DEUXIÈME PARTIE
La terre où vous allez entrer, et qui doit être votre possession éternelle, disait autrefois le Seigneur à son peuple, est bien différente de l'Egypte d'où vous venez de sortir : Terra quam ingrederis possidendam, non est sicut terra sEgypti de quâ existi. (Deut. xi, 10.) Cette terre heureuse est environnée de montagnes et de forêts : Montuosa et campestris ; le Seigneur l'habite et la visite sans cesse, et ses yeux ne se détournent pas de dessus elle depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin : Quam Dominus Deus tuus semper invisit , et oculi illius in eà sunt, à principio anni usque ad finem ejus (lbid. 12) : enfin elle n'attend et ne reçoit que du ciel les rosées et les pluies, qui l'enrichissent et la rendent féconde : De cœlo expectans pluvias. (Ibid. 11.)
Et voilà, ma chère sœur, ce que je puis vous dire aujourd'hui de la terre heureuse où le Seigneur vous a choisi votre demeure, et les trois avantages
SECOND SERMON
de la vie religieuse. Il n'en est pas d'elle comme de l'Egypte, c'est-à-dire, du monde misérable et corrompu, d'où vous sortez. Le monde, semblable à l'Egypte, est comme une plaine infortunée, où de toutes parts, on est en proie aux traits enflammés de Satan; c'est le lieu des tentations et des cbutes : ici c'est une terre environnée de montagnes et de forêts, inaccessible à l'ennemi, et qui n'offre de tous côtés que des remparts impénétrables à ses séductions ou à ses attaques : Montuosa et campestris (Ueut. 11) : c'est-à-dire que les tentations y sont moindres; premier avantage. En second lieu, le Seigneur la visite sans cesse; ses yeux ne s'en détournent jamais, et il y est toujours présent pour protéger les âmes qui le servent : Quam Dominus Deus tuus semper invisit; c'est-à-dire que les secours y sont plus grands; second avantage. Enûn elle ne reçoit et n'attend que du ciel les rosées et les pluies, qui tempèrent sa sécheresse : elle en reçoit même abondamment; et tandis que l'Egypte n'est arrosée que par les eaux bourbeuses du Kil , les eaux du ciel font ici toute la douceur et toute la richesse de cette terre heureuse : De cœlo expectans pluvias : c'est-à-dire que les consolations y sont plus pures et plus abondantes; dernier avantage.
Je dis donc en premier lieu que les tentations y sont moindres, parce que les trois grands écueils de l'innocence des hommes, les trois grandes plaies qui infectent presque le monde entier, n'exercent ici qu'à demi leur malignité et leur empire.
Et premièrement, le dépouillement religieux y met à couvert de la tentation des richesses : premier écueil de la vie humaine. Et quand je dis la tentation des richesses, ma chère sœur, que de tentations renfermées dans celle-là seule! c'est-à-dire en premier lieu, cette complaisance criminelle, qui fait qu'on y met son repos, sa consolation, sa confiance et toute sa ressource; qui fait que l'on goûte, comme l'insensé de l'Évangile, le plaisir de jouir et de ne dépendre de personne ; qui fait que le cœur s'attache et se fixe à la terre, qu'on la regarde comme sa patrie et son héritage , que l'or et l'argent deviennent nos idoles, comme dit l'Apôtre, et notre seule divinité; qu'on ne désire plus les biens éternels ; qui fait en un mot , qu'on n'est plus , pour ainsi dire, chrétien; qu'on a perdu la foi, j'entends la foi vivante et opérante par la charité, et qu'on n'a plus de part aux promesses. Où sont les riches du siècle, ma chère sœur, à couvert de cette malédiction? Jésus-Christ semble les y envelopper tous. Qu'il est difficile en effet que notre cœur ne soit pas où est notre trésor! A l'attachement aux biens de la terre , ajoutez l'usage injuste
qu'on en fait : nouvelle tentation. Où sont ceux qui en usent selon les règles de la foi ; qui ne les font pas servir à la sensualité, au luxe, à l'orgueil, au crime; et qui ne croient pas qu'il ne nous sont donnés , que pour ménager à nos sens tout ce que la vie chrétienne devrait nous interdire? Je ne parle pas même des voies illicites par où on les acquiert. Hélas! ma chère sœur, où sont ceux qui ont les mains pures et innocentes? où sont ceux, qui ayant succédé aux grands biens de leurs pères, n'ont pas recueilli une succession d'injustice et d'iniquité? où sont ceux qui ne doivent , ni à des moyens douteux , ni à une industrie suspecte, ni à des usages équivoques, ni à des emplois odieux, ni à des services injustes , l'accroissement de leur fortune? Combien peu de prospérités innocentes! que de maximes dangereuses ne se forme-t-on pas pour se dispenser, ou d'approfondir ses injustices, ou de les réparer! que de règles de bienséance et d'usage, pour ne pas se dépouiller de ce qu'on possède injustement! que de prétextes pour ne pas payer des dettes qu'on accumule, et ne pas se retrancher sur mille profusions, ou inutiles, ou criminelles , tandis qu'on refuse à des créanciers malheureux leur propre pain et leur propre substance! A tout cela, ma chère sœur, ajoutez encore les soucis inséparables des richesses, les accidents imprévus, les fortunes menacées ou renversées, les affaires en décadence, les embarras à démêler, les révolutions à soutenir; les soins mêmes pour conserver ce qu'on possède, toujours plus pénibles que les soins mêmes qu'on a employés pour l'acquérir; autant de tentations et de pièges répandus sur les voies des enfants d'Adam. Quel bonheur, ma chère sœur, que celui d'une épouse de Jésus-Christ, qui en se dépouillant de tout, ôte à l'ennemi toutes les prises qu'il pouvait avoir sur elle! quel bonheur de ne posséder, pour tout trésor, que Jésus-Christ, et de renoncer à des biens inutiles pour la paix du cœur, et dont l'usage, qui paraît le plus innocent, est rarement exempt de péché ! quel bonheur de n'être riche que des biens de la grâce , que personne ne peut nous ravir, et qui seuls nous accompagneront dans le ciel! quel bonheur de ne pas voir multiplier nos besoins, nos soucis, notre dépendance, en voyant multiplier nos richesses , et de nous débarrasser de bonne heure d'un poids qui entraine presque toujours avec lui dans le précipice! enfin, quel bonheur de ne posséder rien qui nous attache, d'être riche en ne désirant rien , et de posséder tout en se contentant de Dieu seul! 0 mon Dieu! mon unique héritage sera désormais l'observance de votre loi sainte : Portio mea, Domine, dixi custodire lecjem tuam.
POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE
(Ps. cxviii, 57.) Trop heureuse, Seigneur, que vous vouliez bien vous donner à moi , à la place d'un monde misérable et frivole, que je vous sacrifie! Les insensés regarderont peut-être comme une folie le choix que je fais aujourd'hui : ils viendront m'étaler les vains avantages que le monde semblait me promettre. Mais, ô mon Dieu! que ces discours puérils, que ces fables sont peu propres à toucher une âme pénétrée du bonheur qu'elle a de vous posséder, et de l'espérance des biens inestimables que vous préparez à ceux qui font toutes leurs délices de votre loi sainte! Narraverunt mihi iniqui fabulationes , sednon ut lex tua. (Ibid. 85.)
Mais non-seulement le dépouillement religieux vous met à couvert de la tentation des richesses , et de tous les périls attachés à leur possession et à leur usage; le sacrifice que vous allez faire à Jésus- Christ de votre corps en le consacrant à une continence perpétuelle , vous rend supérieure à la tentation de la chair : second écueil où le monde entier semble s'empresser et se glorifier de faire naufrage. Je dis le monde entier : oui , ma chère sœur, je n'entends pas seulement parler de ces passions d'ignominie , dont on a tant de peine à se défendre dans le monde ; dont les premières mœurs ne sont presque jamais exemptes ; qui souillent souvent tout le cours de la vie; et que la justice de Dieu permet quelquefois qu'on pousse jusqu'à une vieillesse honteuse et débordée : j'entends les désirs de plaire, si naturels , contre lesquels on n'est point en garde , dont on fait gloire même , et qui forment comme le crime continuel des commerces et des conversations mondaines ; ces désirs qui se glissent jusque dans les démarches les plus innocentes; qui souillent tant d'âmes à leur insu , et celles mêmes qu'une exacte régularité rend d'ailleurs irrépréhensibles devant les hommes. J'entends encore les assemblées, les plaisirs publics , où l'usage et la bienséance nous torcent de nous trouver, et d'où l'innocence ne sort jamais entière : tant de pièges pour les yeux; tant de scandales pour la pudeur ; tant de discours , de licence et de libertinage pour les oreilles. Et cependant voilà la vie du monde la plus innocente : au lieu que dans les asiles saints , tout inspire la pudeur, tout soutient l'innocence; tout ce qu'on voit, tout ce qu'on entend , ne porte à l'amour de la vertu et qu'à l'horreur du vice dans le cœur. Que dirai-je? j'entends enfin les liaisons dangereuses que la société rend inévitables; ces liaisons qu'on forme sans le croire et sans le vouloir; auxquelles on se livre sans scrupule , parce que les commencements en sont toujours innocents; mais qui venues à un certain point, deviennent des passions, des engagements
honteux, des liens indissolubles, dont on ne peut plus se déprendre; et cependant c'est la destinée de celles mêmes qui vivent avec plus de réserve, et qui ne cherchent pas comme tant d'autres avec empressement, les occasions de plaire et de périr. Mais dans ces lieux saints, on ne forme des liaisons que pour s'animer à la vertu : c'est l'uniformité seule des règles, des devoirs, des exercices de piété, qui nous lie; et tout ce qui nous lie, nous instruit, nous soutient, nous perfectionne. En un mot, j'entends les périls mêmes du mariage, les abus qu'on en fait, les dégoûts et les antipathies qui le suivent , les passions souvent qu'il allume et qu'il réveille, loin de les calmer et de les éteindre : tel est le malheur du monde; les remèdes mêmes de ce vice en deviennent les aiguillons. Hélas! combien peu d'unions chastes et fidèles! que de divorces scandaleux! que de mariages infortunés, ou par les débauches d'un époux emporté, ou par les entêtements et les passions étrangères d'une épouse mondaine et dérangée! O mon Dieu! tendez-moi donc cette main de miséricorde, pour m'aider à sortir d'une région souillée, où régnent la mort, la corruption et le péché, et conduisez-moi dans un lieu de paix et d'innocence où je puisse bénir à jamais votre saint nom, et publier les merveilles de votre grâce sur mon âme : Edite de custodiâ animant meam ad confidendum nomini tuo. (Ps.