PREMIÈRE PARTIE
Le premier hommage que l'âme sainte de Jésus- Christ entrant dans le monde , rendit à la justice et à la grandeur de son Père , fut une oblation d'ellemême , dit l'Apôtre ; et le sein de Marie devinteomme le premier temple, où cet holocauste pur fut d'abord immolé. Mais il manquait à ce sacrifice invisible l'appareil des cérémonies sensibles : il fallait
SUR LES DISPOSITIONS, etc.
que la victime parût sur l'autel ; que le prix qui l'avait rachetée, fût porté dans le temple; qu'elle fut livrée entre les mains du pontife de la loi ; que le juste et les saintes femmes se trouvassent à ce nouveau calvaire; que Marie elle-même fût présente au sacrifice ; que le glaive de douleur qui devait percer son cœur y brillât par avance : en un mot , que tout y retraçât aux yeux de son Père les circonstances de la croix ,'et l'histoire anticipée de ce grand sacrifice. Il semble, en effet, mes frères, que son heure n'étant pas encore venue, Jésus-Christ ne paraît aujourd'hui dans le temple que pour se hâter d'y aller tracer en attendant , les préludes et les ressemblances de son immolation sanglante ; et que comme avant son union à notre chair, il prenait plaisir, dit Tertullien, à se manifester aux patriarches sous une forme sensible , pour satisfaire , ce semble , l'impatience de son amour par ces essais et ces symboles d'incarnation ; de même avant d'expirer sur la croix, il se plaît à donner à son père des représentations anticipées de ce grand sacrifice, comme pour contenter par avance le désir qui le presse d'être baptisé de ce baptême de sang , et de le glorifier par sa mort.
Mais quoique ce ne soit ici qu'une image du calvaire, l'oblation n'en est pas moins réelle, dit saint Bernard ; première condition que nous proposerons pour modèle : la réalité de l'offrande. Les autres premiers-nés qu'on venait mettre entre les mains du pontife, on les présentait au temple, plutôt pour les racheter que pour les consacrer au Seigneur : ce n'était là qu'une offrande simulée et apparente ; des victimes de parade qui ne mouraient jamais à l'autel ; et qui remplacées à l'instant par un vil animal , ne retenaient pour elles que les dehors et tout l'appareil du sacrifice.
Mais Jésus-Christ entrant aujourd'hui dans le temple, livré entre les mains du pontife, et placé sur l'autel : Me voici , dit-il à son Père : les hosties de la loi n'étaient pas dignes de vous; mais vous m'avez formé un corps , et la loi de mort que vous avez prononcée contre moi, est le désir le plus ardent de mon cœur. Dès lors il accepte et souffre par avance tout ce qu'il doit souffrir un jour pour son Père : déjà se présentent à lui tous les travaux futurs de son ministère; les humiliations de sa vie cachée à Nazareth; les courses pénibles de sa vie publique; l'inutilité de ses prodiges et de sa doctrine ; les calomnies des prêtres et des Pharisiens; tout le détail d'un supplice infâme : déjà il voit dans le temple le lieu d'où sera tiré le prix de sa mort; déjà il démêle dans la foule des prêtres qui environnent l'autel , les pères de ceux qui seront assis un jour pour le juger comme un criminel : déjà porté dans les rues
de Jérusalem entre les bras de Marie , il entend ce peuple séditieux demander sa mort avec des cris affreux : déjà il voit le chemin fatal , où ses traces sanglantes seront empreintes , et par où chargé de la croix , et couvert d'épines, il montera sur le calvaire ; et quoiqu'il ne soit pas encore livré à ses ennemis, son amour commence le sacrifice que leur fureur consommera sur la croix.
Première instruction : Dieu devrait sans doute exiger de nous le sacrifice de notre vie, puisque tout pécheur est indigne de vivre ; et que nous devenons enfants de mort, dès que nous devenons enfants de péché : mais sa clémenoe a remplacé cette peine ; et le sacrifice continuel de la vie des sens, est devenu la loi de mort imposée à tout fidèle. C'est cette loi que nous avons tous acceptée sur les fonts sacrés , lorsqu'on vint nous offrir au Seigneur dans le temple : c'est cette hostie qu'on nous a ordonné d'immoler à notre place, pour être déchargés de la malédiction commune, et acquérir le droit d'être associés au peuple de Dieu : c'est là ce martyre de la foi , que nous avons tous voué ; ce martyre , dit saint Cyprien, qui n'attend pas des tyrans et des supplices; et qui trouve dans la tranquillitédu culte, par les violences continuelles faites aux passions , une paix plus amère même et plus douloureuse , que le trouble de ses persécutions et de ses souffrances : c'est là le grand témoignage que nous devons tous rendre à la foi chrétienne, en confessant la vérité de ses promesses , par le sacrifice continuel que nous leur faisons de nos sens et de nos passions ; et c'est en ce sens que tout chrétien est le témoin , c'est-àdire le martyr de Jésus-Christ : Eritis mihi testes. (Act. 1, 8.)
Voilà, mes frères, la vie chrétienne : une vie de renoncement et de sacrifice : cependant , se consacrer à Dieu, pour la plupart des âmes, qui revenues des égarements du monde, veulent le servir, c'est simplement étaler des dehors plus religieux ; se faire des liaisons plus simples; ne plus fuir le commerce des gens de bien; aller quelquefois loin du monde respirer l'air de la retraite; ne pas rougir des œuvres publiques de miséricorde ; se choisir un guide sacré , et ne plus vivre dans un oubli entier des sacrements. Mais si vous n'êtes ni moins ambitieux, ni moins attaché, ni moins sensuel, ni moins sensible, ni moins jaloux, ni moins vain; vous vous offrez au Seigneur comme les premiers-nés d'Israël : c'està-dire, vous vous mettez entre les mains du pontife, vous paraissez au pied de l'autel ; mais vous ne devenez pas le partage du Seigneur; vous n'offrez à votre place qu'un vil animal , que des œuvres extérieures , que les apparences de la piété : vous suppo*
LA PURIFICATION DE LA VIERGE
cez que Dieu se contente de cet échange , et qu'il acceptera au lieu de votre cœur et de vous-même, une offrande étrangère.
Cependant la plupart des conversions, à la cour surtout, sont de ce caractère, et subsistent encore avec toutes les passions, moins marquées à la vérité, mais toujours aussi réelles. On s'est donné au Seigneur : mais les soins les plus vifs et les plus périlleux de la fortune ne sont point ralentis ; mais les envies, les animosités, les concurrences, les liaisons humaines ne nous trouvent pas plus insensibles ; mais l'estime , l'amitié des grands , les distinctions publiques , les applaudissements des hommes , la faveur du maître surtout, n'a rien perdu de son prix dans notre cœur, et est peut-être entrée pour beaucoup dans le plan de notre nouvelle vie. On s'est donné au Seigneur : mais on fait de la piété une vie douce et tranquille , exempte seulement des soucis et des inquiétudes des grandes passions ; une simple indifférence pour les agitations des plaisirs, où il entre plus d'indolence que de vertu ; une vie renfermée dans un certain cercle d'occupations, innocentes à la vérité, mais aisées et paisibles; une vie d'ailleurs toute naturelle, souvent oiseuse, où l'on ne refuse aux s*ens que les excès grossiers ; et où souvent plus de séparation du tumulte et des grands plaisirs , ne fait que laisser plus de loisir aux attentions et aux délicatesses du corps et de la santé. On s'est donné au Seigneur : mais quoiqu'on soit revenu des désordres d'un engagement criminel, on n'en a pas encore rompu le lien fatal ; on cultive encore les tristes restes d'une passion qu'on croit éteinte, parce qu'on en a fini les emportements ; on aime encore à voir ces objets , ces lieux où l'on a tant de fois péri : semblables à Rachel , on ne rend plus à ses idoles des honneurs publics; mais on ne peut se résoudre à s'en séparer, ni à les perdre de vue. En un mot, on s'est donné au Seigneur : mais tout ce qui plaisait , plaît encore; on n'a point fait de sacrifice : on s'est contenté d'ôter la peau de la victime , de changer les dehors , de dépouiller un extérieur lascif et profane; mais on n'a pas touché au reste: on n'a pas coupé la victime comme la loi l'ordonnait; et le glaive de la foi n'y a fait aucune séparation douloureuse : Detractâque pelle hostix , artus in frusta concides . (Lévit. 1, 6.)
Cependant, comme on persévère dans l'usage des choses saintes , comme on vit exempt de grands crimes, comme on suit presque les mêmes routes que les justes , peu s'en faut qu'on ne se croie juste comme eux : ce n'est pas ici une hypocrisie; on est dans l'erreur de bonne foi. Au commencement et dans les premiers temps de la conversion, plus frap-
pés alors du souvenir encore récent de nos désordres , et des réparations de pénitence dont ils nous rendaient redevables à la justice divine; nous sentions que nous n'avions encore rien fait pour Dieu ; nous ne prenions qu'avec une sorte de confusion le nom de serviteurs de Jésus-Christ : et tandis que le monde, trop prompt souvent à donner aux plus légères démarches de changement , le nom de vertu et de sainteté; tandis , dis-je, qu'il nous méconnaissait, nous ne nous méconnaissions pas encore nousmêmes. Mais insensiblement nous nous sommes familiarisés avec cet état : les dehors de la justice nous ont caché notre véritable misère; les louanges des hommes sur notre prétendue vertu, nous ont persuadé qu'elle était véritable, et que le Seigneur n'en demandait pas davantage de nous : à force de nous regarder avec les yeuxd'autrui, nous avons réussi à nous prendre pour ce que nous ne sommes pas; et sans avoir jamais fait à Dieu aucun sacrifice réel et douloureux de nos sens , de nos penchants , de nos espérances, de nos commodités, de nos antipathies , de nos haines secrètes , de notre orgueil , de notre ambition; nous croyons nous être consacrés au Seigneur, avoir renoncé au monde, et fait le sacrifice que Dieu demandait de nous.
La piété, mes frères, n'est donc que le sacrifice de notre cœur : mais ce n'est pas assez que l'offrande en soit réelle, il faut encore qu'elle soit universelle. Seconde condition. Jésus-Christ, dit saint Bernard , sacrifie aujourd'hui à son Père tous ses titres, toute sa gloire, son innocence même ; il ne réserve rien pour nous apprendre , dit ce Père , que l'intégrité du sacrifice en fait d'ordinaire tout le mérite : Offerentes Mi utique quod sumus nosmetipsi. (S. Bern.)
Or, on veut bien retourner à Dieu et commencer une nouvelle vie ; mais on ne veut pas tout d'un coup faire un divorce universel avec le monde : on se figure que si l'on voulait tout entreprendre d'abord , on ne ferait rien ; qu'il faut se gagner peu à peu sur certains points avant que d'en venir aux autres ; que dans de faibles commencements , le Seigneur ne désapprouve pas qu'on accorde encore bien des choses à la faiblesse ; qu'il faut s'essayer sur de moindres ennemis, pour attaquer plus heureusement les plus forts, et que David vainquit les lions et les ours, avant que d'oser attaquer Goliath.
Ainsi on se retranchera sur un jeu outré ; mais on ne veut pas encore toucher aux autres plaisirs : on rompra un engagement de crime ; mais on ne veut pas d'abord bannir les spectacles, les entretiens dangereux , les liaisons inutiles et suspectes , les soins excessifs de la parure : on se dit à soi
SUR LES DISPOSITIONS, etc.
même que chaque chose aura son temps; qu'il | fait pour le Seigneur : si Pon consacre des dons au
faut insensiblement accoutumer le monde et s'accoutumer soi-même : on craint de trop se presser, et l'on donne à sa faiblesse le nom de prudence. Mais des commencements si ménagés ne sont jamais heureux, et ne vont jamais loin : il n'en est pas de la conversion comme des ouvrages des hommes : elle n'est point lorsqu'elle n'est pas entière; et tout est encore à faire, tandis qu'il en reste encore un seul point : toutes les passions n'en forment qu'une dans l'âme : en vain les attaquez -vous séparément ; vous coupez les têtes de l'hydre qui renaissent, et la grâce ne connaît point de victoire partagée.
Il est vrai que la piété a ses progrès; qu'elle se perfectionne de jour en jour, et qu'il fallut le travail de quarante années, pour relever et mettre dans sa perfection les murs et le temple de la sainte Jérusalem, figure de l'âme fidèle. Mais le inonde, et tout ce qu'il a de criminel , doit être d'abord détruit dans notre cœur; mais tout ce qui est incompatible avec la vie chrétienne, doit cesser tout d'un coup; et dès que le Seigneur a fait retentir sa voix dans un cœur, la criminelle Jéricho doit tomber tout entière à ses pieds , et ne plus rien conserver de ce qu'elle était que ses débris et ses ruines.
Et certes , mes frères , Jésus-Christ pouvait sans doute, en venant s'offrir aujourd'hui à son Père au pied de l'autel, comme le maître du temple, y laisser briller quelque rayon de sa gloire et de sa puissance, comme lorsqu'il en chassa les profanateurs : mais tout partage blesse son amour. Il est le pontife éternel d'une nouvelle alliance; lui seul a droit d'entrer dans le sanctuaire véritable; et il sacrifie cette auguste qualité , en venant acheter le droit d'entrer dans le temple figuratif : il est le Rédempteur de Sion, et lui-même est racheté comme une victime vulgaire : c'est le législateur des peuples, et il vient se soumettre à une loi dont il est lui-même l'accomplissement : enfin , il est le libérateur tant de fois promis; et il ne refuse pas d'être délivré de la servitude commune par l'offrande d'un vil animal : il fait un sacrifice universel à son Père de tous les titres dont son Père même l'a revêtu.
Mais c'est ici surtout, où il est rare de ne pas user de réserve, et de faire au Seigneur un sacrifice sincère de toutes ces vaines distinctions qui nous élèvent aux yeux des hommes. Lors même que, désabusé du monde , on revient des égarements des passions , on ne revient guère de la vanité , et de l'entêtement du rang et de la naissance ; et l'on veut que ses titres entrent , pour ainsi dire, dans tout ce qu'on