‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 7 sur 235 · MASS1LI.ON. — TOME H · texte numérisé non relu

MASS1LI.ON. — TOME H

temple, les marques superbes du nom et des dignités en immortalisent la mémoire : si l'on élève des asiles de miséricorde, ces maisons deviennent des monuments publics de la grandeur de celle de leurs bienfaiteurs ; et les signes de la vanité sont presque toujours la première chose qui paraît dans les œuvres saintes. Telle est la faiblesse des grands surtout : les hommages obscurs ne plaisent pas ; les œuvres de religion qui nous confondent avec la foule , ne sont jamais de notre goût : il faut que tout ce que nous faisons pour le ciel porte le caractère de ce que nous sommes sur la terre : on entre dans des œuvres de miséricorde ; mais on en veut les premiers honneurs : on s'abaisse jusques aux ministères les plus vils de la charité; mais on s'abaisse avec faste , et dans cet abaissement même on fait sentir qu'on est grand : on se trouve dans des lieux secrets, consacrés aux exercices humiliants de la miséricorde : mais on s'y fait annoncer par des distinctions de vanité, et il semble qu'on ne veut pas courir le risque de l'humiliation , sans s'être préparé le dédommagement des éloges.

On ne connaît plus cette humilité ingénieuse, dont des saints distingués dans le monde nous ont laissé tant d'exemples. Quelle joie pour eux, lorsque pouvant se dérober aux regards publics, et se dépouiller pour un temps du poids de leur grandeur, ils allaient inconnus , ou soulager leurs frères , ou s'exposer à des outrages , ou honorer le Seigneur dans quelque autre œuvre obscure de religion ! quelle sainte industrie pour trouver ces moments heureux ! c'est alors qu'ils se croyaient véritablement grands : c'étaient dans ces moments d'humiliation qu'ils se regardaient avec une sainte complaisance, parce qu'ils retrouvaient en eux les traits les plus ressemblants de leur divin Maître, dépouillé aujourd'hui de tous ses titres devant la grandeur de son Père, et confondu par une cérémonie honteuse avec les autres enfants d'Israël : c'est alors que se trouvant comme soulagés du fardeau de leur élévation, ils marchaient avec plus d'ardeur et de légèreté dans les voies de la justice : c'est alors , enfin , que le Seigneur se communiquait à eux plus abondamment, et qu'ils goûtaient des douceurs que le cœur humain ne peut comprendre. Ainsi dès que Moïse s'est dépouillé du titre fastueux de fils de la fille de Pharaon, et est venu dans le désert, comme un homme obscur et inconnu , garder les troupeaux de Jéthro ; c'est alors que le Seigneur se montre à lui dans /e buisson , et verse dans son âme des consolations ineffables . qui le dédommagent avec usure de toute la

18 LA PURIFICATION DE LA VIERGE

pompe de l'Egypte , qu'il vient de sacrifier à l'opprobre de Jésus-Christ.

Mais non-seulement Jésus-Christ sacrifie aujourd'hui à son Père toute la gloire de ses titres : afin que rien ne manque à l'intégrité de son sacrifice, il lui en fait un même de son innocence. Il paraît dans le temple comme un pécheur ; il y est racheté comme un esclave et un enfant de colère ; il prend sur lui toute la honte du péché dont il est exempt : et dans les sacrifices que Dieu demande de nous, nous voulons toujours sauver une vaine réputation d'innocence et de probité que nous avons perdue.

Vous craignez qu'en restituant des biens mal acquis, vous n'informiez le public de vos injustices secrètes. Mais vous vous trompez, si vous avez cru jusqu'ici votre réputation là-dessus hors d'atteinte : depuis longtemps on dit tout haut dans le monde, que ces équipages pompeux, ces édifices superbes , cette opulence domestique est le bien de la veuve et de l'orphelin ; que vous avez élevé votre fortune sur la misère publique; et qu'une prospérité si prompte n'a pu être innocente : le monde lui-même est blessé de vos profusions , et ne vous regarde plus qu'avec une sorte d'indignation et de mépris; et loin que des démarches publiques de repentir missent votre réputation en danger, il ne vous reste plus que cette voie pour recouvrer celle que vous avez perdue. Vous dites que si vous rompez brusquement ce commerce, l'éclat fera penser qu'il n'était pas innocent. Mais depuis longtemps le public murmure sur ces assiduités que vous croyez ignorées : c'est un scandale , et vous vous flattez que c'est un secret : les gens de bien en gémissent; le monde, loin d'y donner des interprétations favorables, va peut-être encore au delà de la vérité ; car ses erreurs sur ce point sont toujours plutôt des erreurs de malignité que de bonté; et une rupture soudaine n'est plus pour vous un éclat à craindre, mais une démarche aussi nécessaire à votre honneur qu'à votre salut : vous ressemblez à Saùl , qui exigeait de Samuel des ménagements et des honneurs publics qui conservassent sa gloire et sa réputation dans l'esprit du peuple ; lui , dont les infidélités avaient déjà si fort éclaté dans tout Israël : mais d'ailleurs, quand il s'agit d'obéir à la loi de Dieu, il ne faut plus craindre les démarches les plus humiliantes , que le salut rend indispensables.

Enfin , mes frères , l'offrande de Jésus-Christ est une offrande toute volontaire; dernière condition. C'est un hommage de surcroît, pour ainsi dire, qui ne trouve pas ses motifs dans l'obligation de la loi , mais dans le seul amour de celui qui l'offre; et l'ou-

vrage du salut des hommes, dont son Père l'avait chargé, pouvait être consommé, sans qu'il ajoutât aux opprobres et aux travaux futurs de son ministère la honte de cette première démarche.

Mais il voulait accomplir toute justice, et nous apprendre qu'une âme, qui revenue des égarements du monde se consacre à Dieu , ne peut d'abord se refusera elle-même de saints excès; ne s'avise pas de compter avec son Seigneur, pour savoir au juste ce qu'elle lui doit; ne trouve rien de trop pour sa douleur, et pour la vivacité de son repentir; et loin que la tiédeur de son zèle attende toujours l'obligation inévitable du devoir pour agir, elle se fait un devoir de tout ce qu'un zèle saint inspire.

Or, mes frères , où sont les âmes de ce caractère ? Lorsque touché de la grâce , on veut revenir à Dieu ; le premier soin est de chercher, de toutes les maximes de le servir la plus douce, et la moins dure à l'amour-propre : loin d'embrasser des rigueurs de surcroît ; on étudie d'abord jusqu'où on peut pousser la condescendance , pour s'en tenir à ses bornes dangereuses ; on se fait d'abord un plan de vertu , où le monde entre presque autant que l'Évangile : loin de se proposer les plus gens de bien pour modèles, on déclare d'abord qu'on ne veut pas pousser les choses à l'extrémité comme eux; qu'on ne veut pas donner dans le ridicule de la singularité : et dans les travers d'une piété outrée : loin de chercher dans leurs exemples ce qu'on doit imiter, on y cherche ce qu'on doit fuir, et l'on veut être à Dieu en commençant à condamner ceux qui le servent. Ainsi on ne donne à Dieu que ce qu'on ne peut lui refuser; et l'on traite avec lui, non comme avec un père irrité qu'on veut apaiser, mais comme avec un ennemi, envers qui on ne se relâche qu'à regret de ce qu'on est forcé de lui accorder.

Oui , mes frères , qu'on aime peu son Dieu , quand on peut se prescrire à soi-même la mesure de l'aimer! qu'on est peu touché de ses crimes, quand on peut d'abord chercher des adoucissements à sa pénitence! que la conversion est suspecte, lorsque l'on commence par y mettre des bornes ! et que le cœur est peu changé, lorsqu'il a encore le loisir de supporter les premières démarches.de son changement ! Les commencements de la pénitence ne sauraient être si languissants et si ménagés : le cœur alors ne pouvant presque porter les premières impressions du Dieu qui le remplit, ne cherche qu'à soulager sa douleur : les larmes ne coulent jamais avec assez d'abondance; la componction n'est jamais assez vive. Quelles inquiétudes sur l'état dé-

plorable où il a vécu , la grâce n'opère-t-elle pas

dans l'âme d'un véritable pénitent! quelle sainte indignation fait-il paraître contre les dissolutions de ses premières mœurs et le scandale de sa vie passée ! quelles raisons n'a-t-il pas à nous opposer, lorsque nous voulons modérer l'excès de son zèle, et consoler l'amertume de sa douleur ! qu'elle crainte de ne pas trouver auprès de Dieu toute l'indulgence que nous lui promettons ! quel désir de réparer le temps perdu dans les erreurs du siècle ; de mettre à profit ce qui lui reste de vie, et de ne plus perdre de vue le bienfait inestimable qui vient de l'appeler à la connaissance et à l'amour de la vérité! quelle sainte jalousie envers ceux de ses frères qui ont eu le bonheur de se donner à Dieu avant lui ! et qu'il lui paraît triste d'avoir aimé si tard celui qui seul est digne de notre amour! quel zèle à venger sur sa chair les iniquités dont elle s'était souillée, et à faire servir à la justice les membres qui avaient servi au pécbé ! Voilà, mes frères, les conversions que la suite ne voit jamais se relâcher, ni se démentir. Mais ce jeune homme de l'Évangile, qui, appelé par Jésus-Christ, commence par disputer s'il est obligé de renoncer à tout pour le suivre; mais cet autre, qui, en se donnant à lui, veut encore se réserver le droit d'aller rendre les derniers devoirs à son père; mais toutes ces conversions mitigées et imparfaites ; mais tous ces sacrifices où l'on commence par mêler du miel contre l'ordonnance de la loi, le Seigneur les rejette; et pour être dignes de ses regards , il faut que la réalité de l'immolation en sanctifie l'offrande ; que l'intégrité la perfectionne; et enfin, que la ferveur et la surabondance de zèle la consomme, et la fasse monter en odeur de suavité jusqu'au trône de la majesté sainte : telle est la loi du sacrifice : Hxc est lex sacrifiai. (Lévit. vi, 14.) Mais si le défaut de ces conditions rend la plupart des conversions peu sincères , le défaut de fidélité les rend aussi peu durables; et c'est sur quoi l'exemple de Marie va nous instruire.

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