DEUXIÈME PARTIE
Le jour, dit le Prophète, instruit le jour, et la nuit donne de tristes leçons à la nuit. La cupidité vous a-t-elle servi de motif dans la recherche des sciences? elle sera votre but dans leur usage. Car, premièrement, y êtes-vous entré par ces routes secrètes qu'un vil intérêt a frayées? vous serez un docteur flottant; votre fortune décidera de vos sentiments; et il en sera de vos lumières comme de ces jours empruntés, dont on règle l'usage sur le besoin : premier écueil dans l'usage des sciences, et qui naît de ce premier écueil dont nous avons parlé dans leur recherche. En second lieu, avez-vous cherché à contenter une vaine curiosité? vos lumières vous seront chères ; vous vous applaudirez de vos découvertes ; vous adorerez cet ouvrage de vos mains; vous serez un docteur singulier; et les opinions vous paraîtront douteuses , du moment qu'elles seront communes : second écueil dans l'usage des sciences, suitedu second écueil qu'on amarquédans leur recherche. EnGn, votre ferveur a-t-elle souffert de votre application aux sciences? avez-vous négligé de réparer par la prière cette dissipation du cœur inséparable d'une étude profonde et soutenue?
plein de vous-même , et vide de Dieu , vous serez un docteur vain; vous ne rendrez pas au Seigneur la gloire qui lui est due; et semblable à ces impies dont parle le Prophète, vous direz que votre langue s'est signalée elle-même, et que vos lèvres vous appartiennent : Dixerwit; linguam nostram magnificablmusj labia noslra à nobis sunt (Ps . xi, 5) : troisième écueil dans l'usage des sciences , toujours inséparable du troisième écueil qui se trouve dans leur recherche.
Saint Thomas , qui dans la recherche des sciences s'était frayé des routes bien différentes, mais malheureusement si peu battues dans tous les temps , ne se dément pas dans leur usage. Il y était entré par un mépris généreux de toutes les prétentions du siècle; aussi , loin d'être un docteur flottant , devientil un docteur exact, uniforme, désintéressé : jamais il n'y avait marché qu'à la lueur des astres de l'Église qui l'avaient précédé; aussi, loin d'être un docteur singulier, devient-il , je puis le dire ici , un docteur œcuménique et universel : enfin, il avait toujours mêlé la prière à l'étude; ah ! aussi avec la réputation la plus extraordinaire qu'aucun autre avant lui ait jamais eue en ce genre , il fut le docteur le plus humble de son temps; et semblable à Moïse, seul il ne s'aperçut pas de la gloire dont il brillait : Ignorabat quod cornuta esset faciès sua ex consortio sermonis Domini. (Exod. xxxiv, 29.)
Il fut un docteur exact et désintéressé, n'ayant d'autre but que de faire connaître la vérité : cette louange que je donne à notre saint paraîtra peutêtre peu de chose à bien des gens ; mais souffrez que je la mette dans le point de vue d'où elle m'a frappé.
Représentez-vous l'homme de son siècle le plus consulté; le nouvel Esdras à qui on a recours pour l'interprétation de la loi ; l'arbitre et l'oracle des grands de la terre dans leurs difficultés et dans leurs doutes. Que cette situation est délicate! Les puissants de la terre veulent être souverains partout : on dirait que la vérité est de leur ressort; il faut qu'elle se trouve quelque part qu'ils veuillent la placer : ils ne savent pas avoir tort; et leur opposer la raison, c'est presque se rendre coupable du crime de félonie : l'air même qu'on respire auprès d'eux, a je ne sais quoi de malin qui dérange toute la constitution de l'esprit. Tel qui loin de la grandeur et dans l'obscurité de la province , s'applaudit en secret de son désintéressement, retrouve-t-il cette même force et ce même courage , lorsqu'il est une fois exposé au grand jour ? On plie la loi ; on l'ajuste au temps, à l'humeur, au besoin : hélas! on n'a point de sentiments propres; et souvent on n'a que les
sentiments de tous ceux auxquels il est avantageux de plaire. Vous le savez, Seigneur; et tous les siècles en ont vu de tristes exemples.
Or, mes frères, quel ordre, quelle exactitude, quel air uniforme et soutenu dans la doctrine de notre saint ! on voit bien qu'il ne cherche que la vérité. Donne-t-il des règles pour les mœurs ? quelle droiture ! il ne penche ni à droite ni à gauche , selon l'expression du Prophète. Éloigné de ce zèle amer et intraitable qui veut faire descendre le feu du ciel sur les villes pécheresses, qui sans nul égard achève de briser un roseau déjà cassé , et d'éteindre une lampe encore fumante, qui bannit de l'Évangile cette humanité consacrée par mille paraboles qu'on y rencontre ; éloigné aussi de cette molle complaisance qui éteint le feu sacré que Jésus-Christ est venu allumer sur la terre, qui loin de renouveler un vêtement vieux et pourri , se contente d'y appliquer un peu d'étoffe neuve, qui bannit de la morale de Jésus-Christ cette sainte austérité qui en est l'esprit dominant; il tint toujours ce sage milieu dont chacun se fait honneur, mais que si peu de gens savent tenir; et l'on trouve encore aujourd'hui dans les bellesdécisionsqu'il nous a laissés sur les mœurs, comme dans l'arche d'Israël , et la douceur de la manne, et la rigueur salutaire de la verge.
Ministres de la nouvelle alliance, vous qui, tous les jours , travaillez à construire au Seigneur des tabernacles vivants, regardez et faites selon ce modèle. Malheur, dit l'Esprit saint , malheur aux pasteurs qui traitent leurs brebis avec une rigueur sévère et pleine d'empire; mais malheur aussi à ceux qui préparent des coussinets pour les mettre sous lescoudes.il ne faut pas cacher aux hommes l'immensité des miséricordes du Seigneur; mais il ne faut pas non plus leur laisser ignorer la sainte rigueur de sa justice , et combien c'est une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant avant que de l'avoir apaisé par de dignes fruits de pénitence : en un mot , il faut instruire les hommes de la vérité, sans y ajouter, sans en diminuer, sans la déguiser, Or, que ce talent est rare! et qu'il est dangereux de se mêler d'instruire lorsqu'on manque de ce talent ! Thomas le possédait ce talent si rare, et il sut le conserver au milieu de la faveur des grands. Urbain IV veut l'élever aux premières dignités de l'Église; l'archevêché de Naples lui est offert : semblable à Moïse, il lui suffit d'être le législateur du peuple de Dieu; il laisse à d'autres l'honneur du sacerdoce : mais non content d'avoir reçu cette dignité, se défiant de lui-même en quelque sorte, il conjure le pontife de ne lui en plus donner d'au-
DE SAINT THOMAS D'AQUIN. 175
et l'humilité de sa profession; exemple rare, ô mon Dieu, et qui semble n'être plus à la portée du siècle. Ah! on ne demande plus que vous osiez refuser les dignités de l'Église qu'on vous offre : c'est une vertu des premiers âges ; c'est un héroïsme qu'on renvoie , si je l'ose dire, aux temps fabuleux : mais osez ne pas y parvenir par des sentiers d'injustice et d'iniquité; osez ne pas acheter le don de Dieu; osez résister à la tentation d'un bénéfice, pour lequel il faut traiter et dresser des articles comme pour un bien profane.
Les princes de la terre, non contents de respecter la vertu de notre saint, et de lui accorder leur estime , l'honorèrent même de leur familiarité. Saint Louis appelle souvent saint Thomas à sa table ; mais de quelles pensées croyez-vous donc qu'est alors occupé ce saint docteur? Écoutez, hommes enivrés de la grandeur; et apprenez de l'insensibilité des saints , de quel prix est à leurs yeux cette faveur des grands dont vous faites votre idole : il est devant un roi de la terre , comme vous êtes si souvent à la présence du Roi des rois; à peine se souvient-il que le prince est là présent : il retrouve jusqu'au milieu de la cour le calme de sa retraite et le souvenir de ses chères études; il y est profondément enseveli; et par une sainte méprise qu'on peut regarder comme une des plus grandes preuves de sa piété, et du peu d'attache et de goût qu'il avait pour les choses de la terre, il prononce tout haut, comme il eilt fait dans sa cellule, un nouvel arrêt qu'il vientdedresser contre les hérétiques : Conclusum est contra manichœos. Jugez par ce trait, si la faveur du prince faisait une forte impression sur son cœur, et si l'on peut croire qu'il l'eût recherchée!
Les enfants du siècle, je le sais, entêtés d'une fausse délicatesse, verront sans doute d'un autre œil cet endroit de la vie de notre saint : mais qu'ils apprennent de l'admiration même de saint Louis, que la folie apparente des saints est plus sage que toute la sagesse du monde.
Mais si le mépris du siècle fit saint Thomas un docteur exact et désintéressé, le mépris de ses lumières en fit un docteur œcuménique et universel ; le mépris de lui-même, un docteur humble; et c'est ainsi qu'il évita les autres écueils que l'on trouve dans l'usage des sciences.
L'amour de la nouveauté , dangereuse et délicate passion des savants, fut toujours l'objet le plus constant de la haine de notre saint. Vous avez vu , mes frères, avec quel soin il évita toujours toute singularité dans la doctrine, avec quel respect il s'attachait aux sentiments des anciens docteurs de
très, et de le laisser finir sa course dans la pauvreté l'Église qui nous ont transmis la foi qu'ils avaient
POUR LE JOUR
reçue des Apôtres; et voilà ce qui l'a rendu en quelque sorte dans l'Église, un docteur œcuménique et universel, je veux dire, suivi et approuvé universellement.
Rome, Paris, Naples, Bologne, ces villes célèbres, l'admirèrent tour à tour, et entendirent les paroles de vérité qui sortaient de sa bouche; et dans tous ces différents endroits sa doctrine reçoit les mêmes applaudissements et les mêmes éloges. On l'admire, non parce qu'il dit des choses nouvelles, mais parce que chacun reconnaît dans ses discours la foi de ses pères, et s'en convainc de plus en plus par les preuves solides et lumineuses qu'en donne notre saint docteur.
Mais c'est surtout depuis sa mort, que Dieu a glorifié notre saint, et qu'il l'a rendu un docteur universel. Ici, mes frères, vous me prévenez : d'abord s'offrent à vos esprits toutes les universités du monde , fidèles dépositaires de sa doctrine; et sur toutes les autres, celle qui le forma dans son sein, l'illustre faculté de Paris, plus glorieuse par cet endroit que par mille autres qui depuis tant de siècles la mettent si fort au-dessus de toutes les sociétés de savants répandues dans le monde chrétien. Parmi tant de pieuses et de savantes communautés régulières, boucliers sacrés dont l'Église, cette tour de David, est environnée, en est-il une où les décisions du fondateur tiennent plus lieu de règle dans la discipline et dans les mœurs, que celles de notre saint dans la foi et dans la doctrine? Mais sur toutes les autres communautés, celle qui avec lui a donné et donne tous les jours à l'Église tant de grands hommes, tant de saints pontifes, tant de docteurs distingués, l'ordre de saint Doininique, qui toujours a occupé le rang d'honneur dans le camp du Seigneur; d'où cet ordre célèbre tire-t-il aujourd'hui son principal éclat, sinon de l'attachement inviolable qu'il conserve pour la doctrine de notre saint docteur? Vous dirai-je que l'oracle du monde chrétien, Rome même, ce centre de la foi et de l'unité , a vu souvent ses pontifes descendre du tribunal sacré , et y faire monter les écrits de notre saint pour prononcer sur les différends qui troublaient l'Église; que les conciles eux-mêmes, ces juges vénérables et infaillibles de la doctrine, ont formé leurs décrets sur ses décisions; que les partisans de l'erreur n'ont jamais eu de plus redoutable ennemi, et que comme les Philistins, ils ont désespéré de pouvoir exterminer l'armée du Dieu vivant, tandis que cette arche résiderait au milieu d'elle : Toile Thomam, et dissipabo Ecclesiam Dei. Aussi de quels éloges les pontifes romains n'ont-ils pas honoré sa doctrine? eh! je ne finirais
pas si je voulais recueillir ici, et vous mettre sous les yeux, tous ceux qu'il a reçus dans tout le monde chrétien.
Mais que nepuis-je du moins vous le représenter dans le plus haut degré de réputation où la vanité la plus emportée puisse prétendre; connu, admiré, consulté de tout l'univers, regardé comme une lampe éclatante placée sur le chandelier pour éclairer toute l'Église; et en même temps plus ingénieux à se cacher à soi-même son mérite que nous ne le sommes, nous, à donner du relief et à grossir le nôtre à nos propres yeux! Je passe ici mille traits dont l'histoire de sa vie est toute semée. Combien peu était-il empressé d'étaler les trésors de science et de sagesse dont il était rempli ! jusque-là que son silence donna lieu quelquefois à des méprises, et le fit prendre pour un esprit commun et vulgaire : combien était-il éloigné d'affecter la moindre supériorité au-dessus de ses frères ! ou plutôt avec quelle attention il les prévenait tous par des témoignages d'honneur et de déférence, quoique tout le monde reconnut et rendit hommage à la supériorité de grâce et de lumière qui était en lui ! Avec quelle attention rapporte-t-il tous ses talents à celui de qui descend tout don parfait, et toutes ses connaissances au père des lumières, ne cessant de dire qu'il était plus redevable à la prière qu'à l'étude , du peu qu'il savait ! Mais ce qui manifeste surtout le fonds admirable d'humilité qui était dans notre saint, et qui montre qu'en cultivant son esprit, il avait eu encore plus de soin de régler son cœur, c'est cet air de réserve et de modération qui règne dans sa manière d'écrire. L'entend-on jamais parler sur le ton décisif et important qui veut tout ramener à soi, et qui, pour garant de ses raisons, ne donne que sa propre autorité? les altercations de l'école, la chaleur des disputes, la variété des opinions et des doctrines l'ont-elles jamais fait sortir de ce caractère modeste et uni ? 11 propose simplement , décide modestement, condamne peu, ne blesse jamais; oui, dans des ouvrages immenses et sur des matières presque toutes disputées, il ne lui est pas échappé un seul mot qui se sente de l'aigreur et de la dispute; et s'il a bâti un temple à la vérité , c'a été , si je l'ose dire, comme Salomon , sans employer le fer, ni sans donner un coup de marteau. Hélas! pourquoi ne s'en est-on pas tenu là dans les siècles suivants? pourquoi, loin de défendre Jérusalem investie d'ennemis de toutes parts, a-t-on tourné les armes les uns contre les autres? pourquoi appellet-on si souvent la passion au secours de la vérité? Quelle folie, s'écriait autrefois saint Augustin, gémissant sur ce désordre, de donner de mortelles at-
D'UN SAINT MARTYE, etc.
teintes à la charité pour défendre une loi dont la charité seule est la fin et l'accomplissement! Vide quant stultum sit perniciosis contentionibus ipsam offendere carilatem, propter quam dicta sunt omnia cujus dicta conamur exponere. Ce serait ici un nouveau sujet d'éloge pour notre saint : mais je ne finirais pas si je voulais mettre dans leur jour tous les traits que fournit sa vie; en voilà plus qu'il n'en faut pour notre édification. Admirons surtout , mes frères , l'humilité profonde de ce grand docteur. Hélas! nous nous élevons souvent au-dessus des autres sans aucun fondement, aveuglés par notre amour-propre , qui nous cache des défauts gros-
SERMON
t'Ol'R