PREMIÈRE PARTIE
Les trois sources de lumière sont : l'innocence de la vie, le désir de s'instruire, la pureté de l'intention; l'innocence de la vie, parce qu'un cœur corrompu nous cache les vérités qui nous condamnent, et c'est une ignorance de corruption; le désir de s'instruire, parce que la vérité ne se montre pas à ceux qui ne la cherchent pas, et c'est une ignorance de paresse, enfin la pureté de l'intention , parce que ce n'est pas chercher la vérité, dit saint Augustin, que de la chercher pour quelque autre chose que pour elle-même, et c'est une ignorance de malice. Or c'est sur ces trois grandes dispositions, que notre saint martyr va nous servir aujourd'hui de modèle.
L'innocence de ses mœurs fut la première source de ses lumières. Il apporta à la connaissance de Jésus-Christ un cœur pur, une jeunesse sainte, un esprit préservé de la corruption, une heureuse ignorance de tous les dérèglements qui souillent d'ordinaire'les premières mœurs, et le premier usage que nous faisons de la vie.
Aussi le nombre des fidèles croissant, et les apôtres partagés par trop de soins cherchant des hommes pleins de foi et de l'Esprit de Dieu , sur qui ils pussent se décharger d'une partie de leur ministère, et les associer, comme autrefois Moïse, à la construction du tabernacle saint et à la formation de l'Église, Etienne a le premier honneur du choix , et paraît à la tête de ces nouveaux ministres. Quelle gloire ! mes frères , parmi tant de disciples tous témoins de la résurrection de Jésus-Christ, tous remplis des dons de l'Esprit saint depuis peu répandu sur eux, la plupart compagnons des courses et des travaux de leur divin Maître ; tous dépositaires de sa puissance; marchant sur ses pas, et chassant les esprits immondes : parmi ces hommes les fondateurs de la foi, les conquérants des peuples, les premières colonnes des Églises, qu'on prend pour des dieux et qui servent déjà de spectacle au ciel et à la terre , Etienne est préféré; et au milieu de tant de lumières ce nouvel astre brille et se fait remarquer, comme s'il paraissait tout seul au milieu d'une nuit profonde.
Ainsi Etienne se prépara à devenir ministre de la vérité en dégageant de bonne heure son cœur de toutes les passions qui nous la cachent. Car, mes frères, d'où viennent tant de fausses maximes que nous nous faisons tous les jours sur nos devoirs les plus incontestables et les plus essentiels? D'où viennent tant de ténèbres que nous répandons sur la plupart des obligations de la vie chrétienne, ou
pour les adoucir, ou pour les combattre ? D'où vient que nous ne convenons presque jamais des vérités qui nous condamnent; et que de tant de pécheurs dont le monde est plein , il n'en est presque pas un seul qui ne se justifie à lui-même ses propres voies, ouquidu moins ne les envisage que parles endroits qui en diminuent à ses propres yeux la honte et l'injustice? D'où vient que l'impudique n'est presque point frappé de son ignominie et de sa faiblesse? que le vindicatif trouve sa gloire dans sa confusion même? que l'injuste ne voit dans l'iniquité de son gain et de ses profits, que son bonheur et son adresse? que l'avare, au milieu de tant de misères qui accablent ses frères, prend dans les malheurs mêmes des temps , des prétextes pour se justifier sa dureté et sa barbarie ? que l'âme mondaine regarde son ivresse et ses dissipations comme le privilège de son âge ou de son état , et la condition nécessaire de la vie humaine ? D'où vient que dans ces chaires chrétiennes, loin d'annoncer l'Évangile, nous ne sommes presque plus occupés qu'à le justifier? que loin de condamner et de juger le monde par la vérité , il faut défendre la vérité contre lui ? et que notre ministère, qui n'est établi que pour inspirer la vertu, ne sert presque plus qu'à empêcher qu'on ne la confonde avec le vice? c'est que chaque pécheur trouve dans sa passion le voile même qui la lui cache ; c'est que nos lumières ne sont pures que lorsque notre cœur l'est aussi ; c'est qu'il faut commencer par rompre nos attachements , pour parvenir à connaître nos devoirs; c'est que la vérité est le fruit de la pureté et de l'innocence. De là vient que chaque pécheur presque est tranquille dans son état ; qu'il voit le danger des autres passions, et qu'il est aveugle sur le précipice qu'il se creuse à lui-même. De là vient que l'ambitieux méprise la volupté comme une vie d'obscurité et de paresse; que le voluptueux ne voit dans l'ambition qu'une fureur insensée qui fait que nous devenons les martyrs de nos propres chimères ; en un mot, que chacun voit loin de lui les pièges qui ne le regardent pas , et qu'on n'a point d'yeux pour ceux où l'on tombe soi-même.
Mais ce n'est pas encore assez d'apporter à la connaissance de la vérité un cœur pur; il faut ajouter à cette première disposition un désir sincère de la connaître. L'innocence d'Etienne lui fraya les premières voies à la connaissance de Jésus-Christ; mais il n'en demeura pas là. Malgré les préjugés de son peuple contre la doctrine et la personne du Sauveur; malgré les bruits injurieux que les pharisiens répandaient contre la sainteté de ses œuvres et la vérité de son ministère; malgré la honte attachée à la profession publique d'être au nombre de ses disci-
DE SAINT ETIENNE
pics ; malgré les mépris mêmes dont on était menacé en s'attachantà ses maximes et à l'espérance de ses promesses; Etienne cherche la lumière qui commencedéjà à se montrer à lui ; il soupire comme les patriarches ses ancêtres après le Libérateur dont il sent l'approche; il en étudie dans Jésus-Christ les marques et les caractères prédits dans les prophètes ; il les découvre dans ses œuvres et dans sa doctrine ; et la connaissance de la vérité est en lui le prix du désir sincère qu'il avait toujours eu de la connaître.
Pour nous, mes frères, nous vivons dans une ignorance profonde de nos devoirs, parce que nous ne voulons pas nous en instruire. Nous fuyons tout ce qui pourrait éclairer nos erreurs et dissiper nos ténèbres; nous sommes ravis de pouvoir nous faire une conscience tranquille dans nos égarements ; nous aimons cette fausse paix qui est le fruit de notre aveuglement et de nos méprises; nous fuyons tout ce qui pourrait en troubler la fausse douceur; nous sommes habiles à nous dérober à la lumière , qui malgré nous nous poursuit et nous éclaire; nous nous faisons de fausses raisons pour en infirmer la vérité, et nous la regardons, selon l'expression de Job, comme le mensonge et l'ombre de la mort: Et si subito apparuerit aurora, arbitrantur umbram mortis. (Job, xxiv, 17.) Tout ce qui nous condamne , nous le regardons comme outré ; tout ce qui ne favorise pas les préjugés de nos passions, nous le traitons de scrupule et de petitesse; tout ce qui combat ce que nous aimons , nous paraît les opinions des hommes plutôt que les décisions de la vérité; tout ce qui nous découvre à nous-mêmes, nous le prenons pour une censure et non pas pour une instruction : ce n'est pas assez pour nous de vivre dans l'erreur, nous voulons que ce que nous aimons, comme dit saint Augustin , devienne la vérité. Ainsi la chaire chrétienne, loin de nous détromper, nous aigrit et nous révolte; nous la regardons comme un art d'exagération et d'hyperbole; nous opposons nos propres lumières à la lumière de Dieu; nous contestons contre les décisions de l'Évangile, comme si l'on pouvait en appeler de Jésus-Christ à nous-mêmes, comme si le monde pouvait justifier ce que le Seigneur condamne. Ainsi tout nous affermit dans nos erreurs : la lumière même destinée à nous éclairer, nous égare et nous aveugle; les remèdes qui auraient dû nous guérir, sontpour nous de nouvelles plaies ; les ministres établis dans l'Église pour notre sanctification, coopèrent à notre perte; et par une juste permission de Dieu, qui permet toujours que la vérité devienne une occasion d'erreur à ceux qui ne veulent pas la connaître, nous trou- i
vons la mort et les ténèbres, où nous aurions du" trouver la vie et la lumière.
Enfin, la pureté de l'intention fut la dernière disposition qui prépara Etienne à la connaissance de Jésus-Christ. Il ne se proposa dans la recherche de la vérité que le bonheur de la connaître. Des intérêts humains ne l'attachèrent point à Jésus- Christ; il savait que les persécutions et les opprobres étaient la seule récompense qu'il avait promise ici-bas à ses disciples. Il n'y chercha ni une vaine distinction, puisque son élévation au ministère fut le prix de sa modestie et de son innocence; ni les premières places dans le royaume de son Maître, puisqu'il avait déjà appris de sa divine bouche que le dernier de ses disciples serait le premier; ni les louanges frivoles des hommes, puisqu'il s'exposait par là à leurs dérisions et à leurs censures; ni une vie plus douce et plus tranquille, puisqu'on ne lui avait annoncé que la faim, la soif, la pauvreté, des travaux et des peines; ni la gloire même d'opérer des prodiges comme le sacrilège Simon, puisqu'il avait même appris que tous ceux qui auraient opéré de grands miracles , ne seraient pas pour cela mis au nombre des disciples de son divin Maître. Il chercha Jésus-Christ pour Jésus-Christ lui-même; il comprit qu'en lui étaient tous les trésors de la science et de la sagesse ; que le trouvant il avait tout trouvé, et que c'était le perdre, que de se proposer en le cherchant quelque autre chose que lui-même.
Quelle instruction , mes frères , pour la plupart de ceux qui m'écoutent! Nous mêlons presque toujours à la recherche de la vérité des intérêts humains et des vues basses et rampantes : le salut éternel tout seul ne nous paraît pas un prix assez digne de nos soins et de nos démarches , Dieu lui-même ne nous suffit pas ; il faut que le monde , que les hommes, que la terre remplacent à notre égard ce que nous ne croyons pas trouver en lui. Tous presque cherchent leurs intérêts, plutôt que les intérêts de Jésus-Christ : je dis leurs intérêts; une vaine réputation , les premières places dans un royaume terrestre, la gloire frivole de plaire aux hommes, presque toujours incompatible avec la gloire d'être serviteur de Jésus-Christ, l'honneur de la vertu plutôt que la vertu même : que dirai-je? souvent le désir secret d'affaiblir ou de combattre la vérité en faisant semblant de chercher à la connaître : voilà , mes frères, les intentions souillées que la plupart des hommes apportent à la recherche de la vérité et de la vertu.
Les uns ne se déclarent pour Jésus-Christ que parce que le monde les abandonne : ils regardent la vertu comme la ressource des passions et la bien-
POUR LE JOUR
séance du dernier âge; ils attendent de n'être plus propres au monde et à ses plaisirs , pour être propres au royaume de Dieu et à sa justice; ils couvrent des apparences de la religion les prétextes d'une vie criminelle et mondaine; et ne pouvant plus se faire un amusement du vice , ils se font un art de la vertu.
Les autres regardent la piété comme un gain : ils font servir le don du ciel aux espérances de la terre; ils cherchent le monde en faisant semblant d'y renoncer; ils veulent plaire aux hommes en se donnant à Dieu; et après avoir épuisé pour parvenir à leurs Ans toutes les ressources criminelles des passions , ils y font servir la vertu même.
Il en est qui ne se proposent dans la piété que le délassement des inquiétudes du crime : ils sont fatigués de leurs passions, et non pas touchés de la vertu; ils sentent le poids du dérèglement, mais non pas l'horreur de leurs fautes; ils veulent finir leurs agitations, et non pas commencer leur pénitence; ils cherchent à se mettre en paix avec euxmêmes plutôt qu'avec Dieu; ils désirent de calmer leur cœur, et non pas de le puriûer; et n'ayant pu trouver un repos humain dans le crime , ils le cherchent dans la vertu.
Enfin , il s'en trouve encore qui ne s'instruisent de la vérité qu'à dessein d'y trouver des armes pour la combattre : des hommes corrompus dans l'esprit et dans le cœur, dit l'Apôtre , qui ne cherchent dans la doctrine de la religion que les endroits qui peuvent la leur rendre suspecte; qui ne lisent les divines Écritures que pour y trouver de quoi en affaiblir l'autorité et l'évidence; qui n'étudient curieusement la sainteté de nos mystères que pour en faire le sujet de leurs doutes et de leurs blasphèmes; qui ne veulent être instruits que pour résister à la lumière , et qui font servir la vérité d'occasion à leur aveuglement et à leurs ténèbres. Ainsi, mes frères, il n'est presque plus de foi sur la terre, et la vérité se montre à peu de fidèles ; parce qu'il en est peu qui apportent à sa recherche , comme Etienne , un cœur pur, un désir sincère de la connaître , et une intention droite qui ne se propose qu'elle-même. Mais non-seulement la vérité trouva dans ce saint martyr un défenseur éclairé; elle y trouva encore un défenseur intrépide.