‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 72 sur 235 · NÉCESSAIRE AUX CLERCS · texte numérisé non relu

NÉCESSAIRE AUX CLERCS

Tulerunt puerum in Jérusalem, ut sisterent eum Domino , sicut scriptum est : Quia omne masculinum adaperiens vulvam, sanctum Domino vocabitur.

Ils portèrent Jésus à Jérusalem , pour le présenter au Seigneur, selon cru'il est écrit : Tout enfant mâle premier-né sera consacré au Seigneur. (Luc, il, 22, 23.)

Il était écrit et ordonné dans la loi , mes frères , que tout premier-né d'entre les Juifs serait consacré au Seigneur; c'est-à-dire, destiné comme Samuel à son culte, dédié au temple et à l'autel, séparé des usages profanes, en un mot, saint, sur lequel le monde n'aurait plus de droit, et sacrifié même au pied de l'autel comme une prémice sainte que Dieu s'était réservée à lui seul , et qu'on était obligé de remplacer par une autre offrande.

Jésus-Christ, le premier-né d'entre ses frères, figuré par les premiers-nés des Hébreux, vient aujourd'hui accomplir cette loi, et en développer la figure et le mystère. Sa consécration à l'autel est la source et le modèle de la nôtre : nous sommes comme les premiers-nés de la nouvelle alliance, comme les prennes des fidèles que l'Église consacre au Seigneur pour tout le reste de ses membres ; nous avons succédé en ce point aux premiers-nés des Juifs. On nous présente au temple comme eux , en un âge encore tendre : on nous dévoue à l'autel : on nous sépare des usages profanes : on ne laisse plus au monde de droit sur nous : on nous réserve tout entier comme eux, pour être offerts et sacrifiés au Seigneur : la seule différence que j'y trouve, est que le sacrifice et la consécration des premiers-nés , qui n'était que la figure de celle de Jésus-Christ, était aussitôt rachetée et remplacée par une autre offrande; au lieu que la nôtre, qui est une continuation de la sienne , est réelle , est perpétuelle , et ne peut être remplacée par aucun échange.

Or, le principal caractère de cette consécration , est de nous séparer de tout commerce profane , de nous destiner tellement à l'autel et à son culte , qu'il

DE LA FUITE

ne nous soit plus permis de sortir du sanctuaire , pour rentrer dans les tentes des pécheurs , et participer à leurs œuvres , et de nous éloigner du monde , comme d'un lieu où lasaintetéde notre consécration est toujours avec indécence , et ne peut être longtemps sans profanation.

Je sais que les mœurs des clercs ne doivent avoir rien de trop austère ni de trop farouche : appelés à sanctifier les pécheurs, il faut qu'à l'exemplede Jésus- Christ nous prenions , pour ainsi dire, leur ressemblance , et paraissions presque revêtus de leurs infirmités : destinés à les conduire comme leurs anges visibles, il faut, comme ce conducteur céleste du jeune Tobie , que nous paraissions , en un sens , imiter leurs coutumes et leurs mœurs , et que tandis que nous usons en apparence de la même nourriture qu'eux, nous nourrissions en secret notre foi et notre piété cl 'une nourriture invisible qu'ils ignorent.

Je sais que notre ministère nous mêle parmi les hommes ; qu'il faudrait sortir de ce monde, comme parle l'Apôtre , si nous voulions rompre toute société avec les pécheurs, et que la grâce du sacerdoce nous fait vaincre en combattant , et non pas en fuyant. Je sais enfin que , sous le ministère même judaïque , la tribu sacerdotale était seule répandue et dispersée parmi les autres tribus, pour nous marquer , ce semble , que le mélange des prêtres et des peuples est nécessaire, et que nos exemples ne sont par la moindre de nos fonctions.

Mais ce n'est pas la charité qui se répand, qui agit, qui se rend utile, et qui édifie, que je veux combattre, c'est l'amour du monde qui nous produit, nous dissipe, nous rend inutiles, et scandalise; c'est ce penchant violent qui nous arrache des saintes occupations du sanctuaire, nous les rend insipides, et nous jette dans le tumulte et les périls du ciècle : en un mot , c'est cette vie inutile , oiseuse , mondaine, qui nous mène de dissipation en dissipation ; nous lie aux assemblées des pécheurs , à leurs maximes , à leurs penchants , à leurs plaisirs , et nous traîne des bienséances du monde aux amusements, des amusements aux dangers , des dangers au crime. Or, je dis que rien n'est plus incompatible avec la gravité et la sainteté de notre état, avec l'esprit de notre ministère, que cette vie du monde, de dissipation, de commerce , d'inutilité , proposée même avec tous les adoucissements qui peuvent lui donner quelque air d'innocence. Prouvons cette vérité ; elle est assez importante pour faire toute seule le sujet de cette instruction.

PREMIÈRE RÉFLEXION

L'esprit de notre ministère est un esprit de sépa-

ration , de prière, de gémissement, de travail , de zèle , de science , de piété : remarquez tous ces caractères. Or, tout cela tombe et s'éteint, au milieu des commerces et des liaisons purement mondaines.

Un esprit de séparation : je l'ai d'abord remarqué : l'onction sacerdotale nous sanctifie, nous réserve, nous destine à tout ce qui regarde le fonds ou les dehors du culte, nous lire des fonctions publiques de la société. Dès que nous sommes oints prêtres, nous cessons en un sens d'être citoyens , et membres de la république : unis avec les autres hommes par les devoirs publics qui nous lient à l'État, nous formons un peuple à part, une nation sainte, un sacerdoce royal ; nous commençons à vivre sous d'autres lois, à contracter de nouveaux rapports, à prendre des engagements plus saints. Ce n'est pas que nous cessions d'être membres de l'État du côté de l'obéissance et de la soumission que nous devons aux puissances établies de Dieu : nous en devons même don ner l'exemple au reste des fidèles , et rendre à César ce qui est à César; nous ne cessons d'être membres de la république, que par les fonctions publiques qu'elle exige de ses membres; les mystères saints deviennent nos seules fonctions; les temples, nos maisons ; les autels sacrés , nos places d'honneur ; les œuvres de la piété et de la charité, nos tributs et nos charges publiques; les cantiques, nos plaisirs publics.

C'est sur ce fondement que les lois ne comptent point sur nous pour les services et les besoins communs de l'État: elles ne nous renferment point dans le corps de la société : elles nous regardent comme détaches du reste des citoyens, déchargés des devoirs et des assujettissements sur lesquels roule la vie civile : elles se départent, pour ainsi dire, du droit qu'elles avaient sur nous, et nous laissent tout entiers à des usages plus saints et plus augustes : elle respectent le recueillement profond que demandent nos fonctions, le sceau mystique qui nous consacre à Jésus-Christ; et elles nous laissent pour partage un loisir sacré, afin que nous remplacions par nos prières et par nos offrandes les services que nous manquons de rendre à la république.

Tout est donc saint dans un prêtre , et séparé des usages communs : sa langue ne doit plus parler que des discours de Dieu , selon l'expression de l'Apôtre, et les seules inutilités la profanent , comme les viandes communes souillent un vase sacré : ses mains ne peuvent plus servir qu'à offrir des dons et des sacrifices; et les jeux , les amusements, les ouvrages des hommes les dégradent de leur sainteté et flétrissent la dignité de leur onction : ses yeux ne peuvent plus reposer que sur des objets religieux , les

DU MONDE

temples , les autels , les mystères saints ; s'ils errent ailleurs , ils se souillent . et perdent le droit d'entrer dans l'intérieur du tabernacle , et de voir face à face la gloire et la majesté du Dieu qui y réside. Enfin, toute la personne d'un prêtre est comme un spectacle de religion, qui doit toujours être environné de respect, de gravité, de décence, et qu'on ne devrait plus regarder qu'avec une espèce de culte.

De là, mes frères, dès que la conversion des césars et la multitude des fidèles eurent porté dans le christianisme, jusque-là si pur et si fervent, le relâchement, le faste, la dépravation du inonde; et que la société des chrétiens plus étendue , et par conséquent plus corrompue, ne fut plus un asile sur pour la vertu , les clercs cherchèrent leur sûreté dans l'enceinte de la maison épisoopale; les aigles commencèrent à s'assembler autour du corps; l'Afrique , l'Orient , les Gaules, virent s'élever des communautés ecclésiastiques, où, sous la conduite du pasteur principal, les ministres inférieurs vivaient éloignés du monde, et apprenaient, en se cachant , à se montrer utilement aux peuples.

Les maisons destinées à élever les clercs, ont succédé à ces premières sociétés : c'est un temps d'épreuve où vous vivez séparés du reste des hommes, et où, par une année de séparation du monde, l'intention de l'Église est que vous vous formiez un goût de retraite et de recueillement, qui en sépare dumoins votre cœurpourtoujours. Mai s cette courte épreuve de retraite et de séparation ne vous est-elle pas même à charge? Y êtes-vous par goût? Y ditesvous quelquefois au Seigneur, avec un saint roi, qu'un seul jour passé dans le calme et dans l'innocence de sa maison , console plus le cœur, que des années entières passées dans les tentes des pécheurs? S'il n'y avait ni bienséance à garder, ni espoir de parvenir, ni lois, ni égards, ni usages; si vos inclinations décidaient de vos mœurs, quelle destinée vous formeriez-vous à vous-même? Vous en coûte-t-il quand il vous faut rengager parmi les mondains, et être encore témoin de ce que vous ne devriez plus voir qu'avec une profonde douleur ? Les jours les plus heureux , ne sont-ce pas ceux qui vous rappellent parmi eux? Il est écrit que la plupart des espions du peuple de Dieu, de retour de la terre de Chanaan, n'oublièrent rien pour en dégoûter les Israélites : C'est une terre, leur dirent-ils, qui dévore ses habitants : l'aridité et la sûreté du désert, sont infiniment préférables au lait et au miel qui coulent dans cette contrée. De retour du monde dans ce désert , est-ce là votre langage ? Vous en revenez plein , enchanté, enivré : vous portez jusque dans ce désert saint, les fruits de cette terre infidèle : vous en

étalez avec pompe les douceurs et les avantages : vous en inspirez le désir à ceux qui vous écoutent : vous en occupez vous-même le plus précieux loisir et les plus saints exercices de votre retraite; et un seul jour que vous vous rendez au monde , vous dérange, vous dissipe, vous rend insipides tous les devoirs de ce lieu saint, y aggrave votre ennui et votre contrainte , y dessèche votre cœur, l'endurcit aux instructions , et vous fait perdre souvent le fruit d'une année entière d'épreuves. Jugez si vous conserverez au milieu du monde le goût du recueillement et de la séparation , puisque vous le perdez dans le sein même de la retraite.

Cependant, comme le monde lui-même ne compte plus que vous lui apparteniez; que vos biens, vos terres, vos personnes sont censés, comme une chose morte, par rapport à l'État, c'est-à-dire, tirée de l'usage des choses qui fournissent aux mouvements et aux agitations de la société civile; tout ce qui vous lie encore au monde, hors le salut de vos frères, et les fonctions saintes du ministère, vous dégrade, efface et profane votre consécration, et vous remet sous le joug et l'ignominiedu siècle. Les vases et les ornements qui servent à l'autel, ne peuvent plus servir à des usages profanes; ce serait un crime qui souillerait leur consécration : or, un prêtre consacré à Dieu et à ses autels d'une manière bien plus sainte, plus intime, plus ineffaçable que les vaisseaux sacrés, que le lin et l'or qui servent au saint ministère, souille donc et profane encore plus sa consécration, s'il fait servir sa personne, ses talents, son esprit, son cœur, aux œuvres mortes et aux usages profanes du siècle. Doctrine sainte, que vous êtes peu connue! ce sont les ministres de l'autel, qui entrent aujourd'hui dans toutes les affaires et les agitations du monde. L'Apôtre en vain les avertit, que ceux qui sont entrés dans la milice de Jésus-Christ, ne doivent plus se livrer aux embarras du siècle; ils en sont les principaux acteurs; les intérêts temporels des familles sont confiés à leurs soins : on les voit à la tête des intrigues, des contestations, des sollicitudes, des animosités des mondains : les hommes de Dieu deviennent les hommes de la terre : les dispensateurs des mystères du ciel , sont les ministres des passions humaines : ceux qui sont chargés des intérêts éternels des peuples les négligent, et regarderaient comme une honte de s'en occuper, et se font une gloire de régler les choses temporelles de ce monde, qui périront avec lui : ils laissent aux talents vulgaires le soin des âmes que Jésus-Christ a rachetées, et croient se réserver à des ministères plus glorieux, en s'avilissant à des fonctions qui n'ont de grand que les

DE LA FUITE

noms et les passions des hommes qui les mettent ' en œuvre. C'est au sortir de ces vaines agitations, qu'ils vont porter à l'autel tout le tumulte et tout le chaos des passions humaines, au lieu d'y porter cet esprit de recueillement et de prière, qui doit nous préparer aux mystères saints; et c'est ici ma seconde réflexion.

DEUXIÈME RÉFLEXION

En effet, en second lieu, l'esprit de notre ministère est un esprit de prière : la prière est l'ornement du sacerdoce, le devoir le plus essentiel du prêtre, l'âme de toutes nos fonctions. Sans la prière, le prêtre n'est plus d'aucun usage dans le ministère, ni d'aucune utilité aux fidèles : il sème, et Dieu ne donne point l'accroissement : il instruit , et sa parole n'est plus qu'un airain sonnant : il offre l'hostie de propitiation , et il n'attire aucune bénédiction sur les offrandes saintes : il récite les louanges du Seigneur, et son cœur en est loin , et il ne l'honore que du bout des lèvres. En un mot, sans la prière, le prêtre n'est plus qu'un fantôme sans âme et sans vie, dont toutes les fonctions les plus saintes, les plus fécondes, les plus spirituelles, ne sont plus que comme les mouvements mécaniques d'une machine inanimée. C'est donc la prière seule, qui fait toute la force et tout le succès de ses différents ministères; et il cesse, pour ainsi dire, d'être un ministre public, dès qu'il cesse de prier : c'est la prière qui fait toute la consolation de ses travaux; et ses fonctions sont pour lui comme le joug du mercenaire, comme des tâches sèches, dures, accablantes, si la prière ou n'en adoucit l'amertume, ou n'en soulage les peines, ou n'en console le peu de succès.

Mais la prière suppose un esprit pur, libre de ces images vives et dangereuses, qui souillent l'âme, ou qui en obscurcissent les lumières : elle suppose un esprit orné d'images saintes , familiarisé avec la méditation de la loi ; qui sort comme de son assiette, quand il faut détourner son attention aux embarras ou aux inutilités du siècle, et qui sans beaucoup d'effort retrouve en un instant, au sortir de là, la pensée et le souvenir des vérités éternelles , dont on l'avait diverti. La prière suppose un cœur tranquille, où le sentiment le plus vif soit celui de l'amour saint et de la reconnaissance des bienfaits de Dieu; un cœur accoutumé à goûter les choses du ciel ; timide , délicat, vigilant; toujours en garde contre les impressions étrangères; toujours occupé à réparer les affaiblissements inséparables de la condition humaine; toujours attentif à ne rien se permettre qui puisse refroidir le commerce tendre et familier qu'il

a avec son Seigneur : voilà ce qu'exige l'esprit de prière.

Or, alliez , si vous le pouvez , cette situation avec les mœurs dissipées et mondaines : voyez si au sortir d'un entretien , où l'on aura promené votre imagination sur les intrigues publiques, sur les prétentions et les espérances des hommes , sur les intérêts secrets qui lient ou qui divisent ceux qui approchent le plus près du trône , et qui occupent les premières places; en un mot, sur tout ce que la figure du monde offre de plus éblouissant et de plus contagieux : voyez si au sortir de là vous vous trouverez fort disposé à vous aller recueillir aux pieds de Jésus-Christ, et si la tête encore pleine de ces images profanes , vous pourrez y méditer des vérités qui n'offrent souvent que des nuages à l'œil le plus pur, et que le cœur le plus fidèle, appesanti par le seul poids de l'homme terrestre, a de la peine souvent à goûter. Que dis-je ? Voyez si au sortir d'une assemblée profane où vous aurez été blessé par mille spectacles et mille objets dangereux; où vous aurez laissé entrer dans votre cœur avec les semences de toutes les passions , la triste matière de mille tentations, de mille souvenirs lascifs, qui troubleront la paix de votre âme , qui en souilleront l'innocence , ou qui du moins effaceront, émousseront, par le venin de leurs impressions, tout ce qui vous restait encore de goût et de sensibilité pour les choses du ciel , pour les règles et pour les devoirs ; voyez si vous pourrez passer de ces lieux profanes au pied de l'autel, y prier pour vous et pour les peuples, y fléchir la colère du Seigneur, y déplorer les égarements d'un monde auquel vous venez d'applaudir et de prendre part, et traiter les mystères saints avec ce silence des sens , ce recueillement profond, cette terreur de religion, cette gravité majestueuse, ce calme du cœur et de l'esprit, que vous venez de perdre, et si nécessaire cependant à des fonctions si redoutables et si divines. Hélas! vous porterez sur l'autel saint les amusements, les inutilités, les illusions, les objets dangereux du monde, au milieu desquels vous vivez : vous souillerez la présence de s mystères terribles par ces images indécentes : votre imagination échauffée vous arrachera de l'autel , et vous rentraînera, et vous transportera dans le siècle où vous avez laissé votre cœur : vos prières ne seront plus au fond du sanctuaire, qu'une revue exacte de vos plaisirs : votre esprit y conversera plus avec le monde qu'avec le Seigneur; et nonseulement votre ministère deviendra inutile à vos frères et à vous-même, et non-seulement en offrant l'hostie de propitiation, vous ne fléchirez pas sa colère sur eux et sur vous, mais vous l'irriterez,

DU MONDE

mais vous leur attirerez de nouveaux fléaux; mais votre ministère, qui doit être un ministère de réconciliation et de vie, deviendra un ministère de mort, de haine et de perdition : vous ne tarderez pas de l'éprouver vous-même; vous sentirez les premiers traits de l'indignation de Dieu. Dès que le monde aura éteint en vous l'esprit de la prière , ce commerce si doux et si tendre de l'âme avec son Seigneur, ne sera plus pour vous qu'un pur commerce de bienséances qui vous gênera : vous en abrégerez les moments; vous en perdrez peu à peu le goût et l'usage; vous l'abandonnerez, vous sécherez , vous dépérirez, vous tomberez; et vous qui auriez du gémir entre le vestibule et l'autel sur les chutes de vos frères , vous ne serez pas même touché des vôtres : vos fonctions elles-mêmes vous endurciront : vous justifierez les erreurs et les plaisirs du monde, en y participant; et au lieu qu'ils auraient du attrister votre piété, et faire gémir votre zèle, ils flatteront votre goût , et corrompront votre innocence; et c'est une troisième réflexion.

TROISIÈME RÉFLEXION

L'esprit de notre ministère est un esprit de gémissement : nous sommes ces anges de la paix , dont parle le Prophète , qui devons pleurer amèrement , parce que les voies de la justice sont effacées; que personne presque ne passe plus par le sentier qui conduit à la vie; que l'alliance est devenue inutile, et que le Seigneur semble avoir rejeté son peuple : Angeli pacis amarè flebunt ; dissipatœ sunt vise; cessavil transiensper semitam ; irrltumfactum est pactum ; projetât cicitates ; non reputavit hommes. ( Is. xxxiii, 7, 8. ) Oui , mes frères , nous devons être des hommes de douleur; gémir sans cesse entre le vestibule et l'autel , sur les scandales qui déshonorent l'Église, et l'exposent à la dérision des impies : en un mot , l'esprit de notre ministère est cet esprit , qui au dedans de nous demande selon Dieu pour les saints avec des gémissements ineffables. Samuel, après la chute de Saiil, se retira, et passa le reste de ses jours , dit l'Écriture , à pleurer la triste destinée de ce prince. Jésus-Christ, le prince et le modèle des pasteurs, voyant Jérusalem endurcie dans son aveuglement et sur le point de sa ruine , pleura sur elle : il ne put refuser des larmes au spectacle de Lazare mort , en qui il découvrait l'image d'une âme criminelle , morte depuis longtemps à ses yeux. Nos entrailles, comme celles de l'Apôtre, doivent s'ouvrir aux malheurs et aux dérèglements de nos frères : nous devons avoir pour eux un cœur de mère. Il faut que, comme cette véritable mère de l'histoire de Salomon , nous sentions notre tendresse

frémir, notre sang se soulever, lorsque nous voyons le prince des ténèbres sur le point d'ôter la vie de la grâce aux enfants de l'Église , et de les partager entre le inonde et Jésus-Christ. Non, mes frères, tant qu'il y aura des pécheurs sur la terre, la tristesse et le deuil seront le partage des prêtres : tant que les enfants d'Israël dans la plaine s'occuperont à des danses et à des festins, oublieront le Dieu de leurs pères , et prostitueront comme des insensés leurs hommages au veau d'or, les véritables Moïses sur la montagne déchireront leurs vêtements, briseront leur cœur devant le Seigneur, et s'offriront d'être anathèmes pour leurs frères : les larmes des prêtres doivent être comme une expiation continuelle des péchés du peuple. Le monde se réjouira , disait Jésus-Christ à ses apôtres : les enfants du siècle courront en dansant, en poussant des cris de joie, se précipiter dans l'abîme : les ris et les jeux seront leur partage ; la tristesse sera le vôtre : le monde au milieu duquel je vous laisse , sera toujours pour vous un spectacle de douleur et de gémissement ; et quand même il ne vous persécuterait pas, quand même les croix et les gibets ne vous y attendraient pas , sa dépravation toute seule vous y ferait passer vos jours dans le deuil et dans l'amertume : Mundus gaubebit, vos autem contristablmini.(JokTS. XVI, 20. )

Or, cet esprit de tristesse et de gémissement, pouvez-vous l'allier avec les commerces et les inutilités des sociétés mondaines ? Je vous le demande : sur quoi roulent , je vous prie , les mœurs et les plus sérieuses occupations du monde? sur les plaisirs : vous ne sauriez y être assidu , sans en être ou le témoin , ou l'approbateur, ou le complice. Quand vous n'en seriez que le témoin, un prêtre peut-il familiariser ses yeux avec des objets qui doivent lui percer le cœur ? peut-il s'en faire un délassement ? Les premiers docteurs de l'Église interdisaient autrefois aux chrétiens les spectacles des gladiateurs , et ne croyaient pas que les disciples de la douceur et de la charité de Jésus-Christ, pussent repaître innocemment leurs yeux du sang et de la mort de ces infortunés , et se faire un plaisir cruel d'un spectacle qui aurait dû attrister leur foi , et leur faire déplorer le sort et la perte éternelle de ces malheureuses victimes. Mais , voilà les tristes objets dont vous , prêtre, pasteur des âmes , et coopérateur de la charité de Jésus-Christ pour leur salut, n'avez pas honte de vous faire un délassement : vous voyez avec plaisir périr vos frères , et se prêter mutuellement des armes pour bâter leur mort; vous les voyez se faire des plaies mortelles; s'armer d'attraits indécents et lascifs , pour porter le venin et la mort dans les

DE LA FUITE

cœurs; se déchirer parles traits les plus malins de la médisance; et ce triste carnage dont vous êtes témoin , vous amuse; et ce que vous devriez pleurer avec des larmes de sang, vous fait passer les plus agréables moments de votre vie.

Mais, vous n'en demeurerez pas à être simple spectateur; vous y applaudirez : car, de s'aller mêler parmi les mondains pour être leur censeur éternel, pour empoisonner leur plaisir par un air chagrin et austère, les avis ne seraient point là à leur place ; et ce n'est guère ce qui nous autorise à les reprendre, que de les fréquenter : ils auraient droit de vous dire : Que venez-vous faire parmi nous? ce n'est pas ici votre place. Pourquoi vouloir être témoin assidu de ce que vous croyez si digne de blâme? on ne hait pas trop ce dont on ne peut se passer : votre fuite de ces lieux vous conviendrait bien mieux que vos censures. Or, ne pas les condamner, c'est consentir à leurs œuvres de ténèbres, dit l'Apôtre; c'est les approuver. Mais, vous irez encore plus loin ; vous y participerez : vous paraîtrez enfin vous-même sur la scène. On ne tient pas longtemps contre des exemples qui forment comme tout le fonds des so ciétés que nous avons choisies : on veut être ce que tous les autres sont : on s'ennuie d'être tout seul de son parti : on ne veut point paraître singulier et de contrebande. Ainsi, aujourd'hui la complaisance, demain une occasion, une autre fois le penchant; vous vous laisserez aller : vous aurez depuis longtemps familiarisé la sainteté de votre caractère avec la vue des abus et des désordres du monde; vous la familiariserez avec ces désordres eux-mêmes. Le peuple de Dieu ne tarda pas d'imiter les mœurs des Chananéens , dès qu'il eut contracté avec eux les liaisons et la familiarité que Moïse leur avait défendues. Déjà le goût qui nous fait chercher le monde , n'est qu'un désir secret de l'imiter : on est déjà tout disposé à vivre comme lui, dès qu'on ne peut se passer de lui : c'est la seule conformité des penchants qui forme d'ordinaire les liaisons ; et on ne se lie avec le monde , que parce qu'on a les mêmes goûts que le monde. La famille de Jacob en Egypte vécut toujours séparée des Égyptiens : elle habita une terre à part, parce que ses mœurs n'avaient rien de commun avec celles d'Egypte : les enfants de Jacob offraient en sacrifice des animaux au Seigneur, et l'Egypte les adorait : ce n'était là qu'une figure. Nous formons un peuple à part au milieu du monde, parce que nous sacrifions à Dieu les passions de la chair, et que le monde les adore : dès que nous rompons la barrière qui nous sépare de lui ; dès que nous sortons de cette heureuse terre de Gessen , et que nous allons nous mêler parmi des idolâtres, leur culte

devient le nôtre; il faut adorer ce qu'ils adorent. La séparation avait fait toute notre sécurité , et avait maintenu la différence des mœurs; par le mélange nous ne formons plus qu'un peuple avec eux, et leur devenons semblables. Aussi , on voit tous les jours dans le monde des ministres de Jésus-Christ nonseulement imiter les mœurs et les excès des mondains, mais renchérir même sur eux; mais les surpasser même en mollesse, en sensualité, en faste, en profusions, en scandale souvent; mais raffiner même sur les plaisirs , se piquer de plus de goût , de plus de délicatesse pour la volupté; et devenir, ô mon Dieu , des modèles scandaleux d'habileté sur tout ce qui flatte les sens et les passions, au lieu qu'ils auraient dû l'être de toutes les vertus qui les mortifient et qui les combattent. Mais, mes frères , quand il n'y aurait de criminel pour les clercs dans la vie du monde que l'inutilité et l'oisiveté, par cela seul elle doit être interdite à des ministres établis pour cultiver le champ du Seigneur, veiller sans cesse, de peur que l'homme ennemi n'y sème l'ivraie, et vaquer aux fonctions laborieuses auxquelles ils se sont engagés , en se consacrant au service de l'Église; et c'est cette vérité qui me fournit la quatrième réflexion.

QUATRIÈME RÉFLEXION

En effet , mes frères , l'esprit de notre ministère est un esprit de travail : le sacerdoce est une dignité laborieuse : l'Église, dont nous sommes les ministres, est une vigne , un champ, une moisson, un édifice qui s'élève, et qui prend chaque jour un nouvel accroissement; une milice sainte; tous termes qui annoncent des soins et des fatigues, tous symboles du travail et de l'application. Le prêtre est placé dans l'Église comme le premier homme dans le paradis terrestre , pour y travailler et pour la défendre, ut operatur et custodiret illum. (Gen. ii, 15.) De là, dans les premiers temps, le ministère était toujours attaché à l'ordination : on ne tirait pas un ouvrier oiseux de la place publique , pour honorer sa paresse d'un vain titre , et le récompenser comme les ouvriers fidèles, sans qu'il eût porté le poids du jour et de la chaleur; et l'évêque n'imposait les mains sur des hommes éprouvés, que pour se décharger sur eux d'une partie du fardeau et du détail de la sollicitude pastorale : en un mot, les dignités de l'Église n'étaient pas des titres vains et de simples décorations, mais des emplois.

Ainsi , un prêtre est redevable de son temps aux fidèles : tout ce qu'il emploie à des commerces vains et oiseux , hors les délassements nécessaires , tous les moments , tous les jours qu'il laisse perdre dans

DU MONDE

l'inutilité des sociétés mondaines , dans les jeux et ' les dissipations , sont des jours et des moments qu'il devait au salut de ses frères , et dont ils lui demanderont compte devant le tribunal de Jésus-Christ. Par sa consécration , il est devenu un ministre public : les peuples ont acquis un droit réel sur sa personne , sur son loisir, sur ses occupations , sur ses talents : ce sont des biens consacrés, qui forment comme le patrimoine des fidèles; il n'en est que le dépositaire, et n'en peut plus disposer à son gré : il doit en répondre à l'Église et à ses enfants : ce n'est pas pour lui qu'elle l'a mis au nombre de ses ministres, c'est pour elle; c'est pour entrer en part de ses travaux et de ses ministères : il se dégrade de son titre dès qu'il en abandonne les fonctions : il cesse d'être ministre, du moment qu'il cesse d'être ouvrier : il passe en des inutilités, en des commerces oiseux et frivoles, en des amusements toujours indécents, et souvent dangereux, un temps sur lequel roule le salut des peuples; un temps d'où dépend la destinée éternelle de ses frères; un temps auquel Dieu avait attaché la conversion des pécheurs , l'affermissement des faibles , la persévérance des justes , et qui , dès le commencement , était entré dans ses desseins de miséricorde sur ses élus et sur son Église : voilà le crime de la vie oisive d'un prêtre.

Et de bonne foi, mes frères, vous ne seriez ministres de l'Église, que pour vous traîner tous les jours indolemment de maison en maison , d'assemblée en assemblée, d'inutilité en inutilité , et de n'avoir pas même assez d'occupation pour égayer l'ennui inséparable de l'oisiveté de la vie mondaine? Quoi! tandis que les chefs du peuple de Dieu sont aux mains avec les ennemis de son nom; tandis quêtant de saints ministres se dévouent aux fonctions les plus pénibles pour le salut de leurs frères; tandis que tant de prêtres zélés, avec une santé même épuisée par les années et par le travail , ne rabattent rien de leurs travaux et de leur zèle , redoublent mêmeleurssoins,leurvigilance, à mesureque leurs forces s'affaiblissent, et s'immolent généreusement, comme l'Apôtre, sur le sacrifice de la foi de leurs frères ; tandis que tant d'hommes apostoliques traversent les mers, et vont chercher dans les îles les plus éloignées , ou le martyre qui doit être la récompense de leur zèle , ou le salut de tant de nations que Dieu semble avoir abandonnées : vous qui êtes le collègue de leur apostolat et honoré du même ministère, vous languiriez indolemment dans une oisiveté , non-seulement indécente à votre caractère , mais honteuse même selon le monde à un simple citoyen qui ne serait que membre de la république?

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Vous l'homme de Dieu sur la terre, l'interprète de ses volontés , son envoyé parmi les hommes , oublieriez votre titre, vos fonctions, ses intérêts, sa gloire, et la vôtre, et aviliriez votre dignité aune vie vide et inutile , qui vous rendrait non-seulement l'opprobre de l'Église, mais la honte même de la société civile, et un objet de dérision aux yeux mêmes des mondains? Car, mes frères, dans le monde même chacun dans son état a des devoirs et des fonctions qui occupent une partie de sa vie : le magistrat , l'homme de guerre , le père de famille , le marchand , l'artisan ; la vie de tous ces différents genres de citoyens est mêlée d'occupations sérieuses ; ils ont tous des heures , des jours, des temps destinés aux fonctions pénibles de leur profession : le prêtre mondain seul , au milieu du monde , est l'homme le plus inutile et le plus désoccupé qui soit sur la terre : le prêtre seul dont tous les moments doivent être si précieux à l'Église, dont les devoirs sont si sérieux et si infinis, dont les soins doivent augmenter à mesure que les vices des hommes se multiplient ; le prêtre seul n'a aucune fonction parmi les hommes; passe ses jours dans un vide éternel , dans un cercle d'inutilités frivoles ; et la vie qui aurait dû être la plus occupée , la plus chargée de devoirs , la plus respectée , devient la vie la plus vide et la plus méprisable qu'on voie dans le monde même. Lorsque David exhortait le généreux Urie de retourner dans sa maison, et d'y jouir dans le repos des plaisirs domestiques : Quoi ! répondit cet officier vaillant et fidèle , tandis que tous mes frères campent sous des tentes , et qu'ils exposent leur vie dans les combats pour la défense du peuple de Dieu , je demeurerais seul ici dans l'oisiveté au milieu des douceurs et des réjouissances d'une famille ? Et ego ingrediar domum meam ut comedam et bibam ? (h Reg. xi, 11.) Et voilà ce qu'un prêtre oiseux et mondain devrait se dire sans cesse à lui-même : Puis-je vivre dans la mollesse et dans l'inutilité, et n'être d'aucun usage ni à l'Église , ni à la patrie , tandis que le reste des hommes ont chacun une occupation dans la société, et que mes frères surtout, mes collègues dans le ministère , se sacrifient généreusement pour l'Église , et se font une gloire et un saint plaisir des fatigues et des périls qu'ils essuient pour le salut des enfants de Dieu ?

Oui , mes frères , tant qu'il y aura des pécheurs à convertir, des ignorants à instruire, des faibles dans la foi à soutenir, des malheureux à consoler, des opprimés à défendre, des impies et des incrédules à confondre , un prêtre peut-il trouver assez de temps pour les plaisirs et les inutilités des sociétés mondaines? Sommes-nous donc faits pour une

DE LA FUITE

vie oiseuse, nous qui avec l'application la plus exacte ne saurions même suffire à tous nos devoirs ? Voyez Jésus-Christ, le chef et le modèle des ministres, assis sur le bord du puits de Samarie : malgré sa fatigue , il ne connaît de délassement , qu'en faisant l'œuvre pour laquelle il est envoyé ; il ne peut même se résoudre à s'accorder le temps d'un repas sobre et frugal : Ma nourriture, dit-il à ses disciples qui l'en pressent, est de faire la volonté de mon Père (Joan. iv, 34) : il voit les campagnes déjà mûries , et la moisson toute prête; et tandis que son père manque d'ouvriers , et que la moisson est sur le point de se perdre, il ne peut laisser un seul de ses moments inutile, et ramène à la vérité une femme pécheresse. Mesurons sur cet exemple le prix de notre temps , et l'usage que nous en devons faire. Il est rapporté dans les livres saints que Néhémias, occupé à rebâtir le temple , fut sollicité par les officiers du roi de Perse de descendre dans la plaine d'Ono pour conférer avec eux , renouveler leur alliance , et célébrer cette entrevue par des réjouissances et des festins : Veni, lui disaient-ils, et percutamus fœdus pariter in viculis, in campo Ono (n Esdk. vi, 2) : mais ce saint homme chargé d'un ministère si sacré, ne croyant pas qu'il lui fût permis de l'interrompre pour une affaire de pure bienséance : Je suis occupé à un grand ouvrage, leur répondit-il, et je ne saurais l'abandonner, ni le perdre de vue, de peur qu'on ne le néglige en mon absence : Opus grande ego facio , et non possum descendere , ne forte negligatur. (Ibid. 3.) Un prêtre, mes frères, occupé à réparer l'édifice spirituel de l'Église, à élever un temple au Dieu vivant dans le cœur des fidèles , est- il chargé d'un ouvrage moins saint et moins important? et que devrait-il opposer à ceux qui s'efforcent de l'en détourner sous des prétextes frivoles, et l'engager dans les inutilités et les vaines bienséances du siècle, que la sage réponse de ce pieux ministre juif : Opus grande ego fado , et no?ipossum descendere, ne forte negligatur? Quoi de plus digne de son ministère, et de plus respectable même aux yeux du monde, de ne pouvoir être diverti par toutes les sollicitations humaines, ni de la sainteté de ses fonctions, ni du service de ses frères; de préférer l'œuvre de Dieu , cet ouvrage si grand, si sublime, si honorable, aux niaiseries et aux inutilités des enfants du siècle; de respecter son ministère et ses fonctions ; de trouver tout ce qui occupe si inutilement les mondains , bas , et indigne de l'élévation de son sacerdoce, et de croire que tous les moments qu'il donnerait au monde sans nécessité, seraient autant de moments qu'il refuserait à l'édifice de la sainte Jérusalem , et qui retarde-

raient l'accomplissement de l'œuvre de Dieu surla terre : Opus grande egofacio, et non possum descendere, ne forte negligatur. J'avoue qu'il faut du zèle et de la fermeté pour rompre les liaisons de la chair et du sang, s'interdire presque tout commerce avec un monde où l'on tient par tant de liens d'amitié , de proximité , de bienséance ; où tous les jours on nous reproche l'austérité et la singularité de notre retraite; où l'on nous fait entendre, que nos bons exemples même seraient inutiles; où l'on tâche de nous séduire par l'exemple trop commun de nos semblables , et où enfin nos propres penchants nous entraînent : mais , c'est cela même qui me fournit une cinquième réflexion, et qui devient une nouvelle preuve de la vérité dont je veux vous convaincre.

CINQUIÈME RÉFLEXION

Je dis donc , en cinquième lieu , que l'esprit de notre ministère est un esprit de zèle et de fermeté. Nous sommes établis pour exhorter, pour corriger, pour reprendre à temps et à contre-temps : les désordres et les abus publics doivent nous trouver toujours inflexibles, inexorables : le visage du prêtre ne doit plus rougir des ignominies qui ne manquent jamais d'accompagner la liberté sacerdotale : il porte écrit sur son front , avec bien plus de majesté que le pontife de la loi , la doctrine et la vérité (Lévit. viii , 8) : il ne connaît plus personne selon la chair : il faut que sa fermeté envers ses proches, ses amis, ses protecteurs, l'autorise à ne rien relâcher des règles envers les étrangers et les indifférents ; et que son exactitude envers les uns , ne rougisse jamais de sa complaisance pour les autres : la grâce de l'imposition des mains, est une grâce de force et de courage ; elle inspire à l'âme marquée du sceau sacré , je ne sai s quoi d'héroïque , qui l'élève au-dessus de sa propre faiblesse , qui met en elle des sentiments nobles, grands, généreux, dignes de l'élévation de son ministère ; je ne sais quoi qui la met au-dessus des craintes, des espérances, de la réputation et des opprobres , et de tout ce qui domine sur la conduite du reste des hommes; je ne sais quoi qui fait couler dans nos veines, avec l'onction sainte, ce courage, cette vigueur sacerdotale, ce sang apostolique, que nous avons hérité de nos pères, de nos prédécesseurs dans le ministère, des fondateurs et des premiers héros de la religion. Or, cet esprit de force et de fermeté , est précisément le caractère le plus opposé à l'esprit du monde. Car l'esprit du monde n'est qu'un commerce de souplesse, d'égards, de complaisances , d'attentions, de ménagements : il faut n'avoir point de [ sentiment à soi , penser toujours avec le plus grand

DU MONDE

nombre, ou du moins avec le plus fort; avoir des suffrages toujours prêts, pour ainsi dire, et n'attendre pour les donner, que le moment où ils peuvent être agréables : il faut pouvoir sourire à une impiété, applaudir à une obscénité finement enveloppée; accoutumer ses oreilles aux traits les plus vifs et les plus cruels de la médisance ; donner des éloges à l'ambition, et à l'envie de parvenir; souffrir qu'on donne aux talents du corps et de l'esprit, la préférence sur ceux de la grâce. Enfin, quand on veut vivre dans le monde, il faut penser, ou du moins parler comme le monde : il ne faut pas y porter un esprit farouche, singulier, intraitable; on en serait bientôt la risée et le rebut ; on s'en dégoûterait bientôt soi-même : il faut se prêter, s'accommoder, s'affadir avec les enfants de la terre, nous qui devions en être le sel ; devenir les panégyristes du monde , nous qui en aurions dû être les censeurs; perpétuer par nos suffrages ou par notre lâcheté , l'aveuglement du monde, nous qui en sommes la lumière; en un mot, périr avec le monde, nous qui devions en être la ressource et le salut.

Mais, je veux que vous y portiez toutes les précautions de la piété la plus attentive , et que vous y teniez bon contre tous les exemples et toutes les séductions dont il est si mal aisé de se défendre longtemps : je veux qu'on vous voie d'abord porter au milieu du monde la vérité, la fermeté, et le courage: vous en rabattrez bientôt. Ces idées de zèle et de courage que vous aviez puisées dans ces maisons de retraite et dans votre éducation cléricale , s'effaceront bientôt : l'usage du monde les adoucira, et vous les fera paraître comme des idées sauvages : à elles succéderont des images plus douces, plus humaines, plus à la portée de la façon commune dépenser : ce qui vous paraît zèle et devoir, vous le regarderez comme un excès et une imprudence : vous renverrez aux esprits bizarres et outrés, ce que vous aviez regardé comme la vertu et la sagesse sacerdotale. Rien n'amollit la fermeté du ministère , comme les commerces inutiles : on entre peu à peu et sans s'en apercevoir soi-même dans les préjugés , dans les excuses, dans les vaines raisons, dont les gens du monde se servent pour justifier leurs abus : à force de les fréquenter, on ne les trouve plus si coupables; on devient même l'apologiste presque de leur mollesse , de leur oisiveté , de leur faste , de leur ambition, de leurs haines, de leurs jalousies ; on s'accoutume de donner, comme le monde, à toutes ces passions des noms adoucis : et ce qui nous affermit dans ce nouveau système de conduite, c'est qu'il a pour lui les suffrages des mondains; c'est que le monde donne à notre lâcheté , les noms spécieux de

modération, d'élévation d'esprit , d'usage du monde, de talent pour rendre la vertu aimable ; et à la conduite contraire, les noms odieux de petitesse, de rusticité, d'excès , et de dureté propre seulement à éloigner du bien , et à rendre la piété , ou odieuse, ou méprisable. Ainsi , par reconnaissance , on traite obligeamment un monde qui rend à notre lâcheté, tous les honneurs et tous les hommages dus à la prudence; on le croit plus innocent, depuis qu'il nous trouve plus estimables; on fait plus de grâce à ses vices, depuis qu'il a métamorphosé lui-même nos vices en vertus. Car qu'il est rare d'être les censeurs sévères et incommodes de nos admirateurs; et qu'il se trouve peu de Barnabés et de Saùls , qui , pour n'avoir rien voulu relâcher de la vérité, se fassent lapider par le même peuple, lequel était prêt, il n'y a qu'un moment, à leur offrir de l'encens, comme à des dieux descendus sur la terre!

L'esprit de zèle est donc incompatible avec les commerces du monde : vous n'y trouverez plus rien à reprendre, à mesure que vous vous familiariserez avec ce qu'ils ont derépréhensible ; vous perdrez de vue les grandes règles et la doctrine des saints; vous en oublierez même, dans la dissipation et les inutilités des sociétés mondaines , ce que vous aviez appris dans vos premières années ; vous ne cultiverez point ces précieuses semences de science et d'étude , qui auraient pu vous rendre utiles à l'Église ; les livres deviendront pour vous une occupation étrangère et ennuyeuse ; vous en aurez bientôt perdu le goût ; vous substituerez aux études sérieuses et conformes à votre état, des lectures vaines, frivoles, peut-être indécentes et dangereuses , parce qu'elles vous seront d'un plus grand usage avec le monde auquel vous vous serez livré : nouvelle réflexion qui m'autorise , et qui vous condamne.

SIXIÈME RÉFLEXION

Oui, mes frères, en sixième lieu, l'esprit de notre ministère est un esprit de science. Les lèvres du prêtre , dit l'esprit de Dieu , sont les dépositaires de la doctrine : il nous est ordonné , comme au Prophète, de dévorer le volume sacré de la loi , malgré toutes les amertumes que traînent après soi les études et les veilles : il faut nous nourrir du pain des Écritures à la sueur de notre front; orner le dedans de notre âme de la loi de Dieu, comme les prêtres juifs en ornaient les dehors de leurs vêtements. Les Écritures divines sont la substance et comme la base du sacerdoce chrétien : ainsi s'exprime un ancien concile : Sacerdotii hypostasin. Les prêtres sont comparés par les docteurs de l'Eglise, à ces deux grandes lumières que Dieu plaça

DE LA FUITE

d'abord dans le firmament; nous devons présider au jour et à la nuit ; au jour, en guidant la foi et la piété des fidèles ; à la nuit, en éclairant les ténèbres de l'erreur, de l'incrédulité, et de toutes les doctrines étrangères. C'est nous qui sommes les interprètes de la loi , les dépositaires de la tradition , les docteurs et les oracles des peuples , les voyants et les prophètes établis pour éclairer leurs doutes, ou leur manifester les volontés du Seigneur, les ressources de l'Église au milieu des schismes , des troubles, des scandales qui la divisent et l'affligent.

Mais soutenez , si vous le pouvez , tous ces grands titres dans des mœurs dissipées et mondaines : car il n'en est pas de la science pour les prêtres , comme de ces talents et de ces dons rares que le ciel distribue à qui il veut; et dont tous ne sont pas favorisés; c'est un talent essentiel et inséparable du ministère. L'Apôtre, après avoir fait l'énumération des dons différents que l'Esprit de Dieu répandait sur les Églises naissantes , et remarqué que les uns y étaient prophètes, les autres avaient le don des langues , quelques-uns la vertu d'opérer des guérisons et des prodiges, il ajoute que plusieurs y étaient établis pasteurs et docteurs : Pastores et doctores (Éph. iv, 1 1) : il ne sépare pas ces deux titres , parce que l'un est une suite nécessaire de l'autre. Or, rien n'est plus fatal au goût des lettres , que le goût des commerces et des sociétés mondaines : il faut de la suite et du recueillement dans les études ; les dissipations et les interruptions journalières en ralentissent d'abord la ferveur, et en font perdre tout à fait le goût. Je ne dis pas qu'elles ne permettent point d'enlreprendre des études profondes, d'approfondir ce qu'il y a de plus obscur dans l'antiquité sur le dogme et sur la discipline, et d'enrichir l'Église de nouveaux ouvrages; ce n'est pas ce qu'on exige de vous : ce sont là des talents réservés à un petit nombre de ministres savants et laborieux, que Dieu suscite pour être la lumière de leur siècle. Mais je dis que pour les études même communes et ordinaires , indispensables à un prêtre pour s'instruiredes règles , pour se remplir des vérités qu'il est obligé d'annoncer, pour se mettre en état d'exercer ses fonctions avec lumière et avec sûreté; je dis que pour ces études mêmes, il faut un esprit accoutumé à penser, à méditer, à être avec lui-même ; il faut que les assiduités trop fréquentes dans le monde, ne répandent pas sur les livres un ennui qui les rend insoutenables; il faut un certain désir d'avancer et de s'instruire; un caractère d'esprit sérieux, et ennemi du frivole ; un usage de la retraite et des réflexions ; un arrangement de vie, où l'on se rend compte à soi-même de ses progrès , où les moments destinés

aux différents devoirs , se trouvent toujours à leur place, et conformes à leur destination; en un mot, un genre de vie uniforme, occupé, réglé, qui ne saurait jamais s'allier avec les inutilités, les variations éternelles , le dérangement et le chaos de la vie du inonde. Aussi , mes frères, de là tant de prêtres plus instruits des bagatelles, des usages, des affaires du monde, que des règles de l'Église : de là, le monde est plein de ministres oiseux , qui vont traînant partout avec leur incapacité , la honte de leur caractère : de là, c'est-à-dire, de cette vie oisive, inappliquée, vide de lumières et de connaissances; de là, les chutes, les scandales, l'opprobre de l'Église, les horreurs qu'on n'oserait nommer. Car, mes frères, sortis de ces maisons de retraite, et quand une fois vous serez retournés dans la maison de vos proches, il n'est plus que l'étude qui puisse soutenir la piété , comme il n'est que la piété qui doive régler et conduire l'étude. L'amour des livres tout seul peut vous mettre à couvert des inconvénients inévitables au milieu du monde : dès que vous ne trouverez plus rien au dedans de votre maison qui vous fixe, qui vous attache, qui remplisse le vide de vos journées, il faudra l'aller chercher dans le monde : ses commerces, ses amusements, vous deviendront nécessaires ; vous ne pourrez plus vous passer de lui. En vain vous vous proposerez des bornes et certaines règles; en vain vous ferez résolution de vous partager entre vos livres et vos commerces mondains ; car voilà le plan qu'on ne manque jamais de se faire : le monde, non plus que Jésus-Christ , ne souffre pas longtemps ces partages ; vous passerez bientôt tout entier de son côté ; le goût du inonde croîtra, se fortifiera en vous chaque jour; et à mesure qu'il croîtra, le goût des livres, déjà si faible et si languissant, tombera et s'éteindra sans ressource : le dégoût se changera bientôt en aversion ; vous ne pourrez plus soutenir un seul moment d'application et de lecture sérieuse ; vous n'essayerez pas même de vous vaincre là-dessus ; et Poisiveté goûtée , accoutumée , ne laissera rien de plus sérieux dans votre vie et sur votre personne , que quelques restes des marques de votre état qui vous la reproj cheront. Et alors jugez, si livré à vous-même , sans secours, sans occupations, sans ressource pour vous soutenir, que les fréquentations mêmes qui vous amollissent ; sans cesse exposé , et n'étant défendu que par le goût même des périls Jugez si vous irez loin sans succomber, sans vous rendre , sans perdre le goût de l'innocence et de la vertu , après avoir perdu le goût de tout ce qui pouvait la préserver et la défendre , loin d'y conserver cette piété tendre et pure , qui honore le ministère, et qui seule sanctifie

du monde;

toutes nos fonctions ; et c'est la dernière réflexion qui va terminer ce discours.

SEPTIÈME RÉFLEXION

Je finis donc, et je dis que l'esprit de notre ministère est, en dernier lieu, un esprit de piété. Par cet esprit de piété, j'entends non-seulement l'innocence des mœurs, mais cette candeur de conscience, cette tendresse de religion , ce goût de Dieu, cette délicatesse d'âme que l'apparence seul du mal alarme : voilà l'esprit de piété qui est comme l'âme et toute la sûreté de notre ministère; car nous vivons, pour ainsi dire, dans le commerce continuel des choses saintes. Les temples , les autels , les mystères sacrés , les cantiques saints , la parole de vie; c'est au milieu de ces objets terribles et divins, que nous passons nos jours; c'est autour de ces spectacles, devant lesquels les anges eux-mêmes tremblent , que roulent toutes nos occupations.

Or dites-moi, je vous prie, qu'y a-t-ildans toutes ces fonctions qui ne doive faire trembler la piété même la plus recueillie et la plus attentive? quelle vie de prière , de retraite , de circonspection , de foi , d'attention rigoureuse sur les sens , ne doit pas nous préparer à ces ministères redoutables? Un prêtre ne doit plus rien se permettre qu'il ne puisse porter à l'autel , qui ne soit digne de soutenir la présence des mystères terribles. Les ornements mêmes dont il est revêtu, les vases sacrés dont il se sert, et où reposent les offrandes saintes, ne pourraient pas paraître devant le sanctuaire, s'ils n'avaient été purifiés , sanctifiés , consacrés par les prières de l'Église. Les dispositions, les désirs, les affections du cœur, que le prêtre porte à l'autel , qui forment comme la robe sacerdotale et les ornements sacrés de son âme , doivent, à plus forte raison, avoir une sainteté supérieure, être purifiés, sanctifiés, consacrés par l'onction de l'Esprit saint qui réside en lui. Il ne peut plus porter à ce lieu redoutable des désirs, des dispositions , des affections communes et humaines; quoique non souillées, elles ne sont pas dignes d'y paraître ; il faut que le feu divin de la charité les ait purifiées, et les ait fait passer de cet état commun et profane , pour ainsi dire , à un état saint et élevé : en un mot, comme rien n'est plus grand et plus sublime que ses fonctions , rien ne doit être plus saint, plus pur, plus sublime que sa piété. Cependant vous prétendez allier avec la vie du monde , avec la dissipation et les périls des sociétés et des commerces mondains, une piété, une sainteté, où dans la retraite même la plus austère, peu de ministres peuvent atteindre. Hélas! une vie entière de prière, de recueillement , de pénitence, ne pouvait

rassurer autrefois les saints ministres : ils ne regardaient l'autel qu'en tremblant; ils n'y montaient qu'avec une sainte horreur : plus leur vie était sainte, plus ils étaient attentifs à conserver leur âme pure, plus ils se trouvaient souillés en la présence de l'Agneau sans tache qu'ils allaient immoler! Et vous, vous passerez d'une assemblée de plaisir à l'autel saint? vous irez bénir et sanctifier les offrandes, de la même bouche dont vous venez de prononcer des paroles vaines et profanes? vous porterez aux mystères terribles un esprit rempli d'images frivoles, indécentes? et au lieu de vous élever alors jusques au pied de l'autel sublime et éternel de la céleste Jérusalem, de vous y anéantir en esprit avec les trônes et les dominations, et y chanter avec eux, devant la majesté de Dieu, le cantique de l'éternité , que l'Église vous met à la bouche , après vous avoir averti d'élever en haut votre esprit et vo tre cœur, vous le laisserez traîner sur la boue du monde d'où vous sortez; sur mille objets indignes d'occuper partout ailleurs l'attention d'un homme sage, et bien plus de distraire un seul moment à l'autel un ministre qui offre Jésus-Christ comme une hostie de propitiation à son Père ? et vous, vous viendrez y paraître avec une conscience négligée, douteuse , presque toute mondaine , où régnent le trouble , les ténèbres , la confusion , et où peut-être votre plus grand crime , est de ne vous en reprocher, et de n'y en avoir aucun de marqué et de grossier?

Mais de plus , cette vie du monde et de dissipation, non-seulement est inalliable avec cette piété sacerdotale, qui doit nous conduire à l'autel, mais encore avec cette piété grave et édifiante , qui doit nous préparer à toutes les autres fonctions du saint ministère : c'est cet esprit de piété tout seul qui en assure le succès. Car de bonne foi, après vous être donné en spectacle continuel au public, au milieu des amusements et des vaines joies du monde , pourrez-vous venir montrer aux peuples dans la chaire chrétienne , tout le sérieux des vérités de l'Évangile , et toute la douleur d'un vrai zèle ? quelle grâce aurez-vous alors à parler de la fuite du monde, des périls auxquels on y est exposé, des pièges que le démon y tend à l'innocence , de la nécessité de la prière, du recueillement, de la vigilance, de l'œil qu'il faut arracher lorsqu'il nous est un sujet de scandale, du compte que nous rendrons même d'une parole oiseuse; et enfin de toutes ces maximes crucifiantes, si éloignées de vos mœurs, et si inconnues au monde? quel air de froideur et de sécheresse ne laisserez- vous pas alors paraître ? Les vérités saintes du salut ne sortent qu'à regret, pour ainsi dire, et avec un air contraint, d'une bouche accou-

DE LA FUITE

tumée à des discours mondains et frivoles. Pour bien prêcher avec l'Apôtre Jésus-Christ crucifié, il faut comme lui être attaché à la croix de Jésus- Christ : pour inspirer le goût de Dieu et des choses du ciel , il faut l'avoir et le sentir soi-même : pour toucher les cœurs , il faut des expressions qui sortent d'un cœur touché. Vous serez dans la chaire chrétienne comme ces déclamatenrs mercenaires, qui étalaient autrefois leur éloquence dans les écoles publiques de Rome ou d'Athènes, sur des sujets vagues et indifférents, qui n'intéressaient ni les auditeurs ni l'orateur : vous ferez du ministère de la parole un vain exercice de parade et d'ostentation, un spectacle pour le monde, et non une instruction sérieuse pour les pécheurs : vous y chercherez plus les applaudissements de ceux qui vous écouteront, que leur conversion ; plus votre gloire , que la gloire de Jésus-Christ; plus vous-même, que le salut de vos frères. Mais quand vous parleriez avec un zèle apparent; quand vous emprunteriez les expressions les plus vives et les plus touchantes de l'éloquence chrétienne; quand vous vous attendririez vous-même sur des vérités auxquelles vous ne pourriez pas refuser alors toute la sensibilité de votre cœur, sur quel pied voulez-vous que vous regardent alors les auditeurs, instruits de la dissipation de vos mœurs et de l'inutilité éternelle de votre vie ? que penserontils lorsqu'ils vous entendront gémir sur des désordres, lesquels au sortir de là, vous trouveront plus traitables, et vous paraîtront même dignes de vos empressements? Vos gémissements seront pour eux comme des gémissements de théâtre : vous aurez bien joué votre rôle dans leur esprit ; et toute la sainteté , et toute la majesté , et toute la terreur de l'Évangile , ne sera plus pour eux que comme une scène puérile et profane.

Non, mes frères, qu'il est difficile de soutenir au milieu du monde tout le sérieux de notre ministère ! Le succès de nos fonctions n'est attaché qu'au recueillement de nos mœurs , et à la rareté de nos communications avec les enfants du siècle. L'apparition d'un prêtre , d'un ministre public dans le monde , devrait être aussi rare que l'était autrefois celle des anges de Dieu, de ces ministres de ses volontés : c'est le souhait d'un ancien Père. Il faudrait que les peuples fussent frappés de cette singularité, comme d'un "spectacle nouveau ; et que l'erreur qui régnait parmi les Juifs, qu'on ne pouvait plus vivre après avoir vu l'ange du Seigneur, devînt une vérité parmi nous; en sorte qu'un pécheur frappé de la modestie, delà gravité, de la sainteté d'un prêtre, crût qu'il n'est plus possible de vivre au monde et aux passions, et qu'il faut mourir à tout , après avoir été témoin d'un

spectacle si saint et si édifiant -.Morte moriemur, quia vidimus Dominum. (Judic. xiii, 22.) En nous montrant souvent, nous accoutumons les fidèles à nous voir sans respect et sans attention : notre dignité souffre toujours de la familiarité de notre présence : il est difficile d'être toujours en garde contre soi-même ; la piété la plus attentive a ses moments ou d'inattention, ou de relâchement; et, à la plus légère faiblesse qui nous échappe, notre caractère ou leur malignité nous en fait un crime dans leur esprit. Tandis que Moïse se tint au milieu du peuple dans le camp, malgré les prodiges éclatants qu'il opérait sans cesse et la sainteté éminente de sa vie, ce ne furent que plaintes contre sa conduite; ses proches eux-mêmes , plus accoutumés à le voir de près , le regardaient presque comme un homme commun; et il fallut qu'une lèpre soudaine, dont Dieu frappa sa propre sœur, en punît les murmures, et le mépris qu'elle avait pour son serviteur. Mais après quarante jours de retraite sur la montagne, à peine Moïse se montre-t-il à ce même peuple, qu'il lui paraît un homme nouveau tout brillant de gloire : il n'ose plus même, par un excès de respect, lever les yeux pour le regarder. Il n'y a qu'à perdre pour nous, mes frères, dans le commerce familier des mondains : si nous n'y perdons pas notre innocence, nous y avilissons du moins notre caractère; si le monde ne devient pas notre idole , nous en devenons du moins la fable et le mépris; si nous n'imitons pas ses mœurs et ses désordres , nous lui rendons du moins nos fonctions et nos vertus inutiles.

Et encore, comment peut-on se flatter que les suites de cette vie inutile et mondaine , ne nous conduiront pas au précipice? Mais ce doit être là le sujet d'une nouvelle instruction ; et je me suis proposé dans celle-ci de ne considérer cette vie mondaine dans les clercs , que par ce qu'elle a d'incompatible avec l'esprit de notre ministère, et non par les malheurs où elle nous précipite. Que de chutes honteuses! que d'abominations secrètes ! que de noms de blasphèmes écrits sur le cœur du prêtre , où il n'aurait dû porter gravés que le nom ineffable de l'Éternel , avec les noms et l'amour des tribus confiées à ses soins ! que de crimes qui ont vieilli au milieu des choses saintes ! que de morts accompagnées d'impénitence, de désespoir, d'irréligion, d'affreuse insensibilitéjusqu'à la fin! car l'endurcissement à la mort, est la fin ordinaire d'un mauvais prêtre.

Ces suites vous font trembler : mais elles sont journalières; mais elles sont inévitables; mais le monde mène là tôt ou tard. Et ne comptez-vous pour rien d'ailleurs le scandale de vos frères, et la

DU MONDE

douleur des gens de bien ? Quoi ! on vous verra éternellement dans le commerce des plaisirs et des inutilités du monde,, vivre d'habitude avec des personnes d'un sexe différent, leur rendre des devoirs frivoles , honteux , indignes de la gravité et de la sainteté de votre caractère , et le monde en faveur de vous seul ne s'en formalisera pas? et les impies vous feront grâce, et ne vous mettront pas dans leurs dérisions et dans leurs blasphèmes? Le pharisien est scandalisé de voir la pécheresse aux pieds de Jésus-Christ, quoiqu'elle y fût dans la circonstance la plus édifiante, la plus touchante de son repentir et de ses larmes ; et le monde vous verra vous-même, vous ministre des autels, vous l'homme et l'envoyé de Dieu sur la terre, vous verra aux pieds peut-être d'une pécheresse , et il n'en sera point blessé? et il suspendra la malignité de ses jugements? et ce monde qui ne nous pardonne rien; ce monde dont les premiers traits de censure et de dérision tombent toujours sur nous ; ce monde qui s'étudie à trouver même des faiblesses à nos vertus et à nos œuvres les plus saintes, ne verra plus rien de digne de ses censures dans nos vices mêmes et dans nos scandales? Non, mes frères, son défaut à notre égard n'est pas d'excuser ce qui doit être blâmé, mais de noircir et d'envenimer même ce qui pourrait être excusable.

Mais nos fonctions elles-mêmes, direz-vous, nous mettent nécessairement dans le commerce des mondains. Je l'avoue : mais on y est rare, quand on n'y est que par là ; quand on ne veut que conduire les âmes à Jésus-Christ , on ne se manifeste que pour leur en montrer le chemin ; du moment qu'elles l'ont trouvé , et qu'elles peuvent se passer de nous, on se cache, on s'éclipse, on rentre dans les ténèbres et dans la sûreté de la retraite ; semblables à cette étoile qui conduisit les Mages à Jésus- Christ, et qui était la figure des pasteurs. Voyezvous comme elle se montre jusques à Bethléem, où elle devait conduire ces sages de l'Orient : du moment qu'ils ont trouvé , reconnu , adoré Jésus- Christ, elle disparaît, elle s'éclipse, elle rentre dans les nuages du firmament ; son ministère était fini , et son apparition finit avec son ministère.

Mais quand on porte un certain nom dans le monde , et qu'on y tient à tant de devoirs, il n'est pas permis de se dispenser de mille bienséances qu'un long usage a établies. Souvenez-vous , mes frères , que nous avons nos lois et nos bienséances à part; que la tyrannie des usages du monde et ce tribut d'inutilités, n'oblige que ses esclaves, et que les enfants sont libres, selon la parole de Jésus- Christ; qu'il est ridicule d'asservir aux lois et aux

abus du monde, ceux qui doivent juger le monde ; que les bienséances des autres états sont les indécences du nôtre ; qu'il est une certaine retenue poulies personnes consacrées àDieu, de bon goût même selon le monde; et que notre rareté dans le public nous fera toujours honneur, dans l'esprit de ceux mêmes qui paraîtront nous en faire un crime.

Ainsi , mes frères, que le fruit le plus solide de votre retraite dans cette maison sainte , soit de vous faire perdre le goût du monde et de ses commerces. Tandis que vous sentirez encore quelques restes de ce goût fatal, comptez que c'est un levain qui corrompra un jour toute la masse; vous ne périrez que par là; et si ce goût est si dominant, que vous désespériez de le soumettre jamais au devoir, prenez donc le monde pour votre partage, avant qu'un engagement saint vous ait fait une loi sévère de vous en séparer. Vous y êtes encore à temps ; reprenez donc l'ignominie de l'habit séculier, puisque vous n'en sauriez quitter les mœurs et les penchants; n'ajoutez pas aux périls que le monde vous prépare, le crime d'y paraître avec un caractère sacré, qui doit vous en éloigner pour toujours : ses séductions suffiront assez pour vous perdre , lors même que l'état laïque auquel vous vous serez rendu, vous fera un devoir d'y rester; jugez de la sûreté que vous pouvez vous y promettre, si vous y êtes contre l'ordre de Dieu , et contre les règles de l'état saint que vous aurez embrassé. Mais si en vous consacrant au saint ministère, vous êtes sincèrement résolu dedépouiller les affections du monde, comme vous en avez dépouillé les marques ; la première fois que, revêtu du sacerdoce, vous tiendrez Jésus-Christ en vos mains à l'autel saint, dites-lui, comme aujourd'hui le juste Siméon : C'est maintenant, Seigneur, que je vais disparaître avec joie pour toujours au monde, et que mes yeux vont se fermer sans regret à tous les objets profanes, puisqu'ils ont eu le bonheur de vous voir, et que vous avez accompli en moi ce que vous me prépariez dès le commencement des siècles.

Ainsi soit-il.

DE L'AMBITION

DISCOURS

SUR

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