‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 41 sur 235 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Lorsque Dieu, dans la parabole du Père de famille, convie les pécheurs à venir goûter les saintes consolations qu'il prépare ici-bas même à ceux qui le servent , figurées sous l'image d'un grand festin, ils opposent tous quelque excuse à la voix du ciel qui les appelle; et au lieu, dit saint Grégoire, qu'ils auraient du presser et solliciter eux-mêmes pour obtenir ce don inestimable, ils sont ingénieux à trouver des prétextes pour le refuser, quand la bonté du Père de famille le leur offre.

Le premier s'en défend sur ce qu'il vient d'épouser une femme : Uxorem duxi ( Luc, xiv, 18 et seq. ); et cette excuse, disent les saints , est une excuse de mollesse. L'autre, sur ce qu'il veut éprouver des bœufs qu'il vient d'acheter : Juga boum emi ; et c'est ici une excuse de fausse prudence , qui n'a jamais pris assez de mesures, et qui , à force de tout éprouver avant d'entreprendre , n'entreprend jamais rien : Eo probare illa. Enfin le dernier prend pour prétexte une maison des champs qu'il vient d'acquérir : Villam emi; et cette excuse, dit saint Grégoire, est une excuse d'attachement et d'intérêt terrestre, qui regarde le parti de la vertu comme opposé à la fortune et aux prétentions temporelles ; comme si sauver son âme ne valait pas' mieux que le gain du monde entier. Or, les démarches de la foi de Benoît , vont confondre le monde sur ces trois vaines excuses.

Caché d'abord au fond d'un antre, oublié des hommes, et connu de Dieu seul, Benoît ne trouve plus de volupté qu'à crucifier sa chair et la réduire en servitude. Là, rien ne le console que de pouvoir souffrir pour ce qu'il aime : là, comme les Antoine et les Hilarion, passant les nuits ou à chanter de saints cantiques , ou à méditer les années éternelles , il se plaint que le retour trop prompt de l'aurore vienne troubler le silence et la douceur de ces chastes délices : là , son corps aride et exténué de mortifications et de souffrances , ne paraît plus se soutenir que par la grandeur de sa foi ; et son sacrifice eiît été bientôt consommé, si le Seigneur attentif à prolonger des jours qui devaient être si utiles et si glorieux à l'Église, n'eût découvert à un saint solitaire, comme autrefois au prophète Habacuc, le lieu profond où ce nouvel homme de désirs s'était cache, l'extrémité où il était réduit, et ne se fût servi de son ministère, pour secourir son serviteur dans une nécessité si pressante.

Devenu père d'un peuple de solitaires, il renouvelle en Occident ces prodiges d'austérité que les déserts de Scéthé et de la Thébaïde avaient admi-

DE SAINT BElNOIT.

rés ; et la règle divine qu'il laissa à ses disciples , et que tous les siècles ont depuis regardée comme un modèle admirable de sagesse et de conduite , ne fut , dit saint Grégoire, que l'histoire exacte des moeurs du saint législateur. Je ne rappelle pas ici ces jeûnes sévères , et presque jamais interrompus ; ce silence éternel, ce travail des mains si dur et si sévèrement recommandé; cette retraite si profonde et si perpétuelle; ces nuits que la nature a. ce semble , destinées au soulagement du corps , employées à l'abattre par les veilles et les prières ; cette mortification universelle de tous les sens , et une vie , qui semblerait presque n'être plus à la portée de la faiblesse humaine par l'excès de ses austérités, si nous ue la voyions de nos jours renouvelée dans un saint désert. J'abrège ce récit pour venir à l'instruction.

Quand on nous propose, mes frères, ces grands modèles, disait autrefois saint Chrysostôme, en parlant des solitaires de son temps, nous les admirons; nous nous récrions sur la puissance de la grâce dans ces hommes extraordinaires; nous sommes surpris qu'au milieu de la corruption et de la décadence de nos mœurs, la bonté de Dieu suscite encore de ces grands exemples à son Église. Mais nous n'allons pas plus loin. Sous prétexte que cette voie n'est pas la voie commune de tous les fidèles , nous n'y voyons rien que nous pussions nous appliquer; et parce que nous ne croyons pas que ces modèles de pénitence soient proposés pour être imités, nous ne les croyons pas même faits pour nous instruire.

Mais souffrez que je vous demande , premièrement, mes frères, quel a pu être le dessein de Dieu, en suscitant dans tous les siècles et dans tous les pays, de ces pénitents fameux, qui ont édifié l'Église, et dont l'histoire fait encore aujourd'hui tant d"honneur à la religion? N'est-ce pas de nous faire comprendre de quoi notre faiblesse, soutenue de la grâce, est encore capable ; que l'Évangile , observé même dans toute la rigueur de ses conseils , n'exige rien d'impossible; et que si à nos yeux, des hommes pleins de foi ajoutent même à la sévérité de ses préceptes des rigueurs de surcroît, nous serons confondus pour avoir trouvé tant d'inconvénients à pratiquer ses violences les plus communes?

Je vous demande encore, pourquoi ces grands exemples de pénitence que les saints nous ont laissés, nous paraissent-ils si éloignés de nos devoirs et de notre état? Est-ce parce qu'ils ont vécu dans des siècles fort éloignés du nôtre? Mais outre que le Seigneur en suscite encore de nos jours, les devoirs ne changent pas avec les âges ; et rien ne change dans les règles de la foi que les mœurs des fidèles. hst-ce parce que les saints ont été des hommes ex-

traordinaires, et que leurs actions sont plutôt des prodiges à admirer que des exemples à suivre? Mais les saints ne sont devenus parmi nous des hommes extraordinaires, que parce que la corruption y est devenue universelle. Dans les premiers temps de l'Église, les saints ressemblaient au commun des fidèles , parce que tous les fidèles étaient saints : il n'y avait d'hommes extraordinaires et singuliers parmi eux que les pécheurs ; un Ananie et un Saphire dans l'Église de Jérusalem ; un incestueux dans celle de Corinthe. lia voie des saints était alors la voie commune de tous les fidèles; et elle n'est devenue singulière, que parce tous les fidèles presque s'en sont écartés. Est-ce enfin , parce que les mortifications et les saintes austérités ne forment que le caractère particulier de quelques saints; et que des dons singuliers ne sauraient établir une règle générale? Mais, lisez l'histoire de tous les serviteurs de Dieu , et vous trouverez que les saintes austérités de la pénitence ont été la seule vertu commune à tous. Tous, n'ont pas été favorisés du don des miracles ; et le Précurseur lui-même n'en opéra point dans la Judée : tous n'ont pas répandu leur sang pour la vérité ; et le disciple bien-aimé mourut en paix dans une vieillesse avancée, au milieu de ses disciples : tous n'ont pas enrichi l'Église de leurs ouvrages; et François d'Assise n'a laissé à ses enfants que la simplicité de sa foi et l'éclat de ses exemples : tous n'ont pas renoncé au lien sacré du mariage ; et Abraham mérita d'être le père des croyants , en sanctifiant les périls de cet état : tous ne se sont pas cachés dans les déserts; et un saint Louis à la tête des armées , et au milieu des soins et des dangers de la royauté , devint un prince selon le cœur de Dieu. Mais tous ont fait pénitence; tous ont crucifié leur chair avec ses désirs ; tous ont porté la mortification de Jésus-Christ dans leur propre corps : tous, autant que leur état l'a pu permettre, ont mené une vie de violence, de privation, de renoncement à eux-mêmes , d'éloignement des plaisirs ; et partout où vous trouverez des saints , vous les trouverez pénitents.

Non , mes frères , nous avons beau nous rassurer sur l'exemple commun. Si les saints l'avaient suivi, ils ne mériteraient pas aujourd'hui nos hommages : l'Évangile est fait pour nous comme pour eux; et l'Évangile n'a rien qui nous ressemble , ni par conséquent qui doive nous rassurer. Que nous serons surpris un jour devant Jésus-Christ, lorsqu'on nous comparera à tantd'illustres victimes de la pénitence, qui ont édifié l'Église par le spectacle d'une vie dure et mortifiée, et qui jouissent déjà dans le ciel du fruit de leurs travaux, aux Benoit, aux Ililarion.aux

POUR LE JOUR

Antoine, aux Thérèse! que ce parallèle nous fera paraître sensuels, immortifiés, voluptueux, ennemis de la croix de Jésus-Christ ! On nous demandera si nous pétendons à la même récompense que ces âmes généreuses : si nous osons aspirer à une gloire qu'elles ont achetée si cher, et qui ne nous a coûté à nous que la présomption d'y prétendre. Telles sont les instructions que nous donne la pénitence de Benoît, et tel est l'exemple qui confond notre mollesse. Mais la fermeté de cet homme de Dieu au milieu de tous les obstacles, et des contradictions infinies qui traversèrent son entreprise, ne confond pas moins cette fausse prudence qui n'ose suivre la voie du ciel , parce qu'elle trouve dans la voie que Dieu nous montre des difficultés insurmontables; et qu'elle vjsut peser et tout examiner, tout éprouver, avant que de se rendre : Eo probare illa. Seconde excuse que nous avons appelée avec saint Grégoire, une excuse de fausse prudence.

En effet, l'Occident jusqu'à Benoît, n'avait pas été, pour ainsi dire, la terre des prophètes : ces anges 'du désert n'avaient encore habité que des climats éloignés du nôtre : c'était au milieu de l'Egypte, et dans les îles qui sont au delà des mers , comme il avait été prédit , que le Seigneur s'était formé ce nouveau peuple. Ce n'est pas qu'avant le siècle de Benoît, il ne se fût élevé de temps en temps dans nos Gaules de saintes assemblées de moines. Mais c'étaient des troupes dispersées, qu'une même loi ne réunissait pas même; qu'un esprit n'animait pas, et qui ne combattaient pas sous la même discipline : ainsi on peut dire que Benoît fut suscité de Dieu pour être en Occident, non-seulement le restaurateur, mais le père de la vie cénobitique. Il est vrai qu'il avait reçu du ciel , comme dit saint Grégoire, tous les talents propres à une si haute entreprise; le sel de la sagesse, le discernement des esprits , la force qui fait entreprendre , les lumières qui assurent le succès; et que les dons de la grâce surpassaient encore en lui ceux de la nature. Mais quelle entreprise fut jamais plus traversée et plus contredite!

Chargé d'abord de la conduite d'un monastère voisin de sa solitude, il ne trouva parmi ceux qui l'avaient choisi , que des enfants pervers et corrompus , cachant sous un habit de piété et de pénitence , tous les dérèglements d'un cœur livré à l'iniquité : dans ce saint asile les lois sages des anciens n'étaient plus gravées que sur des tables de pierre. Les remèdes sont rares pour les plaies du sanctuaire; et il est vrai que les personnes consacrées à Dieu , ne tombent presque jamais pour se relever. Benoît secoue donc la poussière de ses pieds, et sort d'un lieu où l'esprit

de discorde, d'immortification, de murmure et d'indépendance avait pris la place de l'Esprit de Jésus- Christ. Établi dans une nouvelle solitude, il y voyait déjà croître, avec des disciples plus fervents, l'espérance de ses soins; quand un autre Balaam vient dresser des pièges à la pudeur et à l'innocence de ces pieux solitaires. Benoît est donc encore contraint de céder ; et comme les patriarches , lorsque la jalousie ou la dépravation de leurs voisins les obligeait à changer de demeure , il va à la tête de son innocente famille, habiter une nouvelle terre. Le Mont-Cassin, cette montagne depuis si célèbre, le Carmel de l' Occident , et la demeure des prophètes , était alors la retraite des démons, et un désert infâme consacré à la plus monstrueuse idolâtrie. On n'y voyait que des peuples sauvages qui vivaient sans loi , sans police, et dont tout le culte se bornait à honorer des divinités encore plus hideuses que leur affreux désert. C'est là que l'homme de Dieu arrivé, il commence d'abord à élever un autel au Dieu vivant dans cette terre infidèle : il y invoque le premier le nom du Seigneur; et à travers mille périls et mille contradictions, que la grossièreté et la superstitionde ces hommes barbares opposent à son zèle, il renverse leurs idoles, que la durée des temps avait rendues respectables ; il annonce le Dieu du ciel à ceux qui n'avaient jamais entendu parler de lui; il donnesur cettemontagne sainte, comme sur un autre Sinaï, la loi céleste à ses disciples. Là se forment sous ses yeux et sous la sagesse et la sévérité de sa discipline les Maur, les Placide: là, devenu père d'un grand peuple de saints solitaires, il remplit tout l'Occident du bruit de son nom et de sa sainteté : là enfin, comme un autre Élie, il annonce avec fermeté les ordres du Seigneur à des rois barbares , et laisse des prophètes successeurs après lui. (Eccli. lxviii, 8.) Mais, mes frères, il importe plus de vous instruire que de le louer. La grande foi de Benoît , qui l'affermit contre toutes les difficultés que le démon oppose à son entreprise, ne condamne-t-elle pas notre découragement dans les obstacles que nous trou vons , ou que nous nous formons à nous-mêmes 'aux démarches de conversion et de pénitence que Dieu demande de nous ? Plus le monde semble s'opposer à la sainte résolution que nous avons prise de l'abandonner et de penser au salut , plus nousdevrionsprésumer que cette résolution vient du ciel , et que Dieu lui-même qui nous appelle, saura bien nous soutenir. Si elle n'était pas sincère, et que ce ne fût que la suite d'une inconstance naturelle , ou de quelque dégoût humain; ah! le monde et l'enfer verraient nos projets et nos nouveaux désirs de pénitence d'un œil tranquille; rien ne s'opposerait à des résolutions

DE SAINT BENOIT

qui devraient à l'instant tomber d'elles-mêmes : le démon voyant dans le principe de ces désirs , et de ces agitations infructueuses de pénitence, qu'elles sont plutôt dans l'imagination que dans le cœur; que la volonté n'est point changée , et que ce sont là plutôt des dégoûts du crime, que des désirs sincères de la vertu ; le démon , dis-je , ne daignerait pas traverser et refroidir ces nouveaux projets par des contradictions suscitées : il les laisserait s'éteindre et s'en aller en fumée d'eux-mêmes, comme tant d'autres, qui les ont précédés. Mais quand il voit que la grâce presse; que l'horreur des crimes passés, jusque-là endormie, se réveille tout de bon; que les plaisirs et les espérances du monde, jusque-là si chères, ne touchent plus, et n'offrent même plus que des dégoûts et des amertumes ; que les passions les plus violentes changent et s'éteignent; en un mot, que tout annonce un changement véritable : ah ! c'est alors que le démon met en œuvre toutes les créatures que le Seigneur semble avoir livrées à sa puissance; qu'il dérange l'ordre extérieur de la société ; qu'il suscite toutes les contradictions ; qu'il renverse le monde entier pour décourager une âme touchée. Ainsi ce sont les difficultés et les obstacles eux-mêmes qui doivent soutenir et animer une âme dans la résolution qu'elle prend de changer de vie et deservirDieu.Sitoutétaittranquille, ce grand calme devrait lui faire appréhender pour une conversion à laquelle le monde et l'enfer seraient si favorables. Les contradictions ont toujours été le caractère le plus constant des œuvres de Dieu ; et la grâce n'inspire rien qui ne trouve dans le monde ou dans notre cœur des obstacles. Mais ces obstacles eux-mêmes deviennent alors de nouvelles grâces que le ciel nous ménage : loin de nous abattre , ils font que le cœur s'embrase et s'allume davantage envers l'objet qu'on lui dispute : ils irritent l'amour, loin de l'affaiblir. Tel est le caractère du cœur humain : le secret de ranimer ses penchants et ses résolutions, lorsqu'elles sont sincères, c'est de les traverser et de les contraindre. Aussi , dès que les contradictions et les persécutions cessèrent dans l'Église, la ferveur et la vivacité du zèle semblèrent cesser aussi : dès qu'il n'y eut plus de tyrans, les saints devinrent plus rares. La foi plus libre et plus tranquille, fut aussi plus languissante ; et ne trouvant plus d'obstacles autour d'elle, ni de ces troubles qui l'avaient agitée; elle s'endormit dans le sein même du calme et de la tranquillité. Seconde instruction tirée des difficultés et des contradictions que la foi fait surmonter à Benoît dans son entreprise.

Enfin , la glaire et le succès éclatant qui l'accompagna, condamne la troisième excuse qui craint le

parti de la vertu comme recueil ou de la réputation ou de la fortune.

Vous le savez, mes frères; Benoît sur le Mont- Cassin , fut l'oracle de toute la terre : les pays les plus éloignés entendirent raconter les merveilles du serviteur de Dieu , et vinrent entendre de sa bouche les paroles de la vie éternelle : c'était la lampe allumée sur la montagne, qui répandait un vif éclat sur toute l'Église. L'institut célèbre dont il jeta les fondements , semblable au grain de sénevé, devint bientôt grand arbre qui couvrit tout le champ de Jésus- Christ; qui en fit le plus bel ornement, et servit même d'asile aux oiseaux du ciel, je veux dire, aux plus grands hommes qui parurent alors dans l'Église. Vous savez que tout ce qu'il y avait de plus élevé dans le siècle, que les princes et les princesses elles-mêmes, y vinrent soumettre leur tête sacrée au joug de Jésus-Christ; que les enfants de Benoît gouvernèrent longtemps toute l'Église; que de ces saintes solitudes sortirent les papes les plus saints, et les évoques les plus célèbres par leur doctrine et par leur piété; que comme Jacob, il fut le père des patriarches ; que la science et la vérité se sauvèrent dans ce pieux asile, de l'ignorance et de la barbarie de ces siècles infortunés , où l'irruption et le mélange de tant de peuples féroces avait éteint dans l'Occident le goût des lettres , et fort altéré la pureté de la foi ; et que comme Noé , à qui nous l'avons d'abord comparé, les alliances du siècle furent mises comme en dépôt dans cette arche mystérieuse qu'il avait élevée, de peur que tout ne fût effacé sur la terre, et la mémoire des siècles anciens ensevelie dans un éternel oubli : Testamenta ssectdi posita s uni apud illum : ne deleri possit diluvio omnis caro. (Eccli. xliv, 19.) Vous n'ignorez pas toutes ces circonstances éclatantes; et mon dessein , en les touchant si rapidement, n'est pas, comme vous le voyez , de les embellir par des éloges , mais de venir à l'instruction , où je me hâte de conduire mon sujet.

Oui, mes frères, la fausse prudence, les inconvénients de fortune, de réputation, que nous croyons entrevoir dans une vie chrétienne , l'emportent presque toujours sur les plus pressants mouvements de la grâce qui nous y convient. Je ne parle pas ici seulement de ces âmes mondaines, qui commencent d'ouvrir les yeux à la vérité , qui voudraient se déclarer pour elle; mais qui n'osent, parce que la crainte des dérisions et des censures humaines les arrête; c'est une terreur puérile que nous avons souvent confondue. Je parle de celles qui se sont déjà déclarées pour Jésus- Christ, et qui font une profession publique de le servir; et je dis que dans le détail de leurs devoirs, elles sacrifient presque toujours à des

POUR LE JOUR

égards humains les lumières et les mouvements de leur propre conscience. Ce n'est pas à la vérité sur des points essentiels, et qui conduisent à la perte visible et déclarée de la grâce : mais sur une infinité de moindres démarches que Dieu demande de nous ; sur mille moyens de salut que la voix du ciel nous montre en secret , que nous sentons nous-mêmes nécessaire à notre faiblesse; nécessaires pour nous soutenir dans la vertu ; nécessaires pour y avancer ; nécessaires par rapport aux desseins de Dieu sur nous; nécessaires enfin au caractère de nos penchants, et à l'expiation de nos mœurs passées; le monde nous arrête : l'impression que notre nouvelle conduite fera sur les esprits, nous agite et nous ébranle : la première pensée qui nous occupe, c'est ce que le monde pensera de nous. Ainsi après avoir abandonné le monde , nous voulons encore le ménager ; après avoir renoncé à tout ce qui lui plaît , nous voulons encore lui plaire : nous voulons le mettre dans les intérêts de notre vertu ; et après l'avoir eu peut-être pour censeur de nos plaisirs , nous voulons encore l'avoir pour approbateur de notre pénitence : nous vivons encore pour lui, quoique nous ne vivions plus avec lui. C'est une idole que nous avons brisée et foulée aux pieds aux yeux des hommes, mais à laquelle nous rendons encore en secret deshommages. Pour peu que nous rentrions en nousmêmes, nous trouverons ces dispositions au fond de notre cœur. On se dit à soi-même en secret pour se justifier ses infidélités, que sur des choses indifférentes il ne faut pas s'exposer mal à propos aux censures humaines : et on ne prend pas garde que ce que la grâce demande de nous , ne saurait être indifférent pour nous; que sacrifier les mouvements de l'Esprit saint à des égards humains , c'est donner dans noire cœur la préférence au monde sur Jésus- Christ , et que plus les démarches que la grâce nous inspire, sont légères, moins la crainte qui nous les interdit est excusable. Car au fond, mes frères , si nous regardons le monde comme l'ennemi de Dieu, que peut-il nous arriver de plus heureux que de lui déplaire? si nous sommes persuadés que ses jugements sur les choses de Dieu sont toujours faux, pourquoi avons-nous la faiblesse, ou de les respecter, ou de les craindre?

Lorsque Noé, à qui nous avons d'abord comparé notre saint, bâtissait l'arche , dit saint Chrysostôme, le monde se moquait de son entreprise : on regardait comme une faiblesse d'esprit les sages précautionsdecethommefidèle. Tous les autres hommes se réjouissaient, dit l'Écriture; les noces et les festins étaient leur occupation de tous les jours : ils se plongeaient tous dans les voluptés criminelles; toute

chair avait corrompu sa voie; jamais la vertu ne fut plus rare ni plus méprisée : Noé tout seul osa se distinguer dans cette corruption universelle; Noé tout seul vivant à part s'occupait à bâtir l'arche sainte, qui devait lui servir d'asile et le préserver dans le temps de la colère. On se moquait de l'extravagance prétendue de son dessein, de la singularité de sa conduite, et de la tristesse de ses mœurs. Mais quand les eaux commencèrent à inonder la terre; que la colère du Seigneur éclata, et que les hommes surpris dans leur aveuglemeut et dans leurs dissolutions, ne trouvèrent plus de ressources que dans des gémissements inutiles ; Noé alors se moqua à son tour de leur folie ; ou pour mieux dire , il fut pénétré de douleur et de compassion de la perte de ses frères, et jouit tout seul du fruit de sa sage prévoyance. Ainsi, continue ce Père, lorsqu'occupé à construire l'arche sainte au dedans de vous; c'està-dire, à édifier un temple à l'Éternel dans votre âme, vous entendez les discours des insensés, et vous devenez le sujet de leurs dérisions et de leurs censures ; n'interrompez pas ce saint ouvrage : imitez la constance et la sagesse de Noé : laissez parler un monde fasciné des choses présentes , et qui ne voit pas un terrible avenir. Plus le monde vous trouve singulier et extraordinaire, plus il condamne votre entreprise; plus hâtez-vous de la conduire à sa perfection, et de vous préparer un asile pour les jours mauvais. Les discours des hommes passeront, et seront ensevelis avec eux dans la destruction générale qui approche , et que la colère de Dieu leur prépare; mais l'ouvrage de la foi , que vous avez entrepris, ne passera jamais. Le langage du monde va périr avec lui; mais l'œuvre de Dieu surnagera, subsistera sur les débris du monde, vous mettra à couvert de la condamnation générale, et vous établira sur les montagnes éternelles, où il n'y aura plus ni deuil, ni gémissement, ni douleur; et où à l'abri de tous les périls et de toutes les tentations de la terre, vous jouirez de la bienheureuse immortalité.

Ainsi soit-il.

CêSAMM

SERMON

POUR

LE JOUR DE SAINT JEAN-BAPTISTE

Hic venit in teslimonium , ut testimonium perhiberet de 1k mi>ie.

Il vint pour servir de témoin , pour rendre témoignage à la lumière. (Joak. i,7.)

Les saints ne sont suscités de Dieu que ppur con-

DE SAINT JEAN-BAPTISTE

damner le monde et le rendre inexcusable; et le monde ne paraît subsister que pour abuser des exemples des saints, ou pour les condamner. 11 faut que les divines Écritures s'accomplissent : que le monde trouve toujours des exemples qui le confondent; et que le monde condamne toujours tout ce qui ne lui ressemble pas.

En vain la bonté de Dieu pour aller au-devant de toutes les vaines excuses des pécheurs, diversifie sa grâce dans ses saints ; et propose au monde , dans la diversité de leurs dons, des modèles différents de vertu. Quelque différentes que soient leurs voies, elles se ressemblent toutes en un point, qui est de condamner le monde , et d'être condamnées par le monde même qu'elles condamnent.

En effet, mes frères, jamais témoignage parutil plus propre à ramener les hommes à la vérité , que celui de Jean-Baptistedont nous honorons en ce jour la mémoire , et dont la solennité devient encore plus pompeuse par la piété des personnes augustes » qui l'honorent de leur présence? C'était le plus grand des enfants des hommes : c'était l'ange du désert prédit dans Isaïe, qui devait préparer les voies au Seigneur : c'était un enfant de miracle, sanctifié dans le sein de sa mère; le précurseur du Messie, le prophète du Très-Haut, la terreur des pharisiens, le censeur des rois, le prodige de toute la Judée. Que pouvait opposer le monde à un témoignage si éclatant, et si propre à réconcilier le monde avec la vérité, si le monde pouvait aimer ce qui le condamne ?

Cependant le monde rej ette Jean-Baptiste. Sa doctri ne ne trouve que des contradictions ; ses exemples des censures; sa pénitence des dérisions; son zèle des persécutions; et le crime de sa mort est le seul fruit que le monde retire de l'éclat et de la sainteté de sa vie.

Telle est la destinée du monde et de la vertu. Développons donc aujourd'hui une vérité si i mportante , et d'un si grand usage pour ceux qui m' écoutent. La meilleure manière de louer les saints n'est pas d'exalter leurs vertus ; c'est de montrer qu'elles rendent nos vices inexcusables. C'est aux citoyens du ciel à chanter les louanges de la grâce , et les merveilles de Dieu sur eux ; mais c'est à nous à trouver dans leur vie des instructions, qui confondent les égarements de la nôtre : il serait inutile de célébrer la gloire de leurs actions tandis que nous les condamnons par nos exemples. Imitons-les; de tous les éloges que nous pouvons leur donner, c'est le seul auquel ils peuvent être encore sensibles. Et c'est pour cela que je me contente de vous proposer Jean-Baptiste

1 Sermon prêché à Sceaux devant M. le duc et madame la duchesse du Maine.

aujourd'hui condamnant le monde par le témoignage qu'il rend à la lumière et à la vérité; et Jean-Baptiste condamné du monde, pour avoir rendu ce témoignage.

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