‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 45 sur 235 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

J'appelle, avec saint Augustin, amour de préférence, ce poids dominant de notre âme, qui rappelle à lui tous nos moindres penchants; cet amour qui prévaut sur tous nos amours , qui décide de nos choix , qui règle nos jugements , qui devient le principe de toutes nos actions ; cet amour, comme dit saint Paul , que nulle tribulation ne peut éteindre, nul péril alarmer, nulle espérance corrompre, à l'épreuve de la faim et de la nudité, plus fort que la mort même : en un mot, l'amour de préférence est celui sur lequel rien ne l'emporte, que rien ne peut même balancer, et auquel on est toujours prêt de tout sacrifier. Ce n'est pas tant ici une affaire de goût et de sentiment, qu'un état de l'âme qui se manifeste dans les occasions, et qui sans balancer, se déclare toujours pour l'objet auquel son amour a donné la préférence. Or, mes frères, c'est ainsi que Madeleine avait aimé le monde; elle lui avait sacrifié sa réputation, son repos, ses biens, ses qualités naturelles : c'est ainsi qu'elle aime Jésus-

Christ; et voilà précisément ce que son amour lui sacrifie aujourd'hui. Suivons l'histoire de sa pénitence, et renouvelez, s'il vous plaît, votre attention.

En premier lieu , Madeleine avait sacrifié au monde sa réputation. Son sexe et sa naissance la défendirent sans doute d'abord contre la honte des passions; et l'on peut croire qu'efle opposa la barrière de la pudeur et de la fierté aux premiers orages qu'elle sentit s'élever dans son cœur. Mais lorsqu'une fois elle eut prêté l'oreille à la voix du serpent, qu'elle se fut rassurée contre elle-même; qu'elle eut pu justifier sa propre faiblesse , et se dire en secret ces maximes insensées que le inondé inspire; que ce n'était pas un crime d'être touchée du mérite; que ces rapports secrets qui forment les passions ne sont pas libres, et que nous en trouvons la destinée dans nos cœurs; qu'il est des liens si purs et si innocents , que la plus austère pudeur ne saurait en rougir, et qu'après tout il est un âge où l'on peut être aimée : ah ! dès lors son cœur fut ouvert à tout ce qui s'offrit pour le captiver; tous les nouveaux objets furent pour elle de nouvelles passions : sa gloire et sa raison rougissaient en vain en secret de ses faiblesses; l'ascendant de son caractère avait déjà pris le dessus; son cœur ne savait plus vaincre, et tout ce qui pouvait plaire pouvait l'engager.

Que n'aurait-elle pas dû se dire à elle-même sur le scandale de sa conduite , si la passion écoutait la raison! née avec un nom et sortie d'une maison qui la distinguait dans son peuple, n'était-elle pas obligée à des attentions plus rigoureuses sur sa gloire? La tache immortelle que ses égarements allaient faire à son sang, la honte qui en retomberait sur ses proches, les exemples et les avis sages d'une sœur attachée au devoir, les suites mêmes d'une réputation flétrie dans les personnes de son âge, et le long repentir qu'elle se préparait dans une viellesse triste et déshonorée; enfin, l'éclat que ses passions allaient faire dans Jérusalem, le séjour du roi Hérode, d'un préfet romain, des plus illustres maisons de la Palestine, et d'où le bruit de ses emportements ne manquerait pas de se répandre dans tout le reste de la Judée ; que de motifs puissants de retenue! que de réflexions à faire, si la passion en faisait quelquefois! Mais Madeleine aimait le monde, et il n'est plus rien de si cher que l'on ne sacrifie à ce qu'on aime. Cette délicatesse sur la gloire que donne la vertu, s'était effacée, cette fierté qui vient de la naissance, s'était changée en faiblesse ; cette pudeur attachée au sexe , avait dégénéré en effronterie; ni les conseils des

DE SAINTE MADELEINE

gens de bien, ni les larmes de Marthe, ni les railleries des mondains, ni les mépris même de ses amants insensés à qui elle avait pu plaire, mais dont elle n'avait pu réussir à se faire estimer, car la vertu toute seule est estimable; tout cela ne la touchait plus. Elle paraissait avec ostentation au milieu d'une ville où elle n'était connue que par ses misères, et comme cette femme de l'Apocalypse, elle portait écrit sur son front le nom de mystère ; c'est-à-dire , elle ne faisait plus un secret de ses passions , et ne prenait plus même soin de cacher aux yeux du public les mystères de ses folles amours. La passion arrivée à un certain point ne rougit plus : il n'est que les commencements qui soient timides; et plus la nature avait formé votre âme modeste et chrétienne , plus vous allez loin d'un autre côté , quand une fois vous avez pu secouer ce joug importun.

Or , voyons comme dans sa pénitence Madeleine fait un sacrifice de sa réputation à l'amour qu'elle a pour Jésus-Christ. Sur le point d'éclater, et de venir chercher le Sauveur dans une maison étrangère , que de réflexions pouvaient encore ici naître dans son esprit ! une personne de son âge et de son sexe , aller comme une insensée dans un lieu où elle n'est ni connue ni priée ; s'aller avouer pécheresse devant tant de conviés , malgré tout ce que cette démarche allait paraître avoir d'extraordinaire. Au fond, que risquait-eile d'attendre que Jésus-Christ se fût retiré chez quelqu'un de ses disciples ; et là en secret et à la faveur des ténèbres de la nuit, comme JNicodème, lui exposer le triste état de son âme, et écouter les paroles du salut qui sortiraient de sa bouche. Mais le saint amour , comme la passion, ne raisonne pas. Ah! elle ne pense pas à se faire approuver des hommes dans une action où elle va se condamner elle-même : elle ne prend pas de mesures pour adoucir aux yeux du public la surprise de son changement , et le préparer peu à peu , comme par des essais de conversion , à l'éclat d'une retraite. Blessée d'amour, comme l'épouse, elie traverse les rues de liélhanie dans un appareil bien différent de celui où jusque-là elle y avait paru : triste , éplorée , fondant en larmes, elle ne voit pas le concours de citoyens que ce nouveau spectacle assemble autour d'elle : elle n'est occupée qu'à chercher son bienaimé, et n'a plus d'yeux pour le reste du monde : elle entre dans la salle du festin, elle s'avance avec une sainte imprudence : sa présence renouvelle dans l'esprit des spectateurs le souvenir de ses excès passés, et elle veut bien en soutenir toute la honte. Déjà toute la Palestine ne s'entretient plus

que de son changement ; on en cherche les raisons dans quelque secret dépit, dans une passion méprisée, dans une inconstance et une légèreté de naturel, dans des vues peut-être encore plus cachées et moins sincères : chacun trouve des conjectures pour justifier la malignité de ses jugements ; car c'est ainsi que le monde , ô mon Dieu ! juge toujours humainement de vos œuvres : les prêtres et les docteurs eux-mêmes, jaloux, et de son attachement pour le Sauveur, et de ce que ce n'était pas par leur ministère qu'elle avait renoncé au monde, traitent sa conversion d'hypocrisie; et au lieu de louer sa piété, ils tâchent de rendre même sa foi suspecte. Madeleine, dans un déchaînement si universel , n'est touchée que de ses crimes , n'est occupée que de son amour, ne pleure que l'innocence qu'elle a pu perdre devant son Dieu, ne pense au monde que pour l'oublier. Les discours publios ne l'avaient jamais refroidie dans ses passions; ils ne lui font rien rabattre de sa pénitence. O sainte fierté de la grâce ! ô héroïque magnanimité de l'âme juste! Et pourquoi, mes chers auditeurs, vous que la crainte des jugements humains retient encore dans la souillure du péché , pourquoi ne pourriez-vous pas sacriûer à Jésus-Christ, comme Madeleine, ce que vous avez tant de fois sacrifié au monde? Vos passions n'ont point craint la censure publique; et votre pénitence serait plus timide? vous ne vous êtes point ménagés pour le plaisir; vous vous ménageriez pour le salut? vous regardiez comme des esprits faibles ceux qui se scandalisaient de vos désordres ; et vous redouteriez comme des hommes sages et sensés ceux qui parleraient avec dérision de votre vertu? Vous disiez tant autrefois au milieu de vos joies insensées , qu'il faut laisser parler le monde; et cela, lorsque vous l'aimiez le plus, et que vous en suiviez les maximes : quoi! ses discours seraient-ils donc devenus d'un plus grand poids pour vous , depuis que vous avez résolu d'y renoncer? ou le regarderiez-vous comme un juge plus éclairé et plus à craindre sur les voies de la grâce que sur celles du péché? Eh! qu'importe à une âme qui commence à goûter son Dieu ce que les insensés pensent d'elle? Depuis qu'elle a méprisé les maximes insensées du monde corrompu, elle méprise ses vains jugements; depuis qu'elle a pu le haïr, elle ne saurait plus le craindre. Elle y a vu si souvent le vice applaudi, qu'elle ne trouve pas mauvais d'y trouver la vertu condamnée : ravie même de le voir soulevé contre elle, elle sent par là qu'elle commence d'être à Jésus- Christ : elle se défierait des démarches de sa pénitence , si elles avaient eu le malheur de plaire au

monde; et le mépris des hommes est la consolation de sa vertu , comme il en est la plus sûre marque. Et en effet, qu'est-ce que paraît le monde à une âme qui connaît Dieu? Le sentiment le plus dangereux qui puisse lui revenir de ses mépris, c'est la fierté et la complaisance : il est doux de n'avoir pas pour soi un juge de si mauvais goût; et plus on l'a connu, plus on est tranquille sur ce qu'il pense. Ne craignez ses censures , que lorsque vous voudrez le ménager, et allier Jésus-Christ avec lui; il est inexorable envers la fausse piété. Voulez-vous qu'il vous estime? convainquez-le bien que vous le méprisez. Ainsi toutes les précautions et les mesures qui ne tendent qu'à adoucir aux yeux des hommes la surprise d'une conversion, sont des infidélitésà la grâce, des restes secrets de notre attachement pour le monde, et un hommage peu chrétien que nous rendons encore à la fausseté de ses maximes : on n'est touché de Dieu qu'à demi, tandis qu'on a encore le loisir de se ménager avec les hommes. Première instruction tirée du sacrifice que Madeleine fait à Jésus -Christ de sa réputation.

En second lieu, elle avait sacrifié au monde le repos de son cœur : car, ô mon Dieu ! s'écrie saint Augustin, vous l'avez ordonné, et la chose ne manque jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le désordre soit à elle-même son supplice. Si l'on y goûte certains moments de félicité, c'est une ivresse qui ne dure pas : le ver de la conscience n'est pas mort , il n'est qu'assoupi ; la raison aliénée revient bientôt , et avec elle reviennent les troubles amers, les pensées noires, et les cruelles inquiétudes : Jussisti, Domine; et sic est, utpœna sua sibi sit omnis inordinatus animus . (S. Aug).

Mais outre ces troubles qui naissent du fond d'une conscience coupable; que d'épines Madeleine n'avait-elle pas dû trouver dans les voies de l'iniquité? Car je veux qu'elle offrît aux discours publics un front tranquille; ces semences de gloire et de vertu qu'une heureuse éducation laisse dans l'âme, peuvent-elles se démentir et s'effacer tout à fait? et les retours n'en sont-ils point désespérants ? D'ailleurs , à une réputation mal établie , mille désagréments sont attachées dans le monde : des discours enveloppés faits en présence, qu'on entend toute seule, qu'on sent vivement sans oser s'en apercevoir; des distinctions d'oubli et de mépris dans des occasions publiques dont on n'oserait se plaindre : je ne parle pas ici des craintes, des soupçons, des jalousies, des dégoûts, des perfidies, des préférences, des fureurs inséparables de la passion; il n'est point d'iniquité tranquille, et le crime est toujours plus péniLle que la vertu : Jussisti, Domine; et sic est,

POUR LE JOUR

ut pœna sua sibi sit omnis inordinatus animus.

Or, voilà ce que Madeleine avait sacrifié au monde; cette paix si chère au cœur, et la plus pure source de tous nos plaisirs : son amour fait encore ici le même sacrifice à Jésus-Cbrist. Ce n'est pas, mes frères, que Jésus-Christ ne soit lui-même la paix véritable de nos cœurs, et qu'on puisse le perdre en lui devenant fidèle ; mais il est toujours une certaine paix à laquelle le pécheur renonce en renonçant à ses vices : la grâce fait au fond du cœur des séparations douloureuses; et Jésus-Christ, qui est venu annoncer la paix à nos âmes , nous avertit assez qu'il y est venu porter aussi le glaive et la douleur.

Car, premièrement, quelle violence ne se fit pas Madeleine, pour haïr ce qu'elle avait aimé, pour éteindre des passions dont le caractère de son cœur la rendait si capable , pour rompre des liens qu'un long usage d'aimer avait rendus presque indissolubles ! qu'il en coûte à des âmes d'un certain caractère pour en venir à ces séparations!

Secondement, elle ne se proposait pas une conversion douce et commode , comme tant d'âmes à demi converties. Elle avait appris du Sauveur que le feu de la pénitence, comme un sel divin, devait guérir et préserver désormais delà corruption toute âme qui avait été la victime infortunée du monde et du péché : Omnis victima igné salietur (Marc. ix , 48) ; que la violence était la voie des âmes criminelles, etla croix le partage et laseuleconsolationdu pécheur. Or, à son âge et avec un corps nourri si mollement, on n'entre pas dans une carrière si affreuse à la nature corrompue comme dans un chemin couvert de fleurs : eh ! qu'il faut prendre sur soi-même pour accoutumer au joug une chair qui frémit au seul nom de tout ce qui peut la contraindre ! Cependant Madeleine attachée à la personne du Sauveur le suit dans ses courses : elle partage avec lui tous les travaux de sa vie pénible, et ne trouve plus de consolation après sa mort , que dans les larmes et les macérations de la retraite et de la pénitence.

Je ne parle point ici de toutes les alarmes qui suivirent son tendre attachement pour Jésus-Christ. Elle n'entendait sans doute qu'en frémissant les calomnies des pharisiens; elle craignait tout de leur fureur et de leur jalousie contre son divin Maître; tant de complots formés pour le perdre , tant de gens attentifs pour le surprendre, tant d'artifices employés pour le décrier : quelles étaient là-dessus les alarmes de son amour! Les paroles mêmes enveloppées du Sauveur sur le mystère de sa croix et de sa mort, dont il avait sans doute entretenu souvent son amante, lorsqu'elle était à ses pieds , comme il en entretenait ses disciples ; et enfin, le spectacle lui

DE SAINTE MADELEINE

même du Calvaire : et d'autant mieux que plus forte que les disciples, elle fut spectatrice de ces tristes mystères, et ne voulut pas même, pour adoucir sa peine, en dérober l'objet à ses yeux : de quel glaive de douleur son âme ne fut-elle point percée? C'est ainsi que renonçant au monde, elle fit un sacrifice de son repos à Jésus-Christ. Mon Dieu ! et souvent en se déclarant pour la piété, on y cherche une vie plus douce et plus tranquille ; on ne sort des voies difficiles du siècle, que pour trouver une sainte oisiveté dans le sentier du salut. La vie chrétienne pour certaines personnes, n'est précisément qu'une vie qui les tire des embarras du monde et de la gêne des bienséances; une vie qui les rappelle à des mœurs plus calmes et plus de leur goût; et tout le fruit de leur conversion, c'est qu'elles ont plus de loisir de jouir d'elles-inêmes : leurs dérèglements avaient été pénibles; leur pénitence est douce et tranquille. Je sais que les gens de bien ont des consolations intérieures qu'aucun plaisir profane n'égale, et que la paix est le fruit de la bonne conscience. Mais cette paix est le fruit des souffrances; c'est une paix très-amère, comme dit l'Esprit saint. Ce n'est qu'en rompant toutes ses inclinations, et en crucifiant sans cesse sa chair, que l'on a droit de goûter cette joie secrète qui rend témoignage au juste que l'Esprit saint habite au dedans de lui ; hors de là , votre paix est une paix d'amour-propre et une paresse de cœur : la règle pour en juger, c'est de voir ce qu'elle vous a coûté ; et toute piété qui n'est pas pénitente et crucifiée avec Jésus-Christ, est une illusion, et une vertu de tempérament.

En troisième lieu, Madeleine avait sacrifié ses biens au monde; car quel usage en fait-on dans une vie toute mondaine , et telle que notre pécheresse l'avait menée? Les soins de la parure et des ornements connaissent-ils quelques bornes? tout ce qui peut aider à plaire est-il jamais trop acheté ? tout ce qui peut seulement satisfaire la vanité, passe-t-il jamais les règles ou de la condition ou du revenu ? Vos intentions sont innocentes ? mais si vous ne cherchez point à être vue , à quoi servent ces soins et ces attentions ? et d'ailleurs les règles de modestie et de simplicité que l'Évangile prescrit, peut-on les violer avec innocence? une femme chrétienne devrait-elle chercher des ornements ailleurs que dans la pudeur et dans une exacte bienséance? Je ne parle point ici de toutes les autres profusions qui suivent les passions; les plaisirs qu'il faut soutenir, les confidents qu'il faut payer, les services qu'il faut acheter. Juda , fils de Jacob, donne jusques à l'anneau qu'il porte à son doigt; Salomon fait bâtir des temples aux dieux des femmes étrangères , et ses immenses trésors suf-

fisent à peine à ses plaisirs; l'Enfant prodigue dissipe la portion entière du bien qui lui était revenu; Hérode promet la moitié de son royaume : la passion n'est jamais avare; les temps ne sont jamais malheureux pour elle , jamais les saisons fâcheuses , les charges publiques jamais trop incommodes.

Madeleine avait suivi l'égarement de ces voies. Ses richesses avaient servi à ses passions; voyez comme elles servent aujourd'hui à sa pénitence : elle répand des parfums précieux sur les pieds du Sauveur : El unguento ungebat. (Luc , vu, 38.) Vous la verrez bientôt renouveler cette sainte profusion, et mériter même un jour que Jésus-Christ la justifie contre le reproche de ses disciples, qui la blâment : sa maison même désormais va être ouverte à son libérateur. Là, il trouvera un saint délassement au retour de ses voyages; là, il pourra venir célébrer la pâque avec ses disciples, et honorer souvent la maison de Béthanie et la table des deux sœurs de sa présence. Madeleine le suivra même dans ses courses pour fournir à ses besoins, et lui rendre des bénédictions temporelles pour les spirituelles qu'elle avait reçues de lui. C'est ainsi qu'elle répare l'usage criminel qu'elle avait fait de ses biens.

Et voilà, mes chers auditeurs, le modèle de votre pénitence. Vous avez répandu pour l'iniquité, semez pour la justice : vos plaisirs ont été prodigues ; que vos vertus le soient aussi ; et faites-vous une noble passion du soulagement des malheureux. Car, mes frères , il faut le dire ici , souvent après les excès et les profusions des plaisirs, on prend avec la piété des inclinations de réserve et d'épargne : il semble qu'on veut regagner avec Jésus-Christ ce qu'on avait perdu pour le monde ; on met , pour ainsi dire , la piété à profit pour la terre , au lieu d'en faire un gain solide de l'éternité; et l'on n'expie les folles dépenses des passions que par une exactitude d'avarice, pire peut-être devant le Seigneur que les excès dont on se repent. N'ayez donc rien de trop précieux quand il s'agit de secourir les membres de Jésus-Christ : souvenez-vous seulement que Madeleine choisit les pieds pour répandre ses largesses, comme les moins exposés aux yeux du public ; qu'elle ne cherche point à les répandre sur la tête et dans des endroits éclatants, et que les lieux les plus obscurs sont toujours les plus sûrs pour recevoir les pieux dépôts de notre charité : souvenez-vous seulement que Madeleine mêle ses larmes à la profusion de ses parfums; que les œuvres de miséricorde ne sont qu'une partie de la pénitence, et que tout ce quia servi en vous à l'iniquité doit servir à la justice.

Aussi, mes frères, en dernier lieu, Madeleine avait sacrifié au monde tous les dons qu'elle avait

reçus de la nature; elle en fait dans sa pénitence, un sacrifice à Jésus-Christ : sa douleur n'excepte rien, et la compensation est universelle. Ses yeux avaient été ou les instruments de ses passions , ou les sources de ses faiblesses; ils deviennent les organes de sa pénitence et les interprètes de son amour : Lacrymis cœpit rigare pedes ejus. ( Luc, vu, 38. ) Ses cheveux avaient servi d'attraits à la volupté; elle les consacre aujourd'hui à un saint ministère : Et capillis capitis sut tergebat. (Ibid.) Sa bouche avait été mille fois souillée ou par des discours de passion , ou par des libertés criminelles; elle la purifie par les marques les plus vives d'une sainte tendresse : Et osculabatur pedes ejus. ( Ibid. ) Son amour reprend toutes les armes de ses passions, et s'en fait autant d'instruments de justice ; et elle punit le péché par le péché même. Elle n'imite point ces personnes qui dans leur pénitence veulent encore sauver quelque chose du débris de leurs passions ; qui après avoir renoncé aux amusements criminels , conservent encore sur elles-mêmes des soins et des attentions dont la tristesse de la pénitence ne s'accommode guère; qui n'étalent plus d'une manière indécente pour allumer des désirs criminels, mais qui ne négligent rien dans des ornements moins brillants ; qui cherchent les agréments jusque dans la modestie et dans la simplicité, et qui veulent encore plaire , quoiqu'elles soient fâchées d'avoir plu.

Or, mes frères, je le répète en unissant, parce que ce doit être ici le fruit de tout mon discours : il doit y avoir une exacte compensation entre le péché et la pénitence, entre le sacrifice de justice et le sacrifice d'iniquité. Vous n'aviez pas été un demi-pécheur; il ne faut pas être un demi-pénitent. L'attachement excessif au soin de votre corps avait été la source de vos malheurs ; il faut qu'une sainte horreur de vous-même répare l'offense. L'affectation et le scandale des parures avait été l'écueil de votre innocence et de celle de vos frères ; il faut qu'une négligence chrétienne, qu'un oubli de tout ce qui vous regarde, qu'une pudeur exacte dans tout votre extérieur commencent votre pénitence. Les commerces des hommes avaient blessé votre âme ; faites-vous une solitude dans votre cœur, et goûtez dans la retraite combien le Seigneur est doux : les agitations des plaisirs vous avaient fait oublier votre Dieu; priez sans cessse, habitez avec vous, et pensez qu'une âme n'est pas chrétienne tandis qu'elle n'est pas intérieure. Vous aviez ménagé à vos sens tout ce qui pouvait les flatter ; appliquezvous à les crucifier ; allez dans ces lieux de miséricorde où la piété appelle tant d'âmes saintes ; appro-

POUR LE JOUR

chez-vous des Lazares puants et couverts de plaies , ne refusez pas votre ministère et le secours de vos mains à leurs besoins; et malgré les frémissements secrets de votre nature, accoutumez votre délicatesse à ces œuvres de religion, et surmontez par la foi et par l'ardeur de votre amour une corruption qui a si souvent triomphé de vous-même. En un mot, proportionnez les remèdes à vos maux : ne disputez point à la grâce ce que vous n'avez jamais eu la force de refuser à la cupidité; aimez Jésus-Christ comme vous avez aimé le monde, aussi tendrement, aussi vivement, aussi aveuglément , pour ainsi dire, aussi souverainement; et que vos passions soient le modèle de votre pénitence.

Ah! peut-être le Seigneur n'a permis votre vivacité dans les plaisirs , que pour prévenir votre tiédeur dans une nouvelle vie ; et dans ce que vous avez fait pour le monde , il a voulu que vous comprissiez ce que vous étiez capable de faire pour lui. Peut-être ne vous a-t-il livré à toute la sensibilité de votre cœur dans des engagements profanes , que pour vous faire sentir jusques à quel point votre cœur pouvait l'aimer; et il a voulu que vous fissiez un essai funeste de votre ardeur dans les passions, afin que vous ne puissiez plus ignorer combien vous pouviez être ardent dans le bien et dans la vertu.

Mon Dieu! quand rappelant un jour devant votre tribunal toute la vie d'une âme chrétienne , vous mettrez dans une balance ses années d'iniquité d'un côté, et de l'autre les jours qu'elle a passés dans la justice ; quand vous comparerez le pécheur au pénitent ; quand vous opposerez les passions aux vertus, les plaisirs aux souffrances, et la charité à l'amour du monde : ah ! Seigneur, qu'il se trouvera peu d'âmes que ce parallèle ne confonde ! que vous trouverez alors de justices défectueuses, et qu'il y aura d'âmes abusées à. qui vous direz ces terribles paroles : Vous avez été pesé dans la balance, et l'on vous a trouvé d'un poids inégal : Appensus est in staterâ, etinventus est minus habens. (Dan. v, 27.) Pour éviter ce malheur, mes frères, proposez-vous souvent l'exemple de notre sainte pénitente : pensez que les fausses pénitences damneront presque plus de chrétiens, que les crimes et les excès: aimez beaucoup; c'est à l'amour que la rémission des péchés est aujourd'hui accordée, et que la récompense des saints est promise.

Ainsi soit-il.

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DE SAINT BERNARD

SERMON

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