PREMIÈRE PARTIE
Que l'homme est profondément corrompu , mes très-chers frères! Il lui est resté, dit saint Augustin, du débris de son innocence, certains penchants de gloire, de plaisirs, de vérité, qui sont comme les espérances de son rétablissement : mais hélas! des restes heureux, de son ancienne droiture , il en fait les premières ébauches de ses passions ; et ces ressources consolantes deviennent entres ses mains de tristes écueils.
Quoi de plus digne de l'esprit que cette avidité de tout savoir qui lui est si naturelle? quoi de plus indigne de lui que la manière dont on la satisfait ? Il semble que la vérité n'ait plus que des charmes
POUR LE JOUR
impuissants : toute seule , elle louche peu ; et si des vues de fortune et d'intérêt ne nous raniment, on languit dans sa recherche : premier écueil ordinaire à tous ceux qui s'appliquent aux sciences , soit sacrées, soit profanes. D'autre part, l'esprit lassé de trouver toujours les mêmes objets dans l'enceinte de la foi , s'y trouve à l'étroit , s'échappe au delà des barrières sacrées, et par une curiosité peu respectueuse, veutentrer dans un sanctuaire qu'il fallait adorer de loin : autre écueil encore plus délicat que le premier. Enfin , l'étude épuisant toute l'application de l'âme , dissipe l'esprit , dessèche le cœur, ralentit la dévotion : troisième écueil sur lequel nous gémissons tous les jours , nous qui par les engagements d'un état saint devons à l'Église et l'odeur du bon exemple et la lumière de la doctrine.
Saint Thomas se fraya dans la recherche des sciences des routes bien plus sûres et plus chrétiennes. Car, premièrement, il renonce à toutes les prétentions dont une grande naissance et le crédit de sa famille auprès d'un empereur pouvaient le flatter, et se sert du mépris de la grandeur, comme d'un degré pour atteindre aux sciences; en second lieu , avec l'esprit le plus vaste qui peut-être ait jamais paru, il ne se guide que par les lumières d'autrui , baise les traces sacrées des anciens, se contente de mettre en œuvre les précieux débris qu'il trouve épars çà et là dans leurs ouvrages; et pouvant, comme Moïse, trouver lui-même des matériaux pour construire le tabernacle, il lui suffit comme à Béséléel de les assortir, et de leur donner ce bel ordre , qui dans tous les siècles fera la surprise et les délices des savants : enfin, toujours attentif à ressusciter la grâce de sa vocation, la prière, la retraite, mille macérations font le plus doux assaisonnement de ses études ; et l'onction de votre esprit , ô mon Dieu ! lui développe plus de difficultés , que tous les efforts de l'esprit humain.
Premier écueil à éviter, des vues de fortune et d'intérêt. Né des plus illustres familles de sa province , on confie le soin de l'éducation de notre saint aux moines du célèbre monastère du Mont-Cassin, usage ancien et si chéri surtout de nos pères. Il me semble voir la fille de Pharaon confier à la mère de Moïse cet enfant miraculeux : Accipe puerum , lui disait-elle, et nutri mihi. (Exod. ii, 9.) Élevez-le pour toute la grandeur où je le destine, pour la pompe et l'éclat de l'Egypte. Telles étaient les vues de la mère de notre saint : car, hélas ! on ne peut trop le dire, on décide presque toujours de la destinée des enfants ; et on les a déjà donnés au monde ou à J ésus-Christ , avant qu'ils soient en état de connaître ni l'un ni l'autre. Mais que vos vi/es , Sei-
gneur, étaientbien différentes ! vous ne l'aviez sauvé des eaux, comme Moïse, que pour le conduire au désert , lui confier les intérêts de votre loi , et en faire le docteur de votre peuple.
L'ordre de saint Dominique avait commencé depuis peu à grossir le camp du Dieu d'Israël d'une nouvelle tribu. Les ordres qui l'avaient devancé n'étaient, si je l'ose dire, que comme des essais de la grâce : Initium aliquod creaturx ejus : la retraite , la prière, des austérités édifiantes , c'était là le plan de ces anciens fondateurs qui avaient fait fleurir en Occident la discipline monastique; ici on joignait la science à la prière, les fonctions apostoliques à la retraite, le travail de l'esprit aux macérations du corps. Thomas sortit du Mont Cassin où les instructions et les exemples des pieux solitaires qui habitaient cette sainte montagne, avaient nourri et fait croître ces semences de vertu que la grâce avait mises de bonne heure dans son âme; arrivé à Naples, il entend parler des enfants de Dominique ; les merveilles qu'on lui en raconte, excitent sa curiosité; il les voit, et aussitôt il sent un attrait secret pour ce nouvel établissement , et se propose de l'embrasser; il consulte, ii examine, il s'adresse au Père des lumières; et convaincu que c'est là que Dieu l'appelle , fermant les yeux à tout ce qui pourrait l'arrêter, il exécute son dessein. En vain le dieu de ce monde lui fait voir au loin ses royaumes , et toute leur gloire : en vain l'enfer invente tous les jours de nouveaux artifices pour retrouver une proie sur qui les engagements d'une naissance distinguée semblaient lui donner tant de droit. Vous le savez , Seigneur! les larmes, les menaces, les intrigues d'une mère toujours ingénieuse dans sa douleur, la puissance d'un empereur, mille assauts qu'on livre à son innocence, une triste et longue prison; rien n'est oublié , afin que rien ne manquât au méri^de sa foi : mais tous ces efforts sont vains et inutiles ; lés obstacles qu'on lui suscite, ne font qu'enflammer son désir, et sa persévérance est enfin couronnée par le succès. Voilà le premier pas que fait Thomas avant de s'engager dans la carrière pénible et laborieuse des sciences : non-seulement il ne bâtit pas des idées de fortune et de grandeur sur les progrès qu'il y fera ; il renonce d'abord à une fortune et à une grandeur présente, afin que nul motif étranger ne vienne le distraire dans la recherche de la vérité.
Oserait-on, ô mon Dieu ! proposer ici cet exemple au siècle? Est-ce une chose ordinaire qu'on aille ensevelir au fond d'un cloître l'espérance flatteuse de parvenir? eh! dans le monde on attache de la gloire à savoir par des routes d'iniquité se ménager des occasions de fortune ; et la plus haute vertu s'y
DE SAINT THOMAS DAQUIN
borne aies attendre. Nous-mêmes, ministres du Seigneur, dont les lèvres sont les dépositaires de la doctrine, nous frayons-nous une entrée dans les sciences sur les débris de toutes les prétentions du siècle? Hélas! qui nous soutient dans nos pénibles veilles? un rang qui nous donne de la distinction dans un corps , une réputation qui nous produit agréablement dans le siècle , un établissement , où parvenus, Ton sent expirer chaque jour l'amour du travail et de l'étude , ou enlin une vaine curiosité qui ranime nos fatigues, mais qui ralentit notre foi.
Le second écueil que les savants ont à craindre, c'est de ne pouvoir se renfermer dans les bornes étroites de la foi : et c'est ici où se présente à moi un des plus beaux endroits de la vie de notre saint. La foi est une vertu commode pour les esprits médiocres : comme ils ne voient pas de loin , il leur en coûte peu de croire : leur mérite en ce point est un mérite tout du cœur . ils n'ont pas besoin d'immoler ces lumières favorites dont leur âme n'est jamais frappée; et si la foi est pour eux un sacrifice, c'est un sacrifice tout pareil à celui d'Abraham ; on y trouve du bois et du feu , de l'amour et de Ja simplicité, mais il n'y a point de victime : Ecce ig?iis et ligna ; ubi est victima holocausti? (Gen. xxii. 7. )
Il n'en est pas de même de ces esprits vastes et lumineux. Accoutumés à voir clair dans les vérités où l'esprit peut atteindre, ils souffrent impatiemment la sainte obscurité de celles qu'il doit adorer : introduits depuis longtemps par un privilège délicat dans le sanctuaire de la vérité, il leur en coûte pour ne pas franchir cette haie sacrée , qui sert comme de barrière à celui de la foi. On se ferait une religion de toucher à certains articles ; mais pour les autres , on les tâte, on les sonde, on veut que l'ignorance seule de nos pères nous les ait donnés pour impénétrables : ujjrair de nouveauté vient là-dessus , flatte, attire, emporte; on s'égare malheureusement; et notre erreur, comme dit saint Augustin, devient notre dieu : on oublie que donner atteinte à un point de la loi , c'est faire écrouler tout l'édifice : en un mot, on veut bien subir le joug de la foi; mais on veut se l'imposer soi-même , l'adoucir et y faire des retranchements à son gré. Tel a été souvent recueil des plus grands génies : les annales de la religion nous ont conservé le souvenir de leur chute ; et chaque siècle a presque été fameux par quelqu'un des ces tristes naufrages.
De la, mes frères, quelle source de gloire pour saint Thomas! Avec tous ces grands talents qui font les hommes extraordinaires; un esprit vaste, élevé, profond, universel; un jugement droit, net, assuré; une imagination belle, heureuse, exacte;
une mémoire immense; quels hommages n'a-t-il pas faits de toutes ces précieuses richesses aux pieds des maîtres de l'Église qui l'avaient précédé ! Il savait, ô mon Dieu, que vous avez marqué des bornes à l'orgueil de l'esprit humain , aussi bien qu'à l'impétuosité des flots de la mer; et que, comme cet élément furieux ne saurait rompre sa digue invisible sans causer des désordres dans l'univers, l'esprit de l'homme ne s'emporte jamais au delà du terme que vous lui avez prescrit, sans tomber dans des égarements aussi funestes que déplorables.
Sorti de l'école d'Albert le Grand, il paraît dans la capitale de la France, et dans la première université du monde; mais avec quelle distinction! Son mérite perce d'abord cette foule de savants, qui , attirés par les libéralités de nos rois , y venaient de tous les endroits de l'Europe porter le tribut de leur érudition. Riais s'il se distingua parmi tant de savants, par la sagacité de son esprit et par l'abondance de ses lumières; combien leur estil supérieur par la manière sage et respectueuse dont il traite les mystères ineffables de notre sainte religion, sans jamais donner l'essor à son esprit dans des matières où il est question de croire, et non pas de raisonner? Aussi, mes frères, il est peu de docteurs de son siècle auxquels on ne reproche des opinions singulières, hardies, et qu'on aurait peine à garantir de la censure; mais la doctrine de Thomas a toujours été hors d'atteinte, et n'a jamais mérité que des éloges.
Cependant, mes frères, il ne s'était pas renfermé uniquement dans l'étude de la religion, quoique la religion fût la fin à laquelle il rapportait toutes ses autres connaissances; et le commerce des sciences profanes auxquelles il s'appliqua, inspire souvent par une suite de notre faiblesse, je ne sais quel libertinage d'esprit, hélas! trop commun dans ce malheureux siècle. Comme la raison s'accoutume à examiner, elle se désaccoutume de croire : il faut revenir de trop loin; c'est descendre du trône pour recevoir des fers; c'est dépouiller, comme David, les marques de la royauté, et venir devant l'arche passer pour insensés à cause de Jésus- Christ. De là ces noms odieux que donnent à la philosophie des anciens les premiers apologistes de la religion; Tertullien, toujours extrême, veut qu'elle soit irréconciliable avec l'Évangile; et que comme un autre Samson, à craindre même depuis qu'elle a été enchaînée par les apôtres, elle ébranle encore et fasse presque écrouler tout l'édifice de la foi: Concussio veritatis philosophiez. De là cette sainte horreur qu'en avaient les premiers disciples. Conservant précieusement là-dessus le souvenir des
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avis de saint Paul, ils prenaient les sages précautions de cet apôtre pour des défenses précises et irrévocables. Qu'il y ait dans ce zèle quelque chose, si l'on veut, qui ne soit pas tout à fait selon la science; hélas, que ces excès édifient! Ils sont fondés sur la faiblesse de l'esprit humain : eh! qu'il serait à souhaiter que cette pieuse délicatesse reprît le dessus dans notre siècle! la foi regagnerait d'une part ce que les sciences profanes perdraient peutêtre de l'autre; la France aurait peut-être moins de savants, mais l'Église en échange aurait plus de fidèles.
Loin d'être infecté dans l'étude des profanes par cet air malin qu'on y respire, notre saint purifie ces sources suspectes; mêle leurs eaux croupissantes, avec les eaux vives de la doctrine évangélique; en grossit ce fleuve sacré, qui coulant de siècle en siècle depuis la naissance de l'Église, va se perdre dans le sein de Dieu même d'où il est sorti ; et par un art tout nouveau, il fait servir le mensonge à la vérité, la philosophie à la foi , la superstition au vrai culte,- les dépouilles de l'Egypte à la construction du tabernacle ; en un mot , il consacre les armes des géants au temple du Seigneur, après s'en être servi contre les Philistins mêmes.
Combien d'esprits gâtés qui vont puiser jusque dans les livres saints, la matière de leurs doutes, et de quoi nourrir leur incrédulité? La foi de Thomas trouve au milieu même des profanes de nouvelles forces; Aristote devient entre ses mains l'apologiste de la religion.
Mais d'où vient que l'intégrité de sa foi souffre si peu du commerce qu'il a avec les profanes? C'est que la foi de ce grand homme n'était point établie sur la légèreté d'un sable mouvant, mais fondée sur la solidité de la pierre; c'est que toujours en garde contre les sentiments des auteurs profanes, les vérités de la foi étaient la règle par laquelle il en jugeait, toujours prêt à rejeter tout ce qui ne s'ajustait pas à cette règle infaillible : c'est qu'il a soin de fortifier continuellement sa foi par l'étude des livres saints et des docteurs de l'Église. Il fait, comme David, ses plus chères délices de la loi du Seigneur : il dévore ce volume sacré; il le change en sa propre substance , ne cherchant pas moins à s'édifier qu'à s'instruire. Au lieu qu'il ne lit les auteurs profanes qu'avec précaution et avec défiance, sachant que ce sont des hommes, et des hommes sujets à l'erreur; il lit les divines Écritures avec une soumission entière , pour y former son langage et ses sentiments, sachant que c'est la parole de Dieu même , du Dieu de vérité , également incapable de tromper et d'être trompé. Entreprend-il d'en dé-
velopper les mystères et d'en expliquer les difficultés? ne craignez pas qu'il s'avise de débiter ses propres idées : non, mes frères, le plus bel esprit de son siècle, le plus autorisé à hasarder ses conjectures, ne marche jamais que sur les traces d'autrui dans l'explication des livres saints. Il va recueillir religieusement dans les ouvrages des anciens docteurs, dans ces sources sacrées de la véritable doctrine, les précieux restes de leur esprit. Peu jaloux de la gloire de l'invention, gloire si délicate pour ceux qui se piquent de science ; il use les plus beaux talents qui furent jamais, à ramasser, à ranger, à éclaircir, et fortifier par de nouvelles raisons ce que les autres avaient dit avant lui. Aussi qui pourrait louer assez dignement ses savants et pieux commentaires, monuments éternels de son amour pour les Écritures? Malgré les progrès que l'on a faits depuis son siècle dans les langues et dans la critique, les plus habiles y trouvent encore de quoi admirer et de quoi s'instruire.
Mais ce n'est pas seulement lorsqu'il est question d'éclaircir les saintes obscurités de l'Écriture, qu'il a ce respect religieux pour les anciens Pères; c'est dans tous ses autres ouvrages , que leurs sentiments sont la règle des siens. Attaché surtout aux écrits du grand saint Augustin, il en exprima, pour ainsi dire, le suc ; il mit dans un ordre naturel cet amas prodigieux de richesses éparses cà et là dans les ouvrages de ce grand homme; il dépouilla sa doctrine de tout cet appareil d'éloquence qui l'enveloppe et nous la dérobe quelquefois; et un peu différent d'Elisée, sans hériter du manteau de son maître, il ne laissa pas d'hériter de tout son esprit. Grand Dieu, inspirez ces sentiment à tous ceux qui traitent les vérités de la religion! Puisse notre saint docteur leur servir à tous de modèle , et leur apprendre à se précautionner contre le venin dangereux de tant de livres dont la lecture les dégoûte de la simplicité de la parole de Dieu, et à ne chercher la vérité que dans les sources où Dieu nous a promis que nous la trouverions infailliblement!
Mais ce qui mérite le plus notre attention dans la vie de notre saint docteur, c'est le soin extrême avec lequel il évita le dernier écueil de l'étude; j'entends la dissipation de l'esprit qui dessèche le cœur, et ote à la piété cette ferveur, sans laquelle il est si difficile qu'elle se puisse soutenir longtemps.
Oui, mes frères, c'est là le grand écueil des savants; l'étude devient souvent en eux une passion violente qui fait tout négliger, à laquelle ils sacrifient jusqu'aux devoirs même les plus essentiels de la piété. Surtout lorsque le succès vient encore animer leur ardeur, ils se laissent bientôt emporlei à
DE SAINT THOMAS D'AQUIN
la curiosité si naturelle à l'homme; au désir de se distinguer par de nouvelles découvertes , à la crainte que la réputation ne vienne à baisser, si de nouvelles productions ne la soutiennent; que sais-je? à l'utilité qu'ils se persuadent facilement que le public retirera de leurs veilles et de leurs travaux. Mais ne croyez pas qu'on en vienne du premier coup à un retranchement universel de tout exercice de dévotion : la conscience en serait trop alarmée. On commence par y apporter plus de précipitation , pour pouvoir retourner plus promptement à ses chères études; on se permet ensuite quelques retranchements légers; enfin, on en vient insensiblement au point de passer la vie dans la recherche de la vérité et dans l'oubli de Dieu. Que la conduite de notre saint docteur fut bien différente! le soin de son âme fut toujours la première et la plus importante de toutes ses occupations. Trouve-t-il dans la carrière des sciences de ces nuages épais, que toute la vivacité et l'application de l'esprit ne saurait dissiper? ce n'est point pour lui une raison de négliger ses exercices de piété sous le prétexte spécieux de donner plus de temps à l'étude; au contraire, alors il va à la source des lumières , il a recours à l'oraison. Lui arrive-t-il de n'y être point éclairé? il ranime sa ferveur et supporte ses ténèbres avec patience, sacrifiant au Dieu qui se cache avec autant de zèle qu'au Dieu qui se manifeste. C'était dans ces moments, que s'estimant indigne des faveurs du ciel, il s'adressait à saint Bonaventure. La piété et le mérite de ce grand homme, avaient fait naître dans le cœur de notre saint ces sentiments de tendresse, qui ne sont sincères, dit saint Augustin, que parmi les saints; et qui eût vu ces deux anges s'entre-regarder et se consulter l'un l'autre pour développer les secrets de la divinité, eût pensé voir les deux chérubins du tabernacle qui se regardaient, et au milieu desquels Dieu se plaisait à prononcer ses lois et à rendre ses oracles.
Non, mes frères, l'ambition d'acquérir de nouvelles connaissances ne prit jamais rien dans notre saint docteur sur la régularité la plus scrupuleuse à tous les exercices de son état : chez lui l'étude a ses heures réglées; maistous lesautres devoirs ont aussi chacun leur temps marqué. A quoi me servira , disait-il , la science qui enfle, si je n'ai pas la charité qui édifie? Le nombre prodigieux de ses écrits eût suffi tout seul pour rendre sa vie non-seulement laborieuse, mais très-pénitente; cependant, que déjeunes, que de macérations n'y ajoutait-il pas, plutôt pour se rendre conforme à Jésus crucifié, que pour réduire son corps en servitude! Car, mes frères , la grâce avait fait cesser en lui de bonne
heure, ces combats fâcheux d'une chair qui se révolte contre l'esprit; afin, ce semble, que son Ame dégagée de ces noirs brouillards qui s'élèvent du fond de notre boue, pût s'appliquer plus librement, sans être distraite, à la recherche de la vérité; et la pureté de son cœur lui eût fait donner le nom de docteur angélique , quand il ne l'eût pas mérité par la sublimité de ses lumières.
Mais pour vous bien représenter cette piété so. Iide, et en même temps si tendre et si affectueuse, qui était dans notre saint, et avec quel soin il travaillait à l'y entretenir et à l'y faire croître; je n'ai qu'à vous renvoyer àcet office admirablequ'il a composé pour l'adorable sacrement de nos autels : c'est là que le fond de son cœur se manifeste. Oui , mes frères, le cœur seul peut parler ce langage de piété et de religion; et tant qu'on n'a pointées sentiments gravés au dedans de soi, c'est en vain qu'on entreprendrait de les exprimer par des paroles. Quelle onction, quelle lumière dans les expressions! quelle vivacité dans les sentiments! ah! encore une fois, ce n'est point ici une production de l'esprit; c'est l'ouvrage du cœur seul , et d'un cœur embrasé d'amour. Ne craignons donc point de dire que si le ciel avait orné son esprit d'un trésor de science et de sagesse, il avait rempli son cœur d'un trésor de grâces et de vertus; et que s'il fut le plus grand docteur de son siècle, il fut aussi le plus saint religieux de son ordre; le plus exact, le plus fervent.
Quel exemple, mes frères! et qu'il est peu imité! Est-ce là en effet la manière dont nous nous conduisons? Sous prétexte que nos occupations n'ont rien que de permis, et même de louable en soi, nous nous y livrons tout entiers, et la piété est absolument négligée. Je ne parle point ici de ces personnes qui n'ont dans l'esprit que des projets de fortune et des vues d'ambition, et qui renfermant toute leur félicité dans les bornes étroites de cette vie, emploient sans scrupule les voies les plus iniques pour réussir, et ne se ménagent sur rien. Des hommes, qui , comme dit l'Apôtre , n'ont dépensées et d'affections que pour les biens de la terre; est-il surprenant qu'ils ne s'occupent pas des biens à venir, dont la foi est peut-être éteinte dans leur cœur? Mais vous, mes frères, vous qui ne renoncez pas à l'espérance des biens futurs; vous qui vous interdisez le dol , la fraude, la rapine ; qui faites une haute profession d'honneur et de probité : vous dont les mœurs sont réglées et fort éloignées de tout excès ; vous qui ne refusez point votre secours à l'orphelin, et au pauvre la portion de vos biens que la Providence lui a destinée; d'où vient que votre temps est tehe-
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ment rempli par vos occupations, que les exercices de religion ne sauraient y trouver leur place ? Vous dites que la vraie piété consiste à remplir les devoirs de son état; j'en conviens : mais prenez garde; l'illusion est ici à craindre : ce ne sont pas tant nos actions, que la manière de les faire , qui les rend agréables à Dieu; il ne prend pas sur son compte toutes nos œuvres , dès qu'elles n'ont rien de contraire à sa loi; pour qu'il les agrée, il faut les lui offrir, il faut l'avoir en vue dans tout ce que nous faisons, et désirer de lui plaire : or, ce devoir si essentiel s'accomplit-il lorsque la prière est si rare dans tout le cours de notre vie, lorsque nous vivons dans un entier oubli de Dieu? Mais d'ailleurs, si la piété ne se trouve que dans l'exactitude aux devoirs de notre état; je vous demande, votre état principal n'est-il pas d'êtrechrétien et membre de l'Église ? donc votre premier devoir doit être de rendre à Dieu et à la religion ce que vous leur devez. Il est étonnant à quel point on se fait illusion là-dessus , et combien de personnes croyantporterau tribunal de Jésus-Christ un trésor immense de bonnes œuvres, n'y trouveront qu'un vide affreux, et un trésor effroyable décolère, qui les accablera éternellement. Mais revenons à notre sujet : vous venez de voir comme la pieté guida notre saint docteur dans la recherche des sciences ; je vais vous montrer comme l'usage de ces mêmes sciences l'affermit dans la piété.