste est un enfant de lumière, qui juge de tout par des vues hautes et sublimes ; et qui à la faveur de cette clarté supérieure qui le. guide, démêle partout le vrai du faux, perce les dehors trompeurs répandus sur tous les objets qui nous environnent, et ne voit en eux que ce qui s'y trouve en effet : au lieu que le pécheur est un enfant de ténèbres ; qui ne juge que par des vues fausses et confuses; qui ne voit de tout ce qui est autour de lui que la surface et l'écorce; et qui loin de porter la lumière sur les ténèbres qui l'environnent, répand ses propres ténèbres sur un reste de clarté que lui offrent encore les créatures , et les événements au milieu desquels il vit.

Or, mes frères, on peut marquer trois erreurs principales, d'où naissent cette foule de fausses maximes répandues dans le monde, et qui dérobent presque à tous les hommes les voies de la justice et de la vérité. La première est une erreur d'espérance, qui formée par la vivacité du premier âge , et par le défaut d'expérience inséparable de notre entrée dans le monde, ouvre à l'imagination, si capable alors de séduction, mille lueurs éloignées de fortune, de gloire, de plaisir; et l'attache à ce monde réprouvé, plus par les charmes qu'elle lui promet, que par ceux qu'on y trouve dans la suite. La seconde est une erreur de surprise, qui ne trouvant pas le cœur encore instruit sur le vide et l'instabilité des choses humaines , sur les caprices du monde et l'amertume des plaisirs , laisse aux premières impressions que fait sur nous le spectacle du monde, le loisir de nous toucher, de nous amollir, de nous entraîner; et profite d'une circonstance où tout ce qui blesse

POUR LE JOUR

l'âme ne s'efface plus, pour y faire entrer le venin plus avant, et la corrompre sans ressource. Enfin, la dernière est une erreur de sécurité , qui nous représente les abus du monde comme des usages ; ses précipices comme des voies droites et sûres ; les précautions de la foi comme les faiblesses ou les excès d'une piété mal étendue; et nous fait marcher sans rien craindre dans des sentiers, où tous les pas sont presque des chutes. Or les lumières de la foi découvrirent à Benoît trois vérités principales, qui dissipèrent d'abord l'illusion de ces trois erreurs, et qui encore aujourd'hui condamnent le monde, ou qui les ignore, ou qui les méprise.

Il comprit, premièrement, que tout ce qui passe, et ne doit pas toujours demeurer, n'est pas digne du chrétien né pour l'éternité. Il sentit en second lieu que tout ce que les créatures peuvent ménager de plaisirs au cœur de l'homme, n'est qu'un peu d'eau jetée dans la fournaise, qui l'allume loin de l'éteindre; que ce n'est qu'un amas de remords et de vers dévorants, qui rongent le cœur loin de le rassasier ; et que tout ce qui n'est pas Dieu peut le surprendre, mais ne saurait le satisfaire. Enfin il découvrit que le monde était le lieu des tentations et des naufrages; et que la piété ne pouvait y rencontrer, ou que des pièges dressés partout pour la séduire, ou que des scandales établis pour l'affliger, ou que des obstacles propres à la décourager et à l'abattre.

Envoyé à Rome en un âge encore tendre, pour y cultiver l'espérance de se.s premières années, par tous les secours que pouvait fournir à l'éducation un séjour si célèbre, il suivit la route ordinaire à ceux de sa naissance et de son rang; il répondit aux desseins de ses proches, qui par les vues inséparables de la chair et du sang, rapportaient les soins de son éducation , non à le former pour le ciel , mais à l'élever dans le siècle. Il se fit instruire, comme Moïse, dans la sagesse et dans la science des Égyptiens; il cultiva quelque temps par les secours humains les grands talents qui parurent depuis en lui. Les études, qui fraient le chemin aux honneurs et à la fortune, furent les premières occupations de sa jeunesse; mais la grâce s'était réservé le droit de les sanctifier, et de se servir de toute cette vaine science de l'Egypte, pour en former, comme autrefois dans Moïse, le législateur d'un peuple saint, et le chef qui devait conduire au désert une nouvelle armée d'Israélites pour s'y offrir eux-mêmes en sacrifice au Seigneur.

C'est à l'entrée de cette carrière , dit saint Augustin, que se forment dans l'âme, peu instruite encore sur les caprices de la fortune, sur l'instabilité

et l'injustice du monde, que s'y forment, dis-je, des vues d'élévation , des espérances flatteuses , d'agréables songes. C'est dans ce premier âge qu'on se donne, pour ainsi dire, à soi-même tout ce qu'on ose souhaiter; qu'on croit déjà voir à ses pieds, comme le jeune Joseph, les astres même du firmament qui nous adorent; et que l'imagination, pas encore détrompée par l'expérience, rassemble tout ce qui se trouve partagé dans les autres de grâces , de talents, de bonheur, pour s'en formera soi-même une destinée à son gré, et un avenir chimérique.

Mais la foi , dit saint Grégoire dans la vie de notre saint, la foi, qui mûrit de bonne heure la raison, et donne au premier âge toute la sagesse et toute la maturité des longues années, montra d'abord à Benoît ce que l'expérience seule apprend si tard aux âmes que le monde a séduites. A l'entrée presque de la vie, Benoît vit le monde tel que le pécheur, trop tard détrompé , le voit enfin en mourant; c'est-à-dire, comme un songe, qui après avoir quelque temps réjoui notre imagination, se dissipe enfin tout d'un coup, et ne nous laisse rien de plus réel que le regret inutile d'avoir pu le prendre si longtemps pour quelque chose de vrai et de solide. Il retira le pied, ajoute saint Grégoire, qu'il avait comme avancé dans les voies périlleuses du siècle : il interrompit les études que l'usage commence, et que l'ambition soutient et achève : il renonça à de vaines connaissances qui ne devaient pas le conduire à la seule vérité qui nous délivre : il regarda tous les moyens de parvenir comme des sentiers semés de précipices, où les plus heureux sont ceux qui, par des dangers infinis, arrivent à un danger encore plus grand; et s'éloigna du monde en un âge, où il est encore plus séduisant par les charmes qu'il promet, qu'il ne l'est ensuite par les faveurs réelles qu'il accorde.

Oui, mes frères, telle est l'illusion la plus universelle, dont le démon s'est servi dans tous les temps pour séduire les hommes. JNul presque de tous ceux qui m'écoutent ici , et que le inonde séduit et entraîne, n'est content de sa destinée; et si l'espoir d'une condition plus heureuse n'adoucissait les pei nés de notre état présent, et ne liait encore nos cœurs au monde, il ne faudrait, pour nous en détromper, que les dégoûts et les amertumes vives que nous y trouvons. Mais nous sommes chacun en secret ingénieux à nous séduire sur l'amertume de notre condition présente. Loin de conclure que le monde ne saurait faire des heureux , et qu'il faut chercher ailleurs le bonheur où nous aspirons, et que le monde ne saurait nous donner, nous nous y promettons toujours ce qui nous manque et ce que

DE SAINT BENOIT

nous souhaitons : nous charmons nos ennuis présents par l'espoir d'un avenir chimérique; et par une illusion perpétuelle et déplorable, nous rendons toujours inutiles les dégoûts que Dieu répand sur nos passions injustes, pour nous rappeler à lui, par des espérances que l'événement dément toujours , mais où nous prenons de notre méprise même l'occasion de tomber dans de nouvelles.

Voilà l'état de presque toutes les âmes que le monde et les passions entraînent. Le Seigneur prévoyant que les biens invisibles n'exciteraient que faiblement notre foi, et que les impressions des sens plus vives et plus présentes, nous entraîneraient toujours de leur côté, avait répandu sur tous les objets sensibles, des dégoûts et des amertumes, capables de refroidir le penchant violent qui nous y porte, et de nous rappeler aux biens éternels. C'est par là qu'il avait voulu soutenir la faiblesse de notre foi, et nous faire trouver le remède dans le mal. même : aussi par une suite de cette sagesse miséricordieuse , il a dispensé avec un ordre si admirable et si divin nos destinées, que quelque heureuse qu'en paraisse la condition , il manque toujours quelque chose à notre bonheur. Mais loin de chercher dans les promesses de la foi cette félicité qui nous manque , nous la cherchons dans les promesses du monde même. Nous remplaçons par l'erreur de notre imagination ce qui manque à nos désirs : nous ne jouissons jamais; nous espérons toujours. C'est-à-dire, ce n'est pas le monde présent que nous aimons ; nous n'y sommes pas assez heureux; c'est ce monde chimérique que nous nous formons à nous-mêmes : ce n'est pas un bonheur qui nous éloigne de Dieu ( car il n'y en a point hors de lui); c'est une vaine image, après laquelle nous courons, sans jamais pouvoir y atteindre; c'est un prestige qui nous joue; qui ne se montre jamais que de loin; et qui s'évanouit, et s'éloigne encore lorsque nous croyons y toucher et le saisir. O mon Dieu! et c'est à ces songes, que nous sacrifions notre bonheur éternel ! Le monde tout seul est trop triste, et trop dégoûtant pour nous plaire et pour nous séduire : il faut que nous nous en mêlions nous-mêmes, et que nous aidions par nos erreurs l'impuissance de ses attraits. Ainsi ce monde misérable et réprouvé que nous aimons , n'existe nulle part : c'est une chimère qui n'est qu'en nous-mêmes; c'est une divinité imaginaire, qui est l'ouvrage de notre cœur tout seu' ; ce sont nos désirs et nos espérances, qui sont nos dieux auxquels nous sacrifions tout, et qui forment nos seuls plaisirs et nos passions les plus violentes. Première illusion, dont la foi détrompa Benoît : l'âge des espérances et des

MASSILI.ON — TOME, II

erreurs, fut pour lui l'âge des sacrifices et de la vérité.

Mais non-seulement la foi l'éclaira sur cette erreur d'espérances , si dangereuse quand on commence à entrer dans le monde ; elle le préserva encore de cette erreur de surprise , que la nouveauté des plaisirs, le défaut de réflexions, et le torrent des exemples et des usages rend comme inévitable à ce premier âge. Car, mes frères, qu'il est difficile d'offrir d'abord aux illusions du monde pas encore approfondies, un esprit en garde, pour ainsi dire, et une âme qui se défie de ses embûches! C'est alors que l'on ouvre indiscrètement le cœur à tout ce qui s'offre pour le toucher et pour le corrompre ; que la raison reçoit sans attention toutes les fausses maximes répandues dans le monde; que tout ce qui plaît paraît avoir droit de plaire; que tout ce que l'exemple commun autorise semble juste; que les éloges qu'on donne à nos talents, nous persuadent que nous n'en devons user que pour nous-mêmes; et qu'on ne se défie, ni de l'artifice des hommes, ni de l'amertume des plaisirs , ni des tristes suites des passions. Ces grandes leçons sont d'ordinaire le fruit des réflexions et de l'âge; et les plus heureux sont ceux à qui il a été nécessaire qu'ils fussent séduits pour se détromper plus solidement et sans retour de leurs erreurs passées.

Mais Benoît, dit saint Grégoire, parut instruit sur le vide et l'amertume des plaisirs, sans qu'il eût coûté à son innocence pour s'en instruire. Sa retraite ne fut pas le fruit de ses dégoûts inévitables, que la longueur des passions traîne toujours après elles : il ne sortit pas du monde comme un homme qui fait naufrage, sort du milieu des flots à peine à demi essuyé, et bien résolu de ne plus se fier à leur inconstance. La première impression que le monde fit sur son cœur, fut le désir de l'abandonner ; et il chercha la solitude , comme l'asile de son innocence, et non comme un lieu propre à pleurer ses crimes.

Ce n'est pas qu'une retraite de pénitence ne soit glorieuse à la grâce de Jésus-Christ : il est beau de s'arracher enfin au monde, auquel on tenait depuis longtemps par mille liens injustes; de rendre enfin à Dieu un cœur que les passions insensées lui avaient ravi ; et en le portant enfin au pied de l'autel , dans le secret d'un saint asile, s'appliquer à le purifier par les larmes , par la componction et par les saints exercices de la vie religieuse. Mais c'est toujours un cœur flétri, pour ainsi dire, qu'on porte dans le sanctuaire : c'est une offrande comme encore souillée qu'on va mettre sur l'autel ; c'est un sacrifice , pour ainsi dire, lugubre, qu'on va faire au Seigneur,

POUR LE JOUR

où la victime n'est parée que de deuil et de tristesse. 11 semble que les âmes qui n'ont jamais appartenu au monde et au démon, sont bien plus propres à être consacrés à Jésus-Cbrist, parmi les vierges saintes qui le servent, et à devenir sa portion et son héritage : il semble qu'il habite en elles avec plus de plaisir; qu'il y règne plus en souverain; et qu'il les voit avec plus de complaisance autour de son autel , parer le festin de l'époux de leur robe de candeur et d'innocence.

Aussi ce n'est pas une maxime si sûre, quoique très-ordinaire à des parents même pieux et chrétiens, de se persuader qu'il est bon que leurs enfants aient connu le monde , avant de les consacrer à Jésus-Christ dans une retraite religieuse. Outre qu'il est rare de vouloir le connaître ce monde, sans qu'il en coûte de l'avoir connu; et que cette expérience est toujours trop cher achetée : quand même on en sortirait sans y avoir reçu de plaies mortelles; quand même, comme il n'arrive que trop souvent, la grâce de la vocation n'échouerait pas contre àfis épreuves qui ne sont point dans l'ordre de Dieu, et qui sont plus capables de la corrompre et de l'éteindre, que de l'éprouver; quand cela serait, il en reste toujours je ne sais quelles impressions funestes , qui viennent troubler le repos et la douceur de la retraite. Ces vaines images, pas encore effacées, se représentent sans cesse à l'âme retirée, la rappelle à des objets qu'elle ne pourrait jamais assez oublier; sont nourries même et comme réveillées par ie calme de la solitude, où rien ne s'offre pour en faire diversion, et deviennent, ou l'écueil , ou le trouble, ou la tentation continuelle de sa retraite. Il faut qu'elle se défende et contre les dégoûts présents de son état , et contre le souvenir de ses plaisirs passés ; qu'elle surmonte et les répugnances d'un cœur que le joug de Jésus-Christ révolte , et les égarements d'une imagination , qui s'emporte et s'échauffe d'autant plus qu'on veut la gêner et la contraindre : de sorte que le même monde souvent, au milieu duquel on avait vécu ?a;is l'aimer, quand une fois on a mis ses dépouilles au pied de l'autel , et qu'on ne le voit plus que de loin, parait dans ce point de vue plus aimable qu'aupavant; touche plus par les vaines images qu'il a laissées, qu'il ne touchait par les plaisirs qu'il nous offrait autrefois ; et par une bizarrerie du cœur humain, le monde trouve dans l'heureuse nécessité qu'on s'est imposée de la haïr, un nouvel attrait pour nous plaire.

Mais, mes frères, Benoît n'attend pas que l'essai mille fois fait des plaisirs injustes, le détrompe «afin, et le convainque que ce n'est point là ce qui

peut rendre l'homme heureux; il n'attend pas qm les cris d'un cœur toujours inquiet au milieu de la jouissance des objets criminels, le rappellent enfin à cet objet éternel , qui seul peut calmer nos désirs, parce que seul il peut remplir tous nos besoins : il prend Dieu seul pour sa consolation et pour son partage, avant que d'avoir éprouvé que le monde ne saurait l'être. Et nous, détrompés depuis tant d'années par notre propre expérience; nous , instruits par nos propres dégoûts; lassés du monde par les mêmes endroits qui autrefois avaient pu nous le rendre aimable; nous qui, comme le reprochait autrefois Tertullien aux païens, portons encore une âme chrétienne au milieu de toutes les passions qui la souillent; et qui, dans le temps même que nous offrons de l'encens , et que nous prostituons nos hommages à la volupté , à l'ambition , à la gloire, et à tant d'autres divinités injustes, reconnaissons au fond de notre cœur qu'il y a un Dieu suprême et éternel , qui mérite tout seul notre amour et notre culte; lui adressons même des soupirs et des regrets que la tristesse du crime nous arrache; sentons vivement que le monde, auquel noussacrifions notre salut éternel, n'est rien, c'est-àdire, qu'il n'est au fond que l'ouvrage de nos passions et de nos erreurs : nous, qui éprouvons tous les jours combien il est triste d'être livré à soimême, et de porter le poids et les inquiétudes d'un cœur criminel : nous qui après avoir essayé si longtemps de tout ce qui peut flatter notre cœur, n'avons réussi qu'à augmenter sa noirceur et sa tristesse : nous, sans consolation du côté de Dieu, que nous ne servons pas; sans douceur du côté des plaisirs, qui ne nous touchent plus; sans repos du côté du cœur, qui est devenu le théâtre de nos remords et de nos inquiétudes; nous, mes frères, nous ne pouvons cependant nous déprendre denous-mêmes. Inous n'osons rompre les liens qui nous accablent et que nous portons à regret : nous balançons de rejeter loin de nous un breuvage dont nous ne buvons plus qu'une lie amère : nous flottons, dit saint Augustin , entre le dégoût du monde et le dégoût de Dieu ; entre la lassitude des passions et le peu d'amour pour la justice; entre l'ennui des plaisirs et de la vertu : Fastidio justitix , et saginâ iniquitatis. (S. Aug.) Nous nous défendons, et contre les amertumes que le monde nous fait sentir à chaque instant, et contre les attraits que la grâce nous montre de loin. Eh ! jusques à quand suivrons-nous donc malgré nous-mêmes des voies si semées d'épi, nés, si pleines d'ennui, de travail et de tristesse ? pourquoi s'obstiner jusqu'à la fin à nous attacher à l'ombre qui nous fuit, à l'erreur qui nous accable

DE SAINT BEiNOIT.

de son vide et de son néant, et fuir la vérité, qui nous rappelle, et qui seule peut nous rendre la tranquillité que nous avons perdue! O mon Dieu ! quel est donc l'incompréhensible enchantement de l'homme , de vouloir périr malgré ses désirs , ses remords et ses lumières! etêtes-vous donc un maître si cruel et si dur à ceux qui vous servent, qu'il faille préférer les amertumes même du crime aux plus douces consolations de la grâce ?

Enfin, la dernière erreur que les lumières de la foi découvrirent à Benoît, fut une erreur de sécurité. Il est assez ordinaire en effet aux personnes qu'un heureux tempérament et les préventions de la grâce ont préservées de la corruption au milieu du monde, et qui n'ont jamais fait de grandes chutes , de ne compter pour rien les dangers où presque tous les autres périssent ; d'écouter tout ce qu'on dit contre la contagion du monde, de ses usages , de ses plaisirs, de ses maximes, plutôt comme un langage de piété, que comme des avis nécessaires pour la conserver; etde ne voir point de mal, où elles se persuadent qu'il ne s'en est jamais trouvé pour elles. Une certaine innocence extérieure, accompagnée presque toujours d'un cœur plein d'amour-propre, d'attachements mondains, de désirs terrestres, de paresse, d'indifférence pour les choses du ciel; cette innocence , dis-je qui souvent n'est le fruit que d'un naturel tranquille et paresseux, nous rassure; nous rend les maximes de la piété sur la fuite du monde etde ses périls , fades et inintelligibles , nous fait regarder la retraite et les circonspections rigoureuses des âmes fidèles comme des voies outrées et singulières ; et nous établit dans un état de sécurité, où les dissipations du monde ne touchant point à cette probité toute humaine qui contente notre amour-propre, corrompent pourtant notre cœur, et y font des plaies d'autant plus incurables, que n'étant pas sensibles , elles nous intéressent moins à leur chercher des remèdes.

Or, voilà l'écueil que la retraitede Benoît nous apprend à éviter. L'innocence conservée dans le monde ne le hii rendit pas moins redoutable : ilse défia d'un ennemi qui paraissait l'épargner, et qui compte nous avoir vaincus , dès qu'il a pu nous persuader qu'il n'était plus à craindre.

Il se retira donc de Borne. Ce lieu , dit saint Grégoire, dont les merveilles et la magnificence attirent de toutes parts les étrangers', ne lui parut plus qu'une vallée de larmes : cette ville si superbe , le théâtre des grandeurs et des espérances humaines , ne fut plus pour lui qu'une scène puérile , où les rôles les plus brillants ne sont que des personnages d'un instant : ce séjour si fameux par ses délices ,

ne lui offrit plus que des serpents cachés sous des fleurs , sur lesquelles , malgré l'attention la plus rigoureuse, on ne pouvait marcher longtemps sans recevoir quelque piqûre mortelle. La nouveauté de son dessein , en un siècle où ces exemples étaient encore rares en Occident, n'arrêta pas un moment l'impression de l'esprit qui le conduisait au désert. Car qu'importe à une âme à qui Dieu lui-même montreunevoie, que les hommes la trouventsingulière? et que sert d'avoir des exemples quand on a la grâce pour guide?

L'esprit de Dieu conduit donc Benoît au désert. La retraite même qu'il avait d'abord choisie aux environs de Borne, ne le cachant pas assez à son gré au monde, il en cherche une plus austère : il craint de retrouver dans le concours des personnes que le bruit de sa piété attirait déjà de toutes parts à son désert , les mêmes écueils qu'il avait voulu fuir en sortant du monde. Il regarda ces applaudissements naissants comme un monde encore plus dangereux que celui auquel il avait renoncé : il trembla que les dons de Dieu ne s'affaiblissent en lui par des complaisances humaines, et ne voulant fuir le monde que pour en être inconnu, et non pour en être recherché, il craignit même l'utilité qui pouvait revenir aux hommes de ses exemples. En vain quelques-uns de ses disciples, instruits de son dessein , s'efforcent de l'en dissuader, ou se disposent du moins à le suivre dans sa nouvelle solitude. Il se dérobe à ce nouveau peuple, qu'il avait attiré au désert : il se retire seul comme Moïse sur la montagne , pour y mourir au monde et à luimême, et pour y cacher son tombeau au reste des hommes; et là, dans le fond d'un antre caché aux yeux de l'univers, et connu de Dieu seul , il goûte à loisir ces consolations ineffables, que la grâce ne manque jamais de verser abondamment dans une âme qui s'est dépouillée de tout, et d'elle-même, pour être tout entière à Jésus-Christ.

Ce n'est pas , mes frères , que les cloîtres et les déserts soient la vocation générale de tous les hommes : Jésus-Christ qui ordonne à ce jeune homme de l'Évangile de renoncer à tout etde le suivre, ordonne à un autre de retourner dans la maison de son père, et d'annoncer les merveilles que le Seiavait opérées en lui. Mais je dis que vous , mon cher auditeur, pour qui tous les périls sont presque des chutes ; vous, qui , malgré mille bons désirs, éprouvez toujours dans les mêmes occasions les mêmes faiblesses; vous, qu'un fonds de complaisance rend si peu ferme contre les persuasions et les exemples; vous enfin, qui ne sauriez vous promettre d'être fidèle, tandis que vous serez exposé : je dis que Dieu

POUR LE JOUR

a gravé dans la faiblesse même de vos penchants , l'arrêt qui vous sépare du monde; que l'exemple des âmes fidèles qui conservent au milieu du monde l'innocence et la piété ne doit pas vous rassurer, ni vous servir de modèle; que vos plus saintes résolutions y échoueront toujours ; que tous vos sentiments de piété n'y seront jamais à l'épreuve de la première occasion; que votre vienesera plus qu'une révolution éternelle de chutes et de repentir; et que le seul avantage que vous aurez sur les âmes endurcies, ce sera de périr avec un peu plus de remords qu'elles.

Ce n'est pas, comme je l'ai déjà dit, que le monde ne puisse être un désert pour une âme chrétienne. Judith, au milieu de Béthulie, vivait dans le secret de sa maison; et ni le rang qu'elle tenait parmi son peuple, ni sa jeunesse, ni sa beauté, ni ses grands biens , ne purent jamais lui persuader que les plaisirs et les usages d'un monde corrompu pussent devenir une loi ou une bienséance même pour une fille d'Abraham. Mais pour suivre son exemple, il faut avoir la force et la fermeté de sa vertu : il faut que les exemples mêmes de dérèglement , qui s'offrent sans cesse à nous , raniment notre foi , et deviennent pour nous un nouveau motif de persévérer dans la piété . il faut que les penchants qui nous portent au plaisir soient moins violents que les faibles désirs qui nous inclinent à la justice : il faut quel'épreuve mille fois faite de notre fidélité au milieu des périls, nous serve de garant contre ceux que nous avons à craindre : il faut que nos résolutions aient toujours été victorieuses des occasions, et que les nouvelles séductions que le monde n'a cessé de nous offrir, soient devenues pour nous de nouveaux sujets de mérite. Si vous vous reconnaissez à ces traits, les périls du monde, les flammes au milieu desquelles vous vous trouvez ne vous nuiront pas, comme aux trois enfants dans la fournaise; et le monde a pour vous toute la sûreté et tous les avantages de la plus austère solitude. Ce n'est pas la situation , ce sont nos penchants qui décident de nos périls ; et les exemples de ceux qui se sauvent dans le monde ne concluent pour nous , qu'autant que nous pouvons nous répondre des précautions qui leur ont assuré le salut. Voilà les trois erreurs sur lesquelles la foi de Benoît nous désabuse, et nous condamne. Poursuivons, et montrons que si les lumières de sa foi confondent nos erreurs; les démarches éclatantes et le succès dont Dieu récompensa sa foi, ne condamnent pas moins notre découragement et nos vaines excuses.

Page 1