PREMIÈRE PARTIE
La grâce de la conversion imite et suit d'ordinaire le caractère du cœur qu'elle touche : elle ramène l'âme pécheresse à Jésus-Christ par les mêmes voies qu'elle s'en était égarée; et sans détruire ses penchants, elle les sacrifie, et fait servir à la justice ce qui avait jusque-là servi au péché. La fureur de Saiil contre les ennemis prétendus de ia religion de ses pères devient une ardeur divine contre les ennemis de la foi de Jésus-Christ : un zèle aveugle en avait fait un persécuteur; un zèle saint et ardent en fait un apôtre. La nature fournit , pour ainsi dire , le fonds à la grâce, et la miséricorde de Dieu trouve toujours dans nos passions, les moyens mêmes de notre pénitence.
Or, voilà ce qui se passe aujourd'hui dans le changement de Madeleine. C'était une femme pécheresse dans la ville de Jérusalem : Mulier qux erat in civitafe peccatrix (Luc, vu, 37); car souffrez, mes frères, que je suive ici le langage le plus commun de l'Église, et que sans entrer dans des discussions inutiles à l'édification des mœurs, je confonde avec la tradition des siècles , ce que la critique de ce siècle a cru devoir distinguer. C'était donc une femme pécheresse; c'est-à-dire une personne mondaine, plus occupée de ses amours que de ses misères, plus attentive à plaire qu'à édifier ; plus touchée du plaisir que de son salut. La plupart des saints ont borné là tous ses crimes, et n'ont pas cru qu'il y eût du dérèglement grossier dans sa conduite : voilà néan-
moins ce que l'Évangéliste appelle une femme pécheresse; car la foi ne juge pas de nos mœurs comme l'usage, et il n'est pas surprenant que ce qui paraît presque innocent au siècle, soit une abomination dans le langage de l'esprit de Dieu : Mulier in civitate peccatrix.
Or, le monde avait trouvé dans Madeleine un de ces cœurs tendres et faciles que les premières impressions blessent; un de ces cœurs habiles et ingénieux dans le choix des moyens les plus propres à plaire; un de ces cœurs ardents et généreux où les passions ne savent pas même garder de mesures. La grâce trouve dans les mêmes caractères de son cœur les heureuses ressources de sa pénitence. Entrons dans le détail , et accordez-moi votre attention.
En premier lieu, le monde avait trouvé dans Madeleine un de ces cœurs faciles que les premières impressions blessent; un de ces caractères que tout entraîne , et à qui tout devient presque un écueil ; que la complaisance gagne; que l'exemple séduit; que les occasions changent, et à qui une circonstance de plaisir fait oublier mille désirs de pénitence. Or, voilà la première disposition que la grâce fait aujourd'hui servir à son salut.
Le bruit que les prodiges et la nouvelle doctrine de Jésus-Christ faisaient dans Jérusalem, avait sans doute excité la curiosité de cette pécheresse; elle voulut entendre cet homme extraordinaire qui se vantait d'avoir les paroles de vie et de salut. Elle vit ce nouveau prophète ; ces traits de majesté répandus sur son visage; cette douceur capable de gagner les cœurs les plus farouches; cet air de pudeur et de sainteté devant qui la conscience criminelle ne pouvait soutenir sa honte, ni s'empêcher de rougir en secret; ce zèle ardent et désintéressé qui ne paraissait touché que du salut du pécheur; cette autorité nouvelle qui instruisait avec poids et qui parlait avec dignité; cette liberté prophétique qui ne faisait acception de personne, et qui enseignait la voie de Dieu dans la vérité : elle entendit les paroles de grâce qui sortaient de sa bouche , et qui portaient des traits célestes et une onction ineffable dans les cœurs. Ce cœur si facile pour le monde ne se défendit pas longtemps contre Jésus-Christ. De nouvelles agitations naissent dans son âme : les idées de la vertu que ce prophète vient donner aux hommes , la surprennent , et la lui rendent déjà aimable : les couleurs terribles avec lesquelles il peint le vice, l'alarment; et déjà elle se propose des mœurs plus dignes de sa gloire et de son nom. Inquiète, combattue, déjà à demi pénitente : Quel est cet homme, se dit-elle sans doute en secret, et
POUR LE JOUR
quelle est cette nouvelle doctrine? ne serait-ce point un prophète qui connaît le secret des cœurs? ses regards tendres et divins m'ont mille fois démêlée dans la foule; et comme s'il eût vu les misères secrètes de mon cœur, ou les mouvements inexplicables que ses paroles y opéraient , il a eu sur moi des attentions particulières; il n'a, ce me semble, \ arlé que pour moi seule. Quand il conviait avec des charmes si saints les âmes qui sont lassées dans la voie de l'iniquité, et qui gémissent sous le poids de leurs chaînes , de venir chercher un repos véritable auprès de lui ; ah ! sans doute il m'adressait le discours , et avait en vue la triste situation où je me trouve. Lorsqu'il enseignait que l'esprit impur ne peut être chassé que par le jeûne et par la prière, je sentais qu'il voulait prescrire des remèdes à mes maux. Quand il déclarait que les pécheresses précéderaient les pharisiens dans le royaume de Dieu, je voyais bien que son dessein secret était d'encourager ma faiblesse par l'espérance du pardon. Il n'a parlé de la reine de Saba, qui vint des extrémités de la terre entendre la sagesse de Salombn , que pour m'avertir de ne point négliger le salut que le Seigneur me présente, et d'écouter celui qui est plus grand que Salomon même. Toutes ses instructions avaient quelque rapport secret à mes besoins et à mes erreurs : ah! sans doute, c'est un prophète envoyé de Dieu pour me retirer de mes voies égarées.
Voilà les premières impressions de Jésus-Christ sur cette âme : les mêmes facilités que les attraits des passions avaient trouvées en elle pour le monde, la grâce les trouve pour le salut. Ce devrait être , il est vrai, une heureuse disposition pour le ciel, que d'être né avec un cœur tendre et facile à émouvoir ; et le Seigneur en vous faisant naître telle , vous qui m'écoutez , avait voulu sans doute mettre en vous une âme plus à portée de sa grâce, si j'ose le dire : cependant c'est par là que vous périrez. Tout vous touche ; rien ne vous corrige. Susceptible de sentiments de salut, susceptible d'impressions mondaines ; vous vous attendrissez à un discours évangélique, et vous allez vous attendrir à un spectacle profane : vous n'êtes pas insensible aux inspirations du ciel comme tant de pécheurs endurcis ; mais vous les portez dans le monde , où de nouvelles impressions les effacent : vous gémissez quelquefois sous le poids de vos chaînes , et vous en suivez toujours la triste destinée. Loin des plaisirs, vous voulez tout quitter; du moment qu'ils approchent , ils vous retrouvent la même : au milieu du monde et de ses amusements , vous poussez quelquefois en secret des soupirs ver# le ciel , que la tristesse secrète du pé-
ché, que le dégoût lui-même vous arrache; et au fond de la retraite où vous vous cachez quelquefois , votre cœur vous rentraîne d'abord en Egypte , et vous regrettez des joies dont vous venez seulement de vous séparer. Caractère dangereux pour le salut. Les âmes endurcies une fois touchées peuvent se convertir ; mais vous , vous pouvez être trouchée , et ne saunez être convertie : imitez Madeleine, et faites servir vos faiblesses mêmes à votre sanctification.
En effet, le monde, en second lieu, avait trouvé en Madeleine un cœur habile et ingénieux dans le choix des moyens pour arriver à ses fins. Car, mes chers auditeurs, jusqu'où ne va pas la fatale habileté de la passion? David a bientôt trouvé le secret de rappeler Urie, et de couvrir par cet artifice la honte de sa faiblesse. Que d'expédients ne fournitelle pas pour sortir des embarras les plus épineux! le fils du roi de Sichem invente d'abord des moyens pour vaincre les obstacles que la différence du culte et de la religion mettait à son amour pour Dina. Que de ressources dans les occasions les plus difficiles! la perfide Dalila concilie sans peine ses égards pour Samson avec ses complaisances secrètes pour les Philistins. On trompe les yeux les plus attentifs ; et Jacob trouve des idolecS dans sa maison , malgré toute sa vigilance, on cache sous des apparences pénibles les voies de la passion; et le fils de David se résout à feindre des maux trompeurs pour dérober aux yeux de la cour la plaie véritable et honteuse qu'il porte dans l'âme : on y fait servir ceux mêmes qui auraient intérêt de la détruire , et l'infidèle épouse de Putiphar, réussit à faire de son propre époux le vengeur de son indigne faiblesse : on la couvre sous le voile de la piété et de la religion ; et les femmes d'Israël au temps d'Héli , sous prétexte de venir sacrifier au Seigneur, venaient participer aux dérèglements sacrilèges des enfants de ce pontife. Que dirai-je encore? on va à ses fins par des routes qui semblaient mener à des fins tout opposées : en un mot, la passion est toujours ingénieuse; et des personnes nées d'ailleurs avec un esprit born( et des talents médiocres, sont ici habiles et éclairées , dit saint Ambroise : Ad inquiranda deleclationum gênera astuti sunt qui appetentes sunt voluptatum. (S. Ambr. deparad. c. xn.)
Or, cette malheureuse prudence qui avait conduit Madeleine dans les voies de l'iniquité, devient une pieuse sagesse dans les démarches de sa pénitence. Quels saints artifices n'emploie-t-elle pas pour toucher celui à qui elle veut plaire, et pour en obtenir le pardon des fautes qu'elle vient pleurer à ses pieds ! premièrement , elle choisit la salle d'un fes-
DE SAINTE MADELEINE
tin, c'est-à-dire, un lieu qui l'exposant à la risée et à la censure publique, intéressera Jésus-Christ pour elle, et le touchera de pitié sur les outrages auxquels elle a bien voulu s'exposer pour venir à lui : secondement , une circonstance où les grâces s'accordent plus facilement , et où la joie innocente du repas ne permet pas de rebuter une infortunée qui vient reconnaître sa faute : troisièmement , des témoins tous pharisiens, c'est-à-dire, durs envers les pécheurs, et devant qui Jésus-Christ , pour confondre leur dereté , se plaisait à donner des marques de bonté et de tendresse envers lesbrebis égarées : quatrièmement , elle emploie une confusion salutaire ; elle n'ose se présenter à lui ; elle s'arrête derrière , dit l'Évangile , stans retrà; elle se laisse tomber à ses pieds, de douleur et d'accablement; elle n'ose même lever les yeux jusqu'à celui en qui elle a mis pourtant sa plus douce espérance; elle ne fait plus que rougir de ses égarements; déjà elle voudrait se cacher aux yeux de tous les hommes, et ne montrer plus à Jérusalem une pécheresse qui en avait été le scandale et comme le péché public, dit un Père : elle ne parlait point; sa douleur, ses larmes, sa posture, sa confusion, tout parle pour elle : Stans retrà secus pedes Jésus. (Luc, vu, 38.)
Elle aurait pu trouver sans doute de vaines excuses pour adoucir du moins aux yeux de son Sauveur l'excès de ses égarements, son âge, sa naissance, des penchants de faiblesse nés avec elle, ses talents malheureux , le dérèglement de Jérusalem , la licence des mœurs de son siècle, l'exemple des autres femmes de la Palestine , l'ignorance où elle était de la doctrine de Jésus-Christ, autant de prétextes spécieux à une âme moins touchée. Notre sainte pécheresse laisse à la bonté de son Seigneur à juger de la nature de ses fautes : elle pleure , elle se tait; et voilàtoute l'apologie qu'elle veutfairede sa conduite. Prosternée à ses pieds, ne parlant plus que par ses larmes : Il me connaît, dit-elle en secret; il voit mes besoins et mes désirs ; ma faiblesse , mes efforts impuissants , et les gémissements de mon cœur ne lui sont point inconnus : que pourrais-je lui dire, qu'il ne lise lui-même au fond de mon âme, et qui puisse égaler ce que je sens ? Agitée de mille mouvements divers, elle espère, elle tremble, elle rougit, elle se rassure, elle aime, elle s'afflige; mais elle se tait. Ce n'est pas la honte d'avouer ses désordres; ah! ses larmes les publient assez : c'est un artifice de son amour; un silence de confusion lui paraît plus propre à toucher son libérateur, que l'aveu le plus éloquent de ses faiblesses.
Enfin, elle emploie une humilité profonde : elle répand des parfums précieux , et ne veut pas presque
que le Sauveur s'en aperçoive; elle ne les répand que sur ses pieds, comme pour lui cacher le prix de sa sainte profusion ; elle ne veut attirer les regards de son libérateur que sur les misères de son âme, et point du tout sur le mérite de ses œuvres. Elle regarde les pieds sacrés du Sauveur comme son partage; trop heureuse encore qu'on veuille l'y souffrir : elle laisse à ses disciples bien-aimés le sublime avantage de reposer dans son chaste sein, ou de répandre des parfums sur sa tête. Elle sait, dit saint Bernard, qu'il faut gémir longtemps à ses pieds, avant que de venir lui donner le baiser de paix dans l'Eucharistie; que la précipitation est ici périlleuse : et que comme dans l'Église du ciel il n'y aura que ceux qui auront lavé leurs vêtements dans le sang, et qui seront venus d'un'e grande tribulation, qui auront droit d'environner l'autel de l'Agneau; ah ! de même dans l'Église de la terre , il n'y a que ceux qui ont lavé leurs souillures dans le sang de la pénitence, et qui ont passé par les tribulations de la croix , à qui il soit permis de se présenter à sa table.
Voilà les saints artifices de l'amour de Madeleine; elle avait été prudente dans le mal , elle est prudente pour le bien : au lieu que souvent habiles dans la recherche des plaisirs et dans la conduite de vos passions, femmes du monde, une seule démarche de conversion vous jette dans des embarras étranges. Vous ne savez plus par où vous y prendre, quand il faut se déclarer pour Jésus-Christ : c'est ici où toute votre habileté et toutes vos ressources vous abandonnent; tout vous arrête, tout vous alarme; tout est pour vous perplexité, votre esprit n'est plus ingénieux à trouver de ces moyens heureux qui viennent à bout de tout. Vous êtes en peine comment faire consentir un époux à vos résolutions de pénitence; et vous avez su le faire consentir à des démarches qu'il était peut être si fort intéressé d'empêcher. Vous ne croyez pas pouvoir vous faire dans la piété des amusements innocents qui vous soutiennent , et vous en inventiez tous les jours de nouveaux dans le monde pour égayer votre ennui et vos dégoûts. Vous hésitez comment vous pourrez éloigner de vous certaines personnes si funestes à vos nouveaux desseins de vertu ; et vous étiez si habile autrefois à vous défaire de celles que la sagesse et la piété rendaient importunes à vos plaisirs. En un mot , vos passions étaient fécondes en ressources ; votre pénitence succombe aux plus légers obstacles. D'où vient cela? ah! c'est le cœur qui fournit les expédients , et le vôtre n'est pas bien touché ; c'est l'amour qui rend habile, et vous n'aimez pas : la grâce est toujours moins ingénieuse en vous que la pas?
POUR LE JOUR
s'ion, parce que votre pénitence n'est jamais aussi sincère que votre égarement; et que différentes de Madeleine, vous n'aimez pas Jésus-Christ comme vous aviez aimé le monde.
Aussi en troisième lieu , le monde avait trouvé dans Madeleine un cœur ardent où les passions ne savaient pas même garder de mesures , c'est-à-dire, prompt, et pour qui un plaisir différé était un supplice; extrême dans ses joies, comme dans ses chagrins; aveugle qui ne connaissait ni périls ni obstacles , et qui croyait facile tout ce qui pouvait servir à sa passion.
Or, voulez-vous voir en elle les mêmes traits dans le caractère de son amour pour Jésus-Christ ? A peine eut-elle appris, dit l'Évangile, que le Sauveur était entré dans la maison du pharisien : Ut cognovit. (Luc, vu, 37.) Remarquez ici, premièrement, la promptitude de son amour : la première occasion qu'elle trouve de venir se jeter aux pieds du Sauveur, elle en profite; elle y court. Elle ne balance pas des années entières entre la grâce etla passion; elle n'est pas ingénieuse comme vous l'êtes si souvent, femmes du monde, à trouver sans cesse des prétextes pour remettre à un autre temps cette première démarche : sa jeunesse ne lui fournit pas de ces raisons frivoles qui persuadent d'attendre un âge plus sérieux et moins propre au monde. On n'aime pas quand on peut différer. Ah! bien loin de vouloir reculer encore, et de renvoyer au soir de sa vie, elle voudrait pouvoir renaître pour recommencer à aimer son Seigneur en commençant à vivre; sa douleur la plus amère est de l'avoir connu si tard; ce qui lui reste de vie, ne peut la consoler de ce qu'elle en a perdu en des amours insensés : elle sent qu'on ne peut trop tôt aimer ce qu'on aimera toujours, et elle veut regagner les jours d'indifférences par un saint empressement de tendresse : Ut cog?iovit.
En effet, mes chers auditeurs , la promptitude est essentielle à la conversion : la grâce a des moments heureux, que ni le temps, ni les années, ni les mêmes circonstances , ne ramènent plus. Ce jeune homme de l'Évangile, qui, appelé par Jésus-Christ, voulut aller ensevelir son père avant que de le suivre, manqua son moment; et nous ne lisons pas qu'il revint ensuite se mettre au nombre de ses disciples. L'Esprit de Dieu est cet Esprit dont parle le Prophète, qui va et qui ne revient plus; et tout dépend de savoir entendre sa voix, et de l'arrêter dans notre cœur lorsqu'il y passe et qu'il nous visite : un désir de pénitence renvoyé est presque un préjugé certain que vous ne vous repentiez plus. Voilà la promptitude de l'amour de Madeleine.
Remarquez-en secondement, la vivacité. Le monde avait trouvé en elle un de ces caractères extrêmes qui ne se donnent jamais à demi : c'est ainsi qu'elle aime Jésus-Christ ; tout ce que l'amour a de plus vif et de plus extrême, pour ainsi dire, elle le sent; toutes les marques de la douleur la plus profonde, elle les donne. Les suites ne diminuent rien à cette ardeur; le dernier jour de sa pénitence ressemblera à la première démarche de sa conversion. Partout dans l'Évangile, elle nous sera représentée comme une amante vive et fervente : tantôt nous la verrons prosternée aux pieds du Sauveur, s'exposant même aux reproches de sa sœur Marthe, plutôt que de perdre un instant de vue le libérateur qu'elle aime; tantôt transportée d'amour pour lui, elle courra à son tombeau avant tous les disciples , et les larmes qu'elle y répandra seront aussi abondantes , que celles qui arrosent aujourd'hui ses pieds divins dans la salle du pharisien; tantôt en le rencontrant sous une forme étrangère : Si vous l'avez enlevé, lui dirat-elle, dites-le-moi, et je l'emporterai : on ne sait, quel est celui qu'elle redemande; elle ne pense pas même à le nommer; son cœur est si plein, qu'elle suppose que le cœur de tous les hommes en est occupé comme le sien : Si tu sustulisti eum , dicito mihi (Joan. xx, 15); elle ajoute qu'elle l'emportera ; une fille faible, accablée de tristesse, seule, elle se persuade qu'elle aura assez de force pour emporter le corps mort de son Sauveur : Et ego eum tollam (ibid.) ; son amour croit tout possible : tantôt enfin , l'ayant reconnu, elle ne sera plus maîtresse de son cœur ; elle courra à lui avec un saint transport; elle voudra encore embrasser ses pieds sacrés si heureux pour elle, et qui furent les premiers confidents de sa douleur et les premiers asiles de sa pénitence ; partout elle soutiendra ce caractère de ferveur et de vivacité qui commence sa conversion, et la durée de sa carrière ne la verra jamais ni ralentie ni moins fidèle.
Instruction importante, mes chers auditeurs: Les conversions les plus vives finissent d'ordinaire par la tiédeur et par le relâchement. On se repose après les premières démarches , comme si l'on était déjà arrivé au bout de sa course : on se relâche sur mille pratiques saintes que la vivacité de la douleur avait d'abord inspirées : d'un pénitent zélé on devient un tiède chrétien : nos péchés une fois pleures , ne nous paraissent plus dignes de nos larmes; et l'on trouve souvent dans la tiédeur de la pénitence, recueil qu'on avait cru éviter en sortant du dérèglement du vice.
Enfin , à la vivacité constante de notre heureuse pécheresse, ajoutez-y encore l'aveuglement de son
DE SAINTE MADELEINE
amour, pour ainsi dire. Car quoique la grâce soit une lumière céleste qui éclaire l'esprit en même temps qu'elle échauffe la volonté , il est vrai de dire néanmoins qu'elle aveugle la raison charnelle sur mille difficultés que l'amour-propre oppose d'ordinaire aux premières démarches de la conversion , et qu'ainsi la charité a ses saintes erreurs , comme la cupidité a les siennes.
En effet, mes frères, que de difficultés Madeleine n'aurait-elle pas pu prévoir dans son changement! tant de liaisons à rompre, tant d'occasions à éviter, tant de commerces à fuir ; difficultés du côté de l'âge, du côté des penchants, du côté du rang', du côté des maximes qu'elle allait embrasser : que de réflexions devaient naître dans son esprit, si son cœur lui eût permis d'en faire ! mais le saint amour ne raisonne pas. Que ne pouvait-elle pas se d-ireà.elle-même?Quevais-je faire? je m'expose sans savoir si je serai écoutée. À la vérité ce prophète assure qu'il n'est venu que pour les pécheurs ; mais une pécheresse telle queje suis, peut-elle se promettre un accueil favorable? ne pourra-t-on pas croire que ma douleur n'est pas sincère , et que c'est ici quelque secret dépit qui n'aura point de suites? estce bien prendre son temps , que d'aller troubler par des larmes la joie d'un festin? d'ailleurs, suis-je bien sûre même si mon changement ne sera pas une douleur passagère, une vivacité d'un instant; et si après avoir fait une démarche d'éclat j'en pourrai soutenir les suites?
Que ne dites-vous pas tous les jours à vousmême, âme infidèle, dans des circonstances bien plus favorables au salut , que ne l'est celle où se trouve aujourd'hui Madeleine? Elle pouvait du moins se faire un prétexte de son âge; et vous déjà sur le retour, vous ne comprenez pas encore comment on peut se passer du monde : les empressements qu'on V avait pour elle auraient pu l'arrêter ; et mille désagréments ne sauraient en détacher votre cœur : la singularité de sa démarche dans Jérusalem, où peutêtre seule et la première, elle s'allait déclarer pour Jésus-Christ, aurait pu former encore un nouvel obstacle; et vous, environnée de saints exemples et de tant de femmes chrétiennes qui vous montrent la voie du salut, vous n'oseriez vous déclarer pour la piété ; tout vous paraît des obstacles ; vous voulez tout peser, tout examiner avant que de faire le premier pas , et vous n'avez jamais pris assez de mesures.
Ah ! mes chers auditeurs, les précautions excessives dans un commencement de pénitence, outre qu'elles ne supposent qu'un cœur à demi touché, elles ne sont jamais heureuses : la grâce dans ses
premiers mouvements surtout a d'heureuses imprudences qui révoltent la sagesse humaine , mais qui consomment l'ouvrage du salut. Je ne veux pas dire par laque pour mourir au monde et servir Dieu, il faille renverser toutes les règles de la prudence, et négliger tous les moyens humains nécessaires pour aplanir les obstacles que notre état ou notre rang peuvent mettre à notre conversion, sous cette fausse confiance que c'est à Dieu seul à conduire son ouvrage. Je sais que la raison est donnée à l'homme pour le conduire ; et que c'est tenter Dieu et sortir de l'ordre de la Providence, que de ne pas consulter une lumière qu'il a mise lui-même en nous. Mais je veux dire, que trop de prévoyance et de circonspection arrête toujours l'ouvrage de la grâce; je veux dire que dans les premières démarches de la pénitence surtout, ah! il faut laisser quelque chose à faire à l'Esprit qui nous touche, ne vouloir pas tout prévoir soi-même, s'abandonner à Jésus- Christ sur mille difficultés auxquelles on ne voit pas de ressources, et avoir encore plus de foi et de confiance que de raison; je veux dire, que lorsqu'on laisse à l'amour-propre le loisir des réflexions , la grâce y perd toujours quelque chose, et quelquefois on perd la grâce soi-même. Matthieu au premier ordre qu'il reçoit de Jésus-Christ quitte son bureau, et ne pense pas même à rendre compte de son administration , ni à justifier devant ses maîtres une retraite si prompte, et si suspecte dans les personnes de son emploi. Pierre jette les filets dans la mer; quoique le travail ingrat de tout une nuit, ne semblât lui promettre que des soins inutiles de ce nouvel effort : il n'a que la parole du Sauveur pour garant de son entreprise, et le succès répond à sa confiance : In verbo tuo laxabo rete. (Luc , v, 5.) Au contraire; il enfonce sous les eaux dès qu'il fait trop d'attention au péril où il se trouve, et Jésus- Christ l'abandonne dès qu'il commence à raisonner et à se défier.
Pourquoi vous défiez-vous de vous-même? pourquoi vous inquiétez-vous tant sur les suites de votre pénitence , comme sur des voies amères et tristes , qui vont d'abord vous lasser? Pourquoi n'osez-vous vous déclarer pour Jésus-Christ, par la crainte toute seule de ne pouvoir soutenir une démarche d'éclat? Le Seigneur qui a déjà commencé son ouvrage en vous, ne sera-t-il pas assez puissant pour le continuer ? S'il a pu vous toucher tandis que vous étiez enoore dans le crime, ne saura-t-il vous soutenir, quand vous serez devenu juste? s'il a su vous tirer du bourbier, refusera-t-il de vous donner la main lorsque vous commencerez à marcher dans la voie du salut? s'il vous a cherché lorsque vous étiez si
POUR LE JOUR
loin de lui, et que comme une brebis égarée vous erriez dans les pâturages étrangers ; ah! ne saura-t-il pas vous retenir quand vous serez retrouvée, et qu'il vous aura ramenée au bercail? Vous êtes faible, dites-vous; mais ne vous connaît-il pas? et vos mœurs passées ne l'ont-elles pas mieux instruit que tout autre de votre faiblesse ? reposez-vous-en sur ses soins et sur la connaissance qu'il a de votre cœur. Vous êtes d'un goût changeant, et vous craignez tout de votre inconstance : ah ! les créatures ont pu fixer cette légèreté par l'injuste amour que vous avez eu si longtemps pour elles; et vous croyez que votre Dieu aura moins de crédit sur votre cœur? Vos inconstances passées ne venaient que de la fausseté et de l'insuffisance des biens que vous aimiez; ne pouvant vous satisfaire, ils ne pouvaient vous fixer; mais Dieu seul remplira tous vos besoins; et vous ne souhaiterez plus rien quand une fois vous aurez goûté combien il est doux d'être à lui.
Oui, mes frères, la foi d'une âme véritablement touchée est une foi généreuse : les montagnes mêmes ne l'arrêtent pas ; elle se promet de les transporter comme des grains de sable ; et quand on aime vivement, ou l'on ne voit plus d'obstacles, ou ils deviennent eux-mêmes des moyens de salut. Ainsi, Madeleine eut pour Jésus-Christ la même vivacité qu'elle avait eue pour le monde : mais l'amour de préférence fut encore égal ; et tout ce qu'elle avait sacrifié au monde dans ses dérèglements, elle le sacrifie à Jésus-Christ dans sa pénitence.