DEUXIÈME PARTIE
Trois défauts sont opposés à cette fermeté chrétienne qui oblige tout fidèle d'être le défenseur intrépide de la vérité. Premièrement , la crainte des hommes qui malgré nos propres lumières , fait que nous nous déclarons contre elle; secondement, la
prudence de la chair qui fait que la connaissant , nous gardons un silence criminel , et n'osons tout haut en prendre la défense; enfin une fausse complaisance qui voulant allier la vérité et le mensonge , l'altère et l'adoucit , et cherche à plaire aux hommes aux dépens de la vérité et de la conscience. Or, l'histoire du saint martyr que nous honorons aujourd'hui , nous offre des instructions et des vertus trèsopposées à ces trois défauts.
Et premièrement, quoique, le pasteur frappé, les brebis fussent dispersées ; quoique la fureur d'Hérode, la malice des prêtres, la superstition du peuple , laissassent tout à craindre pour les nouveaux disciples ; quoique la plupart de ceux qui avaient été témoins et participants même des prodiges de Jésus-Christ , de peur d'être enveloppés dans sa condamnation, se rangeassent du côté de ses ennemis, et répandissent avec eux des opprobres et des calomnies contre sa mémoire; quelque prix que l'envie des Juifs attachât alors à la lâcheté de ceux qui se déclaraient contre le Sauveur, Etienne persévère dans la fidélité qu'il a jurée ; il ne se laisse pas ébranler comme Pierre, ni corrompre comme Judas. Également insensible aux promesses et aux menaces des hommes qui périssent avec eux , il ne craint que celui qui demeure toujours, et qui seul peut perdre l'âme et la sauver éternellement; il voit avec une sainte douleur l'aveuglement de son peuple contre Jésus-Christ; l'exemple commun, loin de l'ébranler, l'affermit et le fortifie; il tire de l'erreur publique, de nouveaux motifs de fidélité et de prévoyance. Il n'a pas oublié que selon la doctrine de son divin Maître , le parti de la multitude n'est presque jamais celui de la vérité; que le monde ne saurait aimer Jésus-Christ ; que les persécutions et les opprobres sont les caractères les plus marqués de son Évangile; et que la voie qu'il nous a montrée, est trop étroite et trop difficile pour être jamais la voie du plus grand nombre.
Et voilà, mes frères, ce qui confond notre peu de foi , et condamne notre lâcheté dans toute la conduite de notre vie. Nous respectons les décisions du monde; ce que la multitude approuve, nous l'approuvons; ce que l'exemple commun autorise, nous y donnons nos applaudissements et nos suffrages : les erreurs publiques nous sont plus chères que la vérité; nous n'osons contredire le langage commun du monde et des passions ; nous craignons la singularité comme un vice, elle qui forme le trait le plus éclatant des disciples de Jésus-Christ. En vain la grâce nous éclaire en secret, et nous découvre les illusions du monde et de ses maximes; en vain, une éducation chrétienne et un naturel
DE SAINT ETIENNE
heureux ont laisse en nous des semences de vérité qui nous marquent le faux et le danger des voies que la plupart des hommes suivent ; en vain notre conscience d'intelligence avec la loi de Dieu , nous dicte tout bas les maximes de la vie éternelle; nous parlons comme le monde, quoique nous ne pensions pas comme lui ; nous tournons comme lui la vérité en ridicule, quoiqu'au fond nous en sentions le prix et l'excellence; nous donnons de vaines louanges à des passions dont nous connaissons en secret le frivole et la folie; nous pallions des abus dont l'injustice ne nous est pas douteuse; nous approuvons des plaisirs que notre conscience condamne; nous faisons tous les jours l'apologie desmaximes du monde, tandis que notre cœur contredit en secret nos décisions; nous ne faisons pas d'autre usage de la vérité qui se montre à nous, que de la retenir dans l'injustice : partout presque nous trahissons notre conscience et nos sentiments. Nous nous laissons entraîner à la multitude ; nous n'osons être tout seuls de notre côté; nous craignons la singularité delà vertu et de la vérité, comme un ridicule qui nous couvrirait de honte. Toute notre vie est un outrage continuel que nous faisons à la vérité : tantôt la complaisance pour nos supérieurs; tantôt la faiblesse pour nos amis; tantôt la crainte des dérisions et des censures ; tantôt une vaine indolence qui fait que la vérité nousestpresque aussi indifférente que le mensonge; tantôt une ivresse et une mauvaise foi qui cherche à s'étourdir dans ses égarements , débitant des maximes que l'on combat tout bas soi-même; tantôt une fausse vertu de société qui aime mieux applaudir au mensonge que prendre la défense de la vérité incommode; tantôt un bon air qu'on trouve à parler comme ceux que le monde applaudit : enfin , presque partout nous nous dcdaroDS pour le monde contre Jésus-Christ; loin d'être ses témoins fidèles parmi les hommes, nous nous joignons avec eux contre lui. Nous louons dans nos amis comme des vertus des défauts que la loi de Dieu condamne; nous adhérons à leurs erreurs, et nous aidons à les rendre plus inexcusables; nous donnons à leurs passions, les noms de la justice et de l'équité : nous appelons leurs vengeances, des ressentiments équitables ; leurs attachements criminels, des caractères et des suites d'un cœur tendre et fidèle; leurs dérèglements honteux, des faiblesses pardonnables; leurs profusions insensées, des penchants d'une âme noble et généreuse; leur ambition démesurée, une élévation d'esprit et de cœur ; leur avarice sordide, une sage économie; leur médisance cruelle, une aimable vivacité; la fureur du jeu qui les possède, un délassement nécessaire. En un mot, il est rare que
nous prenions sur nous les intérêts de la vérité : vifs, fiers, intraitables, quand il s'agit de nos passions; nous devenons lâches, timides, rampants, dès qu'il ne s'agit plus que de la vérité : nous ne connaissons point cette sainte fierté, cette droiture de cœur, cette haute magnanimité, cette noble simplicité si respectée même dans le monde , dont les premiers disciples de la foi nous ont laissé de si grands exemples, et qui a toujours été le caractère des âmes fidèles. Nous vivons pour les hommes ; nous ne vivons pas pour Dieu et pour nous-mêmes : nous nous faisons une conscience et une religiou, une humeur, un caractère, un esprit, et un cœur pour eux; et ils sont la fin de toutes nos voies et le motif de toutes nos actions , comme s'ils pouvaient en être le prix et la récompense : tout ce que nous ne faisons pas pour eux , nous le comptons comme perdu , comme s'il n'y avait de réel que ce qui doit périr avec nous ; et après plusieurs années passées sur ce ton, Dieu seul pour qui nous devions vivre, se trouve à notre mort le seul qui ne saurait compter pour lui un seul moment presque de toute notre vie. Le second défaut opposé à cette fermeté chrétienne, dont notre saint martyr nous fournit aujourd'hui le modèle, est cette prudence de la chair qui fait que connaissant la vérité , nous gardons un silence criminel , et n'osons tout haut en prendre la défense. En effet, il ne suffit pas de ne se point déclarer pour le monde contre Jésus-Christ , et de garder, pour ainsi dire, une manière de neutralité entre l'un et l'autre; il faut encore confesser tout haut Jésus-Christ sans ménagement et sans honte : qui n'est pas avec lui , est contre lui ; et n'oser se déclarer son disciple, c'est être son persécuteur et son adversaire. Or, c'est encore ici que la fermeté d'Etienne nous instruit et nous condamne. Que de vains prétextes n'aurait-il pas pu se former à lui-même pour se ménager avec les Juifs par uk sage silence , et ne pas leur reprocher encore tout haut leur aveuglement et leur crime? le prétexte d'attendre un temps plus favorable, et où la vérité aurait trouvé plus d'accès dans leur esprit; l'incertitude où il était de n'être point écouté, et de jeter la pierre précieuse de l'Évangile devant des animaux immondes ; la crainte d'exciter une persécution contre l'Eglise , en irritant la fureur des Juifs ; une fausse modestie, en se persuadant que les apôtres s'étant réservé le ministère de la parole, il fallait le leur laisser et se renfermer dans le soin des veuves qu'on lui avait confié et de la distribution des aumônes; l'exemple des autres diacres nouvellement élus , qui ne sortaient point de leurs fonctions et ne couraient point annoncer Jésus-Christ au peuple,
POUR LE JOUR
Mais le généreux martyr n'écoute pas les vaines raisons de la chair et du sang. Livré à l'impulsion de l'Esprit de Dieu qui le remplit et qui l'anime , il développe aux Juifs l'esprit et les figures de la loi ; il leur découvre Jésus-Christ dans toute l'histoire de leurs ancêtres; il leur montre leur aveuglement prédit dans les prophètes; il leur reproche leur ingratitude et l'oubli des bienfaits dont le Seigneur les avait toujours favorisés; il leur annonce que la mesure de leurs crimes et de ceux de leurs pères est comblée par le sang innocent qu'ils ont répandu; il leur remet devant les yeux le sang de tant de prophètes dont leur ville a été souillée, et se sert de leurs propres armes pour les attaquer et pour les combattre.
Oui, mes frères, et je parle ici principalement aux personnes touchées de Dieu : nous croyons en être quittes en notre conscience , quand témoins tous les jours de tant de fausses maximes que les mondains débitent ; de tant d'illusions sur les règles et sur les devoirs, qu'ils se forment à eux-mêmes; de tant de scandales sur lesquels ils ne s'avisent pas même d'entrer en scrupule ; nous croyons , dis-je, avoir satisfait à ce que Dieu demande de nous en ne les approuvant pas tout haut, en nous renfermant dans la modération d'un lâche silence , en ne leur opposant qu'un désaveu secret et timide. Nous nous formons mille prétextes pour nous justifier à nous-mêmes notre lâcheté : la crainte de rendre la vérité odieuse en la rendant trop incommode; la fausse persuasion que nous ne sommes point chargés de la conscience des autres , et que ce n'est pas à nous à instruire nos frères ; la peur d'éloigner nos amis par le contre-temps de nos censures , ou de nous attirer leurs dérisions en voulant combattre leurs maximes; enfin, tout nous justifie à nous-mêmes notre indifférence pour la vérité : nous oublions que chacun de nous en particulier en est chargé; que nous devons la vérité à nos frères; que nous ne vivons au milieu du monde que pour empêcher l'erreur de prévaloir contre elle, et conserver à ceux qui nous suivront le langage de la foi et de la doctrine sainte; que nous devons luire comme des astres au milieu d'une nation corrompue, et que cacher la lumière, c'est être ingrat envers celui qui la répand sur nous et qui nous éclaire ; que l'amitié n'est fondée que sur la vérité; que ce n'est point aimer nos amis , que de les voir périr sans oser leurdécouvrirdu moins le précipice où ils se jettent, et qu'il faut souvent avoir la force de leur déplaire pour leur devenir tplus utile. Hélas! mes frères, le monde ne craint point de débiter tout haut ses erreurs et ses maximes de mort et de péché; et nous
craignons de rendre gloire aux vérités delà vie éternelle; le monde se fait un honneur insensé de sa doctrine; et nous nous faisons une honte de la doctrine de Jésus-Christ? le monde ose tous les jours contredire le langage de la foi par les illusions qu'il lui oppose ; et nous craignons de contredire les illusions du monde par le langage de la foi et du salut ? le monde s'élève insolemment contre l'Évangile ; et nous n'osons soutenir l'honneur de l'Évangile contre lui? le monde traite publiquement la doctrine de Jésus-Christ de folie et de faiblesse; et nous avons pour ses folies et pour ses erreurs des égards qu'il refuse à la vérité? le monde ne ménage point la piété des serviteurs de Dieu , il la méprise , il en fait le sujet de ses dérisions et de ses censures ; et la piété des serviteurs de Dieu ménage la corruption du monde , et n'ose la couvrir de la confusion qui lui est due? Nous nous faisons une gloire et un devoir de soutenir les intérêts de nos amis contre ceux qui les attaquent, nous nous ferions un crime de nous ménager, lorsqu'on noircit devant nous leur réputation et leur conduite ; le silence nous paraîtrait alors une lâcheté et une perfidie; nous ne croyons pas devoir des égards à ceux qui en manquent devant nous envers ceux que nous aimons : et les intérêts de Jésus-Christ dont nous nous disons les amis et les disciples, nous trouvent insensibles ; et sa gloire qu'on outrage tous les jours devant nous, ne réveille pas notre indignation et notre zèle; et le silence, quand on attaque sa doctrine et l'honneur de sa loi , nous paraît une prudence nécessaire ; et nous craignons de déplaire à ceux qui ne craignent pas de l'insulter. O mon Dieu, peut-on être à vous , et rougir de vous connaître? Peut-on vous aimer, et vouloir être encore aimé de ceux qui vous haïssent? et n'est-ce point se joindre au monde contre vous, que de n'oser le condamner comme vous?
Enfin , mes frères , la troisième manière dont nous nous rendons coupables envers la vérité , c'est en l'adoucissant et en l'accommodant aux préjugés et aux passions de ceux à qui nous craignons de déplaire. Or, c'est ici principalement, qu'Etienne nous sert et de condamnation et de modèle. Il aurait pu , ce semble , ménager davantage les préventions et la délicatesse des docteurs et des prêtres; il pouvait en apparence, comme Gamaliel, se contenter de leur représenter que si l'œuvre de l'Évangile était l'œuvre de Dieu, il serait inutile d'entreprendre de le détruire, et que s'il ne l'était pas, il tomberait bientôt lui-même; il pouvait excuser en quelque sorte leur crime envers Jésus- Christ, en supposant qu'ils n'avaient connu ni la divinité de sa mission , ni la vérité de son ministère ;
DE SAINT ÉriENNK.
il pouvait adoucir les reproches dont ils méritaient d'être chargés pour avoir rejeté le Messie promis à leurs pères; il pouvait leur vanter la sainteté de la loi de Moïse, et louer le zèle et le respect dont ils faisaient ostentation pour ses préceptes et pour ses cérémonies : en un mot, il pouvait, ce semble, en insinuant la vérité, accorder quelque chose à la faiblesse et aux préjugés de son peuple. Mais le saint martyr ne connaît pas ces timides ménagements : il les appelle sans balancer, cœurs rebelles etincirconcis. (Act. -vu, 51.) Loin d'excuser leur ignorance, il -les accuse de résister sans cesse à l'Esprit saint ; loin de les flatter sur leur respect pour la loi de Moïse, c'est par là même qu'il les confond et qu'il les condamne; loin de faire valoir les bienfaits dont le Seigneur avait favorisé leurs pères, il leur reproche de marcher sur leurs traces , et d'ajouter au sang des prophètes, dont ils avaient souillé leurs mains, le sang du juste qu'ils venaient de mettre à mort. Les hommes poussent quelquefois à un tel point leur haine contre la vérité, qu'ils ne méritent plus de ménagement ni de mesure. Ce n'est pas que le vérité ne soit inséparable de la charité , comme nous le dirons dans un moment : ce n'est pas qu'il ne faille préparer les voies à la lumière par de sages précautions, et lui faciliter l'accès dans les cœurs où l'on veut la répandre : ce n'est pas que la vérité soit toujours dure , impérieuse , et qu'elle cherche plus l'ostentation de la victoire, que le fruit solide du salut et la gloire de l'utile : ce n'est pas qu'il ne faille être faible avec les faibles pour les sauver tous ; rendre la vérité aimable pour la rendre plus utile; attirer les pécheurs pour les retirer du péché : ménager leur faiblesse pour triompher plus sûrement de leurs passions; et n'employer le fer pour les plaies , qu'après avoir endormi , pour ainsi dire, par des paroles de paix et de consolation, la chair du malade.
Mais je ne voudrais pas qu'on honorât du nom de prudence cette complaisance criminelle , qui fait que dans nos entretiens avec nos frères, nous trouvons toujours des tempéraments entre le monde et Jésus-Christ; nous entrons dans les fausses idées que le monde se forme de la vertu, sous prétexte de blâmer les excès; nous applaudissons à l'inutilité et à la paresse; nous accordons bien plus au monde et à ses usages, que l'Évangile ne leur accorde; nous louons l'éloignement du crime comme la perfection de la vertu; nous donnons aux talents de la nature , les éloges qui ne sont dûs qu'aux dons de la grâce; nous trouvons toujours dans les vices mêmes de nos amis que nous condamnons , des endroits qui les rendent plus excusables ; nous ne montrons
jamais la vérité dans toute l'étendue qu'elle se montre à nous; nous nous faisons une fausse règle de charité et de sagesse, de nous accommoder jusqu'à un certain point aux préjugés de ceux avec qui nous avons à vivre; nous portons parmi les hommes un fonds d'amour-propre qui nous rend ingénieux à concilier les intérêts de la vérité qu'ils haïssent, avec les intérêts des passions qu'ils aiment ; nous ne leur par- Ions jamais qu'à demi sur ce qui les regarde; et nous mêlons à la vérité que nous ne voudrions pas trahir, tant d'adoucissements, qu'ils la font perdre de vue. Ainsi nousdevenons aux hommes une occasion d'erreur; ils laissent la vérité que nous embarrassons, et s'arrêtent au voile qui la leur cache. Et de là, mes frères, il arrive souvent que les gens du monde ne s'autorisent dans leurs dissipations, que par les suffrages des gens de bien. De là, nous entendons tous les jours les pécheurs justifier la vie mondaine en nous opposant des justes qui ne la condamnent pas. De là, les fausses complaisances d'un homme de bien pour le monde deviennent sa justification et sa défense : il triomphe de nos lâchetés, il insulte à nos condescendances, il sait bien faire valoir à son avantage les légères complaisances qu'il obtient de nous; pour s'excuser, il condamne les justes, et cherche toujours à nous blâmer par les mêmes endroits par où nous avons cherché à lui plaire. Grand Dieu! faut-il que ce monde misérable puisse entrer en parallèle dans notre cœur avec votre éternelle vérité? Faut-il que nous cherchions encore à plaire à ce qui nous paraît si digne d'être méprisé , et que tandis que nous décrions le monde , que nous en exagérons le vide et la félicité, que nous en connaissons si profondément les abus et la misère, que nous parlons si souvent de ses illusions et de ses chimères; nous le ménagions encore, nous respections encore ses maximes, nous soyons encore jaloux de ses suffrages, nous voulions encore garder des mesures avec lui, et qu'après i'avoir abandonné, nous n'ayons pas la force de le condamner et de lui déplaire?