‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 63 sur 235 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Ce fut sans doute une grande consolation pour les enfants d'Israël, lorsque échappés de la mer Rouge, et tournant les yeux vers ces abîmes d'eau, d'où le Seigneur venait de les délivrer, ils virent, du lieu de sûreté où ils étaient enfin arrivés, les Égyptiens tristement aux prises avec les flots, et finissant tous leurs vains efforts par un déplorable naufrage. Ce fut alors que leur cœur ne pouvant plus suffire aux transports de leur joie et de leur reconnaissance : Qui est semblable à vous, Seigneur, s'écrièrent-ils ? Que vous êtes terrible dans vos vengeances! et que les merveilles de votre puissance

et de votre miséricorde sont dignes de nos actions de grâces et de nos hommages ! Quis similis tui in fordbus, Domine? magnifiais in sanctitate, terribilis atque laudab'dis . (Exod. xv, 11.)

Voilà, ma chère sœur, le point de vue où vous devez vous placer aujourd'hui. Échappée aux périls et aux orages du siècle, arrivée au port du salut, vous n'avez plus, pour soutenir tout le prix du bienfait inestimable qui vous en a délivrée, qu'à tourner la tête, voir un instant le monde, d'où vous venez de sortir, tel qu'il est; cette mer orageuse, ce gouffre immense qui engloutit presque tous les enfants d'Adam; et quelles sont les tempêtes et les naufrages d'où la main miséricordieuse du Seigneur \ient de vous retirer. Sans doute un premier âge passé loin des périls dans la sûreté d'un saint asile, vous a caché jusqu'ici toute la dépravation d'un monde corrompu : vous ne le connaissez que par les préjugés heureux qu'une sainte éducation vous a donnés contre lui. Mais souffrez qu'avant que vous tiriez un voile éternel entre lui et vous, je vous le montre tel qu'il est, et que je vous le fasse connaître dans un discours, où je ne devrais, ce semble, vous exhorter qu'à l'oublier. Hélas ! je ne risquerai rien en vous le rapprochant : pourvu qu'il paraisse tel qu'il est , il n'est pas assez aimable pour se faire regretter : ceux même qui le voient de plus près , sont ceux qui en sentent plus vivement le vide et la misère : il n'a de beau que la surface et le premier coup d'œil; et semblable à ces cadavres, qu'un esprit étranger et imposteur anime et fait paraître revêtus d'éclat et d'agréments, il n'y a qu'à les approcher pour faire évanouir le prestige, et en voir toute l'horreur et toute la difformité.

Qu'est-ce donc , ma chère sœur, que ce monde misérable, duquel la miséricorde de Jésus-Christ va vous séparer à jamais? Ce monde, c'est une région de ténèbres; une voie toute semée d'écueils et de précipices; c'est le lieu des tourments et des tristes inquiétudes. Dans ces trois traits, vous en voyez l'affreuse image.

Une région de ténèbres : Hélas! ma chère sœur, la vérité n'y trouve, ou que des aveugles qui ne la connaissent pas , ou que des ennemis qui la combattent. Je ne parle pas même de ces âmes désespérées, qui ne pouvant plus porter le poids de leurs crimes, le secouent enfin avec la foi, et cherchent dans l'incrédulité cette paix affreuse qu'elles n'avaient pu trouver dans le crime même : je ne parle pas de ces âmes flottantes et incertaines sur la religion, qui voudraient bien que la foi fut une fable, pour jouir plus paisiblement de leurs passions ,.

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mais qui n'osent encore se le persuader; qui se défient de la vérité de ses promesses, mais qui craignent encore tout bas la terreur de ses menaces; qui doutent de tout, et qui n'osent franchir le pas sur rien ; qui flottent entre leurs passions et leurs doutes , et qui semblent souhaiter ou d'avoir une foi plus vive pour finir leurs égarements, ou de n'en point avoir du tout pour s'y livrer sans remords et sans scrupule. Je laisse tous ces divers genres d'aveuglement, si répandus cependant dans le monde, et qui attaquent le fondement de la foi et de la doctrine sainte : je ne parle que des erreurs qui en altèrent les règles et les maximes.

Nous les annonçons tous les jours, ma chère sœur, ces maximes saintes : depuis les premiers âges de l'Église, les chaires chrétiennes ne les ont pas publiées avec plus de force, plus d'exactitude, plus de lumières; et cependant il n'en est aucune sur laquelle le monde ne répande encore des adoucissements , de fausses couleurs qui les défigurent , ou des nuages qui les cachent. La pénitence, sans laquelle l'homme pécheur ne doit rien prétendre au salut , on la regarde comme le partage des cloîtres et des déserts; la retraite, si nécessaire à la fragilité du cœur humain, elle n'y paraît plus qu'une singularité, ou d'humeur, ou de vertu, qui ne saurait servir d'exemple : la prière, cette ressource unique de toutes nos misères, on en laisse l'usage aux aines oiseuses et inutiles : les afflictions, que les saints ont toujours reçues comme des grâces, on les craint comme des malheurs; les prospérités , que les justes ont toujours eraint comme des malheurs , ou les souhaite comme des grâces : l'ambition démesurée, si opposée à l'esprit et au fonds de la religion, n'est plus qu'un sentiment noble et légitime de ce qu'on est et de ce qu'on doit prétendre : la haine, qui attaque la religion dans le cœur, et qui anéantit tout l'Évangile, ou en fait un juste ressentiment, ou une bienséance de son rang, qui ne permet pas d'aller se réconcilier avec son frère : la vie somptueuse et magnifique , si souvent frappée d'anathèmedans les livres saints , n'est qu'un usage noble de nos biens, et une loi qu'impose la condition et la naissance : les plaisirs les plus dangereux , on les appelle des délassements nécessaires ; les passions les plus honteuses, des faiblesses inévitables ; les médisances les plus cruelles, des vérités publiques et innocentes : que dirai-je? la vertu même, la piété véritable, y a perdu son nom : ce n'est plus un don de Dieu, et le seul parti nécessaire; c'est une bizarrerie d'humeur, un goût de singularité, une pusillanimité d'esprit; que sais-je? un parti bon à quelque chose, qua-nd on n'est plus

soi-même bon à rien. O Dieu! est-ce donc là le langage d'un peuple éclairé des lumières de l'Évangile, ou les discours de ces nations barbares et infidèles, à qui vous n'avez pas encore daigné révéler la science du salut et les vérités éternelles?

Et ce qu'il y a ici de plus déplorable, c'est que ce ne sont pas là les erreurs de quelques particuliers; ce sont les erreurs de presque tous les hommes; c'est la doctrine du monde entier; ce sont des maximes universellement reçues, approuvées, autorisées, et contre lesquelles il n'est plus temps de vouloir s'élever. Nous seuls dans ces chaires chrétiennes , osons parler un langage différent : un petit nombre de justes tiennent encore pour nous au milieu du monde, et osent encore parler comme nous. Mais ce n'est là qu'une faible voix absorbée, pour ainsi dire , par le bruit formidable de la multitude. Ce qui domine , ce qu'on entend , ce qui règle tout le monde, ce qui décide de tout, ce qui est le grand ressort des royaumes, des empires, des familles, ce sont les erreurs que je viens d'exposer. C'est une tradition d'aveuglement qui s'est perpétuée depuis le commencement dans le monde, et qui a passé des pères aux enfants. Les grands, le peuple; les savants, les ignorants; les sages, les insensés; les jeunes, les vieillards, se conduisent partout sur ces fausses règles : ceux même à qui la lumière de la vérité luit encore en secret, croient se tromper, en voyant que l'exemple commun dément Pévidence secrète de leur conscience ; et regardent leurs doutes comme de vains scrupules que l'erreur publique calme et dissipe à l'instant.

Ainsi marchent, sans le savoir, tous les hommes presque dans les ténèbres : ainsi ils courent avec une profonde sécurité vers le précipice éternel qui doit enfin terminer leur course : ainsi auriez-vous vécu , ma chère sœur, si la miséricorde de Jésus- Christ ne vous avait retirée de cette région de ténèbres, pour vous faire passer à un royaume de lumière. Vous auriez regardé comme des vérités, les erreurs reçues de la multitude : vous auriez suivi les voies que tout le monde regarde comme sûres : vous seriez devenue même la protectrice des maximes que l'usage de tous les temps et de tous les pays a consacrées : vous vous seriez révoltée contre la vérité qui les condamne : vous auriez écouté, comme le monde écoute aujourd'hui les règles de la foi que nous leur opposons, comme des discours dont il faut rabattre , et où le zèle va toujours plus loin que la vérité. Car qu'il est difficile de démêler la lumière à travers ce nuage universel d'usages , de fausses maximes, de préjugés, d'erreurs, répandus sur le monde entier ! qu'il est difficile de

PREMIER SERMON

discerner la voie de la vérité , étroite , écartée , imperceptible , presque inconnue, et où si peu de gens entrent, au milieu de tant de fausses voies, larges, spacieuses, battues, autorisées, et que tous les hommes presque suivent!

Vous le voyez vous-même, ma chère sœur, si le nombre des âmes lidèles, et qui marchent dans la voie de la vérité , est fort grand dans le monde. Il en est encore sans doute, car le Seigneur a les siens dans tous les états, mais ce sont quelques étoiles rares , comme dit l'Apôtre , qui percent par hasard les nuages, et qu'on peut compter aisément au milieu d'une nuit obscure et ténébreuse : Sicut luminaria in mundo. (Philipp. ii, 15.) Et encore dans ce petit nombre, combien d'âmes molles et indolentes, qui ne paraissent vertueuses que parce que le monde, à qui on les compare, est extrêmement corrompu? combien d'âmes immortifiées et impénitentes, qui après les égarements des premières moeurs , bornent toute leur pénitence à la seule cessation de leurs crimes ; et ne s'attirent des éloges dus à la vertu, que parce que le monde n'a plus à blâmer en elles les mêmes vices ? combien d'autres qui après avoir fini avec les passions d'éclat, conservent encore toutes les autres , font entrer toutes leurs faiblesses dans leur vertu , et offrent aux yeux de Dieu un cœur encore vain, jaloux, ambitieux, vindicatif, tandis que le monde les canonise? car le monde , toujours plein de contradictions , et jamais d'accord avec lui-même, tantôt dégrade la vertu véritable, et la confond avec le vice; tantôt il se hâte d'exalter le vice à peine éteint, et de lui rendre les mêmes honneurs qu'à la vertu consommée.

Que les miséricordes du Seigneur sur vous , ma chère sœur, sont dignes d'une reconnaissance qui ne doit plus finir qu'avec votre vie ! Voyez , comme disait autrefois un prophète à la sainte Sion; et je puis vous le dire ici avec plus de justice : voyez, tandis que des ténèbres épaisses couvrent toute la terre ; qu'une nuit obscure est répandue sur tous les peuples ; que le mensonge et l'erreur ont pris la place de la vérité parmi les hommes : Ecce tenebrse operient terrant , et caligo populos. (Is. lx, 2. ) Voyez comme la lumière du Seigneur s'est levée sur vous seule , comme il vous a conduite dans un lieu où tout vous montrera la vérité; ces murs sacrés, ces autels saints, ces vierges fidèles; ce voile religieux lui-même, qui va vous cacher le monde et sa vanité ; tout vous montrera ici vos devoirs ; tout dissipera les nuages légers qui pourraient s'élever du fond de votre cœur. Une nuée resplendissante vous précédera, comme autrefois

les Israélites dans le désert , pour vous marquer les routes que vous devez suivre ; et tandis que le monde, frappé d'aveuglement, ne discernera pas même les vérités les plus communes et les plus palpables du salut, la lumière du ciel se lèvera ici sur vous , et vous montrera la perfection même des devoirs , et des secrets inconnus aux sages du siècle : Super te aident orietur Dominus, et gloria ejus in te videbitur. (Is. lx, 2.)

Rien n'est donc plus consolant pour une âme que la miséricorde du Seigneur a séparée du monde, que ce premier coup d'œil , qui lui en découvre les erreurs et les fausses maximes. Mais quand même on pourrait se flatter d'y avoir toujours suivi la voie de la vérité , au milieu de tant de voies fausses et dangereuses qui la font perdre de vue; comment aurait-on pu se promettre, en second lieu, d'y conserver l'innocence au milieu de sa dépravation et de ses dangers innombrables ? Et quand je parle de ses dangers, ma chère sœur, n'attendez pas que j'en fasse ici un juste dénombrement. Hélas ! tout y est danger : dangers dans la naissance; elle est une espèce d'engagement à toutes les passions : dangers dans l'élévation ; elle vous fait une loi de tout ce que l'Évangile condamne : dangers dans les soins publics; il faut prendre sur soi les passions des grands et la misère des peuples; allier les maximes de la religion avec celles de la prudence de la chair, et opter entre sa conscience et sa fortune : dangers dans l'usage des grands biens, vous avez sans cesse à vous défendre , ou des profusions qu'inspire la vanité, ou de la dureté que produit l'avarice : dangers dans les exemples; le vice perd son horreur par l'autorité de ceux qui nous le montrent; et nous sommes rassurés en trouvant , dans les faiblesses d'autrui , une excuse à nos faiblesses propres : dangers dans les entretiens; on veut plaire, et l'on ne plaît que par les passions, ou qu'on reçoit, ou qu'on inspire : dangers dans les amitiés ; le venin s'insinue par la conformité des humeurs et par les douceurs de la société; on ne peut se passer de délassement, et le monde n'en fournit que de funestes à l'innocence : dangers dans les concurrences ; on veut s'élever, et il est malaisé d'aimer ceux qui nous supplantent et qu'on nous préfère dès que les intérêts sont divisés, les cœurs aussi ne tardent pas de l'être : dangers dans le mariage; la durée du lien refroidit presque toujours celle de la tendresse; il est rare que la conformité des humeurs ratifie un nœud que la conformité seule des intérêts forme presque toujours ; une société sainte devient une tentation domestique; et dès que le devoir devient un joug, le cœur s'est bientôt formé d'autres chaînes : dangers

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dans l'état de liberté; les passions qui n'ont point de frein, s'échappent malgré nous-mêmes; et l'éloignement d'un lien sacré n'est souvent que l'amour d'une servitude plus universelle : dangers dans la probité mondaine; dès que le monde est content de nous, on se persuade aussi que le Seigneur doit l'être; on confond la réputation de la vertu, avec la vertu même; et parce qu'on n'a pas de ces vices que le monde condamne, on croit avoir toutes les vertus que l'Évangile exige : enfin dangers dans la piété même; comme elle est rare dans le monde, les louanges qu'elle s'attire en corrompent souvent le principe ; on avait d'abord cherché Dieu dans la vertu , on s'y cherche bientôt soi-même.

Voilà le monde , ma chère sœur. Si vous échappez d'un péril , vous venez bientôt échouer à un autre : si l'exemple vous trouve inébranlable, l'amitié vous séduit ; si l'intérêt ne vous touche pas, la gloire et la réputation vous entraînent : si vous vous défendez des grands excès, des passions plus douces et plus dangereuses ne vous trouvent pas insensible : si l'inclination vous éloigne du dérèglement et de la débauche, la complaisance vous y jette : si vous êtes libre d'ambition pour vous-même, vous la sentez revivre pour vos enfants : si vous êtes fidèle à ne pas chercher des occasions , vous ne sauriez répondre de celles qui vous cherchent.

Et ne croyez pas , ma chère sœur , que tous ces dangers eussent été moindres pour vous que pour une autre. Des exemples domestiques de vertu , et la piété comme héréditaire à votre sang , y auraient peut-être quelque temps défendu votre innocence. Mais que les exemples touchent peu dans cette première saison de la vie , qu'on destine à l'oubli de Dieu ! on les regarde comme des bienséances de l'âge; et on vous renvoie à des temps plus mûrs, des vertus qu'on croit que le temps tout seul a formées dans ceux qu'on nous propose pour modèles. Ainsi environnée de prospérité, et d'abondance; trouvant plus d'occasions de chute qu'une autre par les avantages de la naissance , par le rang et le crédit de vos proches, par l'espérance d'un grand établissement , que de pièges n'auriez-vous point trouvés sous vos pas ? Vous auriez suivi cette route de tous les siècles , dont parle Job , que les âmes mondaines onttoujours suivie : Semitam sœculorum, quam calcaverunt viri iniqui (Job , xxii, 15); c'est-à-dire, vous auriez formé peut-être mille bons désirs ; mais votre faiblesse l'aurait toujours emporté sur toutes vos résolutions. Vous auriez envié le bonheur des âmes qui servent Dieu , et qui sont à lui sans réserve : mais rentraînée à l'instant par le torrent fatal des exemples, la vertu n'aurait jamais eu que vos faibles dé-

sirs , et le monde toujours votre cœur et vos affections véritables : vous auriez peut-être quelquefois soupiré en secret sur les périls infinis et inévitables de votre état; mais ces périls seraient devenus euxmêmes une raison secrète, qui vous aurait justifié à vos yeux vos propres faiblesses.

Et qu'entendons-nous tous les jours, ma chère sœur , que des prétextes de la part des mondains , sur les obstacles infinis que le monde met à leur salut! Ils se plaignent qu'il est comme impossible de s'y sauver : ils forment mille bons désirs; mais ils prétendent que c'est en vain qu'on les forme; et qu'il n'est pas en eux de les mettre à exécution au milieu des périls et des embarras où ils vivent : ils font même quelques efforts ; mais à peine se sont-ils surmontés sur un point, qu'une nouvelle difficulté les lasse et les abat : ils voudraient être au fond des déserts ; mais ils n'ont pas la force de se faire un désert du monde lui-même : nous leur disons qu'il est aisé de rompre à tout quand on le veut; et ils soutiennent qu'en le voulant , ils n'en sauraient être les maîtres.

Ce n'est pas qu'en convenant des périls innombrables du monde , et de la difficulté d'y faire son salut je veuille ici justifier vos vaines excuses, mes frères. Il est difficile de vivrechrétiennement dans le monde ; cela est vrai : mais combien d'âmes fidèles la grâce y forme et y conserve-t-elle tous les jours à vos yeux ? le plus sûr, dites-vous, serait de tout quitter, et de s'aller cacher au fond d'une retraite. Ah! je l'avoue avec vous : que n'avez-vous été du petit nombre de ces âmes heureuses , que le Seigneur a de bonne heure séparées delà corruption du siècle, et conduites dans le secret du sanctuaire! que ne vous a-t-il d'abord tendu, comme à elles, cette main miséricordieuse qui les a retirées du milieu des périls, pour les faire entrer dans le lieu de la paix et de la sûreté ! que ne vous a-t-il fermé dès le commencement toutes les voies de l'élévation et de la vanité, pour vous ouvrir celles de l'humilité , du dépouillement et du silence! Vos mœurs auraient été innocentes ; hélas! et tous vos jours ont été de nouveaux crimes! vos premières années eussent été les prémices pures d'une vie sainte; hélas! et vous n'osez tourner les yeux derrière vous , de peur d'y voir les horreurs et le trésor d'iniquité que vous y avez accumulé! vos inclinations seraient encore celles qu'une heureuse éducation vous avait données; hélas! et le monde a corrompu en vous les dons de la grâce et de la nature ; et il ne vous reste plus de ces premières espérances de vertu, que le regret inutile de les voir tout à fait éteintes! votre mort finirait des jours pleins, des œuvres précieuses, et une vie digne de

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I immortalité; hélas! et elle ne finira qu'un grand vide, des passions infinies, des agitations sans nombre, des chagrins amers, des plaisirs souvent dégoûtants, toujours tristes par le reproche secret de la conscience; et une vie digne d'une mort éternelle, si elle n'est purifiée par de dignes fruits de pénitence, avant que vous alliez en rendre compte au tribunal redoutable du souverain juge.

Mais il ne faut pas que les désirs d'un état devenu impossible, vous calment sur les dangers de votre état présent. C'était l'erreur de cet ami de saint Augustin , lequel encore païen , aurait bien voulu l'imiter dans sa conversion et dans sa retraite : mais engagé dans le mariage, il regardait ce lien sacré comme incompatible avec la foi et la sainteté du baptême ; et aurait souhaité pouvoir le rompre pour entrer dans l'Église de Jésus-Christ. Il ne voulait être chrétien, dit saint Augustin, que d'une manière dont il était impossible qu'il le fût : Nolebal esse christianus, nlsi eo modo quo non poterat. (S. Aug.) On voudrait tout quitter si l'on se donnait à Dieu : on voudrait se retirer du monde et se cacher pour toujours aux yeux de l'univers : on ne croit pas le salut possible autrement : on nourrit son imagination de ces projets chimériques , qui ne sauraient jamais s'exécuter : et parce que l'état où la Providence nous a placés, ne nous permet plus de tout quitter, et de nous aller jeter au fond d'une solitude; on ne se donne point à Dieu : on ne fait pas ce qu'on doit faire , parce qu'on voudrait faire ce qu'on ne peut pas ; et on ne veut être chrétien qu'aux seules conditions auxquelles il est impossible qu'on le soit : Nolebat esse christianus , nisi eo modo quo non poterat. C'est-à-dire qu'on ne le veut pas : car il ne s'agit point de soupirer après une situation qui ne saurait plus nous convenir ; mais de trouver des moyens de sanctification dans les périls mêmes qui sont attachés à la nôtre.

Pour vous, ma chère sœur , la destinée des âmes mondaines ne vous paraît pas sans doute digne d'envie : mais que sera-ce , si , au récit des erreurs et des dangers du monde, nous ajoutons ici celui de ses soucis , de ses peines et de ses chagrins dévorants?

Oui, ma chère sœur, on croirait d'abord que la joie et les plaisirs sont le partage de ce monde réprouvé ; et que n'ayant pas de son côté le bonheur de l'innocence et de la vertu , il a du moins les douceurs et les réjouissances du vice. Mais il s'en faut bien. Hélas! si l'on pouvait y être heureux du moins en oubliant Dieu , et en ne refusant rien aux passions insensées , ce serait toujours sans doute une ivresse et une frénésie digne de pitié , d'acheter, par un instant rapide de plaisir, des peines et des horreurs

éternelles; mais du moins on ne perdrait pas tout; on aurait du moins quelques moments de bon; du moins on jouirait du présent : mais ce présent même, cet instant rapide est refusé au pécbeur. L'Être souverain et miséricordieux, qui nous a faits pour lui , ne veut pas que nous puissions être un instant même heureux sans lui : il se sert de nos passions pour nous punir de nos passions mêmes. Toutes les créatures que nous voulons faire servir à nos plaisirs, il en fait en secret les instruments de nos peines : tous nos désirs les plus flatteurs, et que nous ne formons que pour soulager notre cœur , en deviennent les tyrans et le supplice : tous les projets les plus spécieux, que l'imagination n'enfante et n'embellit que pour endormir nos peines, les réveillent et les aigrissent : tous les plaisirs les plus vifs , et qui auraient dû, ce semble, satisfaire notre cœur, n'y portent que la satiété , et en augmentent le dégoût, le vide et l'inquiétude. Dieu, pour nous faire sentir que l'ordre est le seul bonheur de l'homme, permet que tout ce qui le trouble nous rende malheureux. En vain nous formons-nous un plan de félicité dans le crime ; notre cœur dément bientôt cette espérance, et il ne nous reste rien de plus réel de cette vaine idée de bonheur, que le chagrin de nous l'être en vain formée : en vain, par une vaine philosophie, détachons-nous des passions tout ce qu'elles ont d'extrême et de fatigant , pour nous ménager des plaisirs modérés et tranquilles; les plaisirs réglés par la raison ne sont pas loin de l'ennui; et ceux qu'elle ne conduit plus, ne sont plus que des fureurs et des gouffres ; et d'ailleurs tout ce qui souille notre âme, quelque modéré qu'il soit aux yeux des hommes, est tout ce qu'il y a de plus extrême et de plus malheureux pour notre repos. Vous l'avez voulu, ô mon Dieu, et il était juste que vous le voulussiez ainsi, que toute âme désordonnéefût à elle-même son supplice. (S. Aug.)

Non, ma chère sœur, Jésus-Christ n'a pas laissé sa paix au monde; il ne l'a laissée qu'à ses disciples : ainsi en lui sacrifiant aujourd'hui , vous ne lui sacrifiez rien de trop aimable ; et ce qui fait le prix et le mérite de votre sacrifice , est bien plutôt le plaisir saint avec lequel vous le consommez, que les plaisirs frivoles auxquels vous renoncez. Hélas ! si vous connaissiez le fond et l'intérieur de ce monde misérable; si vous pouviez entrer dans le détail secret deses soucis et de ses noires inquiétudes; si vous pouviez percer cette première écorce, qui n'offre aux yeux que joie, que plaisirs, que pompe et magnifi* cence, que vous le trouveriez différent de ce qu'il paraît! Vous n'y verriez que des malheureux : le père divisé d'avec l'enfant ; l'époux d'avec l'épouse ; lefrère

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dresser des embûches au frère ; l'ami se défier de son ami; le secret des familles ne cacher aux yeux du public, que des antipathies, des jalousies, des murmures, des dissensions éternelles; les amitiés troublées par les soupçons, par les intérêts, par les caprices ; les liaisons les plus étroites refroidies par l'inconstance ; les engagements les plus tendres finir par la haine et par la perfidie ; les liens les plus sacrés devenus des supplices par l'incompatibilité; les fortunes les plus brillantes perdre tout leur agrément par les assujettissements qu'elles exigent ; les places les plus honorables ne faire sentir que le chagrin de ne pouvoir monter plus haut : chacun s'y plaint de sa destinée ; les plus élevés n'y sont pas les plus heureux. Ils montent, dit le Prophète, par leur rang et par leur fortune , jusques au-dessus des nuées; on les perd de vue , si haut ils sont placés : ils paraissent au-dessus du reste des hommes par les hommages qu'on leur rend, par l'éclat qui les environne, parles grâces qu'ils distribuent, par les adulations éternelles dont la prospérité et la puissance sont toujours accompagnées : Ascendunt tisque ad cœlos. (Ps. cvi, 26.) Et par le ver secret et dévorant de leur conscience corrompue ; et par la satiété même des plaisirs ; et par la gêne des assujettissements etdes bienséances ; et par la bizarrerie de leurs désirs; et par l'amertume de leurs jalousies; et parles bassesses qu'ils emploient pour plaire au maître; et parles dégoûts qu'ils en essuient, ils sont plus bas que le peuple et plus malheureux que lui : Descenduntusque ad abyssos. { Ibid. ) O fille de Sion! réjouissez- vous, dit le Seigneur; publiez les merveilles de ma miséricorde , parce que je viens pour vous posséder; pour vous délivrer de la tyrannie d'un monde, qui ne fait que des malheureux; pour faire ma demeure au milieu de votre cœur, et y établir une paix et une sérénité éternelles : Quia ecce ego venio, et habitabo in medio tut. (Zach. ii, 11.)

Regardez maintenant, ma chère sœur, voilà le monde avec toutes ses erreurs, ses périls et ses inquiétudes. C'est une terre, dont on vante les fruits et la beauté, et où il semble que coulent le lait et le miel ; mais c'est une terre qui dévore ses habitants, par les passions infinies qui l'agitent, et où les plus grands plaisirs sont toujours la source des inquiétudes les plus dévorantes : Terra décorât habitatores suos. (Num. XIII, 33.) Regardez encore une fois ; je ne vous le montre pas en éloignement, comme le tentateur le montra autrefois à Jésus-Christ : de loin il en impose; on ne voit que la gloire, les plaisirs et la pompe qui l'environnent ; ce point de vue lui est favorable : je vous le rappro-

MASSILLON. — TOME II

che ; je vous le mets sous l'œil. Voyez si vous le trouvez digne d'être regretté ; si sur le point de l'abandonner vous verserez sur lui les larmes de joie ou de tristesse ; voyez si cette grande action que vous allez faire, et que le monde appelle un sacrifice héroïque, un renoncement généreux , n'est pas au fond une sage préférence de la paix au trouble ; de la joie aux chagrins dévorants; de la liberté à la servitude; d'une douce et sainte société à l'ennui, à la fausseté et à la perfidie des sociétés mondaines.

Et que ne pouvez- vous, ma chère sœur, consulter le monde lui-même! Interrogez vos proches que cette cérémonie assemble en ce lieu saint , et ils vous répondront : Interroga majores tuos , et dicent tibi. (Deut. xxxn, 7.) Peut-être une tendresse naturelle les attriste et les attendrit ici sur votre sacrifice : mais au fond, ils envient votre destinée; ils soupirent en secret sur la multitude et la pesanteur des liens qui les attachent au monde ; et sentent, après avoir essayé longtemps des plaisirs , des vanités et des espérances humaines, qu'il n'est rien de plus heureux ici-bas que la crainte du Seigneur et l'observance de sa loi sainte : Interroga majores tuos, et dicent tibi. Ils accordent peut-être des larmes à ce spectacle de religion : votre foi , votre innocence , votre joie sainte , le courage avec lequel vous allez dire au monde un adieu éternel, tout cela tire peutêtre de leurs yeux des marques d'un amour tendre et sensible; mais que sais-je s'ils ne pleurent pas bien moins sur vous que sur eux-mêmes? que saisje si dans ce moment les vues de la foi plus vives, ne réveillent pas en eux mille désirs de séparation et de retraite; et ne les font pas gémir de l'impuissance où ils se trouvent de consacrer à Jésus-Christ les restes d'une vie, que le monde et les passions ont peut-être jusqu'ici tout occupée ? Interroga majores tuos, et dicent tibi. Que sais-je si vous voyant mourir à tout, ils ne se rappellent pas à ce terrible moment où tout mourra pour eux ; et où séparés par la justice de Dieu des mêmes objets dont sa miséricorde aujourd'hui vous sépare, ils verront que par votre sacrifice , vous n'avez fait que prévenir d'un instant le dépouillement de toutes les créatures , inévitable à la mort, et vous épargner le crime d'en avoir joui , et le chagrin de les perdre : Interroga majores tuos, et dicent tibi. Que dirai-je encore , ma chère sœur, puisqu'il faut parler ici pour la dernière fois de tout ce que vous êtes de grand selon le monde , afin que vous l'oubliiez à jamais ? Que ne pouvez-vous consulter vos illustres ancêtres, si célèbres dans nos histoires par les services rendus à l'État, par les premières dignités de la couronne perpétuées dans leurs descendants, et par tant de monuments de leur gloire

PREMIER SERMON

élevés au milieu de nous ! que ne pouvez-vous les consulter! et du fond de ces pompeux mausolées, où toute leur grandeur n'est plus qu'un peu de poussière , ils vous répondraient que la gloire du monde n'est rien ; que la naissance n'est qu'un orgueil qui se transmet avec le sang; que les titres et les dignités ne nous accompagnent pas devant Dieu , et ne demeurent écrites que sur nos cendres et sur la vanité de nos tombeaux ; qu'il n'y a d'éternel et de durable , que ce que nous avons fait pour le ciel ; et qu'il ne sert de rien à l'homme de gagner le monde entier s'il vient à perdre son âme : Interroga majores tuos, et dicent tibi.

Heureuse , ma chère sœur (puisque les bornes d'un discours ne me permettent pas de vous exposer ici tout ce que je m'étais proposé , et d'ajouter aux deux autres motifs de consolation, tirés du côté de Dieu qui vous choisit, et du côté du monde d'où il vous retire, le dernier tiré de la solitude sainte où il vous met à couvert des périls), heureuse derenoncer pour toujours à un monde, qui ne paye que d'ingratitude l'esclavage de ses adorateurs , et qui jusqu'ici n'a fait que des malheureux et des mécontents! heureuse encore plus de ne l'avoir jamais connu , et de mettre de bonne heure entre vous et lui un mur de séparation éternelle! heureuse de sacrifier tout ce qu'il ne vous était pas permis d'aimer! heureuse de diminuer vos peines, en diminuant vos attachements ! heureuse de mourir à tout , avant que tout meure pour vous! heureuse enfin de mettre à profit le temps court et rapide de la vie présente , pour vous assurer une meilleure condition pendant les années éternelles !

Que nous reste-t-il présentement , ma chère sœur , sinon de faire pour vous les mêmes souhaits que les prêtres et les citoyens de Béthulie firent pour Judith , lorsqu'elle parut au milieu de l'assemblée sainte , sur le point d'aller exécuter le grand dessein que Dieu lui avait inspiré. Que le Dieu de vos pères qui vous a protégée depuis votre enfance, répande abondamment sur vous les secours de sa grâce; qu'il bénisse la pureté de vos intentions ; qu'il soutienne par sa force toute-puissante, la grandeur de votre entreprise ; et qu'il ne permette pas que vous succombiez dans un dessein généreux , où vous ne vous proposez que de lui plaire : Deus patrum nostrorum ciel tibi gratiam, et omne consilium tui cordis sua virtute corroboret. (Judith , x , 8.) Que lasainte Jérusalem ; que cette maison de bénédiction , qui vous ouvre aujourd'hui ses portes ; qui a cultivé en vous depuis un âge tendre, les dons de la grâce et de la piété ; et qui recueille, en vousassociant aujourd'hui à ces vierges fidèles, les fruits de ses soins et de ses peines ; qu'elle puisse à jamais se glorifier en vous : que vous soyez

pour elle jusqu'à la fin un sujet de joie , de consolation, de gloire; non par l'éclat de votre nom et de votre naissance, mais par celui de vos vertus religieuses : Ut glorietur super te Jérusalem. (Judith, x , 8. ) Qu'elle soit également édifiée et illustrée , par la sainteté de vos exemples, et par la ferveur et la perfection de toutes vos voies; qu'elle puisse mettre un jour votre nom au nombre de ces vierges illustres , de ces saintes mères, de ces premières fondatrices , dont la mémoire vit encore dans ce lieu saint, et dont les noms, déjà écrits dans le ciel, se conserveront jusqu'aux derniers âges dans les annales sacrées de ce fervent institut : Et sit nomen tuum in numéro sanctorumet justorum. (Ibid.)

Dites donc , ma chère sœur , sur le point de sacrifier le monde, et d'abattre à vos pieds cet autre Holopherne, dites, comme cette héroïne d'Israël sur le point de lui donner le dernier coup : Frappez-le, Seigneur, par les paroles qui vont sortir de ma bouche, afin qu'il ne revive jamais dans un cœur que je vous ai consacré tout entier : Et percuties eum ex labiis caritatis mex. (Ibid. ix, 13.) Donnez-moi cette foi vive et généreuse ; cette insensibilité chrétienne; cette élévation de cœur et de piété, dont j'ai besoin pour mépriser jusqu'à la fin ses vanités et sa gloire; pour voir toujours d'un œil indifférent ses plaisirs et sa vaine félicité; pour ne regretter de tout l'éclat qui l'environne, que le malheur et l'aveuglement de ceux qui s'en laissent éblouir ; et ne jamais introduire dans le lieu saint, son esprit et ses maximes : Da mihi in animo co?istantiam, ut contemnam illum. (Ibid. 14.) Quelle gloire pour vous , Seigneur! quel monument éternel de la puissancede votre bras ! quel opprobre et quelle confusion pour les âmes mondaines, quand elles verront que vous ne vous servez que de la faiblesse de mon sexe, d'une fille de Sion, faible et timide, pour fouler aux pieds sa gloire et ses plaisirs , et qu'il n'est pas si difficile à vaincre qu'ils le publient pour excuser la honte de leurs attachements et de leur servitude! Eritenimhoc memoriale nominis tui, cian manus/œminae dejecerit eum. (Ibid. 15.)

Recevez, grand Dieu , le sacrifice de cette hostie innocente, comme vous reçûtes autrefois celui d'Abel, et que ce grand exemple de foi et de religion apprenne à ceux qui m'écoutent, que c'est tout gagner que de tout perdre pour s'assurer un bonheur éternel. Ainsi soit-il.

POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE SECOND SERMON

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UNE PROFESSION RELIGIEUSE

Quàm dilecta tabernacula tua , Domine virtulum! concupiscit, et déficit anima mea in atria Domini.

Seigneur des armées, que vos tabernacles sont aimables! mon âme désire ardemment d'être dans la maison du Seigneur; et elle est presque dans la défaillance, par l'ardeur de ce désir.

(Ps. lxxxiii, 1,2.)

Voilà, ma chère sœur, à quoi se bornaient tous les désirs d'un saint roi, que le Seigneur avait comblé de gloire, de prospérité et d'abondance. Ce n'était ni l'éclat du trône où la main du Seigneur l'avait placé, ni le nombre de ses victoires , ni la magnificence de son règne , qui le touchaient d'une joie vive et continuelle. L'arche sainte, le tabernacle du Dieu vivant , d'où il se voyait éloigné par la révolte de son fils : la consolation d'aller dans ce lieu saint se décharger, pour ainsi dire , au pied des autels du poids de la royauté; d'y répandre son âme devant le Seigneur; de chanter en sa présence des cantiques d'action de grâces ; d'y mêler ses larmes au sang des victimes ; d'y célébrer au milieu des enfants d'Aaron , la mémoire des bienfaits dont le Seigneur avait autrefois favorisé son peuple ; d'y méditer les merveilles de sa loi et les promesses faites à ses pères : voilà tout ce qui lui paraissait digne d'être regretté dans l'élévation et la puissance dont un fils rebelle venait de le dépouiller.

Et voilà, ma chère sœur, les saintes dispositions que la grâce met dans votre cœur. Ce ne sont ni les avantages au milieu desquels la Providence vous a fait naître, ni un nom respecté dans le monde, ni tout ce qu'il semblait vous promettre de plus flatteur et de plus séduisant , qui ont su toucher votre cœur. La maison du Seigneur; les saintes consolations d'une retraite religieuse ; la joie de venir vous cacher dans le secret du tabernacle; et dans ce temple nouveau » , où vous allez être la première victime qui s'offre sur l'autel , et auquel votre sacrifice va servir comme de consécration et de dédicace solennelle : voilà ce qui vous a paru plus digne de vos souhaits , que toute la gloire du monde et la vanité de ses promesses : Concupiscit , et déficit anima mea in atria Domini.

Heureux , ô mon Dieu ! lui avez-vous dit mille fois avec le Prophète, heureux ceux qui habitent dans votre maison ; et qui à l'abri des périls et des séductions du monde, ne sont nuit et jour occupés qu'à

1 C'était la première cérémonie qui se fit dans la nouvelle église de la Visitation de Chaillot.

chanter vos louanges et publier vos miséricordes éternelles ! Beati qui habitant in domo tuâ, Domine ! ( Ps. lxxxiii , 5. ) Le monde n'éblouit que ceux qui le voient de loin, et qui n'en connaissent pas le vide et l'amertume. Heureuse l'âme, ô mon Dieu! qui a pu enfin secouer le joug de toutes les espérances humaines , et qui voyant que tout est vanité et affliction d'esprit dans cette vallée de larmes, forme en son cœur la résolution généreuse de s'attacher à vous seul; et de monter de degré en degré, jusqu'à cet état sublime de dépouillement entier; jusqu'à cette perfection religieuse, d'où les vrais biens se faisant voir de plus près, le monde et toute sa gloire ne paraissent plus qu'un vain atome! Beatus cujus est auxilium abs te : ascensiones in corde suo disposuit, in valle lacrijmarum in loco quem posait. (Ibid.vi,7.)

Ce n'est pas , ma chère sœur, que la maison du Seigneur, où vous entrez aujourd'hui avec tant de foi , n'ait ses tentations comme ses consolations et ses avantages. Il y a des pièges sur le Thabor, selon l'expression d'un prophète , comme dans les plaines de Samarie : Rete expansum super Thabor. (Osée, v, 1.) Le lieu saint peut avoir ses désolations et ses périls comme le siècle. Ce ne serait donc pas assez de vous entretenir ici seulement des avantages de la vie religieuse; il faut encore vous en exposer les tentations. 11 est important qu'à l'entrée de cette sainte carrière , où les ressources et les consolations s'offrent en foule, on vous montre aussi de loin quelques écueils, que vous pourriez y trouver sur vos pas. Il faut , il est vrai , encourager votre foi , en vous étalant toutes les consolations que Jésus-Christ vous prépare dans cette retraite sainte ; et nos faibles discours ne vous exposeront jamais qu'à demi l'abondance de ses dons et les richesses de sa miséricorde : mais d'un autre côté, il n'est pas moins essentiel d'armer d'abord votre vigilance , en vous découvrant les pièges qui pourraient s'y rencontrer. Et voilà tout ce que je me propose dans cette instruction , de vous exposer les tentations et les consolations de la vie religieuse ; c'est-à-dire , de vous prémunir contre ses tentations, pour vous mieux disposer à en goûter toutes les consolations. Implorons, etc.

Ave, Maria.

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