CXLI
Que d'inquiétudes! que de périls! que de tentations vous épargnez-vous donc, ma chère sœur, par le sacrifice de votre corps que vous faites à Jésus-Christ, en le prenant aujourd'hui pour votre époux! Mais le sacrifice de votre esprit et de votre volonté que vous allez lui faire, par le vœu solennel d'obéissance, ne vous sauve pas de moins de chutes et d'embarras , qui suivent toujours l'usage capricieux de notre liberté. Car, ma chère sœur, ce que le monde nous fait tant valoir comme sa souveraine félicité ; cette liberté, cette indépendance qu'il nous vante tant , c'est précisément la source de cet ennui qui empoisonne tous ses plaisirs; c'est là le supplice continuel des âmes mondaines, de vivre sans règle et au hasard; de ne consulter que le goût et les inégalités de l'imagination ; d'être incapables de suite et d'uniformité; de mener une vie qui ne se ressemble jamais à elle-même ; où chaque jour amène de nouveaux goûts et de nouvelles occupations; où presque jamais rien n'est à sa place ; où l'on se porte soi-même partout , et où partout on est à charge à soi-même; une vie incertaine, inégale, oiseuse dans son agitation; une vie qu'on nomme libre, mais d'une liberté qui nous pèse, qui nous embarrasse,
SECOND SERMON
dont nous ne savons souvent quel usage faire, où Ton essaie de tout , et où l'on s'ennuie de tout. Non , ma chère sœur, les hommes sont trop légers , trop inconstants, trop faibles, pour se conduire tout seuls : il leur a fallu des lois pour les fixer dans la société;il leur en faudrait pour les fixer avec euxmêmes.
Mais dans la vie religieuse, tout est réglé : on n'est point ici livré à soi-même : chaque moment a son emploi marqué ; chaque heure son œuvre prescrite; chaque journée son usage déterminé. L'inconstance naturelle est ici fixée par l'uniformité des règles : on ne donne rien à la bizarrerie du goût, qui nous laisse toujours inquiets et pleins de nouveaux désirs : on donne tout à la foi, à l'ordre, à l'obéissance, qui nous laisse toujours tranquilles et contents. La tentation de l'ennui, de l'inutilité, de cette inaction éternelle, où l'on vit dans le monde, n'est point ici à craindre : tous les jours sont pleins ; tous les moments occupés ; toute la vie arrangée : on n'y vit point au hasard, et sous la conduite si incertaine et toujours dangereuse de soi-même : on y vit sous la main des règles, pour ainsi dire, toujours sûres, toujours égales; quedis-je?sousla main de Dieu même qui se charge de nous , dès que nous nous sommes dépouillés de nous-mêmes : on n'y traîne pas son ennui de lieu en lieu : on y porte partout la joie , parce qu'on porte partout l'ordre de Dieu qui nous y amène : et quand même le goût se refuserait quelquefois à la règle, l'ordre deDieu nous y soutient, et nous paye à l'instant par une joie et une consolation secrète de la légère violence que nous venons de nous faire. O fille de Sion ! s'écrie un prophète, hâtez-vous donc de fuir de Babylone : dérobez-vous aux ennuis de cette triste captivité; et venez respirer dans le lieu saint cet air d'innocence et de liberté, dont le monde n'a que le nom , et dont vous aurez ici le plaisir et l'usage : O Sion , fuge, qux habitas apudjiliam Babylonis. ( Zach. 11,7.)
Mais, ma chère sœur, quoique les tentations soient moindres dans la vie religieuse, les secours en second lieu , y sont cependant plus grands. Je dis les secours : le secours de la retraite. Hélas ! ma chère sœur, quand il n'y aurait ici que ce seul avantage d'y être à couvert des périls dont le monde est plein ; de n'y être plus à portée de ses prétentions, exposée à ses agitations et à ses vicissitudes, assujettie à ses usages et à ses bienséances; de n'y voir que de loin ses dégoûts, ses chagrins et ses caprices ; de ne tenir plus à lui par des ménagements quelquefois justes ; mais toujours funestes à la piété : quand il n'y aurait que ce seul avantage; hélas! les
miséricordes du Seigneur sur vous ne seraient-elles pas dignes d'une reconnaissance éternelle?
Le secours des exercices religieux , qui mortifient les passions , qui règlent les sens , qui nourrissent la ferveur, qui anéantissent peu à peu l'amour-propre, qui perfectionnent toutes les vertus. Dans le monde, toutes les occupations sont des périls, ou des crimes : tous les devoirs sont des écueils ; toutes les bienséances sont des inutilités ou des pièges. Ici , ma chère sœur, toutes les occupations sont des vertus, ou des secours qui y conduisent : tous les pas tendent vers le ciel ; les œuvres mêmes les plus indifférentes ont leur mérite par l'obéissance qui les règle : tout soutient au dehors, et l'on n'y peut trouver d'écueil que dans soi-même.
Le secours des exemples. Quel bonheur de vivre parmi des vierges fidèles, qui nous inspirent l'amour du devoir; qui nous le rendent aimable; qui nous soutiennent dans nos découragements; qui nous animent dans nos dégoûts ; et qui portant le joug avec nous, en adoucissent la pesanteur! Dans le monde, il faut sans cesse se défendre de tout ce qui nous environne. Ici tout ce qui est autour de nous, nous instruit : quelque vite que nous marchions dans la voie de Dieu, nous en voyons toujours qui nous devancent; et dans ces moments de dégoût, où les forces semblent nous manquer, nous sommes comme portées par le mouvement unanime de nos sœurs, qui fournissent la même carrière.
Les secours de la charité, des attentions et des prévenances de nos sœurs. Quelle douceur d'avoir à passer le reste de ses jours, au milieu des personnes qui nous aiment , qui ne veulent que notre salut ; qui sont touchées de nos malheurs , sensibles à nos afflictions, attentives à nos besoins, secourables dans nos faiblesses; toujours prêtes à nous ouvrir leur cœur, ou à recevoir les effusions du nôtre, et de nous faire trouver dans la sincérité de leur tendresse et de leur charité, toute la ressource et la plus grande consolation de notre vie ! Il s'en faut bien, ma chère sœur, qu'on ne puisse se flatter d'un semblable bonheur dans le monde : hélas! on y vit au milieu de ses ennemis; ceux mêmes que l'amitié nous lie, ne tiennent d'ordinaire à nous que par des liens d'intérêt, de bienséance, ou de caprice : on s'y plaint sans cesse qu'il n'y a point d'ami véritable, parce que ce n'est pas la charité et la vérité qui lie les cœurs. Ici tous les cœurs sont à nous, parce qu'ils sont tous au même maître que nous : c'est le même intérêt qui nous lie, la même espérance qui nous unit; et nous trouvons dans chacune de nos sœurs, tout ce qu'elles trouvent à leur tour en nous-mêmes.
Le secours des avis et des sages conseils, qui nous redressent sans nous aigrir; qui nous guérissent sans nous faire une nouvelle plaie ; qui préviennent nos fautes, ou qui en deviennent aussitôt le remède. Dans le inonde , on ne trouve , ou que des flatteurs qui nourrissent nos faiblesses , ou que des censeurs qui les exagèrent. Ici la même charité qui nous montre nos fautes , y compatit et les cache ; et si nous n'avons pas le bonheur de vivre exempts de défauts, nous avons du moins la consolation de vivre exempts d'erreur, et de ne pas ignorer ce que nous sommes. Que dirai-je enfin? le secours des prières et des gémissements de nos sœurs, qui s'intéressent pour nous auprès de Dieu, qui attirent sur nous ses miséricordes, qui lui offrent leur ferveur, leur vigilance, leurs austérités, pour remplacer nos moments d'infidélité et de paresse; qui joignant leurs vœux et leurs soupirs aux nôtres , donnent une nouvelle vertu et un nouveau mérite à nos prières.
A tous ces secours extérieurs , ajoutez , ma chère sœur, les grâces intérieures que le Seigneur verse ici avec abondance selon sa promesse; et qui nonseulement adoucissent son joug et les rigueurs apparentes de ces saintes solitudes , mais qui nous les rendent aimables, et en font toute la douceur et toute la consolation de notre vie.
Que de secours , ma chère sœur, la miséricorde de Jésus-Christ vous prépare dans ce saint asile ! que de soutiens pour votre faiblesse! que de sûreté pour l'innocence de votre âge ! que de remparts contre vous-même ! que de facilités pour tous vos devoirs! que de remèdes pour tous vos maux ! que de ressources pour tous les événements de votre vie ! Et tandis que tant d âmes dans le monde vivent au milieu des écueils et des précipices, sans défiance, sans secours, en proie à tout ce qui les environne; exposées au dehors à tous les ennemis de leur salut ; vides au dedans de ces dons singuliers de foi et de grâce , qui rendent tous les efforts de Satan et tous ses pièges inutiles ; que les miséricordes du Seigneur sur vous, ma chère sœur, sont uniques et admirables ! lui , comme dit le Prophète, qui délivre votre âme de mille morts que le monde vous préparait : Qui redirait de interitu animam tuam ( Ps. cir , 4 et seq.)\ lui qui vous comble et vous couronne de ses dons et de ses grâces :Qui coronat te in misericordlâ et miserationibus ; lui qui vient au-devant même de vos désirs , qui vous accorde toutes les demandes de votre cœur, en vous ouvrant ses portes sacrées , et qui semble prodiguer en votre faveur ses biens et tous les trésors de ses richesses : Qui replet in bonis desiderium tuum; lui enfin qui renouvellera ici sans cesse votre force , et qui prolongera jusqu'à
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la vieillesse la plus avancée, toute la ferveur et toute la sainte vivacité de votre premier âge : Renovabitur ut aquilx juventus tua.
Revêtez-vous donc, ma chère sœur, avec un cœur pénétré de reconnaissance , de ce voile religieux qui va vous mettre désormais à couvert des séductions du monde et des attaques de l'ennemi : regardez les vêtements sacrés dont la religion vous revêt aujourd'hui, et qui vont succéder aux dépouilles du siècle; regardez-les comme les signes éclatants de votre délivrance, et les témoignages éternels de la bonté de Dieu pour vous; et si l'on vous demande un jour, comme autrefois aux Juifs, ce que signifient ces marques extérieures de consécration et de sacrifice dont vous allez être revêtue : Quid sibi volunt testimonia hœc? (Deuter. vi , 20) répondez hardiment comme eux : Nous étions esclaves en Egypte, et nous gémissions sous le joug de Pharaon ; et le Seigneur a opéré un prodige éclatant en notre faveur pour nous en délivrer, et nous conduire dans une terre sainte, où nous célébrons sans cesse le souvenir de ses merveilles et la gloire de son nom : Servi eramus Pharaonis in ALgypto , et eduxit nos Dominus in manu forti. (Ibid. 21. ) Et voilà, ma chère sœur, les consolations que la miséricorde de Dieu rassemble dans la vie religieuse; dernier avantage dont je devais vous entretenir : mais il faut finir. Oui , ma chère sœur, que ne puis-je vous exposer toutes les douceurs que vous allez goûter dans la retraite sainte, où la grâce aujourd'hui vous appelle! cette paix du cœur que le monde ne connaît pas, et que le monde ne saurait donner : cette joie qui sort du fond d'une conscience pure : ce calme heureux dont jouit une âme morte à tout ce qui agite les enfants d'Adam; ne goûtant que Dieu seul , ne désirant que Dieu seul, et ne s'étant réservé que Dieu seul. Quel repos, ma chère sœur! quelle innocence de vie! les passions tranquilles , les penchants réglés , tous les désirs éteints , hors celui d'aller jouir de Jésus-Christ; l'imagination pure, les goûts innocents, l'esprit soumis et paisible , l'âme tout entière dans la paix et dans la joie du Seigneur.
Tels sont les trois avantages de la vie religieuse, et l'accomplissement des promesses que le Seigneur dans son Prophète fait à cette portion pure de son troupeau, à ces épouses fidèles et ferventes, à ce peuple nouveau et choisi. Il habitera dans un séjour de paix : Et sedebit in pulchritudine paris (Is. xxxn, 18); premier avantage; les tentations y sont moindres. Il habitera sous des tentes de sûreté et de confiance : Et intabernaculisfiducix ; second avantage; les secours y sont plus grands. Enfin il
TROISIÈME SERMON
habitera au milieu des richesses et des douceurs de l'abondance : Et in requie ojiulentâ; dernier avantage; les consolations y sont plus abondantes.
Que pourrais-je vous dire ici à vous, mes frères, qui avez le malheur de vivre dans le monde (car ces cérémonies religieuses ne doivent pas être pour vous un simple spectacle, mais une instruction)? que pourrais-je vous dire ici? de sortir du monde, où l'ordre de Dieu et les devoirs de votre état vous retiennent? non , mes frères , mais de tâcher de vous faire des périls mêmes, des embarras et des amertumes du monde , une voie de salut : vous y trouverez, je l'avoue, plus de difficultés, mais tout est possible à la grâce. Vous enviez le calme et l'heureuse tranquillité , où vivent ces épouses de Jésus- Christ : vous la comparez aux agitations éternelles, aux craintes , aux chagrins , aux perplexités , à ce tumulte d'affaires , de passions , de devoirs , de bienséances, qui ne vous laissent pas un moment tranquilles. Mais mes frères, ce n'est pas la retraite précisément qui donne la paix du cœur, c'est l'innocence de la vie; ce sont des mœurs conformes à la loi de Dieu : vivez bien , et vous serez heureux. Vous ne trouvez point le repos , parce que vous le cherchez où il n'est pas; dans la faveur, dans l'élévation; dans les plaisirs, souvent même dans le crime; tout cela trouble, lasse, ronge, remplit le cœur de poison et d'amertume; vous le savez : cherchez-le en Dieu seul , et vous le trouverez : lui seul est un Dieu de paix et de consolation. Le crime n'a point fait jusqu'ici d'heureux ; ne vous y promettez pas une destinée plus favorable que celle de tous les pécheurs qui ont marché avant vous dans les voies tristes et amères de l'iniquité. Notre cœur n'est fait que pour la vertu et pour l'innocence : tout ce qui le tire delà, le tire de sa situation naturelle et primitive, et le rend malheureux. Quel bonheur pour nous , mes frères , de ne pouvoir abandonner Dieu sans qu'il nous en coûte, sans que nore cœur se révolte contre nous-mêmes! Et ne sommes-nous pas bien criminels, d'acheter au prix de tout notre repos, notre infortune éternelle?
Grand Dieu! que tardé-je donc en effet de vous rendre un cœur, convaincu tous les jours par son inquiétude dans le crime , qu'il n'est fait que pour vous? pourquoi m'obstiné-je à chercher dans les créatures cette paix et cette félicité chimérique que je n'ai pu y trouver jusqu'ici ? pourquoi soutenir plus longtemps des dégoûts et des remords affreux, qui empoisonnent toute la douceur de ma vie; moi qui n'ai qu'à revenir à vous, ô mon Dieu! pourvoir commencer mon bonheur et finir ma misère. Des vierges simples et innocentes ravissent le ciel à mes
yeux , et sans balancer, renoncent à tout dès l'entrée même de la vie, pour s'assurer vos promesses éternelles ; et depuis tant d'années que je gémis sous le joug du monde et des passions, et moi déjà bien avancé dans ma carrière, je n'ai pas la force de me dégager des chaînes fatales qui m'accablent, et de vous consacrer les restes d'une vie infortunée, que le monde et les passions ont jusques ici tout occupée ! O mon Dieu ! laissez-vous toucher à mes malheurs et à ma faiblesse; répandez toujours des amertumes sur mes passions insensées ; et ne vous lassez pas de me poursuivre et de me rendre malheureux Jusqu'à ce que je me sois lassé moi-même de vous fuir, et d'aimer mon infortune ; afin que revenu à vous , ô mon Dieu! je puisse enfin posséder mon cœur dans la paix et dans la joie, et attendre cette paix éternelle que vous avez préparée à ceux qui vous aiment.
Ainsi soit-il.
TROISIEME SERMON
POUR
UNE PROFESSION RELIGIEUSE
Hœc est volunlas Dei, sanctificalio veslra. La volonté de Dieu est que vous soyez saints.
(1 Thess. iv, 3.)
La sainteté est la vocation générale de tous les fidèles ; il faut être saint pour être chrétien ; et la vie éternelle que nous attendons tous n'est promise qu'à la sainteté à laquelle nous sommes tous appelés.
Il n'est là-dessus aucune exception : le libre et l'esclave, le puissant et le pauvre, la vierge consacrée au Seigneur et la femme partagée entre Jésus-Christ et les sollicitudes du siècle , tous ont la même espérance et la même vocation : la règle est ici commune; et nul ne peut prétendre au salut, s'il n'est saint.
Il ne s'agit donc, ma chère sœur, que d'examiner en quoi consiste cette sainteté , sans laquelle nous ne jouirons jamais de Dieu , et ce que la sainteté de la vie religieuse, que vous embrassez, ajoute à la sainteté de la vie chrétienne.
La sainteté de l'homme consiste à rentrer dans l'ordre et dans la beauté de sa première institution , et à réparer, autant qu'il est possible, tous les dommages que le péché avait d'abord faits en lui , à l'ouvrage de Dieu ; car afin que l'homme soit saint ,
POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE
il faut, pour ainsi dire, qu'il redevienne tel que le Seigneur l'avait d'abord fait : or, le péché , qui a fait déchoir l'homme de sa sainteté , a été en lui la source des trois désordres que saint Jean appelle trois concupiscences.
Premièrement, il a révolté la chair et les sens contre l'esprit : l'âme sa supérieure au corps et maîtresse de ses mouvements , en est devenue comme l'esclave; de sorte que nous ne faisons pas toujours le bien que nous voulons : mais que souvent même, commedit l'Apôtre, nous faisons le mal que nous ne voudrions pas ; et c'est ce que saint Jean appelle la concupiscence de la chair.
Secondement, en chassant Dieu de notre cœur, qui le remplissait tout entier, le péché y a laissé un vide affreux et une indigence extrême; de sorte que l'homme depuis, pour remplacer le vide, a appelé toutes les créatures dans son cœur ; en a fait ses divinités et ses idoles ; s'est attaché successivement à tous les faux biens qui étaient autour de lui et qui l'éblouissaient , et a cru soulager ainsi la privation du bien souverain et l'indigence intérieure , où le péché l'avait d'abord laissé; et voilà ce que le même apôtre appelle la concupiscence des yeux.
EnOn sa propre misère a rendu l'homme vain et orgueilleux : plus il a senti sa bassesse , sa corruption et son impuissance, plus , pour s'étourdir sur un sentiment si humiliant, il a affecté au dehors de force, de grandeur, d'indépendance; plus il a voulu exhausser sa bassesse par tout ce qui était hors de lui ; au défaut de l'innocence, qui faisait sa véritable et sa première grandeur, il a appelé à son secours les titres, les dignités, la gloire , la naissance : de tous ces biens qui sont hors de lui , il s'est formé une grandeur imaginaire qu'il a prise pour lui-même; et comme les ténèbres sont toujours la juste peine de l'orgueil, il a voulu être admiré et applaudi ; et a cru que l'homme pouvait être grand par d'autres titres, que par ceux que la main de Dieu avait gravés dans son âme ; troisième désordre que saint Jean appelle l'orgueil de la vie.
La sainteté de l'homme consiste donc à remédier à ces trois désordres ; parce que plus nous les réparons, plus nous nous rapprochons de ce premier état de justice et d'innocence où nous avions été créés. Les philosophes , qui n'avaient pas connu ces trois plaies , n'avaient garde d'en prescrire les remèdes aux hommes ; et leurs préceptes n'étaient que comme des vêtements pompeux et inutiles, qui couvrent un malade tout gangrené. Jésus-Christ tout seul, le souverain médecin des âmes, pouvait les guérir : sa doctrine seule nous en montre les remèdes spécifiques ; et comme les.trois vœux de notre bap-
tême ne sont qu'un précis de ses préceptes et toute sa doctrine, ils renferment aussi tous les remèdes, qui seuls peuvent guérir les trois désordres du péché , et rétablir les hommes dans leur premier état de sainteté et de justice.
Car premièrement , en renonçant à la chair, premier vœu de notre baptême , nous nous engageons à ne plus suivre ses désirs qu'autant qu'ils seront conformes à la loi de Dieu, et à la tenir sans cesse soumise à l'esprit; et voilà dans le premier engagement de notre baptême , le remède qui répare le premier désordre du péché.
Secondement, quand nous renonçons au monde et à ses pompes, second vœu de notre baptême, nous promettons que le monde et tout ce qu'il renferme , ne partagera plus notre cœur avec Dieu : et que nous userons de tous les biens qui nous environnent , comme des étrangers qui passent et qui n'y mettent pas leur affection , second remède du second désordre du péché dans la seconde promesse de notre baptême.
Enfin, en disant anathème à Satan, qui est le premier modèle de l'orgueil et de l'indépendance, dernier vœu de notre baptême, nous nous reconnaissons pécheurs et misérables : nous confessons à la face des autels, que loin d'être semblables aux dieux, comme cet ennemi du genre humain l'avait promis à nos premiers pères , nous sommes même déchus de l'excellence de la nature humaine, et que nous avons besoin d'un libérateur qui nous délivre de tous nos maux : par cet aveu nous nous soumettons à Jésus-Christ , comme à notre réparateur et à notre maître; et nous promettons de ne plus chercher notre grandeur et notre délivrance, que dans l'humble aveu de nos misères; troisième désordre du péché réparé par le troisième engagement de notre baptême.
Voilà, ma chère sœur, dans les trois vœux , tous les engagements de la vie chrétienne, et l'unique voie de sanctification marquée à tous les hommes. La vie religieuse, que vous embrassez, n'ajoute de nouveau à ces trois obligations essentielles à tous les chrétiens , que des moyens qui en facilitent l'observance. Aussi les saints instituteurs ont renfermé tous les engagements de votre état, dans les trois vœux de la religion, qui répondent aux trois vœux de notre baptême, qui n'en sont, pour ainsi dire, qu'un renouvellement et une nouvelle profession, et qui renferment seulement de nouvelles facilités pour s'en acquitter. Car premièrement, en consacrant votre corps à Jésus-Christ par l'engagement d'une virginité perpétuelle, ils ont voulu vous faciliter l'observance delà première obligation de votre baptême,
TROISIÈME SERMON
par laquelle vous avez renoncé à la chair et à ses œuvres. Secondement, la pauvreté et le dépouillement religieux n'est prescrit que pour vous aider à renoncer facilement au monde et à ses pompes; seconde promesse de votre baptême. Enfin le sacrifice de la soumission et de l'obéissance n'est exigé que pour anéantir l'orgueil dans sa source, et détruire tout ce que ce vice laissait encore de commun entre vous et Satan qui en est le père ; troisième engagement de votre baptême.
Or, comme souvent les personnes du monde croient que les devoirs de leur état sont bien moins rigoureux, et plus aisés à remplir que ceux de l'état religieux; et que dans la religion souvent on se croit en sûreté dans une vie de tiédeur et de relâchement, parce qu'on se compare en secret aux personnes du monde , et qu'on se trouve encore plus de régularité, plus de privations, plus d'austérités qu'en elles ; il est bon, pour instruire les uns et les autres , de marquer ici ce que les engagements de la vie religieuse ont de commun avec ceux de la vie chrétienne; ce qu'ils y ajoutent de plus, et s'il est vrai , comme on le prétend dans le monde, qu'il en coûte bien moins pour y faire son salut ; qu'il y a moins de devoirs pénibles à remplir que dans la vie religieuse. Quelques réflexions sur les trois engagements solennels que vous allez contracter, ma chère sœur, vont nous développer cette importante vérité.
PREMIÈRE RÉFLEXION
Par le premier engagement de la vie religieuse, ma chèie sœur, qui est un engagement de continence perpétuelle, vous prenez Jésus-Christ pour votre époux : vous lui consacrez votre corps , vos sens , votre imagination : vous renoncez à tout lien qui pourrait vous partager entre lui et la créature : vous vous engagez à ne jamais chercher d'autre frein et d'autre remède à la faiblesse de la chair, que dans la mortification et dans la prière : vous renoncez à tout ce qui peut fortifier l'empire des sens ; de sorte que cet engagement renferme deux devoirs. Le premier, c'est l'entière soumission de la chair à l'esprit; devoir qui vous est commun avec tous les fidèles. Le second, les moyens pour parvenir à cette soumission, dont le principal vous est particulier et propre de votre état, et les autres regardent également tous les chrétiens.
Je dis premièrement, la soumission delà chair à l'esprit; devoir qui vous est commun avec tous les fidèles. Oui , ma chère sœur, la pureté que la sainteté de la vocation chrétienne exige de tous les fidèles, ne se borne pas à leur interdire certains dé-
sordres grossiers et honteux, que saint Paul dé fendait même autrefois aux chrétiens de nommer Elle va bien plus loin : comme tout chrétien a renoncé à la chair dans son baptême ; et que par là il est devenu saint, spirituel, membre de Jésus-Christ, et temple de l'Esprit saint, il faut, pour remplir cette haute obligation , qu'il se regarde comme un homme céleste , consacré par l'onction de la Divinité qui résideen lui, et par l'union étroite et spirituelle, qui de sa chair ne fait plus qu'une même chair avec celle de Jésus-Christ. Il ne doit donc plus vivre que selon l'esprit : non seulement il ne doit plus faire servir les membres de Jésus-Christ à l'ignomine ; non-seulement il est obligé d'éviter les profanations publiques du temple de Dieu en lui ; non-seulement tout ce qui souille sa chair est un sacrilège et un outrage fait au corps de Jésus-Christ ; mais tout ce qui flatte encore ses sens, tous les plaisirs sensuels qu'il recherche et qu'il se permet , tous les goûts et tous les désirs de la chair qu'il écoute trop, tous les plaisirs même légitimes , où il ne cherche que la satisfaction des sens, souillent et profanent sa consécration, car il n'est plus redevable à la chair, pour vivre selon la chair; il faut qu'il sacrifie à tout moment ses sens, ses penchants, son imagination à la foi , et que tout soit soumis en lui à la loi de Dieu. Voilà le premier devoir que la sainteté de votre baptême vous rend commun avec tous les fidèles : la parfaite soumission de la chair à l'esprit.
Mais, pour y parvenir, les saints fondateurs vous ont prescrit deux moyens. Le premier, qui est propre de l'état religieux , est la consécration entière de votre corps à Jésus-Christ, par le vœu de continence perpétuelle. Le second , la mortification et la prière, moyen prescrit et nécessaire à tous les chrétiens , comme à vous , pour affaiblir l'empire de la chair, et la tenir assujettie à l'esprit.
Quand je dis que le premier moyen est l'entière consécration de votre corps à Jésus-Christ, qui est propre de l'état religieux, ce n'est pas, ma chère sœur, comme je l'ai déjà remarqué, que le corps de tout chrétien ne soit le temple de Dieu, consacré par l'onction de l'Esprit saint répandue sur nous dans le baptême, et séparé de tout usage profane par le sceau ineffaçable qui nous a marqués du signe du salul. Aussi l'Église regarde les corps des fidèles, après leur mort, comme des restes saints et précieux; comme des temples encore animés par l'Esprit invisible qui réside en eux, et qui est le gage de leur immortalité : elle les place dans un lieu saint, elle les environne de lumière; elle leur rend les honneurs publics, et fait brûler devant eux des parfums précieux , et la fumée des eneen-
POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE
sements. De là vient que le chrétien est obligé de respecter son propre corps, et de le posséder avec honneur; que le lien même d'un sacrement honorable établi pour la consommation des élus, est un lien de pudeur et de sainteté; que l'union mutuelle, qui le rend indissoluble, est une union pure et sainte, puisqu'elle est l'image de l'union de Jésus-Christ avec son Église; et que le cbrétien, qui déshonore son propre corps, est, comme nous l'avons dit, un profanateur et un sacrilège. i A cette obligation générale, ma chère sœur, vous ajoutez l'engagement particulier de la sainte virginité, qui consacre votre corps, vos sens, votre cœur à Jésus-Christ, d'une manière encore plus spéciale ; c'est-à-dire , que pour tenir la chair soumise à l'esprit, comme vous l'avez promis dans votre baptême, les saints fondateurs ont cru qu'il était plus sûr et plus facile de lui interdire tous les plaisirs que d'en régler l'usage. Aussi ne croyez pas que le renoncement à la société sainte du mariage renferme tous les devoirs de la continence universelle que vous allez promettre à Jésus-Christ : tout doit être pur et chaste dans une vierge consacrée à la chasteté religieuse : vos yeux ne doivent plus s'ouvrir que pour le ciel ; votre bouche , que pour chanter des cantiques célestes; vos oreilles, que pour entendre les merveilles du Seigneur et les vérités de la vie éternelle; votre imagination ne doit plus vous retracer que des images pures et saintes, et les spectacles du siècle à venir ; votre esprit ne doit plus s'occuper que de l'espérance des biens futurs et des miséricordes du Seigneur sur votre âme. Voilà, ma chère sœur, toute l'étendue de l'engagement de la sainte virginité que vous allez contracter. Les objets du monde et de la vanité , quelque innocents qu'ils puissent être, blessent désormais la pureté de vos regards : les discours mondains que vous vous permettrez , quand ils ne seraient qu'oiseux et inutiles, souillent la sainteté de vos lèvres : les récits des affaires et des amusements du siècle que vous écouterez déshonorent la pudeur et l'innocence de vos oreilles : les soins sur votre propre corps, s'il y entre la plus légère complaisance, ou la recherche la plus imperceptible de vous-même, violent la pureté de la consécration : l'attachement charnel à vos proches, ou les liaisons trop humaines avec vos sœurs, profanent la sainteté de votre cœur. L'épouse fidèle dans le monde est occupée des soins de plaire à son époux : on lui souffre ce partage que le devoir et la tranquillité d'un lien sacré rendent nécessaire. Mais l'épouse de Jésus-Christ ne doit plus plaire qu'à lui seul ; tout ce qui partage son cœur la rend infidèle ; tous les soins qui ne
M\SSILLON. — TOMB II.
tendent pas à s'attirer la tendresse de cet époux céleste, et à lui donner des marques de la nôtre, blessent sa jalousie , et donnent atteinte à la fidélité que nous lui avons jurée : en un mot, ma chère sœur, tout ce qui n'est pas saint , éternel , céleste , vous souille, vous dégrade, vous avilit.
Telle est l'excellence de la sainte virginité qui va vous consacrer à Jésus-Christ; et voilà pourquoi les premiers instituteurs de la vie religieuse ont joint à ce premier engagement les jeûnes, les veilles, les macérations, la prière. Ils ont regardé la mortification et l'oraison comme des devoirs inséparables de la sainte virginité : ils ont compris qu'il était impossible de conserver le corps pur au Seigneur, si la mortification n'en réprimait les révoltes : si la prière n'en purifiait les désirs. L'état de la sainte virginité est donc un état de mortification perpétuelle; de prière tendre et fervente; de vigilanoe infatigable sur les sens : ce n'est que par ces sacrifices journaliers , que vous pouvez assurer la possession de votre corps à l'époux céleste : l'immortification, le relâchement, la recherche des commodités, des superfluités et des aises, sont comme des transgressions essentielles de ce premier vœu de chasteté; parce qu'ils en violent l'étendue , et que tôt ou tard ils en attaquent le fond.
Et voilà, ma chère sœur, l'avantage que vous avez sur les personnes engagées dans le monde. Comme vous , elles sont obligées de conserver leur corps pur au Seigneur; de faire un pacte avec leurs yeux , pour ne pas même penser à des objets défendus, dont ils sont sans cesse environnés ; de s'interdire tous les désirs qui pourraient souiller l'âme; quoique tout ce qu'ils voient et tout ce qu'ils entendent les réveille et les allume dans le cœur. Mais , pour en venir là, ils sont obligés comme vous et encore plus que vous de se mortifier sans cesse; de veiller continuellement sur les séductions des sens ; de ne point cesser de prier et de gémir, pour appeler le Seigneur au secours de leur faiblesse , et afin qu'il ne les laisse pas à eux-mêmes au milieu des tentations et des périls innombrables qu'ils trouvent sur leurs pas. Mais ces devoirs si essentiels à cette vertu , qui nous conserve purs et sans tache , et sans lesquels nous ne saurions répondre un moment de la fragilité de nos penchants ; ces devoirs , dis-je , deviennent comme impraticables au milieu du monde. Hélas! ma chère sœur, la prière n'y est même , pour les plus réguliers , qu'un moment de bienséance et d'ennui , accordé le matin et le soir à ce saint exercice ; et loin de le regarder comme un devoir, à peine en connaît-on le nom et l'usage , et je n'en suis pas surpris. Le moyen, en effet, d'apporter à la
TROISIEME SERMON
prière cet esprit tranquille et recueilli qu'elle demande , lorsque toute la vie est une dissipation continuelle, que les affaires inquiètent, que les bienséances occupent , que les plaisirs dissipent , crue les inutilités amusent, que tout cela ensemble forme un tumulte, une agitation au dedans de nous, un éloignement éternel de soi-même, incompatible avec l'esprit de la prière? Le moyen d'y apporter un cœur sensible à la voix de Dieu, et capable de goûter les vérités du salut ; un cœur que mille passions remplissent, que mille attachements humains partagent, que milledésirsterrestresappesantissent, que des espérances, des projets, des jalousies , des haines, de fausses joies, des chagrins amers, des pertes, des bonheurs frivoles occupent tout entier; un cœur à qui il ne reste de goût, de mouvement , de sensibilité, que pour les choses d'ici-bas? La prière suppose un esprit tranquille et recueilli, un cœur pur et libre; et pour prier utilement, il faut vivre ou désirer de vivre saintement.
La mortification n'y est pas moins inconnue et impraticable que la prière. Hélas! ma chère sœur, comment se mortifier au milieu d'un monde où l'on donne presque tout aux sens; où la sensualité des tables, la magnificence des édifices, l'oisiveté et le danger des plaisirs publics, le luxe, la mollesse, la recherche de tout ce qui peut flatter et nourrir l'a. mour-propre, les amusements éternels sont devenus des usages et des bienséances dont la sagesse et la régularité même n'oserait se dispenser? Cependant , sans la mortification, le corps ne peut être soumis à l'esprit; sans cette soumission, la prière n'est pas possible ; et sans la prière, il n'est point de vertu sûre et qui soit de durée. Aussi, ma chère sœur, que de naufrages la pudeur y fait-elle tous les jours ! la bienséance même n'est plus un frein à l'indignité et à la fureur d'un vice honteux ; et l'usage a presque rendu innocent, et est sur le point de rendre même honorable, ce que la dépravation a rendu commun.
Mais dans ces asiles saints, ma chère sœur, la prière et la mortification deviennent comme le fonds et l'occupation nécessaire de votre état ; et il en coûterait plus de s'y refuser que de s'y livrer avec une constante fidélité. Ces deux devoirs si ennuyeux et si impraticables au milieu du monde , font ici toute la consolation d'une vierge fidèle. Tout y facilite la prière, parce que tout inspire le recueillement : l'esprit éloigné des objets de la vanité, n'en porte pas les dangereuses impressions jusqu'au pied de l'autel : le cœur, séparé de toutes les créatures , se trouve libre devant le Seigneur, et en état de goûter combien il est doux : les sens, réglés et recueillis
par les spectacles religieux qui les occupent ici sans cesse , n'ont plus de peine à se recueillir dans le temps de la prière , et à se taire respectueusement devant la majesté du Très-Haut. Tout y conduit à la mortification, tout l'inspire, tout la rend comme nécessaire : les saints usages établis, les exercices religieux, l'austérité de la vie commune, les privations volontaires qu'on y ajoute; tout mortifie ici la nature, tout conduit à la violence et au renoncement, et tout l'adoucit ; et l'immortification deviendrait une singularité plus difficile à soutenir, par le mépris et la confusion où elle nous laisserait, que les austérités elle-mêmes. Ainsi , ma chère sœur, le seul privilège que les personnes du monde ont ici pardessus vous, c'est qu'ayant au fond les mêmes obli. gâtions que vous, elles n'ont pas les mêmes facilités pour les remplir : c'est que le salut coûte bien plus dans le monde, que dans la religion : c'est que dans ces asiles saints, il y a plus de secours, dans le monde plus de périls et plus d'obstacles , et cependant presque partout les mêmes devoirs à remplir.
Que vous rendrons-nous donc, ô mon Dieu ! pour le bienfait inestimable qui nous a consacrées à votre service? Qux reddam laudationes tibi? (Ps. lv, 12.) Vous avez adouci notre joug, en nous imposant le vôtre, que le monde toujours dans l'erreur, regarde comme un joug accablant et insupportable : vous avez abrégé nos combats, en nous associant à cette milice céleste, où il semble que nous nous déclarons une guerre cruelle à nous-mêmes : vous avez soulagé nos peines en augmentant nos privations, et tari la source de nos inquiétudes, en nous délivrant de tous les attachements qui les causent.
DEUXIÈME RÉFLEXION
Aussi , ma chère sœur, le second engagement de la vie religieuse est un engagement de pauvreté et de dépouillement universel. Comme toutes les créatures et tous les biens périssables sont devenus des pièges pour l'homme, qui ne saurait presque plus jouir des bienfaits de l'Auteur de la nature sans en abuser; les saints fondateurs ont cru qu'il était plus sûr et plus facile de s'en dépouiller tout à fait, que de se contenir dans les bornes d'un usage saint et légitime. Ils ont donc ordonné à celui qui voulait être disciple de Jésus-Christ, et le suivre dans les voies de la perfection religieuse , de renoncer à tout , de peur que la possession la plus permise des biens de la terre , ou n'attachât trop son cœur, ou ne partageât trop ses soins , ou ne ralentît son ardeur et son progrès dans cette sainte carrière.
Cet engagement de pauvreté religieuse renferme
POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE
donc trois devoirs essentiels : premièrement, un détachement de cœur de toutes les choses de la terre; secondement, une privation actuelle de toutes les superfluités; eniin, une soumission et une dépendance entière des supérieurs dans l'usage même des choses les plus nécessaires.
A l'égard du détachement de cœur de toutes les choses de la terre , ma chère sœur, c'est une obligation qui vous est commune avec tous les fidèles , puisque c'est une suite du second vœu de votre baptême, par lequel vous avez renoncé au monde et à ses pompes. Quand vous n'auriez pas embrassé un état de pauvreté, et que vous auriez vécu dans le monde au milieu de l'opulence que la naissance semblait vous destiner, vous auriez toujours vécu au milieu des biens qui ne vous appartenaient pas, auxquels il vous était défendu de vous attacher, et dont il ne vous était permis d'user qu'en passant, et pour la gloire du grand Maître qui vous les avait confiés.
Nous sommes tous ici-bas des étrangers, ma chère sœur : voilà pourquoi entrant dans le monde, nous commençons par y renoncer dans notre baptême, c'est-à-dire, nous confessons publiquement à la face des autels, que ce n'est pas ici notre patrie; que nous n'y prétendons rien ; que nous ne pensons pas à y établir une demeure permanente ; que nous ne voulons que passer par ses faux biens ; que nous les regardons comme les embarras et les périls de notre voyage; que nous sommes citoyens du ciel, héritiers de Dieu et des biens éternels ; et que tout ce qui est au-dessous de cette espérance , n'est pas digne de nous.
Le chrétien doit donc vivre détaché de tout ce qui l'environne : dès qu'il s'y attache, il cesse d'être étranger sur la terre; il en fait sa patrie; il renonce au titre sublime de citoyen du ciel ; et n'a plus de droit au royaume, qui n'est promis qu'aux pauvres de cœur, c'est-à-dire , à ceux qui ont vécu comme ne possédant rien sur la terre.
J'avoue , ma chère sœur, que ce détachement de cœur est bien rare dans le monde, où l'on tient si vivement à ce que l'on possède; où l'on souhaite toujours ce qu'on n'a pas, où l'on envie sans cesse ce qu'on ne peut avoir; où l'on s'agite si fort pour parvenir à ce qu'on n'aura jamais ; où les pertes sont si sensibles , parce que les attachements sont toujours extrêmes; où les désirs croissent toujours, parce que le monde entier est trop au-dessous de nous pour pouvoir les satisfaire ; où l'on n'estime heureux que ceux qui sont chargés de plus de liens , et qui tiennent à plus d'embarras que les autres ; où l'on n'a de joie et de chagrin , que par rapport
aux choses d'ici-bas; enfin où l'on ne vit que comme si nous n'étions faits que pour ce que nous voyons, et que la terre dût être notre patrie éternelle. J'avoue , dis-je , que ce détachement est rare et presque inconnu dans le monde; mais c'est que les véritables chrétiens n'y sont pas en grand nombre ; et qu'à peine le Fils de l'Homme , quand il paraîtra , trouvera-t-il un reste de foi sur la terre.
Et c'est en quoi , ma chère sœur, l'opprobre de Jésus-Christ que vous embrassez , doit vous paraître préférable à toutes les couronnes de la terre : ce détachement si indispensable pour le salut, et si difficile dans le monde, devient comme naturel dans la religion. Et certes, ma chère sœur, il est aisé de se détacher de tout , quand on s'est dépouillé de tout; de ne tenir à rien sur la terre, quand on n'y possède rien ; d'y vivre comme étranger, quand tout ce qui nous environne n'est point à nous; et d'être pauvre de cœur, quand on est pauvre réellement et en effet.
Ce n'est pas que la misère du cœur humain est telle, que souvent après avoir renoncé d'une manière héroïque aux grands biens et aux grandes espérances du monde , on s'attache dans la retraite aux choses les plus frivoles et les plus légères. Souvent , ma chère sœur, une âme que toute la gloire du monde n'avait pu toucher, et qui n'avait trouvé dans tous les établissements les plus brillants, et dans toute la magnificence qui l'y attendait, rien de digne de son cœur, trouve dans la retraite mille liens vains et puérils qui l'attachent. Semblable à Rachel , après avoir généreusement abandonné la maison de ses proches ; après avoir renoncé à tout , à sa famille, à ses prétentions, à tous les liens de la chair et du sang, pour suivre son époux Jacob, figure de l'Époux céleste, dans une terre sainte, et la demeure du peuple de Dieu ; on déshonore la grandeur et la magnanimité de ce sacrifice, en se réservant de vaines idoles ; en portant les dieux deLaban, c'est-à-dire, les passionsdu monde, et mille attachements humains jusque dans le tabernacle mystérieux de Jacob, figure du sanctuaire véritable, et de ces retraites religieuses, où une âme qui a renoncé au monde vient habiter avec Jésus-Christ, l'Époux des vierges chastes et fidèles.
Il semble que le cœur, après avoir tout sacrifié , s'ennuie de sa liberté , et qu'il ne puisse être heureux sans se former à lui-même quelques chaînes : il semble qu'éloigné des objets qui forment les grands attachements et qui remuent les passions violentes , il se fasse une grande passion des objets petits et fri . voles qui l'environnent; et que ne trouvant plus, pour ainsi dire , où se prendre , il se prenne à tout :
TROISIEME SERMON
il semble même que les attachements deviennent plus violents, occupent le cœur plus sérieusement, plus vivement, à mesure qu'on est éloigné des grandes tentations , et que les objets qui nous restent sont bas et indignes de notre cœur. Ainsi on tient à tout, quoiqu'on soit séparé de tout ; on n'est point pauvre de cœur, et on est encore attaché à la terre , quoiqu'on ait renoncé à tout ce qu'elle pouvait avoir degrandetd'aimahle.Car ce qui fait devant Dieu les crimes de nos attachements , n'est pas la grandeur et l'éclat des objets auxquels nous tenons , c'est la vivacité de la passion qui nous y attache : plus même ces objets sont vils et méprisables, plus l'attachement est insensé et criminel, parce que moins la passion a d'excuse; et que la préférence que nous leur donnons sur la sainteté de notre état, et sur les promesses que nous y avons faites au Seigneur, est injuste.
Tel est l'écueil à craindre dans le dépouillement religieux. Souvent encore, détachés de tout pour nous-mêmes , nous tenons encore à tout pour nos proches : nous devenons, pour ainsi dire, riches de leurs richesses , fiers de leur élévation , glorieux de leur gloire , heureux de leur prospérité; leurs malheurs nous accablent , leurs disgrâces nous humilient ; nous faisons des vœux insensés pour leur avancement ; nous sentons plus vivement qu'eux les événements qui les élèvent ou qui les abaissent ; et après avoir refusé de partager avec eux leur grandeur et leurs richesses, en embrassant un état de pauvreté et de dépouillement, nous partageons avec eux leurs passions et leurs crimes.
Voilà le premier devoir de la pauvreté religieuse , qui vous est commun avec tous les fidèles ; conserver le cœur détaché de tout ce qui nous environne ; nous dire sans cesse à nous-mêmes, que notre cœur n'est fait que pour aimer son Dieu , son bien unique et souverain , et que tout amour de la créature le déshonore et le dégrade ; qu'il est insensé de s'attacher à ce qui va nous échapper en un instant, et qui ne peut nous rendre heureux pour l'instant même qu'on le possède; plus insensé encore de lui sacrifier ce qui doit demeurer éternellement ; que nos attachements outre qu'ils souillent notre cœur, sont encore la source de tous nos malheurs et de toutes nos peines ; que nous sommes toujours punis de nos passions par les objets mêmes qui les causent; et que pour vivre heureux même ici-bas, il faut ne tenir à rien qu'on puisse nous ravir malgré nous-mêmes.
Le second devoir de la pauvreté religieuse, c'est le retranchement actuel de toutes les superfluités, c'est-à-dire, de tout ce qu'on appelle dans le monde, les aises et les commodités de la vie. Mais ne croyez
pas, ma chère sœur, que cette obligation vous soit propre : elle est encore une suite des engagements du baptême, et dès là indispensable à tout fidèle. Les créatures ne sont pas faites pour fournir à de vains plaisirs, puisque l'Évangile les interdit tous au chrétien ; et qu'il y a renoncé lui-même dans son baptême. Bien plus, comme pécheurs, nous avons perdu le droit d'user des créatures, et de les faire servir même à nos besoins, loin de les employer à nos plaisirs. Comme nous en avons abusé, la peine naturelle de l'abus que nous en avons fait, était de nous en interdire tout usage : et comme le pécheur abuse de tout, tout devrait lui être à l'instant refusé, et la mort devenir la peine subite et inséparable du péché. Nous devenons donc indignes d'user des créatures , dès que nous avons été assez ingrats que de les faire servir contre le Seigneur même à qui elles appartiennent ; c'est donc une grâce qu'il nous fait de nous en permettre encore l'usage : mais nous souvenir que nous en usons comme pécheurs ; que nous n'y avons plus aucun droit; qui si les usages même les plus nécessaires nous sont interdits, à plus forte raison les superfluités et les délices ; que ce serait une injustice de faire servir les créatures aux plaisirs d'un pécheur qui en a abusé, et qui ne doit plus vivre que pour souffrir, et expier cet abus ; que si on lui en permet encore l'usage , c'est à condition qu'elles deviendront la matière de sa pénitence, comme elles ont été la source de tous ses crimes; et que par les privations continuelles et douloureuses , dont il se punira , il expiera l'abus injuste qu'il avait été capable d'en faire. Voilà le fonds de la vie chrétienne, et les grandes maximes que l'Évangile propose à tous les fidèles.
Ainsi selon ces règles capitales de la foi , on doit vivre pauvre au milieu de l'opulence; se retrancher tout ce qui ne tend qu'à flatter les sens ; s'interdire tout ce qui n'est inventé que pour nourrir l'orgueil et l'amour-propre , tout ce qui sert d'aiguillon aux passions, et s'en tenir là-dessus à tout ce que la nécessité, la charité et une rigoureuse bienséance nous obligent encore de nous permettre. Tout l'avantage que les personnes du monde ont donc ici au-dessus de vous, ma chère sœur, c'est que sans renoncer à leurs grands biens, elles ne peuvent pourtant les faire servir à leurs plaisirs; c'est qu'à portée de se ménager toutes les superfluités, elles sont obligées de se les interdire ; c'est que sans se séparer de tout ce qui flatte les sens , elles doivent les mortifier sans cesse; sans se dépouiller de tout, vivre dans le dépouillement ; c'est,en un mot, qu'elles ont plus d'embarras que vous, et n'en ont pas pour cela plus de privilèges.
POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE
Il est vrai qu'une épouse de Jésus-Christ, qui a joint à cette obligation commune , une promesse particulière de vivre dans le dépouillement religieux , doit se disputer avec bien plus de rigueur les plus légères superfluités: non-seulement tout ce qui flatte encore les sens et les passions lui est interdit, mais même ce qui amuse encore, pour ainsi dire, l'amour-propre : non-seulement tout ce qui sent les pompes du monde est criminel pour elle, mais même tout ce qui n'est pas marqué par un caractère particulier de pauvreté et de pénitence. Ce n'est pas assez que ce qui l'environne n'augmente pas ses passions , il faut qu'elle les combatte et qu'elle les affaiblisse : ce n'est pas assez d'éviter les profusions de la vanité , il faut y joindre les privations d'une humble pauvreté : ce n'est pas assez de n'avoir plus rien decommun avec le luxedes personnes du monde, il faut n'avoir rien même de particulier qui nous distingue de la modestie et de la simplicité de nos sœurs; rien qui paraisse nous élever au-dessus d'elles; rien qui puisse les faire souvenir des vains avantages du nom , de la naissance , de la fortune , auxquels nous avons renoncé en nous consacrant à Jésus-Christ; rien qui puisse blesser l'uniformité religieuse qui les a égalées à nous; rien enfin qui tende à introduire les distinctions du siècle dans un lieu qui n'est établi que pour les effacer et les anéantir.
Dieu seul, dit le Prophète, doit être grand dans la maison de Sion : Dominus in Sion magnats. ( Ps. xcvm , 2. ) Toute grandeur de !a terre, tout éclat humain est ici éteint et éclipsé : tous les noms et tous les titres , que l'orgueil des hommes a inventés, sont ici effacés par le titre glorieux d'épouse de Jésus-Christ : tout doit paraître ici petit devant la majesté du Très-Haut, qui remplit ce lieu saint de sa gloire et de sa présence. Et comme après le dernier jour, Dieu seul régnera dans l'univers , et que le monde entier étant détruit, tous les sceptres et toutes les couronnes brisées , tous les royaumes et tous les empires retombés dans le néant, en un mot, toute puissance et toute domination finie, Dieu seul , dit l'Écriture, remplira de sa majesté les nouveaux cieux et la nouvelle terre; Dieu seul paraîtra grand , parce que sa gloire seule s'élèvera sur les débris de toutes les grandeurs humaines : on peut dire que ces maisons religieuses sont d'avance ce ciel nouveau et cette nouvelle terre purifiés par un leu céleste , où toute grandeur est anéantie , où tous les noms et tous les titres sont confondus, où le monde avec toute sa gloire est déjà détruit, où Dieu seul est grand , parce que Dieu seul y règne et y est adoré : Dominus in Sion magnus.
Voilà, ma chère sœur, à quoi vous engage le dépouillement auquel vous allez vous soumettre, et vous voyez que ce qu'il exige de plus de vous que des personnes du monde, est plutôt une facilité pour remplir l'engagement contracté là-dessus dans votre baptême , qu'une nouvelle rigueur que vous y ajoutez.
Enfin le dernier devoir de ce dépouillement religieux , est la soumission et la dépendance entière des supérieurs, dans l'usage même des choses les plus nécessaires ; c'est-à-dire, regarder tout ce qu'on nous laisse comme n'étant point à nous; n'en uset que selon l'ordre et la volonté de ceux qui nous gouvernent; le voir changer, augmenter, diminuer avec la même indifférence; ne nous approprier de tout ce qui nous sert, que la disposition d'en être privés, dès que l'ordre le demandera; et n'avoir à soi que le saint plaisir d'être libre et dépouillé de tout.
Ne vous figurez pas cependant, ma chère sœur, qu'en ceci même votre condition soit plus dure que celle des personnes du monde. A la vérité, la foi n'exige pas d'eux qu'ils dépendent des hommes dans l'usage de leurs biens, et qu'ils n'en usent ou ne s'abstienne que selon les ordres et la volonté d'autrui. Mais sans vous faire remarquer qu'il est mille situations dans le monde, et pour celle de votre sexe surtout, où l'on ne peut disposer de rien; où tout ce qui est à nous, est comme s'il ne l'était point; où l'on dépend de la volonté et souvent du caprice d'autrui , dans l'usage même des choses le? plus nécessaires; où les grands biens qu'on a portés à un mari , ne servent souvent qu'à augmenter ses profusions insensées envers les objets criminels de ses passions, et sa dureté à notre égard; enfin où l'on n'achète par des richesses immenses, que le droit de ne pouvoir plus s'en servir, etdeles voir en gloutir, sans oser presque se plaindre : sans m'arrêter à cette réflexion , ma chère sœur, et en vous permettant d'imaginer une situation où l'on ne dépend de personne dans l'usage des biens que nous avons reçus de nos ancêtres, nous dépendons toujours des maximes de la foi qui doivent régler cet usage : nous dépendons sans cesse de Dieu , qui peut nous enlever ces biens à chaque instant; qui peut d'un souffie renverser notre fortune, et par mille événements imprévus, changer notre opulence en une extrême misère. Nousdevons donctoujoursëtre prêts, comme Job, de trouver bon tout ce qu il plaira au souverain Maître d'en ordonner : nous devons en user comme pouvant en être dépouillés l'instant qui suit; nous regarder toujours comme des esclaves, à qui le maître peut demander les biens qu'il leur a confiés, sans qu'ils puissent y trouver à redire; ne
les posséder que comme ne les possédant point; nous souvenir qu'étant entrés nus dans ce monde, comme dit l'Apôtre, nous n'y possédons rien qui soit à nous; et que devant en sortir dans la même nudité et dans la même indigence, tout ce que nous aurions voulu nous approprier n'aurait été, pour ainsi dire, qu'un vol fait au père de famille; un vol que nous aurions été forcés de restituer à la mort qui nous ravira tout , et de montrer ainsi à tous les hommes, que nous avions été des usurpateurs; que ces grands biens , dont nous nous étions parés avec tantd'ostentation, nenous appartenaient pas, et que nous n'avions à nous que le droit d'en user et de les faire valoir au profit et pour la gloire du Maître souverain qui nous en avait confié l'administration.
Ainsi , ma chère sœur, la pauvreté religieuse ne diminue pas vos droits sur les biens et sur les plaisirs de la terre, puisque le chrétien n'y a point de droit ; elle diminue seulement vos embarras et vos inquiétudes : elle ne vous dépouille de rien , puisque rien n'est à vous ; elle vous met seulement hors d'état de vous attacher à ce qui ne vous appartenait pas : elle ne retranche pas même les profusions et les supc-rfluités, puisque l'Évangile les interdit à tout fidèle; elle ne retranche que les occasions qui auraient pu vous porter à les rechercher : en un mot, elle n'éloigne que les périls; et loin de vous imposer un nouveau joug, elle vous met dans une liberté parfaite.
Je sais que le monde ne regarde pas des mêmes yeux cet état de pauvreté religieuse , et qu'on se croit plus libre et plus heureux, quand on peut jouir à son gré des biens que l'on possède. Mais quel est ce bonheur, ma chère sœur? que sont la plupart des hommes, que les esclaves infortunés de leurs biens et de leur fortune? Ils ne les possèdent pas; ils en sont possédés : que de craintes! que de désirs! que de jalousies ! que de bassesses ! que de soins pour les conserver! que de précautions de peur de les perdre! que dépassions à contenter! que d'accidents à craindre! que de contre-temps à souffrir! que de courtes joies! que de chagrins durables ! quels chagrins amers suivent le dérangement des profusions et des excès! de quels soucis honteux et dévorants est punie et toujours accompagnée l'avarice' quels désirs insatiables d'amasser sans cesse ! quel dégoût cependant, et quelle satiété même dans la possession! A combien de maîtres et de tyrans, s'écrie saint Ambroise, se livre celui qui ne veut pas prendre le Seigneur pour son seul maître et pour son unique héritage! Quàmmultos dominos habet, qui unum reJiKjerit. ( S. Ambk. ) Heureuses donc les âmes, ô mon Dieu, que vous
TROISIÈME SERMON
avez appelées à un état de dépouillement entier! Sans inquiétude, sans soucis pour le lendemain, sans toutes les tristes précautions pour l'avenir, sans embaras pour le présent, débarrassées de tout ce qui agite et qui tourmente les enfants du siècle , leur unique soin est de vous plaire : toujours dans l'abondance, parce qu'elles n'ont besoin de rien; toujours tranquilles, parce qu'elles ne désirent rien ; leur vie est une fête continuelle, un calme que rien ne peut altérer, une joie pure et innocente : Etjusti opulentur et exultent in conspectu Dei. ( Ps i/xvn , 4. ) Au lieu que les enfants du siècle, toujours dans l'abondance et jamais rassasiés, toujours dans les plaisirs et jamais heureux, passent leur triste vie à désirer, à s'agiter, à changer sans cesse de situation et de mesure. Loin de se faire une félicité de se qu'ils ont, ils se font un supplice de ce qu'ils désirent : chaque instant les jette dans de nouveaux mouvements : ils ne connaissent le repos que pour le fuir, et toute leur vie est une agitation éternelle que rien ne peut fixer, et qui ne leur laisse pas plus de consistance ici-bas, qu'à la poussière qui devient le jouet des vents sur la terre : Non sic impii, non sic, sed tamquàm pulvis quem projicit ventus à facie terrse. ( Ibid. i, 4. )
TROISIÈME RÉFLEXION
Resterait à vous parler ici, ma chère sœur, du troisième engagement de l'état saint que vous embrassez; c'est l'obéissance religieuse. Le monde qui ne connaît pas la vertu de la foi et l'esprit de la vie chrétienne, regarde cet engagement comme un joug affreux, insupportable à la raison, et incompatible avec le repos et la douceur de la vie.
Il est vrai qu'il paraît d'abord fort triste et fort dur à la nature , de se faire toujours une loi des volontés d'autrui ; d'être forcé de sacrifier sans cesse ses propres lumières aux lumières et souvent aux caprices de ceux qui nous gouvernent; de ne se servir de sa raison que pour l'aveugler et la soumettre à des ordres qui nous paraissent bizarres et injustes ; de n'avoir à soi ni sentiment, ni volonté propre; et malgré la bonne opinion que nous avons de notre propre sens , que nous préférons toujours en secret à celui des autres; malgré les défauts et les lumières bornées que l'orgueil nous découvre toujours en ceux de qui nous dépendons; malgré même la vivacité des goûts et des inclinations qui nous dominent et qui mettent en nous mille répugnances pour les choses ordinaires; malgré tout cela, n'agir que comme si l'on ne voyait rien, si l'on ne sentait rien, et comme un instrument aveugle et insensible qui n'aurait d'autre mouvement que
POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE
la volonté de celui qui l'emploie et qui le dirige. J'avoue, ma chère sœur, que cette situation paraît révolter d'abord tous les penchants les plus raisonnables de la nature, et ôter aux hommes la seule condition innocente que les situations les plus tristes leur laissent encore , qui est l'indépendance et la liberté de disposer de leurs actions et d'eux-mêmes. Mais, ma chère sœur, ce n'est là qu'un langage dont le monde se fait honneur : car trouvez-moi dans le monde un état d'indépendance entière; imaginez, si vous le pouvez , une situation , où libre de tout joug, de toute servitude, de tout égard, de toute subordination , de tout ménagement , on n'ait à répondre qu'à soi-même, de soi-même. Quels sont les assujettissements du mariage? et cette liberté si vantée, qu'est-elle qu'une servitude qui nous lie aux volontés et aux caprices d'un époux souvent injuste, jaloux, bizarre, qui change une société sainte en une affreuse captivité? Quelle est la servitude de la cour, de la fortune , des places , des emplois? quel est ce fantôme de liberté, qui fait dépendre les personnes du monde de tant de maîtres; qui les assujettit à tout, àleurs supérieurs, àleurs sujets à leurs amis , à leurs ennemis , à leurs envieux , à leurs partisans, à tout ce qui les environne? qu'est-ce qu'une âme livrée au monde et à la fortune, que l'esclave de l'univers entier, que le jouet éternel des passions et des bizarreries d'autrui, parce qu'elle l'est des siennes propres? Qu'est-ce que la vie du monde et de la cour elle-même, qu'une servitude éternelle , où nul ne voit pour soi ; où il faut sans cesse sacrifier les plaisirs à la fortune ; le repos, au devoir; les aises et les commodités, aux bienséances ; nos propres goûts , aux goûts d'autrui ; nos lumières , aux préventions de ceux de qui nous dépendons; et enfin notre conscience souvent à leurs passions injustes?
Et voilà, ma chère sœur, ce qu'il y a ici de triste pour les personnes du monde ; c'est que leurs assujettissements qui font tout leur malheur, font souvent aussi tous leurs crimes. Ils trouvent en même temps dans leur servitude, recueil de leur repos et de leur salut .- ils font à leurs maîtres des sacrifices continuels de leur liberté, des sacrifices qui leur coûtent cher, et qui cependant les rendent plus coupables. Leur complaisance est pénible, et elle est criminelle; au lieu que dans ces asiles saints, elle coûte moins au cœur, et a toujours un nouveau mérite : les sacrifices de la propre volonté y sont moins pénibles, parce qu'outre que la grâce les adoucit, on est sûr qu'on ne sacrifie sa volonté, qu'à la volonté de Dieu , dont les supérieurs ne sont que les interprètes et les organes; et cependant ces sacrifices
nous sont toujours comptés pour de nouvelles vertus : en un mot, on ne perd ici qu'une liberté d'humeur et de caprice , dont on est souvent soi-même embarrassé; on y conserve celle du cœur, qui est la source des vrais plaisirs et l'image de la liberté éternelle : dans le monde on perd toutes les deux, et on a le malheur de ne pouvoir, ni vivre pour son plaisir, ni vivre du moins pour son salut.
Mais une autre réflexion avec laquelle je finis , ma chère sœur : quand même vous auriez pu vous flat ter de trouver dans le monde une situation d'indépendance et de liberté entière; situation après laquelle depuis longtemps tous les hommes soupirent , et qu'ils n'ont pu encore trouver; quand même, dis-je , vous auriez été assez heureuse que de l'avoir enfin rencontrée ; il ne vous aurait pas été permis pour cela de suivre aveuglément vos goûts et vos caprices ; il ne vous eût pas été permis de vivre d'humeur, de tempérament, et de ne prendre que ce qui vous plaît pour la règle de ce que vous devez faire. Tout chrétien a une règle éternelle et supérieure, qu'il doit consulter sans cesse sur chaque action : tout ce qu'il fait doit se trouver à la place et dans l'ordre, où la règle, c'est-à-dire, la loi de Dieu , veut qu'il se trouve : par conséquent dans tout ce qu'il fait, il ne lui est pas permis de ne chercher qu'à se satisfaire lui-même; autrement il se mettrait lui-même à la place de Dieu , pour lequel et par l'ordre duquel il doit toujours agir. Tout ce qui n'a que l'humeur, que le caprice, que l'amour de nous-mêmes pour principe , n'est plus dans l'ordre , n'est plus une action du chrétien : car toutes les actions du chrétien et dignes de la vie éternelle, doivent, dit l'Apôtre, avoir pour principe la charité; or l'humeur, l'amour-propre et la charité, ne peuvent être le principe de la même action, puisque l'une nous fait toujours agir pour Dieu et l'autre pour nousmêmes.
Que fait donc, ma chère sœur, l'obéissance religieuse? Elle nous manifeste par l'organe de nos supérieurs , cette règle éternelle que nous aurions été obligés de consulter sans cesse dans nos démarches . elle nous épargne l'embarras de chercher sur chaque action , quelle est la volonté de Dieu, selon laquelle le chrétien doit agir dans tous les temps et dans tous les lieux : elle abrège les incertitudes et les perplexités qui auraient toujours suivi nos déterminations propres : elle va au-devant des méprises qui auraient pu nous faire prendre de mauvais partis : en un mot , elle nous décharge de nous-mêmes , pour ainsi dire , pour nous mettre entre les mains et sous la conduite de Dieu. Ainsi les personnes du monde ne se croycnt plus libres, que parce qu'elles ne connaissent pas le
fond de la religion et les devoirsdela viechrétienne : elles ne comptent être maîtresses de leurs actions ; que parce qu'elles croient n'en être comptables à personne : elles ne font tant valoir cet avantage, que parce qu'elles ignorent que toutes nos actions sont dirigées par une règle sévère, dont nous ne devons jamais nous départir ; que la liberté de la foi est une sainte servitude; que nous sommes esclaves de la justice et soumis à la loi de Dieu; que nous ne sommes point à nous, comme parle l'Apôtre, mais à celui qui nous a racbetés d'un grand prix ; que toutes nos actions lui appartiennent , puisqu'il en doit être la fin et le principe ; qu'ainsi il n'est pas plus permis à l'homme du monde d'user de sa liberté selon son humeur et son caprice , qu'au solitaire qui s'en est dépouillé entre les mains de ses supérieurs; que l'un et l'autre doit toujours agir conformément à la règle; et que toute la différence que j'y trouve, c'est qu'il est encore facile à l'un de la violer, au lieu que l'autre s'est mis dans l'heureuse nécessité de la suivre.
Non , Seigneur, le monde a beau nous faire valoir ses avantages sur ces asiles saints : funestes avantages, qui deviennent la source de tous ses crimes, et qui le rendent l'objet éternel de votre indignation i tristes avantages, empoisonnés par tant de chagrins , et qui lui deviennent à charge à lui-même! il se fait honneur d'un fantôme et d'une apparence de bonheur, dont il sent lui-même le vide , et où jusques ici il n'a pu trouver le secret de devenir heureux. Mais votre calice, ô mon Dieu! n'offre de l'amertume qu'à l'illusion des sens : le cœur y boit à longs traits les consolations de la paix et de la justice. Que les chaînes qui nous attachent à vous, Seigneur, sont douces et aimables ! que l'on gagne en perdant tout , en renonçant à tout pour vous ! Acceptez donc , 6 mon Dieu! le sacrifice que je vous fais aujourd'hui de moi-même : ne regardez pas les imperfections de l'hostie qui s'offre; ne regardez que le plaisir et l'empressement avec lequel elle court s'immoler au pied de vos autels : c'est à vous-même à la rendre digne de vous ; c'est votre grâce qui me conduit en ce lieu saint; c'est à elle à m'y soutenir, et après m'avoir mise au nombre de vos épouses sur la terre , me recevoir parmi celles qui doivent être admises aux nooes éternelles de l'Agneau.
Ainsi soit-il.
QUATRIÈME SERMON
QUATRIÈME SERMON
POlHt
UNE PROFESSION RELIGIEUSE
Sponsabo te mihi in sempiternum , et sponsabo te tnihi in justifia etjudicio, et in misericordia , et sponsabo te mihi in fuie; et scies quia ego Dominus.
Je vais vous rendre mon épouse pour jamais par une alliance de justice, de jugement, de miséricorde, et par une inviolable fidélité ; et vous saurez que je suis le Seigneur.
(Osée, h, 19, 20.)
C'est ce qui se passe entre Jésus-Christ et une âme que les passions avaient entraînée , lorsque revenue de ses égarements, elle s'unit à lui par les liens de la foi et de la justice, et ne veut plus vivre que pour réparer par une constante fidélité les transgressions de sa vie passée. On peut dire qu'alors elle renouvelle avec le Seigneur l'alliance autrefois jurée dans son baptême : sans renoncer à tout , elle le prend pour son partage : sans se cacher dans un saint asile, et se dérober à la vue des hommes, elle ne vit plus que pour lui seul : sans se dépouiller des biens périssables, elle les méprise, et ne connaît plus d'autre bien , que celui de le posséder : sans se séparer d'un époux terrestre, elle ne perd plus de vue l'époux immortel qu'elle a dans le ciel : enfin sans changer d'état , elle change de cœur, et éloigne d'elle tout ce qui pourrait encore rompre le nouvel engagement qu'elle contracte avec 6on Seigneur.
Cependant, ma chère sœur, quelque puissante que soit la grâce dans une âme encore engagée dans le monde; quelque fervents que soient ses désirs; quelque sincères que paraissent sa pénitence et son retour à Dieu , il est vrai de dire que l'alliance qu'elle fait avec lui au milieu du monde , par une conversion véritable, est toujours suivie de mille imperfections que la vie du monde rend inévitables. Les sollicitudes temporelles; les devoirs et les bienséances, qui se multiplient à proportion du rang et de la naissance; les égards que le monde exige, et qui ne nous laissent pas toujours les maîtres de disposer de nous-mêmes; les usages dont la piété la plus austère n'oserait se dispenser; les liens de la chair et du sang auxquels il faut encore tenir ; les soins pour se concilier l'amitié de ceux qui dispensent les grâces ; les prévoyances pour ménager à des enfants des établissements dignes de leur naissance ; les contre-temps qui dérangent toutes nos mesures, tout cela partage le cœur malgré nous-mêmes , occupe nos affections , s'empare de nos pensées, ralentit notre foi , émousse notre goût pour les choses du
POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE
ciel , rend la pratique de la prière et des autres œuvres de salut, plus sèche et plus languissante ; répand mille nuages sur notre esprit , laisse encore au monde trop de crédit sur notre cœur, et fait que la piété sert plutôt à nous faire déplorer en secret les embarras qui l'affaiblissent , qu'à nous faire goûter les consolations qui l'accompagnent.
C'est donc à vous proprement , ma chère sœur, que s'adressent aujourd'hui ces paroles de mon texte: c'est avec vous que le Seigneur va faire une alliance sainte et éternelle, et telle que son amour peut la désirer. Ce n'est pas assez pour lui , de vous posséder à demi , comme il possède encore tant d'âmes qui le servent au milieu du monde : il vous veut toute à lui; il est jaloux de tout votre cœur, et ne peut souffrir que les affections même les plus légitimes , puissent le partager encore. Heureuse si après avoir surmonté tous les obstacles qui s'opposaient à votre sacriûce; si après avoir résisté à toutes les sollicitations qui nous avaient presque fait craindre pour votre persévérance ; si après vous être arrachée d'un monde, qui a mis tout en œuvre pour vous retenir, vous ne commencez pas à moins estimer un bonheur que personne ne vous disputera plus ! heureuse si les suites ne ralentissent rien de la ferveur de ces commencements; et si après avoir fui le monde lorsqu'il courait après vous, vous ne le regrettez pas lorsqu'il vous aura tout à fait oubliée!
Mais non, ma chère sœur, nous avons de vous de meilleures espérances, et des pressentiments plus heureux pour votre salut : Confidimus meliora et viciniora saluti. (Hebr. vi. 9.) Ce n'est pas ici un parti pris dans un âge encore tendre, où une longue éducation dans ces saints asiles décide toujours presque de nos choix , et où le monde encore inconnu n'offre encore rien aussi qui puisse nous séduire : c'est une sainte résolution formée', soutenue longtemps au milieu du monde même ; et d'un monde où tout vous riait , où tous les suffrages étaient pour vous , où vous n'aviez que trop de ces talents dangereux qu'il faut pour lui plaire, où vous étiez devenue la seule consolation d'une mère désolée, en un mot, où tout semblait devoir vous attacher, et où cependant, quoique mille obstacles aient retardé le dessein où vous étiez de le quitter, rien n'a été capable de vous en détourner. Ainsi , ma chère sœur, les applaudissements d'un monde profane, auquel le cœur est si sensible, si généreusement méprisés; le seul lien même qui vous attachait encore au monde, en vous attachant à une mère tendre et chrétienne, si généreusement rompu; ce lien que vous respecterez toujours, et dont le souvenir plus vif sans doute, sur le point d'en rompre les nœuds pour ja-
mais , arrache peut-être encore à votre cœur des restes de regret et de tendresse; les routes singulières par où la Providence vous a conduite en ce lieu saint ; le soin spécial qu'elle a paru prendre jusques ici de votre destinée; tout cela, ma chère sœur, nous rassure sur les suites : les difficultés que le monde a formées à votre entreprise, nous répondent qu'elle ne 'peut être que l'ouvrage de Dieu. Oui, Seigneur, vous ne rejetterez pas une victime que votre main elle-même a conduite à travers tant d'obstacles au pied de l'autel. Abandonnez, à la bonne heure , ces vierges imprudentes , qui ne se donnent à vous qu'à regret ; et auxquelles l'orgueil tout seul , et le chagrin de ne pouvoir trouver dans le monde d'établissement qui soutienne la vanité de leur nom et de leur naissance, ouvre les portes de ce lieu saint ; ne jetez que des regards d'indignation et de mépris sur ces sacrifices forcés qu'on offre au monde plutôt qu'à vous-même, et où l'on ne vous donne que ce qu'il a rejeté. Mais pour cette vierge fidèle, qui entre de bonne foi dans vos voies ; qui méprise avec une sainte fierté , tout ce que le monde lui offrait de charmes ; qui renonce à tout pour vous suivre; qui vous confie le dépôt de sa foi et de son innocence, et vous prend pour sa portion et son seul héritage : vous êtes , Seigneur, fidèle dans vos promesses : vous la garderez comme la prunelle de votre œil , et la mettrez à l'abri sous les ailes de votre grâce.
En effet, ma chère sœur, il ne faut qu'examiner les caractères de l'alliance que vous allez contracter avec Jésus-Christ, pour conclure que de tous les préjugés de salut., il n'en est pas de plus certain , ni de plus consolant pour vous.
PREMIÈRE RÉFLEXION
En premier lieu, le Seigneur va vous rendre son épouse par une alliance de justice : Sponsabo te in justifia; premier caractère. C'est-à-dire qu'il était juste que vous lui donnassiez cette marque de votre amour ; que votre reconnaissance envers lui ne pouvait s'acquitter à moins, et qu'un sacrifice moins entier n'eût pas répondu à ce qu'il était en droit d'attendre de vous. Oui , ma chère sœur, la mesure de ce que nous devons à Dieu est ce que nous avons reçu de lui : il n'exige pas également de toutes les âmes, parce qu'il ne leur donne pas à toutes également. Plus il se communique à nous, plus il veut que nous soyons à lui : plus il met dans notre cœur de désirs de perfection et de fidélité , plus il veut que nous avancions, et que nous lui soyons fidèles : plus il nous pousse , plus il faut marcher : en un mot , ses dons doivent régler nos efforts et notre zèle
Or, rappelez en ce moment , ma chère sœur,toutes
les grâces dont il vous a jusques ici comblée ; des sentiments de salut inspirés dans une première jeunesse; tant de périls éloignés ; tant d'obstacles, qui semblaient rendre la démarche que vous faites aujourd'hui impossible, surmontés; tous les talents qui paraissaient devoir vous destiner au monde et à la vanité, réservés pour lui seul; tant de suggestions pour vous dégoûter de l'état que vous embrassez , méprisées ; tant de pièges qu'une tendresse trop humaine vous tendait chaque jour, heureusement évités; les larmes mêmes et les menaces de ceux qui avaient autorité sur vous, également inutiles; le monde entier conjuré pour vous perdre, ou par les embûches qu'il assemblait autour de vous , ou par les sentiments qu'il réveillait dans votre cœur, et que vous ne pouviez refuser au sang et à la nature, le monde entier, dis-je, conjuré pour vous perdre, terrassé et foulé aux pieds. Rappelez, ma-chèresœur, toute la suite des miséricordes du Seigneur, sur vous, et que le souvenir de cet enchaînement de grâces ne s'efface jamais de votre cœur.
Dans ces jours qui ont précédé ce jour heureux , lorsque lassée , ce semble , de vous soutenir toute seule contre toutes les attaques que le monde , que la nature , que votre propre cœur vous livrait, vous paraissiez sur le point de succomber, et de vous y rendre : dans ces moments tant de fois éprouvés , où votre piété semblait s'affaiblir, votre fermeté s'éhranler, votre foi s'obscurcir; et où le monde vous paraissant plus aimable, la retraite religieuse semblait ne vous offrir plus que des dégoûts et des horreurs secrètes; que se passait-il alors dans votre cœur? Jésus-Christ n'y était-il pas lui-même pour vous fortifier ? D'où vous venaient ces inspirations soudaines, ces retours de foi et de religion ? quelle était la voix secrète qui vous parlait alors au fond du cœur? IN'était-ce pas l'époux céleste, qui vous disait tout bas : insensée , tout ce que tu vois , et que le monde te fait espérer, passera ; mais les biens que je te promets, ne passeront point : que te servirait le gain du monde entier, si tu venais à perdre ton âme ? attache ton cœur, si tu es sage , à ce qui ne peut t'échapper, et qui doit demeurer toujours : les créatures qui semblent te promettre des plaisirs si doux et une félicité si riante, ne cherchent qu'à te séduire : elles sont toutes vaines , inconstantes , fausses, perfides : elles ne te préparent que des dégoûts et des amertumes cruelles : le monde est plein de malheureux; et s'il s'y trouve quelque consolation, elle n'est que pour les âmes qui m'y sont fidèles.
Lorsqu'il vous parlait de la sorte , ma chère sœur, votre cœur, comme celui des disciples d'Emmaus, ne redevenait-il pas tout de feu pour lui ? ne sentiez-
QUATRIËME SERMOxN
vous pas votre foi se raffermir, votre langueur se ranimer, vos irrésolutions se fixer, vos ténèbres se dissiper, et la sérénité succéder à l'orage? Quelles étaient les suites de ces temps de tentation, sinon une résolution plus vive, plus décidée, plus inébranlable de vous consacrer à Jésus-Christ? Je ne fais que raconter ici l'histoire des miséricordes du Seigneur sur votre âme , que vous nous avez confiée avec un attendrissement de reconnaissance, afin qu'elle fût publiée sur les toits.
Voyez en effet s'il en use de même envers tant d'autres que le torrent entraîne : il ne les trouble pas dans leurs voies insensées; il ne daigne pas disputer leur cœur au monde qui le possède tout entier; il les laisse jouir paisiblement du fruit de leurs infidélités; il semble leur en ménager lui-même les occasions; et par des jugements secrets et terribles, éloigner ou rendre inutile tout ce qui pourrait les ramener aux voies de la vérité. Qu'avez-vous fait, ma chère sœur, qui ait pu vous attirer ces égards et ces préférences? où en seriez-vous, s'il se fût contenté de vous solliciter faiblement; de vous inspirer quelques désirs de vous consacrer à lui , sans vous les faire exécuter, comme il en inspire tous les jours à tant d'âmes en qui le monde étouffe ces commencements de grâce , et qui demeurent infidèles à leur vocation? où en seriez-vous s'il eût borné toutes les opérations de sa grâce.à votre égard , à ces demi volontés dont le monde est plein ; à ces réflexions stériles sur les abus des plaisirs , de la fortune , et de toutes les choses présentes qui ne convertissent personne; ces projets éloignés de conversion qu'on ne forme tous les jours , que pour se dire à soi-même qu'on n'est pas encore endurci, qu'enfin on changera , et se calmer, en attendant , sur ses désordres? Il le pouvait ; et vous n'avez rien à ses yeux de plus que tant d'autres qu'il traite de la sorte : mais il vous a prévenue de ses bénédictions; il vous a toujours environnée de son bouclier. Plus le monde a fait d'efforts pour vous séduire , plus il a été attentif à vous protéger : il a toujours eu sur vous un œil jaloux, appliqué à étudier les affaiblissements de votre cœur, et prompt à vous les reprocher. Ah ! tant de soins ne devaient pas aboutir à vous laisser exposée au milieu des périls du monde corrompu : il travaillait à se former une épouse , à orner la victime qu'il destinait à ses autels. En vous donnant aujourd'hui à lui , vous ne faites donc que lui offrir son propre ouvrage; vous lui présentez le fruit des ses soins; vous parez l'autel de ses propres dons ; vous lui rendez ce que vous en avez reçu ; vous vous acquittez envers votre bienfaiteur ; vous ne pouviez , sans injustice et sans ingratitude , moins faire pour lui. Il avait déjà
POUR UlNE PROFESSION RELIGIEUSE.
sur vous , par ses bienfaits, tous les droits que vous allez lui donner par ce nouvel engagement; et la sainte alliance que vous faites aujourd'hui avec lui , est une alliancede reconnaissance et de justice : Sponsabo te in justifia.
DEUXIÈME RÉFLEXION
Mais quand la justice et la reconnaissance n'exigeraient pas de vous le sacrifice que vous allez faire, la prudence chrétienne ne vous permettrait pas de balancer ; et cette alliance sainte n'en serait pas moins une alliance de jugement et de sagesse : Sponsabo te injudicio : second caractère.
Pesez en effet , ma chère sœur, sur quoi roule ce que vous allez sacrifier, et de quel prix est ce que Jésus-Christ vous prépare. D'un côté, une fumée dont un instant décide ; des plaisirs qui durent peu , qui lassent dans leur courte durée, et qui doivent être punis éternellement; des jalousies, des chagrins, des passions que tout allume, et que rien ne satisfait; des dégoûts qu'il faut dévorer, et dont on n'oserait même se plaindre; des remords secrets que rien ne calme; des assujettissements et des ennuis mortels dont il faut même se faire un empressement et un mérite; des bizarreries, ues reDUts de la part des grands , qu'il faut essuyer et dissimuler; un oubli cependant et un éloignement de Dieu inévitable; mille périls dont l'innocence ne sort jamais entière; des adoucissements dangereux sur les règles et sur les devoirs; des agitations éternelles, où il n'entre rien de plus solide, que d'en connaître le néant ; une vie toute d'inutilités , de mouvements, d'erreurs, de désirs, de craintes, d'espérances; et enfin , une mort accompagnée souvent d'un repentir inutile, souvent d'un calme funeste; toujours terrible pour le salut, puisqu'elle finit toujours une vie, ou inutile, ou criminelle : voilà ce que vous sacrifiez en renonçant au monde.
Mais de l'autre côté, que vous prépare Jésus-Christ pour remplacer ce sacrifice? L'innocence et la paix du cœur, que le monde ne connaît pas; la joie de la bonne conscience, qui est la seule source des vrais plaisirs , des devoirs , où l'on est toujours payé comptant de la peine, par la consolation qui en facilite l'accomplissement; une société sainte dont la charité est le lien, dont la paix fait toute la douceur; où l'on n'envie rien, parce que tout est à nous comme à nos sœurs; où l'on ne se défie de rien, parce qu'on n'a chacun que les mêmes biens à espérer, et les mêmes maux à craindre; où la diversité des intérêts ne divise pas les cœurs, parce que c'est le même intérêt qui nous lie; où tous les chagrins qui empoisonnent la vie humaine, sont
inconnus, parce que les passions qui les causent en sont bannies; où nous trouvons des ressources à toutes nos peines, des précautions contre toutes nos faiblesses , des appuis dans tous nos découragements, des attraits pour tous nos devoirs, une vie tranquille, innocente, pleine de bonnes œuvres; où les actions les plus indifférentes deviennent des vertus, et nous sont comptées pour le ciel; et enfin une mort semblable à celle des justes; pleine de consolation, sans regret à ce qu'on laisse dans le monde , parce que n'y possédant plus rien , on n'y laisse rien; sans inquiétude de conscience sur les affaires dont on s'était mêlé, parce que le salut avait été l'unique affaire qui nous avait occupés; sans remords sur des biens mal acquis, parce que nous avions renoncé à ceux mêmes que nous pouvions légitimement posséder; sans scrupule sur les places où l'ambition nous avait élevés, qui n'étaient pas peut-être celles que Dieu nous avait destinées, parce que nous mourons dans une situation, où la grâce seule pouvait nous placer; en un mot, une mort douce, paisible, et d'un présage consolant pour l'éternité, puisque le inonde n'ayant pas été notre patrie, nous devons, selon les promesses, la trouver dans le ciel,: voilà ce que Jésus-Christ vous prépare.
Or, sur le point de vous déclarer au pied de l'autel, ne sentez-vous pas plus que jamais, ma chère sœur, la sagesse de votre choix? examinez-vous, dit encore Jésus-Christ, pour la dernière fois .-jetez les yeux surtout ce qui vous environne; et voyez si le monde , avec tout ce qu'il pouvait vous promettre de plus pompeux , peut être comparé à l'innocence et à la sûreté de l'asile saint où je vous appelle ; je vous permets d'en faire le parallèle dans votre cœur : voilà la montagne sainte où je me communique à l'âme comme un ami à son ami, et la plaine où une foule insensée adore le veau d'or; le repos du sanctuaire, et le tumulte du siècle : choisissez, il est encore temps; votre sort est encore entre vos mains ; il faut vous attendre à des croix et à des amertumes dans mon service : ma grâce vous adoucira mon joug, il est vrai; vous le trouverez léger, et son poids même vous consolera; mais en certains moments, pour éprouver votre fidélité, je paraîtrai vous laisser à vous-même : je ne suspendrai pas mes secours; mais je suspendrai mes consolations : je serai toujours avec vous; mais je ne me ferai pas toujours sentir à votre cœur : je laisserai à mon calice toute son amertume, et il ne vous offrira , comme le calice de mon Père ne m'offrit à moi-même, qu'un dégoût et une répugnance secrète; je vous avertis, et vous devez vous pré-
parer à ces temps d'épreuves : je ne veux pas surprendre votre consentement, ni me prévaloir des premiers transports d'un zèle qui souvent mène plus loin qu'on ne voudrait : je ne prétends pas amuser la victime pour la divertir de la pensée du glaive et du bûcher; ni vous mener à l'autel les yeux fermés, pour épargner à votre faiblesse la vue de l'appareil et des rigueurs du sacrifice : je demande une offrande raisonnable et éclairée : je veux bien que l'amour seul soit le feu qui l'allume; mais je veux un amour sage et prudent et où la précipitation n'ôte rien au mérite du choix et de la préférence : en un mot , je ne veux vous rendre mon épouse , que par une alliance de jugement et de sagesse : Sponsabo teinjudicio.
Mais ce n'est pas , ma chère soeur, ce qui va manquer à votre sacrifice. Les épreuves qui l'ont précédé , les obstacles qui l'ont retardé , les contradictions que vous avez eues à essuyer durant si longtemps du côté du monde, du sang et de la nature; la persévérance inébranlable qui vous les a fait surmonter; tout cela ne laisse rien à craindre sur l'imprudence et sur la précipitation de votre choix. Le monde n'a exigé que trop de temps pour les réflexions et les épreuves; et vous étiez mûre pour la vie religieuse dès le premier jour que la grâce vous inspira la résolution de vous y consacrer. Ainsi prosternée ici au pied de l'autel , votre amour ne se plaint plus que des retardements que les intérêts et les raisons humaines avaient apportés à votre sacrifice. Vous dites à Jésus-Christ dans l'impatience de vous consacrer enfin à lui pour toujours : Eh ! qu'abandonné-je, Seigneur, pour vous, qui ait pu demander tant de délais et tant d'épreuves? La liberté que je vais perdre n'est au fond qu'une véritable servitude dont je m'affranchis :je ne serai libre à mes yeux, que lorsque je serai attachée à vous seul par des liens indissolubles. Ah ! jusqu'ici le monde me paraît avoir encore quelque droit sur mon cœur : il me semble que je tiens encore à lui par tous les endroits qui ne me lient pas à vous sans retour : ce reste de liberté me blesse et me paraît indigne d'un cœur qui vous a choisi depuis longtemps pour son unique partage : funeste liberté dont je ne pourrais me servir que pour devenir l'esclave du monde et des passions insensées! aimables chaînes qui vont m'attacher à mon libérateur par des liens éternels, et me mettre dans la liberté des enfants ! Ainsi, Seigneur, le monde que je vous sacrifie, vaut-il la peine d'être tant regretté? Si je me sens troublée sur le point du sacrifice, c'est de confusion et de regret, de ne pouvoir rien vous offrir qui réponde à la faveur signalée que vous m'allez accorder. Jesouhaiterais, Seigneur, que
QUATRIÈME SERMON
le monde, avec toute sa gloire, fût plus solide; que ses espérances fussent plus réelles, ses plaisirs plus durables , ses biens plus vrais , ses promesses plus sincères . ah! c'est alors que je voudrais le mettre à vos pieds avec complaisance, et vous faire hardiment un trophée de ses dépouilles : mais tel qu'il est, il n'est pas assez aimable pour m'en faire honneur auprès de vous. Ce qui me console, c'est que vous lisez dans mon cœur : ce n'est pas parce que le monde ne saurait faire des heureux , que je vous le sacrifie , c'est parce qu'il est votre ennemi ; et que l'aimer, c'est vous haïr et vous perdre : trompeur ou solide, favorable ou ingrat, fidèle ou perfide, il ne m'aurait jamais plu : avec plus d'attraits réels, il aurait peut-être mieux paré mon sacrifice; mais il ne l'aurait pas retardé d'un seul moment.
TROISIÈME RÉFLEXION
Et c'est pour cela, ma chère sœur, que l'alliance que vous allez faire avec Jésus-Christ est , en troisième lieu , une alliance de miséricorde : Sponsabo te inmisericordiâ; troisième caractère. C'est-à-dire qu'il ne regarde pas au peu que vous lui offrez, et qu'il vous donne plus qu'il ne reçoit de vous. Je sais que vous lui donnez beaucoup selon le langage et les idées frivoles du monde : un grand nom , les talents que le monde estime, de grandes espérances, les titres de vos ancêtres. Mais, ma chère sœur, quand vous mettriez aujourd'hui aux pieds de Jésus-Christ des sceptres et des couronnes, les royaumes du monde et toute leur gloire , ne seriez-vous pas trop récompensée de pouvoir être, en échange, la dernière dans sa maison? Ainsi, plus vous lui sacrifiez, plus vous lui devez : plus le monde semblait vous offrir d'attraits, plus il a fallu de grâce pour vous en dégoûter : plus vous paraissiez née pour la vanité, et avec tous les talents propres à vous perdre, plus il a fallu que le Seigneur préservât de bonne heure votre cœur, pour vous sauver et vous établir solidement dans la vérité.
Voilà pourquoi il n'est pas de vanité moins pardonnable dans ces asiles saints, que celle de ces vierges insensées, qui rappelant avec complaisance le souvenir du nom de leurs ancêtres , et du rang que la naissance leur aurait donné dans le monde, et grossissant dans leur esprit le mérite de leur sacrifice, prétendent s'attirer dans le lieu de l'humilité des honneurs et des distinctions, par cela même qu'elles y ont renoncé; traitent avec une sorte de hauteur et de mépris celles qui , nées dans des circonstances plus obscures et plus ordinaires, n'ont eu à offrir au Seigneur, comme la veuve de l'Évangile, qu'une foi vive, un cœur désintéressé et toute
POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE
la médiocrité de leur fortune; comme si, plus on avait eu d'engagements pour aimer le monde, plus la grâce n'avait pas dd être puissante pour nous en retirer; comme si un souvenir, qui devrait exciter notre reconnaissance , pouvait aider à notre vanité , et que nous voulussions trouver des titres de gloire et d'orgueil dans les périls mêmes dont le Seigneur nous a délivrés par sa grande miséricorde.
C'est donc ici , ma chère sœur , une alliance toute de miséricorde pour vous : c'est une distinction dont la bonté de Dieu vous a favorisée depuis le commencement des siècles. Il prévoyait que, née avec tant d'avantages, vous ne lui seriez pas plus fidèle dans le monde, avec la mesure de grâces qu'il vous destinait, quêtant d'autres qui y paraissent : il lisait dans le caractère de votre cœur et de vos penchants que vous n'y seriez pas à l'épreuve des périls qui y sont si fréquents ; et comme il vous a aimée d'un amour éternel , il vous a attirée à lui , selon l'expression d'un prophète , par une abondance de miséricorde : Ideo attraxi te miserans. (.Jébém. xxxi, 3.) II pouvait, sans doute, vous laisser errer quelque temps dans le monde au gré des passions insensées , et vous rappeler ensuite à lui par le dégoût qui les suit toujours ; mais il a mieux aimé les prémices de votre cœur. Ces temples qui ont servi à Baal , ces cœurs qui ont été au monde, peuvent bien , à la vérité , lui être consacrés : mais il y reste toujours je ne sais quelle odeur et quelles flétrissures, qui blessent sa délicatesse; et il n'y descend pas avec tant de complaisance que dans les cœurs innocents et dans les temples de Sion , qui n'ont jamais servi qu'à mi seul.
QUATRIÈME RÉFLEXION
Il ne s'agit donc plus , ma chère sœur , que de répondre par une fidélité inviolable à toutes les miséricordes de l'Époux céleste : Sponsabo te in fide; et c'est ici le dernier caractère de cette sainte alliance. Oui , ma chère sœur , vous ne serez heureuse dans le parti que vous prenez, qu'autant que vous serez Adèle : il ne faut plus vous promettre d'autre consolation que dans la pratique exacte de vos devoirs. Le inonde, quijusques ici vous a ri, vous aura bientôt oubliée : vous allez tirer un voile éternel entre lui et vous ; n'attendez plus rien de ce côtélà : vous allez désormais lui être indifférente, parce que vous allez lui devenir inutile : vous n'avez pas voulu de lui quand il paraissait courir après vous; quel malheur si votre cœur allait retourner vers lui lorsqu'il ne voudra plus de vous , et qu'un engagement éternel vous en aura pour toujours séparée! vous ne le retrouveriez plus le même : il est moqueur,
il est méprisant, il est cruel même envers celles qui , après l'avoir abandonné , et embrassé un état saint , regardent derrière elles, lui tendent encoreles mains, et jettent encore sur lui des regards de complaisance : il insulte à leur inconstance et à leur retour ; il leur fait lui-même une loi de le haïr : plus même leur sacrifice avait été éclatant, plus il donne du ridicule à la légèreté honteuse qui semble le désavouer ; et il le venge de leurs mépris passés par des dérisions piquantes.
Et alors, ma chère sœur, quelles sont les amertumes d'une vierge infidèle que le monde a séduite, et qui voit ses penchants mondains renfermés pour toujours dans le lieu saint? Elle traîne partout ses dégoûts et son inquiétude : les rigueurs d'une sainte discipline deviennent pour elle un fardeau qu'elle ne peut plus porter : elle ne trouve plus dans le secret du sanctuaire d'autre plaisir que dans les fantômes qu'une imagination déréglée lui retrace : la prière n'est plus pour elle qu'une contrainte , ou un tumulte d'images profanes et mondaines , qui s'offrent en foule à son esprit ; les louanges du Seigneur, une occupation oiseuse et désagréable ; les exemples de ses sœurs , un spectacle qui la fatigue , parce qu'il lui reproche tout bas ses infidélités : les devoirs les plus légers de l'obéissance la révoltent ; les pratiques les plus aisées de la régularité la gênent; les mortifications les plus douces l'accablent ; ce qui console les autres épouses de Jésus-Christ fait tout son supplice ; et comme son dérangement lui attire tôt ou tard des murmures et des remontrances de la part de celles qui sont établies pour veiller sur sa conduite , elle nourrit des antipathies et des ressentiments qu'il lui faut dévorer toute seule; que la présence et les occasions réveillent et aigrissent à tout moment; et que la retraite rend souvent plus vives, plus amèreset plus irrémédiables que celles que les enfants du siècle nourrissent les unes envers les autres.
Or , ma chère sœur, est-il d'état plus malheureux sur la terre ? Sentir des penchants infortunés qui nous rentraînent sans cesse vers le monde et vers les plaisirs , et se retrouver sans cesse environné des horreurs de la pénitence et de la retraite : laisser sans cesse échapper le cœur hors de ces barrières sacrées , et ne le rappeler que pour lui faire mieux sentir toute la rigueur de sa prison et de ses chaînes : ne vivre que pour souffrir sous un extérieur pénitent , et souffrir sans consolation et sans mérite : vous fuir sans cesse , ô mon Dieu ! et vous retrouver toujours sur ses pas : courir avec une folle avidité après un monde qui nous fuit , et qu'on ne voit que de loin ; et se faire une félicité de dési-
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rer ce qui rend malheureux ceux mêmes qui le possèdent! Mais que prétendez-vous, âme infidèle (si parmi tant de vierges ferventes , qui m'écoutent, il s'en trouvait quelqu'une de ce caractère)? Renouvelez aux pieds de Jésus-Christ tous les saints engagements de l'alliance que vous avez contractée avec lui, et cherchez-y les consolations et les seuls plaisirs solides et véritables qu'il vous y préparait : tous les autres ne sont pas dignes du cœur ; ils vous sont doublement interdits : perdez-en le désir , puisqu'aussi bien il en faut perdre l'espérance. Que vous êtes à plaindre, et que votre état laisse peu de ressource à espérer ! Lorsqu'une âme mondaine s'égare, elle trouve le remède dans le mal même; le dégoût suit bientôt les plaisirs ; le monde , vu de près, ne se soutient pas longtemps contre lui-même; mais en éloignement, il en impose, c'est là son point de vue le plus séduisant; c'est une figure qui ne brille et ne trompe que de loin ; l'idée qu'on se forme de lui est toujours infiniment plus aimable que lui-même; et on l'aime longtemps quand on peut l'aimer sans le voir et sans le connaître.
Mais d'un autre côté, ma chère sœur, rien ne peut être comparé aux consolations que Jésus-Christ prépare à votre fidélité. Le monde que vous avez toujours méprisé, parce que vous l'avez connu, ne vous offrira jamais rien qui puisse venir troubler ici l'heureuse tranquillité de votre retraite. Si vous jetez encore quelques regards sur lui , ce seront des regards de compassion et de douleur : vous gémirez au pied du sanctuaire de l'aveuglement et de la destinée déplorable de tant d'âmes qui y périssent tous les jours, et de celles surtout que les liens de la chair et du sang doivent vous rendre plus chères, et dont le salut doit vous intéresser davantage; vous y déplorerez l'égarement et la folie de presque tous les hommes ; et vous les verrez , avec une sainte tristesse, courir , comme des insensés, après une fumée qui s'évanouit , et négliger les seuls biens véritables, et qui seuls peuvent leur assurer un bonheur éternel. Tantôt pénétrée du zèle de la gloire du Seigneur, si publiquement outragée par les scandales et la licence des pécheurs, vous lui direz avec le Prophète : Qu'attendez-vous, Seigneur? votre patience semble autoriser les crimes : il est temps que vous vengiez votregloire offensée et votre saint nom blasphémé : pour peu que vous différiez encore, votre loi sainte va .être anéantie : Tempus faciendi , Domine; dissipaverunt legem tuam. (Ps. cxvm, 126.) Tantôt touchée du malheur de ceux de vos frères, qui , malgré tous leurs bons désirs, se laissent entraîner au torrent du monde et des passions, et dont la faiblesse est le plus grand crime : 0 mon Dieu !
lui direz-vous avec Job, souvenez- vous que nous avons été formés d'une boue fragile : fortifiez les cœurs faibles, etôtez, ou aux séductions etaux plaisirs du monde, le funeste ascendant qu'ils ont sur eux, ou à eux-mêmes la faiblesse, qui, malgré eux, les en rend toujours les jouets et les esclaves. Tantôt, enfin, dépositaire des plus secrets sentimentsde ceux mêmes qui passent pour les heureux du siècle, et qui viendront vous confier leurs chagrins et se consoler auprès de vous de leurs peines, des perfidies et des injustices du monde; vous vous applaudirez au sortir de là de votre choix ; vous irez renouveler mille fois au pied de l'autel votre sacrifice ; vous y remercierez , avec des transports d'amour et de joie , Jésus- Christ de vous avoir conduite au port, et retirée d'un lieu où les apparences sont si trompeuses, les chagrins si réels, les plaisirs si tristes , et la perte du salut cependant si inévitable. Ainsi, tous les jours plus attentive à resserrer les liens heureux qui vous attachent à Jésus-Christ , tantôt vous lui sacrifierez un désir naissant ; tantôt une impatience qui déjà s'élevait; tantôt une animosité qui commençait à aigrir et troubler votre cœur; tantôt une satisfaction humaine que vous aurez trop souhaitée; tautôt une répugnance et un chagrin que vous aurez trop craint ; et vous étoufferez les passions avant même qu'elles aient eu le loisir de se former et de naître.
Il vous tarde, sans doute, de l'éprouver, ma chère sœur , et il est temps. Une joie sainte se répand déjà sur votre visage : vous ne pâlissez point à l'aspect du bûcher comme ces victimes infortunées que la crainte, ou l'intérêt seul, traînentià l'autel. Le sacrifice que vous allez faire avec tant de courage, touche déjà peut-être les spectateurs : vous seule paraissez ici ferme et tranquille ; et comme Jésus-Christ sur le point de consommer son ouvrage, vous dites aux témoins qui vous environnent , et que cette cérémonie attendrit : Ne pleurez pas sur moi; pleurez plutôt sur vous-mêmes ( Luc , xxm , 28) : c'est ici le plus beau jour de ma vie, l'accomplissement de tous mes souhaits, et le plus haut point de mes espérances : eh ! qu'y a-t-il dans mon sort qui ne doive vous paraître digne d'envie? je vais entrer dans 1p port, et je vous laisse encore à la merci des flots, et sur le point à tout moment d'un triste naufrage : je vais apaiser mon juge; travailler, tandis qu'il est temps, à me le rendre favorable , et le conjurer de ne pas me rejeter éternellement de sa face ; et vous allez enrichir le trésor de colère pour le jour terrible de ses vengeances : je vais mourir au monde, il est vrai; mais à un monde qui ne fait que des malheureux; à un monde qui est déjà condamné;
POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE
à un monde qui va périr demain, et dont je n'aurais pu jouir que pendant la courte durée d'une vie rapide : Ne pleurez donc pas sur moi; pleurez plutôt sur vous-mêmes.
Quelle injustice en effet, ô mon Dieu! et quel aveuglement déplorable, de plaindre une âme qui se donne entièrement à vous , et que vous mettez ici à couvert des pièges infinis répandus sur toutes les voies des enfants des hommes : je mets à vos pieds les dépouilles du monde, et vous allez me revêtir d'un vêtement de salut et de justice : je me sépare du commerce et de la société de ceux qui ne vous connaissent pas ; et vous m'allez donner une place parmi vos épouses fidèles et ferventes : j'abandonne le lieu des peines et des tentations; et vous m'allez introduire dans le lieu des consolations et des grâces. Monde profane, je ne vous ai jamais vu avec
plaisir, et jevous quitte sans regret : jelaisseencore, il est vrai , au milieu de vous des gages qui me seront toujours chers , et dont je ne me sépare qu'avec peine; mais ne faut-il pas qu'il y ait de la douleur et du sang dans mon sacrifice ? ah ! si je n'avais eu qu'à renoncer à vos pompes et à vos plaisirs frivoles, il m'en aurait trop peu coûté , et ce n'eût pas été donner à Jésus-Christ une grande marque d'amour, que de lui sacrifier ce que je n'aimais pas. Quevousrendrai-je donc , ô mon Dieu ! pour toutes les faveurs dont vous m'avez comblée? je boirai votre calice ; j'invoquerai votre saint nom, et je vous rendrai mes vœux en présence de tout ce peuple, dans l'enceinte de votre maison, pour faire avec vous une alliance éternelle ; parce que vous êtes le Seigneur et le roi d'immortalité.
Jînsl soit-ii.
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