PREMIÈRE PARTIE
Le premier choix que Dieu fait d'une âme qu'il veut rendre à jamais heureuse avec lui , est cette bonne volonté éternelle par laquelle, comme dit l'Apôtre, avant que nous fussions nés, et sans aucun égard à ce que nous devions un jour être , sa miséricorde nous a marqués du sceau du salut; nous a séparés de cette masse de perdition où, depuis le premier péché, toute chair était enveloppée, et nous a élus avant la naissance des siècles, afin
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que nous fussions purs et irrépréhensibles à ses yeux; et que devenus citoyens de la céleste Jérusalem, nous pussions rendre, avec tous les saints, des louanges éternelles à la gloire de sa grâce.
Mais outre cette élection invisible, dont nulle créature n'est jamais ici-bas assurée , et qui renferme le mystère profond des conseils éternels de Dieu sur nous , il est des élections visibles et extérieures , qu'on peut regarder comme les moyens et les préjugés consolants de la première. Or telle est, ma chère sœur, la vie religieuse, où la miséricorde de Jésus-Christ vous appelle.
Ainsi lorsque Moïse, sur le point d'entrer dans cette terre heureuse que le Seigneur avait promise à ses pères, voulut consoler et soutenir les Israélites contre toutes les difficultés qu'offrait cette entreprise, il se contenta de leur rappeler toutes les circonstances du choix que Dieu avait fait d'eux au milieu de l'Egypte, pour les conduire à la terre des promesses. Souvenez-vous, leur disait-il, que Dieu vous a choisis sur tous les autres peuples de la terre, quoiqu'ils fussent plus nombreux et plus puissants que vous : Te elegit Dominus de cunctis populis qui sunt super terrain (Deuter. vu , 6) ; et voilà les préférences de cette élection. Il vous a fait sortir de l'Egypte, continuait-il, malgré tous les efforts de Pharaon, et en opérant en votre faveur des signes et des prodiges : Eduxitque vos in manu forti de manu Pharaonis (ibid. S); en voilà les moyens. Enfin il vous aimera et vous protégera; il bénira vos terres et vos troupeaux; il éloignera de vous tous les malheurs et toutes les plaies dont il avait frappé l'Egypte, et vous ne pourrez plus douter que le Seigneur, grand et miséricordieux, ne vous conduise, puisqu'il établira sa demeure au milieu de vous : Diliget te ac multiplicabit... auferet à te omnem languorem, et in fir mitâtes sEgypti pessimas non timebis, quia Dominus Deus tuas in medio tui est (Deuter. vu, 13, 15, 21 ) : en voilà les secours et les sûretés.
Or, sur le point où vous êtes, ma chère sœur, de sortir de l'Egypte pour entrer dans ce lieu des promesses, souffrez que, pour soutenir votre foi contre toutes les difficultés que vous pourriez trouver un jour dans la suite de cette sainte entreprise, je vous tienne ici le même langage.
Souvenez-vous que le Seigneur vous a choisie au milieu d'une infinité d'âmes qu'il abandonne : Te elegit Dominus de cunctis populis qui sunt super terrain; voilà la préférence de ce choix.
Préférence de pure bonté. Lorsque les hommes nous préfèrent dans la distribution de leurs grâces, y'est qu'ils nous trouvent, ou plus utiles à leurs
desseins, ou plus dignes de leurs bienfaits : ils prennent en nous les motifs de leur préférence. Mais le Seigneur dans ses choix ne consulte que ses miséricordes , nous sommes tous à ses yeux également indignes de ses premiers bienfaits, et nous n'y apportons point d'autre mérite que celui de son choix et de son amour.
Non, ma chère sœur, ce ne sont, ni ces inclinations heureuses , que vous avez portées en naissant ; ni ce premier âge passé avec tant d'innocence dans le secret du sanctuaire; ni cetéloignement naturel du monde, qu'on a toujours remarqué en vous, qui ont attiré la grâce de préférence qui vous consacre aujourd'hui à Jésus-Christ : ce sont 'là les suites heureuses, et non les causes de votre élection. Hélas! combien d'âmes dans le monde nées avec les mêmes inclinations que vous; élevées comme vous dans l'innocence et dans le secret d'un saint asile; ornées de toutes ces vertus naturelles , qui semblent destiner de bonne heure un cœur à la piété ; touchées d'abord, comme vous, delà beauté de la maison du Seigneur; souhaitant, dans un premier âge, de renoncer au siècle et de s'ensevelir avec Jésus-Christ dans l'obscurité de ces retraites sacrées, ont senti peu à peu ce désir s'affaiblir; ces premières vues changer ; le monde vu de plus près , devenir plus aimable ; et séduites par leur propre cœur, ont étouffé ces premiers attraits de grâce et de vocation , pour suivre les vaines lueurs de fortune et de plaisir, que le siècle faisait briller à leurs yeux! Qui vous a discernée, ma chère sœur, de ces âmes infidèles dont le monde est si plein ? Vous dites sans doute ici , dans le secret de votre cœur : C'est votre miséricorde toute seule, ô mon Dieu, qui m'a prévenue de ses bénédictions : vous m'avez choisie , parce que vous l'avez voulu : ce sont là les secrets adorables de votre amour, qu'il n'est pas permis à la créature de sonder; et qui doivent faire le sujet éternel de mes louanges et de mes actions de grâce.
Préférence consolante encore par la singularité. Car, ma chère sœur, jetez les yeux, comme dit le Prophète, sur toutes les nations de la terre : Respicite nationes hominum ( Eccli. il , 11); considérez ce qui se passe dans l'univers. Que de peuples encore ensevelis dans les ténèbres ! que de nations barbares et à peine connues , qui vivent encore sans Dieu dans ce monde! que déterres et de contrées, où la lumière de l'Évangile n'a pas encore paru ! que de royaumes et de provinces séparées de l'unité, livrées à un esprit d'erreur et de mensonge; et qui connaissant Jésus-Christ, ne l'adorent pas comme il faut ! et dans l'enceinte même de la véritable Église , que d'impies! que d'incrédules! que de pécheurs *o?
PREMIER SERMON
luptueux! que d'âmes mondaines et corrompues, qui adorant Jésus-Christ, l'outragent et le déshonorent! Comparez, si vous le pouvez, le petit nombre d'âmes justes et fidèles, qui au milieu de nous vivent de la foi , à cette multitude effroyable d'infidèles , d'errants, de pécheurs, de mondains de tous les pays et de toutes les nations, qui suivent les voies de la perdition et de la colère ; c'est un atome au milieu d'un espace immense. Et cependant, ma chère sœur, c'est parmi ce petit nombre même, que le Seigneur vous a choisie : Te elegit Dominas de cunctis populis qui sunt super terram. Il vous a encore distinguée d'elles par un bienfait singulier; \\ vous a élue même parmi ses élus, comme dit l'épouse; il ne s'est pas contenté de vous faire croître dans son champ , comme un froment pur au milieu de l'ivraie; il vous a coupée avant la moisson , pour ainsi dire ; il vous a dérobée aux embûches de l'homme ennemi ; il vous a mise de bonne heure à couvert dans ses greniers, c'est-à-dire, dans le secret de son sanctuaire : Te elegit Dominus de cunctis populis qui sunt super terram. Que de grâces dans une seule grâce! que de bienfaits rassemblés dans le bienfait seul de votre vocation ! Séparée de toutes ces nations innombrables qui ne le connaissent pas encore ; séparée de tant de peuples qui le connaissant , suivent des voies d'erreur, et ne l'adorent pas comme il faut; discernée de tant de fidèles mondains, qui en l'adorant violent sa loi sainte; privilégiée encore par-dessus ce petit nombre d'âmes justes, qui, au milieu des périls du monde, le servent, mais sont obligées de se partager entre le monde et lui : sentez- vous, ma chère sœur, tout le prix de cette préférence? voyez-vous de ce point de vue toute la grandeur de ce bienfait? et, frappée de ce nouveau mystère de grâce , qui se développe à vos yeux , ne vous écriez-vous pas avec un saint roi, dont je vous ai déjà appliqué les paroles : Venez, vous qui craignez le Seigneur, et qui vous contentez peutêtre d'admirer ici en secret le courage de mon sacrifice, et les vains avantages d'un grand nom et d'une fortune éclatante , auxquels je renonce, admirez plutôt les bienfaits et les miséricordes de Dieu sur mon âme ; et voyez par combien de faveurs signalées il me choisit et me préfère aujourd'hui, pour me consacrer tout entière à son nom et à sa gloire? / "enite ,audite , et narrabo , omnes quitimetis Deum, quanta fecit animx mex. (Ps. lxv. 16.) Mais si des préférences que renferme votre élection , nous venons aux moyens dont le Seigneur s'est servi pour vous y conduire , que de nouveaux sujets de consolation, ma chère sœur, vont s'offrira votre âme! C'est le second motif dont Moïse se servait
pour soutenir les Israélites contre les difficultés que leur offrait l'entrée dans la terre de promesse. Le Seigneur, leur disait-il , vous a fait sortir de l'Egypte malgré tous les efforts de Pharaon , et en opérant en votre faveur des signes et des prodiges : Eduxitque vos in manuforti, de manu Pharaonis. Oui , ma chère sœur, quels prodiges le bras du Seigneur n'a-t-il pas opérés, et quels moyens sa sagesse n'at-elle pas employés pour vous retirer du monde, et vous conduire dans ce lieu saint? Que de secrètes invitations! que de sollicitations réitérées! que de nuages dissipés ! que de dégoûts vaincus! Ce n'est pas assez; que d'obstacles écartés! que de facilités ménagées! que d'événements inattendus! que de révolutions et de changements, pour vous frayer le chemin où il voulait vous conduire! Il bouleverse tout; il frappe de mort les premiers-nés; il remplit les palais de Pharaon et des grands de l'Egypte, de deuil et de tristesse , pour amollir leur cœur, et afin qu'ils ne s'opposent plus à la sortie de son peuple de l'Egypte , c'est-à-dire , au dessein d'une âme choisie , de sortir du monde, et de se retirer dans le lieu saint. Ainsi, ma chère sœur, dès le sein de votre mère, toutes les opérations de la grâce sur votre âme étaient comme autant de démarches qui vous avançaient vers la maison du Seigneur. Dès lors tout ce qui vous arrivait, avait quelque rapport secret avec le sacrifice que vous allez faire. La sagesse de Dieu faisait tout servir dès lors à la destinée qu'elle vous préparait; l'ordre de votre naissance, la piété de vos proches, les soins de votre éducation, les événements domestiques ; l'élévation ou la décadence de ceux qui vous appartenaient; la faveur ou le refroidissement des princes de la terre, tout cela ménagé par une providence attentive , vous frayait déjà les voies à cette sainte retraite. De sorte que le Seigneur ne vous a jamais perdue de vue; et que vous pouvez lui dire avec le Prophète : C'est vous, Seigneur, qui avez préparé toutes mes voies; et qui, dès le sein de ma mère, avez mis votre main sur moi , comme sur une victime qui vous appartenait déjà, et que vous vous réserviez tout entière : Tu formasti me, etposuisti super me manum tuam ; suscepisti me de utero rnatris mex. (Ps. cxxxvm , 5,13.)
Telles sont, mes frères,' les grandes miséricordes du Seigneur sur les siens. Vous-même qui m'écoutez, mon cher auditeur; vous que la grâce a rappelé de l'égarement du monde et des passions, à une vie régulière et chrétienne; ce qui diminue peut-être en vous le sentiment de ce bienfait inestimable de Dieu , c'est que vous n'entrez pas assez dans les routes adorables et secrètes, par lesquelles sa sagesse
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vous a conduit au moment heureux qui a changé votre cœur : vous n'étudiez pas assez quelles ont été les voies de la grâce sur votre âme : vous ne voyez qu'à demi et comme superficiellement, tout le mystère des miséricordes de Dieu sur vous. Mais si vos yeux pouvaient s'ouvrir; mais si vous pouviez parcourir toute l'histoire secrète de ses grâces et de sa providence sur votre âme , ah ! vous verriez que tous les événements de votre vie passée se rapportaient tous de loin à ce moment unique qui vous a converti au Seigneur : vous verriez que ces afflictions, ces contre-temps, que vous regardiez comme l'ouvrage de la malignité ou de l'injustice des hommes, n'étaient que des dispositions éloignées que le Seigneur vous ménageait, pour vous préparer à sa grâce : vous verriez que ces établissements , ces alliances , ces situations qui vous paraissaient , ou les suites du hasard , ou les fruits de vos ménagements et de vos mesures , n'étaient que des facilités que la bonté de Dieu assemblait de loin , pour vous frayer les voies à un changement de vie : vous verriez que ces égarements mêmes dépassions, ces sociétés de crime et de débauche , qui auraient dû fermer pour toujours à la grâce l'entrée de votre cœur, par les secrets adorables de la miséricorde de celui qui sait tirer le bien du mal , avançaient votre conversion , et devaient avoir leur utilité pour votre salut. Que dirai-je ? vous verriez que votre naissance, votre fortune, vos dignités, vos biens , vos talents , entraient tous pour quelque chose dans ce mystère de grâce et de miséricorde , qui commençait dès lors à se former ; que tout vous conduisait au moment fortuné de votre pénitence; que tout ce que vous faisiez servir à vos passions , la bonté de Dieu le faisait servir à votre repentir. Vous verriez que tous les moments de votre vie criminelle étaient, pour ainsi dire , des moments de miséricorde; que le Seigneur déliait peu à peu les chaînes qui devaient enfin tomber tout d'un coup : que tantôt il éloignait un obstacle par une perte; tantôt il affaiblissait une passion par une perfidie; tantôt il refroidissait un désir par un contre-temps; tantôt il inspirait un dégoût par la durée même de l'habitude criminelle ; tantôt il ménageait des réflexions par un bon exemple; tantôt il réveillait la conscience par la fin soudaine des complices de vos crimes; tantôt il rompait une société de plaisir par des dissensions et des concurrences; enfin, que sa miséricorde commençait de son côté l'ouvrage de votre salut , le même moment que vous commenciez du vôtre celui de votre perte.
Oui, mes frères, nous ne voyons ici-bas qu'avec des yeux humains, toute la suite de notre destinée. Nous ne jugeons des événements, qui ont composé
le cours de notre vie , que par les occasions fortuites qui les ont produits : nous ne nous connaissons que par les rapports extérieurs que nous avons avec les créatures qui nous environnent; nous ne nous considérons pas comme faisant une portion de cette cité invisible, que le souverain Architecte forme depuis la naissance des siècles, qui est la fin de tous les desseins de Dieu ; et à la formation de laquelle il fait servir, par une sagesse adorable et profonde , toutes les diverses révolutions et tout l'arrangement de ce monde visible. Mais un jour, quand l'ordre de la Providence sur nos destinées, nous sera manifesté, ah! nous verrons que l'ordre de notre naissance, la suite de nos ancêtres, les diverses fortunes de nos aïeux , leur prospérité ou leur décadence, que tout cela ne se rapportait peut-être qu'à nous seuls; que peut-être au milieu de tant de révolutions , la miséricorde deDieu n'était occupée que de nous seuls, ne voulait que se former un élu ; qu'elle rassemblait de loin tous les événements qui pouvaient nous placer dans les circonstances, où sa grâce, quoique indépendante des temps et des lieux , devait changer notre cœur ; et que peut-être dans ce long enchaînement des temps et des siècles, qui ont composé l'histoire de nos ancêtres, nous sommes entrés tout seuls dans les vues éternelles de Dieu; nous avons été la fin de tous ses desseins sur nos pères ; et que toutes les circonstances extérieures de leur vie n'ont été peut-être que les moyens secrets de notre élection. Grand Dieu ! que les voies de votre miséricorde sont profondes et adorables! vous les cachez aux insensés et aux mondains : ils vous font agir comme l'homme, et ne découvrent pas votre sagesse invisible dans la conduite de l'univers , et dans vos desseins de grâce sur les justes. Mais que les âmes qui sont à vous, trouvent de consolation à méditer ces merveilles secrètes de votre puissance, et les conseils éternels de vos miséricordes sur elles! Nimis profundxfactx suntcogitationes tux. Firinsipiens non cognoscet, et stultus non intelliget hsec. (Ps. xci, 6, 7.)
Voilà, ma chère sœur, les moyens dont le Seigneur se sert pour assurer le choix qu'il fait d'une âme : il faut y ajouter les secours et la protection qu'il promet, et qui sont toujours les suites ordinaires de cette élection. Il vous aimera, disait Moïse aux Israélites, et il vous protégera : il éloignera de vous tous les malheurs et toutes les plaies dont il avait frappé l'Egypte; et vous ne pourrez plus douter que le Seigneur, grand et miséricordieux, ne vous conduise, puisqu'il établira sa demeure au milieu de vous : Diliget te, ac multiplicabit . Juferet à te omnem languorem et infxr mitâtes yEgypti pes-
PREMIER SERMON
simas. Non timebis , quia Dominus Deus tuus in medio tui est. (Deut. vu, 13, 15, 21.)
Nouvelle consolation pour vous , ma chère sœur. En effet, c'est une vérité du salut, que les secours particuliers de la grâce suivent d'ordinaire le choix qu'elle fait de nous; et que la même miséricorde, qui nous appelle à un état de vie, nous prépare en même temps les grâces propres et spéciales , pour en remplir les devoirs, pour en soutenir les difficultés, pour en éviter les périls, pour en surmonter les obstacles. Je vous ai choisis , disait Jésus-Christ à ses disciples, et c'est assez : que votre cœur ne se trouble et ne se décourage point des difficultés et des persécutions que je vous prédis, et qui vous attendent : je vous soutiendrai dans cette carrière pénible où vous allez entrer; et vous y recueillerez même des fruits durables et abondants : Ego elegi vos ut ealis , et fructum afferatis. (Joan. xv, 16).
Tel est l'avantage d'une âme , ma chère sœur, qui entre dans une voie que la main même du Seigneur lui a frayée : elle ne doit plus se regarder ellemême.; ni s'arrêter à la disproportion qu'elle trouve entre sa faiblesse et les difficultés de la voie où Dieu l'appelle : elle ne doit plus s'alarmer, ni de la répugnance de ses penchants, ni de la médiocrité de ses forces, ni de l'instabilité de son goût, ni des obstacles qu'elle prévoit dans la sainte carrière où la grâce la fait entrer. C'est vous-même qui l'y conduisez , ô mon Dieu! et c'est assez : elle peut vous dire avec le Prophète : Le Seigneur est mon guide ; rien ne me manquera. Quand je devrais marcher au milieu des ombres de la mort, je ne craindrais point, parce qu'il est avec moi. (Ps. xxm, 1, 4.)
Mais il s'en faut bien , ma chère sœur, que les âmes mondaines puissent se flatter de cette espérance : entrées la plupart dans des engagements de place, de mariage , d'affaires , de dignité , sans vocation du ciel , et sans avoir consulté les desseins de Dieu sur elles, il les livre à leur propre faiblesse; il ne les soutient pas dans des voies que lui-même ne leur a point choisies : il laisse élever les vents et les orages sur une mer, où les Jonas infidèles se sont embarqués contre son ordre : et voilà pourquoi nous voyons tous les jours tant d'âmes dans le monde , qui, remplies d'ailleurs de bons désirs, se plaignent sans cesse de leur faiblesse ; des âmes qui , nées avec d'heureuses inclinations, ne trouvent en elles aucune force pour rompre les chaînes qui les lient à leur propre misère; des âmes pour qui tout devient un écueil; que les premières occasions entraînent, et en qui les plus fermes résolutions ne vont jamais plus loin que jusqu'au premier péril. Ah! c'est qu'appelées peut-être à suivre l'époux dans !e secret du
sanctuaire, et s'étant frayé d'autres routes, le Seigneur les laisse errer au gré de leurs passions dans un monde, où sa main ne les a pas placées : c'est que n'ayant pas eu le Seigneur pour guide dans des périls où elles se sont témérairement engagées, elles ne l'ont pas aussi pour soutien : c'est que leur destinée étant l'ouvrage de leurs passions, elle en est aussi l'attrait et le principe : c'est, en un mot, que n'ayant compté Dieu pour rien dans le choix qu'elles ont fait, Dieu ne les compte plus pour rien elles-mêmes.
Que d'âmes de ce caractère dans le monde! et après cela nous les entendons s'excuser sur les dangers de leur état ; se plaindre presque de Dieu même ; nous dire qu'elles se trouvent dans des occasions inévitables, où la vertu la plus austère ne saurait se soutenir; qu'elles se voient tous les jours exposées à des périls, où les saints eux-mêmes auraient succombé; qu'elles sont placées dans des situations funestes , où l'innocence ne peut être achetée qu'au prix de la réputation , et où il faut faire éclater leurs crimes pour les finir. Mais elles ne disent pas que ces occasions, ce sont leurs passions, et non l'ordre de Dieu, qui les leur a ménagées : elles ne disent pas que ces périls, c'est leur imprudence , et non la voix du ciel , qui les y a engagées. Quelle injustice de vouloir rendre la religion responsable du précipice qu'on s'est soi-même creusé, et de regarder comme des transgressions innocentes, celles que notre témérité nous a rendues comme inévitables ! Nous accusons tous les jours la religion , mes frères , de nous prescrire des devoirs impraticables en certaines situations; mais un jour nous apprendrons que les grâces n'ont été si rares pour nous, les périls si inévitables, et notre faiblesse si extrême , que parce que nous n'étions pas à la place que la sagesse de Dieu nous avait marquée dès le commencement : semblables à des membres qui sont hors de leur situation naturelle, et qui , ne recevant plus cette verlu secrète qui se répand sur tout le corps, languissent sans force et presque sans mouvement, et se trouvent inhabiles à tous les autres ministères.
Pour vous, ma chère sœur, que la main du Seigneur conduit dans le lieu saint, vous pouvez avec confiance vous répondre de sa protection et de ses grâces. Ainsi ne craignez pas les peines et les difficultés que la vie religieuse semble d'abord offrir à la nature : ses austérités se changeront pour vous en douces consolations ; ses devoirs les plus pénibles soutiendront votre foi, loin de l'abattre; ses assujettissements consoleront votre cœur, loin de le révolter; ses sacrifices répandront la joie sur toutes
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vos démarches , loin d'y mêler une tristesse dangereuse : vous serez surprise vous-même de votre force et de votre courage; de vous trouver le goût changé sur mille choses, qui autrefois vous paraissaient incompatibles avec vos penchants; de sentir de l'attrait pour des pratiques, sur lesquelles vous ne croyiez jamais pouvoir vous vaincre , et que vous regardiez comme les tentations les plus dangereuses de l'état que vous embrassez. Ce n'est pas , ma chère sœur, que l'élection de Dieu vous assure tellement de sa protection, que, persuadée que le secours du ciel ne saurait plus vous manquer, vous deviez vous livrer sur cette assurance, à une sorte-de sécurité, qui ôtant toute crainte, vous jetterait d'abord dans le relâchement , et aboutirait enfin à quelque chute déplorable. L'effet propre de la grâce, est de nous rendre fidèles à nos devoirs; mais c'est ensuite la fidélité à nos devoirs qui nous attire et nous mérite de nouvelles grâces. Ne laissez donc point affaiblir en vous, ma chère sœur, cette première ferveur de l'esprit : car si vous venez à vous relâcher, en vain étiez-vous appelée aux noces de l'époux; vous serez rejetée comme les vierges imprudentes : leur vocation était certaine; mais leur infidélité la rendit inutile.
C'est donc cette certitude, que vous êtes à la place où Dieu vous veut, qui me paraît la plus continuelle et la plus sensible consolation de votre état. En effet, le supplice continuel d'un grand nombre d'âmes mondaines , c'est de vivre incertaines de leur condition. Comme elles se sont engagées la plupart dans leur état, sans précaution, sans conseil, sans prières , elles ont raison de douter, si c'est la grâce ou la cupidité, le Seigneur ou le monde, qui les y a placées. Sans cesse on se dit à soi-même, qu'on est malheureux dans sa situation , parce que peutêtre Dieu ne nous y voulait pas; qu'on n'y saurait faire son salut , que parce que peut-être ce n'est pas le Seigneur qui nous y a placés : on rappelle mille désirs de retraite , qu'on avait formés dans un âge tendre, qui avaient été comme les prémices de notre foi, et la première voix que le Seigneur avait fait entendre dans notre cœur encore innocent; et l'on croit que c'est la voie qu'il nous montrait de loin , et la seule que nous aurions dû suivre. Il n'est pas un seul chagrin dans notre état, qui ne réveille ces tristes idées : sans cesse on se redit à soi-même : Je ne suis pas à la place où Dieu me demandait; j'aurais fait mon salut dans un autre état; je n'y aurais pas trou vêles contre-temps, les répugnances, les embarras, qui m'empêchent de penser à l'éternité. Et làdessus, on s'abat, on se dévore soi-même, on reponce presque à l'espérance de son salut, et l'on fait
de cet état affreux de découragement et de désespoir, ou le supplice continuel de son propre cœur, ou peutêtre un motif impie de tranquillité et d'indolence dans ses crimes.
Et voilà, mes frères, quel est quelquefois le triste état d'une vierge infortunée , que les intérêts de votre cupidité, et non le choix du Seigneur, ont conduite dans le lieu saint. Accablée sous le poids des chaînes qu'elle-même ne s'est point imposées; trouvant des occasions de chute dans les mêmes devoirs , qui pour les autres sont des motifs de vertu ; changeant les secours de la piété, dont elle est environnée, en des attraits de vice; nourrissant la corruption de son cœur, de tout ce qui devait en soutenir la foi; ne retirant point d'autre fruit de tous ces spectacles de religion , qui s'offrent sans cesse à ses yeux, que de nouveaux sujets de dégoût de la religion même ; se faisant une tentation de la tranquillité de sa retraite ; et del'éloignement même du monde, un nouvel attrait qui le lui fait paraître plus aimable; elle se dit sans cesse à elle-même qu'une vertu moins nécessaire et moins contrainte , ne lui eût pas paru si odieuse ; qu'il est terrible de porter unjoug auquel on ne s'est pas soi-même condamné ; et que Dieu est trop juste , pour exiger qu'on soit fidèle aux devoirs d'un état que des passions étrangères nous ont choisi. Et de là , ô mon Dieu ! que de retours affreux sur soi-même! que de regards d'envie et de complaisance sur un monde , auquel on n'a renoncé que malgré soi! quelle tristesse répandue sur toutes les pratiques saintes de son état! quelles imprécations secrètes peut-être contre les auteurs de son infortune ! quelles réfiexionsamères sur l'impossibilité prétendue de salut dans la situation forcée et involontaire où l'on se trouve!
Et ici , mes frères , n'aurais-je pas raison de vous dire en gémissant : Sacrifiez, à la bonne heure, au monde ces enfants infortunés que vous y destinez : inspirez-leur de bonne heure l'ambition, l'orgueil , le faste, la vengeance , l'amour des plaisirs, et toutes les passions qui peuvent flatter votre vanité, et les faire réussir dans ce lieu de dépravation et de dérèglement; ce sont là les enfants de perdition et de colère, que Dieu accorde à la corruption de votre cœur : mais du moins sauvez ceux que vous lui destinez pour le servir dans ces saints asiles; ne soyez pas les meurtriers barbares des enfants mêmes que vous consacrez à la religion ; ne sacrifiez pas ceux qui deviennent inutiles à vos passions, et qui seuls auraient pu obtenir du Seigneur que vous ne périssiez pas vous-mêmes; et ne perdez pas tout, ou par les plaisirs du monde, ou par les contraintes et les amertumes du sanctuaire.
PREMIER SERMON
Ce ne sont pas là , ma chère sœur, les voies qui \ous ont conduite à l'autel : les mains qui vous offrent au Seigneur, sont les mains de la foi et de la piété : la chair et le sang n'ont ici de part que par le mépris que vous en faites : le feu du ciel tout seul allume votre sacriflce : vous ne tenez de vos parents que la piété, qui vous fait renoncer à tous les grands avantages que vous pouviez attendre d'eux; et s'ils ont quelque part à la démarche que vous allez faire, c'est que leurs exemples vous ont appris de bonne heure à craindre le Seigneur; et que le Seigneur vous a ensuite appris lui-même à renoncer à tout pour lui plaire.
Aussi quelle consolation pour vous le reste de vos jours, lorsque, rappelant devant Dieu les desseins de sa miséricorde sur votre âme, vous pourrez lui dire avec le Prophète : c'est vous-même, Seigneur, qui m'avez conduite par la main , et placée dans le lieu saint : j'ai du moins la consolation de pouvoir me dire à moi-même, que je suis dans la voie que votre bonté me destinait avant la naissance des siècles , et que je n'y courrai point en vain : Tenuisti manum dexteram meam, et in voluntaletuâ deduxisti me. (Ps. lxxii, 24.) Qu'on est bien payé, ô mon Dieu! de laisser faire votre volonté toute seule, et de ne pas mêler les erreurs de nos passions avec les conseils éternels de vos miséricordes sur nos destinées! nous ne réussissons jamais qu'à nous rendre nous-mêmes malheureux : nous ne savons que nous former des chaînes accablantes ; et comme nous ignorons tout ce qui nous convient, tout ce que nous croyons faire pour nous assurer ici-bas une vaine félicité , se trouve toujours la source de nos malheurs et de nos peines. Première consolation de la vie religieuse, tirée du choix que Dieu fait d'une âme qu'il y appelle : Misitde sianmo, etaccepitme. La seconde se prend du côté de la dépravation générale du monde, d'où il la retire : Et assumpsit me de aquis multis.