‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 73 sur 235 · L'AMBITION DES CLERCS · texte numérisé non relu

L'AMBITION DES CLERCS

Ductus est Jésus à Spiritu in deserlum, ut tentarelur a diabolo.

Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert , pour y être tenté du diable. (Mattu. iv, I.)

Il n'est pas de circonstance dans toute la vie de Jésus-Christ, qui approche plus de la situation où nous nous trouvons dans cette maison sainte, que l'histoire de ses tentations et de sa retraite. Sur le point d'entrer dans les fonctions de son ministère, l'Esprit de Dieu le conduit au désert. Il n'y vient pas, comme nous, expier dans la prière et dans les austérités de la retraite, les faiblesses, les relâchements et les dissipations inévitables de la vie commune, il n'avait fait que croître en grâce et en sagesse à Nazareth : cependant il semble qu'il n'ose entrer dans les fonctions publiques de sa mission et de son sacerdoce, au sortir de la maison de ses proches , et qu'il veut mettre entre son ministère et la vie divine qu'il a menée, l'intervalle de quarante jours de séparation et de pénitence.

Mais si dans la retraite il nous laisse un modèle à imiter, dans ses tentations il nous montre lesécueils à craindre en une si sainte entreprise. Les quarante jours expirés , dit l'Évangéliste , le Sauveur eut faim : alors le tentateur approche , et lui présentant des pierres : Commandez , lui dit-il , que ces pierres se changent en pain. Cette proposition rejetée, il va le placer sur le haut du temple, et sous prétexte de confiance en Dieu , lui propose des entreprises téméraires. Enfin ce dessein encore échoué, il transporte le Sauveur sur une haute montagne , et lui montrant les royaumes du monde et toute leur gloire : Adorez-moi, lui dit-il , et je vous les donnerai en partage.

Or, dans ces trois tentations, mes frères, je découvre tous les progrès d'une dangereuse ambition, et les différentes démarches du tentateur, pour faire tomber les ministres de Jésus-Christ dans un piège si commun aujourd'hui, et si peu connu. Car en premier lieu, pour donner d'abord une couleur spécieuse à une passion si fatale au ministère , il ne nous fait désirer qu'une fortune modeste , éloignée de l'indigence comme des grandes richesses; on ne souhaiterait simplement que de vivre, et d'être en état de soutenir son nom et son rang dans le monde ; en un mot, il ne nous propose que du pain , et rien ne paraît plus modéré et plus équitable : Die ut la- <

pides isti panes fianl.En second lieu, quand il nous a conduits jusque-là, et contenté nos désirs, il nous persuade bientôt qu'une condition unie et obscure, nous dégrade dans l'esprit des hommes, tandis surtout que tant d'autres s'élèvent par leurs soins et leurs menées, à des postes brillants : il nous fait envisager des fonctions élevées , sous prétexte d'occuper notre loisir et nos talents : il nous transporte en esprit sur le haut du temple : il élève nos désirs jusques aux plus hautes places du sanctuaire : il nous exhorte à nous précipiter dans les ministères les plus sublimes : il nous ouvredesdesseins téméraires sur la vaine espérance que Dieu nous y soutiendra; comme si Dieu devait trouver sa gloire dans notre ambition , ou qu'il eût promis d'être le protecteur de la témérité et de l'audace : Statuil illum super pinnaculum templi, et dixit illi : Mitte te deorsum : angelis enim suis mandavit de te. Enfin , quand le tentateur a obtenu de nous toutes ces démarches, il commence alors à garder moins de mesure : il nous a élevés par des voies criminelles; il nous regarde comme une proie qui ne peut plus lui échapper : il nous place dans un point de vue, d'où il nous met sous les yeux les royaumes du monde et toute leur gloire; il ne met plus de bornes à nos désirs ambitieux, il nous mène à tout : il ne s'étudie même plus à nous justifier nos démarches par des prétextes pieux; il nous propose nettement de devenir ses adorateurs, de sacrifiera ses promesses par notre âme et notre salut éternel : ses dons ne sont promis qu'à ce prix , et il ne nous rassure que par l'exemple de ceux qui se font un honneur de parvenir, en lui prostituant leurs hommages : Hxc omnia tlbidabo, si cadens adoraveris vie.

Je veux donc aujourd'hui faire sentir l'illusion de ces trois écueils par où l'ambition mène peu à peu les clercs dans le précipice; et opposer à ces trois erreurs, trois réflexions qui me paraissent ne laisser plus de lieu aux surprises du tentateur. II n'y a pour cela qu'à considérer l'ambition des clercs dans son objet, dans ses moyens, dans ses suites. Dans son objet, c'est un vice toujours injuste; et on ne saurait l'excuser par la modération de ses désirs , puisque tout désir est un crime : dans ses moyens, c'est une témérité criminelle, et où l'on ne peut colorer ses démarches du prétexte de zèle de la gloire de Dieu , puisque toute démarche est ici une instruction et une usurpation sacrilège : dans ses suites, c'est un scandale de tout temps funeste et honteux à l'Église; et l'on ne peut le justifier sur l'usage et sur les exemples, puisque c'est alléguer la grandeur du mal pour en autoriser l'injustice. Plaise à Jésus-Christ , mes frères , que des vérités si im-

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portantes tombent sur des cœurs dociles et préparés.

PREMIÈRE RÉFLEXION

Qu'est-ce que l'honneur du sanctuaire? car pour savoir s'il est permis de le désirer, il faut examiner d'abord ce qu'on désire. C'est premièrement, dit saint Paul, une servitude honorable, qui nous établissant sur tous, nous rend redevables à tous : c'est une sollicitude laborieuse et universelle, qui nous met entre les mains les passions, les besoins, les faiblesses, et tout le détail des misères humaines : c'est un poids accablant, qui nous oblige de porter dans notre sein tout un peuple, comme une nourrice porterait son enfant ; d'essuyer, sans nous rebuter, ses inquiétudes et ses caprices; de souffrir, sans l'abandonner, ses ingratitudes et ses murmures; de réunir au devoir et à l'observance des lois, cette différence infinie d'humeurs , d'esprit, d'intérêts, de talents, de conditions, qui le composent; et de redoubler nos soins à mesure qu'il s'étudie à les rendre inutiles : c'est une élévation incommode, qui nous expose aux regards publics , et fait que tout ce qui nous est permis, ne nous est pas expédient, à cause de la faiblesse de nos frères : c'est une inspection pénible, qui nous oblige de reprendre à temps et à contre-temps; qui devient plus difficile et plus périlleuse, à mesure que les mœurs des siècles se corrompent; qui en nous confiant le dépôt des règles , nous revêt d'une autorité qui se fait presque toujours plutôt sentir par les refus , que par les grâces , et nous expose à la haine de ceux mêmes que nous voulons sauver : c'est-à-dire, c'est un état dont les soins sont infinis et ingrats; dont les seuls privilèges sont des exemples qui puissent servir de modèle ; dont toute l'autorité et les plus sages ménagements du zèle , se bornent à faire, des murmurateurs et des mécontents. Mais ce n'est pas là le plus terrible.

Une dignité sacrée est en second lieu , une charge périlleuse, qui nous rend devant Dieu responsables d'une inGnité d'âmes, dont le salut ou la perte est , pour ainsi dire, notre ouvrage, et qui outre nos propres péchés , rend encore notre négligence coupable de ceux des fidèles sur lesquels nous sommes établis : c'est une dispensation formidable, qui nous met entre les mains les mystères de Dieu, et tout le fruit de la mort de Jésus-Christ, de sorte que la plus légère infidélité est un abus criminel de son sang, et rend inutile le bienfait inestimable de la croix : c'est un ministère, qui nous partage entre la prière et les sollicitudes ; qui nous fait un devoir essentiel de conserver le goût de la retraite et du re-

cueillement, au milieu des soins et des embarras; de conserver cette fleur de réputation, cette innocence et cette pudeur sacerdotale, parmi les passions et les secrètes faiblesses , dont nous sommes les témoins et les dépositaires; qui nous mêle parmi les hommes , et quelquefois dans les palais des rois ; et nous oblige cependant d'y porter toute la simplicité, toute la gravité, toute la mortification des déserts , et d'y condamner par notre exemple , la mollesse et l'ambition de ceux qui les habitent : c'est un poste de vigilance, où il faut avoir sans cesse à la main les armes spirituelles d'une milice sainte; le glaive de la parole; le bouclier de la foi et de la doctrine , pour combattre contre la chair et le sang , contre les puissances invisibles, contre les erreurs qui altèrent le dépôt sacré, ou les préjugés et les maximes du siècle qui corrompent les règles ; de sorte que les abus que nous tolérons, ou que nous ne corrigeons pas, deviennent nos crimes, et que les désordres publics nous sont comptés comme nos vices particuliers. Or, est-il sur la terre de condition plus périlleuse? Un état, qui dans l'affaiblissement presque universel des règles et de la loi, met sur nous les abus publics, et ne compte notre innocence personnelle, que comme le point le plus facile de nos devoirs. Mais ce n'est pas encore tout.

Un rang d'honneur dans l'Église, est une médiation entre le ciel et la terre : une royauté sacerdotale, qui nous met entre les mains les sources des grâces, les trésors de l'Église, les clefs de la vie et de la mort, du ciel et de l'enfer, qui fait courber sous notre autorité ceux qui portent l'univers ; qui laisse aux anges mêmes des ministères inférieurs au nôtre , et nous élève au-dessus de tout ce qu'on nomme dans le ciel et sur la terre : c'est un caractère divin , qui nous donne autorité sur Jésus-Christ même, qui nous le rend obéissant jusques à la mort mystique des mystères saints; qui nous met, si j'ose le dire, à la place du Père céleste, et nous fait engendrer son Fils sur les autels, et dans les splendeurs cachées du sanctuaire; en un mot, qui nous établit les dieux visibles de la terre. Or, est-il rien de si grand, de si sublime et de si saint?Recueillonstous ces caractères : de tous les états, c'est donc ici le plus pénible, le plus périlleux, le plus divin.

Or, en premier lieu, je pourrais vous demander : Êtes-vous assez laborieux pour aspirer à un ministère si environné de soins , de travail et de peines? êtes-vous né pour vous faire une violence continuelle; pour rompre tous vos penchants; pour sacrifier au devoir les plaisirs les plus innocents; pour être tout aux autres , et ne vivre pas un seul moment pour vous-même? Saurez-vous, comme

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l'Apôtre, être dans la faim et dans l'abondance, dans la réputation et dans l'ignominie; vous naturaliser avec le sérieux de vos occupations ; vous roidir contre le peu de succès de vos travaux , et parvenir jusques à vous faire un délassement même de vos fatigues? Hélas, élevés la plupart dans des mœurs douces et tranquilles, dans une vie qui n'a jamais connu de règle que l'humeur, toute contrainte vous tyrannise; la seide uniformité inséparable de ces maisons de retraite, est une gêne qui vous paraît insoutenable ; et vous en souhaitez la fin comme le terme heureux de vos ennuis et de vos peines. Tout ce qui demande de la règle, des attentions, ne vous convient pas : tout ce qui est sérieux , vous fait peur : tout ce qui n'est pas plaisir, est pour vous un supplice. Si dans un âge où la dépendance est encore naturelle, où les passions plient encore sous la règle et sous la discipline, vous prenez si peu sur vous même; que serez-vous lorsque ayant secoué tout joug, vous n'aurez plus que vos penchants pour la règle de vos mœurs et de vos désirs? Vous allez être dans le temple du Dieu vivant, une idole qui aura des yeux, et ne verra pas; une langue, et ne parlera pas; des mains et ne s'en servira pas; des pieds, et demeurera oisive et immobile : pastor et idolum. ( Zachar. xi, 17. ) Le siège que vous occuperez dans le sanctuaire sera pour vous un lit d'indolence et de mollesse : vous regarderez une dignité sainte comme la fin de vos peines et le lieu de votre repos : vous croirez l'avoir assez achetée par un peu d'assujettissement et de contrainte: vous n'en prendrez pour vous que les fleurs et les roses, et en laisserez aux autres les épines : vous entrerez dans l'héritage de vos saints prédécesseurs, et vous n'entrerez pas dans leurs travaux : vous serez jaloux des honneurs du ministère, et vous en mépriserez les fonctions : en un mot, vous ferez servir à vous seul un titre saint, qui n'est établi que pour les fidèles. Ainsi , quand l'honneur du sanctuaire ne serait qu'un ministère laborieux et pénible, vous seriez téméraire d'y prétendre.

Mais en second lieu , c'est un ministère environné d'écueils et de dangers. Or, je vous demande : Étesvous assez affermi dans la piété pour aspirer à un état si périlleux, où toutes les fonctions sont si délicates et si dangereuses, et où ceux qui nous paraissent les plus forts, font tous les jours de si tristes naufrages? Hélas! vous ne savez pas encore gouverner la maison de votre âme; comment gouvernerez-vous l'Église de Dieu ? Vous êtes encore un roseau qui plie à tout vent ; comment serez-vous une colonne sur qui doit reposer le temple de Dieu ? Vous

dormez, et laissez croître des ronces et des épines sur la terre de votre cœur; comment veil!erez-vous sur tout le champ de Jésus-Christ, pour empêcher que l'homme ennemi n'y sème de l'ivraie! Peut-être chancelez-vous encore dans les voies de Dieu, et il fautqu'un guide sacré voustende les mains de temps en temps pour vous relever de vos chutes; comment soutiendrez-vous et affermirez-vous ceux qui sont faibles? Peut-être une occasion vous entraîne; un souffle vous renverse ; le moindre sifflement du serpent empoisonne votre cœur, et y fait expirer tous vos projets de vertu ; un seul regard vous souille ; un seul entretien mondain et licencieux, détruit en vous le fruit de trois mois de retraite, une seule raillerie d'un contempteur de la piété vous arrache des complaisances criminelles ; en un mot, à peine avezvous fait quelques pas dans la voie de Dieu, que vous retombez lâchement sous le poids de vos faiblesses et de vos passions : comment porterez-vous sur vos épaules comme un bon pasteur, les brebis, ou languissantes, ou égarées? Si les travaux du ministère condamnent de témérité votre paresse qui les désire, ses écueils et ses périls, mis en parallèle avec votre fragilité, rendront-ils vos désirs plus légitimes ?

Mais en troisième lieu , l'honneur du sanctuaire, auquel vouspréteudez, est un état angélique et divin. Or, êtes-vous assez pur et assez saint, pour aspirer à des ministères si sublimes? quelle est l'histoire de vos mœurs et de votre vie? quelles ont été vos premières années? qui êtes-vous encore aujourd'hui ? Jugez-vous ici en présence de Jésus-Christ, et tirez du trésor de votre cœur l'ancien et le nouveau. A peine capable de connaître Dieu , vous avez été capable de l'offenser : vos inclinations naissantes ont été des crimes : si haut que vous remontiez dans votre premier âge, vous y trouverez les naissances de votre corruption : votre souvenir n'y peut reposer que sur des souillures : vous êtes de ceux dont parle le Prophète , qui se sont égarés dès le sein de leur mère. Sans pénitence, sans retour, sans interruption, vous vous êtes roulé de précipice en précipice; vous vous êtes traîné sur les passions les plus sales, et vous avez mille fois profané le temple de Dieu en vous. Ce n'ont point été là de ces chutes rares, où la fragilité et l'occasion vous aient conduit quelquefois, et d'où un fonds de religion et de crainte de Dieu vous ait d'abord retiré : c'a été un état fixe, tranquille, la profondeur de l'abîme, une situation où le crime entrait dans vos mœurs ordinaires, et dans le plan, pour ainsi dire, de votre vie; et si la vigilance des maîtres, et des considérations humaines , vous ont obligé de donner quelquefois des mar-

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ques extérieures de religion , dans la participation des sacrements , vous y avez peut-être comblé la mesure ; et de simple pécheur que vous étiez , vous êtes devenu profanateur.

Or, je vous le demande , tout couvert de lèpre comme vousêtes encore, et indigne de paraître même au pied des autels avec les simples fidèles; exhalant encore la puanteur de vos passions, et une odeur de mort ; n'ayant pour toute marque de vocation aux honneurs du sanctuaire, qu'un grand nom dans le monde ; le second rang dans la maison de votre père ; les désordres d'une jeunesse licencieuse t et des désirs criminels de vous élever, vous avez la témérité de prétendre à l'honneur suprême du ministère saint, pour lequel les anges mêmes ne seraient pas assez purs? de prétendre à la récompense de la piété et de l'innocence ; à un état divin , où les larmes mêmes et le mérite de la pénitence la plus longue et la plus sincère, ne pouvaient autrefois atteindre ? L'homme qui se présente au festin de l'Évangile avec une robe ordinaire, en est rejeté, quoiqu'il y fût appelé, et qu'il ne prétendît que s'asseoir dans la foule des autres conviés; et vous y viendriez témérairement, non avec des mœurs communes et ordinaires , mais tout couvert de vos souillures : non pour vous y asseoir avec le reste des fidèles, mais pour y présider, pour y distribuer la viande sainte, et la sanctifier par des paroles de bénédiction ! De quel œil le père de famille vous verra-t-il entrer? et que venez-vous faire dans le temple de Dieu, dont les murs mêmes frémiront de voir l'idole placée avec honneur dans le lieu saint?

Quand je n'aurais que ces raisons personnelles, i\ est clair que vos désirs seraient, ou des témérités, ou des crimes. Mais je vais plus loin :je suppose en vous toutes les qualités que vous n'avez pas ; tout l'amour du travail qu'exige un ministère laborieux ; toute la solidité de vertu que demandent des fonctions périlleuses; et enfin , toute la sainteté et l'innocence qu'on doit apporter à une dignité sainte; et je dis que si vous aspirez à l'honneur du ministère, vous n'en êtes plus digne, et toutes vos vertus, qui auraient pu vous y préparer, deviennent des vices qui vous en éloignent. Écoutez, et vous en serez convaincu. Un clerc, disent les lois des empereurs, doit être si éloigné de tout désir et de toute brigue, qu'il faut qu'on le cherche pour lui faire violence : Quxratur cogendus ; qu'il résiste aux prières et aux sollicitations de ceux mêmes qui ont autorité sur lui : Rogatus recédât; qu'il se cache et se dérobe aux poursuites et aux instances : Invitaius réfugiât; que la seule nécessité de se rendre excuse son consentement : Sola UU suffragelur nécessitas excusandi; car il est assurément indigne de l'hon-

neur du sacerdoce, s'il ne le reçoit malgré lui :Profecto enim indignus est sacerdotio, nisifuerit ordinatus invitus. Ce ne sont point ici les scrupules et les frayeurs de quelque âme retirée ; ce ne sont point les expressions outrées de quelque serviteur de Dieu, pénétré peut-être trop vivement de la grandeur et de l'excellence de sa vocation ; ce n'est pas un discours d'instruction, où la vivacité et la véhémence du zèle, va quelquefois plus loin que la règle et la vérité : ce sont des lois, où chaque terme est mesuré, pour marquer l'obligation précise; ce sont des princes, des césars, qui parlent, peu accoutumés à surfaire, à exagérer les devoirs de la religion , et à qui on ne reproche guère, en fait de mœurs et de discipline , la rigueur et les excès. Mais il ne se trouverait plus personne, dites-vous, pour remplir les places, si l'on ne choisissait que ceux qui fuient et qui refusent. Il ne s'en trouverait plus , il est vrai ; mais c'est parce qu'on ne choisit que ceux qui s'offrent, qui s'empressent , et qui font plus de démarches et d'efforts pour parvenir aux honneurs du sanctuaire, que les clercs n'en faisaient autrefois pour les éviter. Il ne se trouverait plus personne pour remplir les places, dites-vous : mais l'Esprit de Dieu n'a pas abandonné son Église; mais il s'y forme encore tous les jours, et il s'y formera jusquesà la fin, des vases d'élection pour porter son nom devant les peuples et les rois; mais la succession intérieure de la foi , de la piété , de la charité , ne manquera pas plus dans ses ministres, que la succession extérieure du ministère même : laissez-lui le soin de se choisir lui-même ceux qu'il a destinés à l'œuvre de l'Évangile; il saura bien les manifester. Ne prévenez pas ses choix par vos démarches téméraires; ne venez pas vous offrir à la place de ceux qu'il avait choisis ; ne venez pas usurper un rang pour lequel il préparait en secret un ministre fidèle; ne dérangez pas l'ordre de sa vocation et de ses desseins éternels; attendez qu'il vous appelle. L'Église ne manque de pasteurs, que lorsque l'ambition en usurpe ies places. Or, si les lois des césars sont si sévères sur l'ambition des clercs, jugez quelle doit être là-dessus la doctrine et la sévérité des saints docteurs. Saint Chrysostôme, saint Grégoire le Grand, établissent d'abord , comme un principe incontestable en cette matière, que tout désir de s'élever dans la maison de Dieu est une disposition criminelle, qui nous en ferme l'entrée, et la marque la plus infaillible, la plus évidente, qu'on n'y est point appelé. Une charité éclairée, dit saint Augustin, choisit d'abord la sûreté de l'obscurité et de la retraite : ce n'est que la charité forcée qui subit comme un joug l'honneur et le péril du travail et de la sollicitude. Tous supposent

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qu'on ne doit entrer dans l'Église, dans ce royaume de Jésus-Christ, que par la voie et le mérite de la violence : leurs exemples confirment leur doctrine. Quelle résistance ne fis-je pas, dit saint Ambroise, lorsqu'on m'éleva sur la chaire de Milan? ne pouvant rien gagner pour le fond , je demandai au moins du délai ; mais la force l'emporta : s'il y a eu de la précipitation , c'est la faute de ceux qui m'ont fait violence : Vis cogentis est. Quel fut le torrent de larmes, dit saint Augustin, que je répandis au pied des autels, lorsque Valère m'ordonna son coopérâtes dans l'Église d'Hippone! la violence qu'on me fit alors ne put être que la peine de mes péchés. Moi qui suis un ver, et non pas un homme, disait saint Paulin, en racontant l'histoire de son ordination, je fus traîné à l'autel malgré moi , environné d'une foule de peuple qui m'accablait ; et malgré le désir ardent que je sentais de faire passer ce calice loin de moi, je fus pourtant contraint de dire au Seigneur : Que votre volonté s'accomplisse, et non pas la mienne! Ce ne serait jamais fait, si j'entreprenais de ramasser ici tout ce qu'on pourrait rapporter sur cet article ; toute l'antiquité est remplie de ces sortes de traits : on y a vu de saints solitaires , vous le savez , attenter par un excès de zèle sur leur propre personne, pour s'exclure à jamais des honneurs de l'Église qu'on leur offrait. Voilà les règles des saints, les exemples de nos prédécesseurs , et l'esprit de l'Éghse dans tous les siècles.

Ce n'était point alors une vertu héroïque de craindre, de refuser, de fuir; c'était une loi reçue, une maxime commune, une règle universelle, un usage aussi établi que l'est aujourd'hui celui de solliciter et de s'offrir soi-même; et l'on portait si loin cette sainte frayeur, que l'Église d'Afrique fut obligée d'ordonner des peines contre les clercs qu'une humilité excessive empêcherait de consentir à leur ordination, lorsque leur évêque les appellerait. Siècles heureux! hélas! il ne faudrait plus aujourd'hui que des foudres contre les usurpateurs, et des barrières pour arrêter les empressements téméraires! Et ce qui surprend, c'est que dans un siècle où l'on ne parle plus que le langage des anciens; où l'on paraît si désabusé des ignorances et des crédulités des siècles postérieurs; où l'on se fait honneur de rapprocher nos mœurs et notre discipline de celle de nos pères; où la critique, poussée plus loin que jamais, a éclairci tout ce qu'il y avait de plus obscur dans les annales de l'Église : on s'abuse sur un point si évident, marqué en caractères si lumineux dans tous les écrits des anciens; on regarde comme douteuse, ou comme outrée , la règle la plus dominante, la plus universellement pratiquée, la plus constamment éta-

blie dans toute la tradition. Ce qui surprend, c'est qu'on écoute des maximes si sûres, si incontestables, comme des discours édifiants , que la piété et le zèle nous font tenir dans ces maisons de retraite, mais qui dans l'usage ne doivent pas servir de règle. Ce qui surprend enfin, c'est qu'on a laissé à certaines âmes d'un goût de vertu plus relevé , ou plus farouche, toutes ces pieuses délicatesses de frayeur et de résistance, comme si c'était ici une singularité, et non pas l'esprit essentiel de notre vocation; comme si ce n'était qu'un raffinement de piété, et non pas la piété et la religion elle-même.

Après cela , je ne m'arrêterai pas à exposer ce que dit l'Apôtre sur le désir de l'épiscopat : c'est une objection basse et vulgaire , et qui ne mérite presque plus de trouver place que parmi les proverbes du bas peuple. Il est vrai qu'on ne voit pas que saint Paul ait recours à ces mouvements divins d'une sainte éloquence pour combattre ce désir, et qu'il en parle avec modération. Mais donnez-moi des tyrans et des persécuteurs; des dignités pauvres, laborieuses, méprisées, obligées à vivre du travail de leurs mains : donnez-moi une Église naissante , et dépourvue d'ouvriers : donnez-moi de ces hommes apostoliques qui avaient reçu les prémices de l'esprit : en un mot , donnez-moi un titre d'honneur dans le sanctuaire , qui n'annonce et n'assure que le martyre; et dans toutes ces circonstances, désirez à la bonne heure de vous immoler pour vos frères, je vous le permets ; et vous désirerez une bonne œuvre. L'Apôtre parle à Timothée, effrayé de la grandeur de son ministère, et qui avait besoin d'être rassuré : s'il eût parlé dans ces derniers temps, il eût bien changé sa voix, comme il nous assure lui-même que les dispositions différentes de ceux qu'il instruisait l'obligeaient quelquefois de lachanger. Je n'ajoute pas avec saint Jérôme , que saint Paul assure à la vérité qu'on désire une chose sainte ; mais qu'il n'ajoute pas que le désir en soit saint : avec saint Chrysostôme, que de peur d'autoriser l'ambition et la témérité de ceux qui pourraient désirer l'honneur du sacerdoce, il entre dans le détail des vertus épiscopales, pour faire comprendre par la difficulté de les acquérir, à quel point de présomption il faudrait être parvenu pour souhaiter une place à laquelle toutes ces vertus doivent être inséparablement attachées : avec saint Cyprien , qu'en demandant qu'un ministre soit irrépréhensible, chaste, doux, tempérant, saint Paul semble se relâcher, se contenter d'exiger des vertus communes, et n'oser proposer les vertus angéliques et supérieures , nécessaires aux premiers pasteurs, de peur que le desespoir d'y pouvoir atteindre ne rebutât , ne décou-

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rageât ceux qu'on appelait au ministère , et que les églises ne fussent sans pasteurs. Voilà comme l'Apôtre parle du désir de l'épiscopat , en rassurant le zèle et les pieuses frayeurs des ministres inférieurs, et les exhortant de ne pas se refuser à une œuvre si sainte, lorsque l'Église aurait besoin de leur secours. Mais on n'aspire point aux premières dignités de l'Église, medirez-vous; on ne souhaite qu'un titre qui donne un revenu modeste , et de quoi soutenir la bienséance du caractère dans une condition privée. A cela , je pourrais vous dire d'abord , que c'est là le langage ordinaire de ceux mêmes qui veulent aller à tout, mais qui rougiraient de manifester des désirs plus hauts et moins modestes. Je pourrais vous dire encore, que c'est un piège de Satan; que la cupidité ne se prescrit pas aisément des bornes ; que le tentateur ne vous propose d'abord que du pain, pour vous mener ensuite plus loin par degrés , et réveiller en vous des prétentions plus relevées, dont il voit les semences dans votre cœur. Les Israélites ne demandaient d'abord qu'une nourriture simple et commune, pour apaiser la faim qui les tourmentait : Dieu leur envoya la manne. Ce secours qu'ils avaient désiré, leur parut suffisant, et ils le reçurent avec actions de grâces : mais bientôt après , de nouveaux désirs s'élevèrent , et les viandes les plus délicieuses , que Dieu fit pleuvoir sur eux, ne purent encore réussir à satisfaire leur avidité. Mais je vous réponds premièrement, si vous travaillez dans le champ de Jésus-Christ, vous avez droit aux fruits que vous cultivez : servant à l'autel , vous devez vivre de l'autel. Or, on peut désirer innocemment ce qu'on peut recevoir avec justice : mais vous êtes un mercenaire, si cette juste rétribution est la fin et le motif de vos peines : il faut seulement qu'elle en soit le soutien, qu'elle couronne le travail ; mais qu'elle ne soit pas Tunique et l'indécent but de l'ouvrier. Cependant on ne souhaite les fonctions que pour les rétributions qui y sont attachées : les mieux payées sont les plus courues; celles où il ne s'agit que de la gloire de Dieu et du salut de nos frères, ont peu de solliciteurs. Un esprit d'intérêt sordide entre dans les ministères les plus saints : on apprécie les fonctions sublimes du sacerdoce comme des ouvrages vils et mécaniques; et on est plus occupé de ce qu'elles rendent , que du fruit qu'elles peuvent faire. Ainsi , sous prétexte qu'il est permis de vivre de l'autel , on fait de l'autel comme un métier qui nourrit son artisan; et l'on accoutume les peuples à ne pas distinguer le salaire d'un prêtre du Très-Haut, du salaire du vigneron et du laboureur, qui défriche la terre. Je vous réponds en second lieu , si vous ne

désirez les titres et les revenus du sanctuaire, que comme un moyen de couler vos jours avec plus de douceur et de tranquillité , vos désirs sont injustes et criminels : les biens de l'Église sont une solde sainte, et vous n'y avez droit qu'autant que vous servez dans cette milice spirituelle. Je vous réponds enfin, si vous n'avez aucun talent pour servir l'Église , et que vous ne puissiez honorer votre ministère que d'un nom distingué dans le monde, l'Église ne connaît personne selon la chair : ce ne sont pas les noms , ce sont les talents et les vertus , qui remplissent ses fonctions; et rien ne l'honore que les dons de Dieu, et ce qui peut contribuer au salut des fidèles. Ainsi vous ne devez pas désirer des biens et des titres , dont vous ne pouvez jouir sans crime. Et croyez-vous qu'il suffise d'être à portée par sa naissance d'obtenir les richesses du sanctuaire , pour être en droit de les désirer? croyez-vous que les raisons humaines qui déterminent les princes de la terre à vous préférer, puissent devenir des motifs de préférence pour Dieu même ; et que ce qui fait l'abus puisse faire votre sûreté? Or, si les désirs tout seuls sont criminels, les démarches ne sauraient être innocentes.

DEUXIÈME RÉFLEXION

L'ambition commence par les désirs; elle continue par les poursuites. Le tentateur, après avoir obtenu de nous le premier pas, élève nos désirs jusque sur le haut du temple; nous flatte de l'espoir que les anges seront à nos côtés , pour nous garantir de toute chute ; et , couvrant nos démarches d'un prétexte de religion et de zèle , il nous cache l'abîme qu'il nous creuse , et où nous allons nous précipiter.

Mais premièrement, toute démarche est ici une intrusion sacrilège : vous vous clarifiez-vous même : vous n'attendez pas que celui qui appela Aaron, vous appelle; vous courez, et personne ne vous a envoyé. Le don que vous briguez , est un don céleste et parfait; il faut qu'il descende du Père des lumières : donc si vous prétendez vous en rendre digne par des bassesses, des soins, des assiduités, des adulations, des sollicitations humaines, vous êtes un profane qui achetez le don de Dieu : tout ce que vous faites en vue de la dignité sainte où vous aspirez, est un fonds, un prix criminel, un argent sacrilège que vous offrez pour l'obtenir : vous trafiquez de vos soins, de vos brigues, de vos assiduités,'pour une chose sacrée : vous marchez donc sur les traces du profane Simon; eh! qu'importe, dit saint Chrysostôme, que vous n'offriez pas comme lui de l'argent; votre argent sont vos prières, vos

DE L'AMBITION

sollicitations, vos démarches. Il fut dit à cet infortuné : Que ton argent périsse avec toi ; et on vous dira, ajoute ce Père : Que vos brigues, vos sollicitations, vos intrigues, en un mot, que votre ambition périsse avec vous, puisque vous avez cru qu'on pouvait posséder le don de Dieu par des recherches humaines : Ambitio tua tecum sit in perditionem , quoniam putasti ambiiu humano donum Dei possideri. (S. Chbys.)

Mais on se flatte qu'on pourra être utile à l'Église. Déjà Dieu ne ménage point à son Église des secours qui la déshonorent; il saura bien lui en fournir d'ailleurs par les voies qu'il a lui-même établies. Quelle disposition pour se rendre utile à l'Église, que d'y entrer malgré elle et contre ses lois ! Quand vous auriez tous les talents les plus capables de lui faire honneur, votre seule intrusion les lui rendra non-seulement inutiles, mais scandaleux et funestes : c'est avoir, du soin que Dieu a de son Église, une idée bien profane , que de se persuader qu'on pourra lui devenir utile par le crime. Mais d'ailleurs, si vous sentez tant de zèle pour servir l'Église , n'attendez donc pas ses honneurs et ses dignités pour la servir : il y a tant de ministères et de besoins, où vous pouvez faire éclater votre zèle : faut-il que vous soyez élevé aux premières places , pour mettre en œuvre vos talents et votre bonne volonté ? ne promettez-vous vos soins à l'Église qu'à ce prixlà ? ce n'est donc pas son utilité que vous vous proposez, c'est la vôtre : ce n'est donc pas l'Église que vous voulez servir, c'est l'Église que vous voulez faire servir à vos cupidités injustes.

Ainsi ne nous séduisons pas nous-mêmes, mes frères ; ne prenons pas quelques faibles sentiments de religion, qui surnagent, pour ainsi dire , sur la surface de notre cœur; ne les prenons pas pour nos penchants intimes et réels. Car souvent, dit saint Grégoire, ceux qui veulent s'élever au gouvernement pastoral , se proposent des œuvres saintes ; et quoique l'ambition toute seule soit l'âme de leurs poursuites , néanmoins ils s'abusent eux-mêmes , en se persuadant qu'ils vont faire de grands biens. Il arrive donc qu'ils cachent au fond du cœur une intention réelle et un désir criminel de s'élever, tandis que la surface de leur esprit ne leur représente que des intentions saintes et louables : Fitque ut aliud in irais intentio supprimât , aliud tractantis animx superficies cogitationis ostendat (S. Grkg.) : mais l'illusion est grossière, et se détruit elle-même. En effet , si les dignités de l'Église n'étaient comme autrefois que des ministères pauvres, laborieux, sans éclat, sans pompe, exposés à la faim , à la nudité , aux persécutions , à la mort ;

les trouveriez-vous dignes de vos empressements ? s'il ne fallait que vaquer à la prière et au ministère de la parole , et porter le poids du jour et de la chaleur ; si l'honneur du sanctuaire ne vous offrait rien de plus flatteur que ces deux devoirs , envieriezvous beaucoup le partage apostolique? Hélas! on verrait bientôt vos empressements ralentis; vos brigues et vos poursuites changées en frayeurs , en résistances , en vaines allégations sur votre indignité et sur votre faiblesse : en un mot , s'il ne fallait être que pêcheurs d'hommes , la conduite de la barque ne vous paraîtrait pas fort digne de vos recherches. Mais vous savez que la mer, où vous allez entrer, cache des trésors dans son sein; que les filets de Pierre ont la vertu de trouver une somme d'argent dans les entrailles mêmes d'un poisson; et sur cette espérance vous voulez gouverner le vaisseau, et succéder à son ministère.

Mais si le fond de l'intention dément ce vain prétexte d'être utile à l'Église, qu'on se forme à soimême , les motifs publics qu'on emploie pour réussir dans ses démarches et dans ses sollicitations, les démentent encore plus nettement : car les raisons dont on se sert pour obtenir les honneurs et les dignités du sanctuaire , sont des raisons dont l'Église a toujours eu horreur, incompatibles avec son esprit, et dont elle a gémi dans tous les siècles. Et certes, mes frères , que produit-on aujourd'hui comme un titre qui donne droit aux honneurs et au ministère redoutable du temple? Le nom et la naissance; comme si .en Jésus-Christ on distinguait le noble et le roturier; comme si la chair et le sang devaient posséder le royaume de Dieu et l'héritage de Jésus-Christ; comme si le vain éclat d'un nom qui n'a peut-être commencé à être illustre que par les crimes et l'ambition de vos ancêtres , devait vous donner avec leur sang, l'humilité, la pudeur, le zèle, l'innocence, la sainteté, qu'ils n'eurent jamais eux-mêmes; comme si une distinction tout humaine , qui traîne après soi l'orgueil, la mollesse , le luxe, les profusions , des mœurs toujours opposées à l'esprit de notre ministère , devait elle-même vous en rendre dignes. Non , mes frères , l'Église n'a pas besoin de grands noms , mais de grandes vertus : la noblesse que demande la sublimité de nos fonctions , est une noblesse d'âme , un cœur héroïque, un courage sacerdotal que les menaces, les promesses, la faveur, ou la disgrâce du inonde trouvent également inébranlable : laseule roture qui déshonore notre ministère, c'est une vie souillée, des mœurs profanes , des penchants mondains , un cœur lâche et rampant , qui sacrifie la règle et le devoir, à des faveurs humaines ; et qui , ne cherchant qu'à plaire aux hommes, ne mérite plus

DES CLERCS

non-seulement d'être ministre , mais même servi- 1 teur de Jésus-Christ. Depuis que les césars et les maîtres du monde se sont soumis au joug de la foi , l'Église a assez d'éclat extérieur : elle n'a pas besoin d'en emprunter de ses ministres ; la protection des souverains assure sa tranquillité , et lui conserve ie respect et l'obéissance des peuples : voilà à quoi les puissancesdelaterreluisontutiles. Maislanoblesse et la grandeur humaine de ses ministres lui sont à charge : il faut qu'elle en soutienne le faste et l'orgueil, et qu'un bien consacré à des usages saints, et destiné à soulager des misères réelles , soit employé à décorer le fantôme du nom et de la naissance. Aussi ses fondateurs, et ses plus illustres pasteurs, furent d'abord pris d'entre le peuple; les siècles de sa gloire furent les siècles où ses ministres n'étaient que la balayure du monde : elle a commencé à dégénérer depuis que les puissants du siècle se sont assis sur le trône sacerdotal , et que la pompe séculière est entrée avec eux dans le temple. Ce n'est pas que la vertu illustrée par un grand nom n'honore le ministère ; elle donne du poids aux règles , et du crédit à la piété : le respect des peuples , si affaibli par la bassesse et l'indignité de plusieurs ministres, peut avoir besoin quelquefois d'être soutenu et réveillé par ces sortes de distinctions ; et il est vrai que ceux qui réunissent la naissance et la piété, qui joignent à un grand nom de grands talents et des vertus éclatantes, méritent, sans doute, la préférence. Mais la chair toute seule ne sert de rien ; elle devient même souvent un sujet de honte et de scandale à l'Église : c'est l'esprit qui vivifie ; c'est la piété qui est utile à tout.

Aux raisons tirées du nom et de la naissance , on ajoute et on fait valoir les plaies et les services de ses proches : on les allègue comme des titres qui donnent un droit incontestable aux dignités de l'Église : on veut que l'innocence, la douceur et la tranquillité du sanctuaire, soient le prix des incendies et des carnages ; que l'Église qui a tant d'horreur pour le sang, en souille , pour ainsi dire, ses dignités et ses places; que les guerres et les calamités dont elle gémit, soient payées d'un honneur et d'un ministère de paix et de réconciliation ; que des plaies qui ont pu honorer la patrie , aient droit d'en faire une honteuse à l'Église; et que la valeur dans les combats donne des ministres de charité et d'humilité aux fidèles. Les services militaires peuvent nous valoir des grades dans la milice du siècle ; mais non dans celle de Jésus-Christ : ils peuvent donner des chefs aux armées , et des gouverneurs aux provinces ; mais non des pasteurs aux Églises : on peut décorer la valeur de ces marques

extérieures d'honneur dont nos rois sont revêtus , et qui forment un ordre distingué dans l'État; mais non de l'ordre et de l'honneur du sacerdoce, dont Jésus-Christ est le chef et le divin instituteur : en un mot, son sang, qui a réconcilié et sauvé tous les hommes, ne doit pas être la récompense d'un mérite, qui ne brille que dans leurs dissensions, et qui se borne à les exterminer et à les détruire. Les guerres, où vos proches se sont distingués, sont-elles devenues pour vous des marques de vocation à un état dont la principale fonction estd'annoncer la paix à la terre? leurs mains encore teintes du sang des ennemis, ont-elles plus de droit de vous placer dans un temple que le Seigneur ne voulut pas permettre au roi David d'édifier ; parce que ses victoires et ses guerres, quoique entreprises par l'ordre de Dieu, avaient comme souillé ses mains ; et que par tant de sang répandu, elles n'étaient plus assez pures pour élever et consacrer un édifie au Dieu de paix et de sainteté? Qu'y a-t-il de commun entre la milice du siècle et celle de Jésus-Christ ; entre les horreurs des armes et l'innocence du sanctuaire; entre les victoires qu'on remporte sur les hommes avec un glaive de mort et de fureur, et celles que vous devez remporter sur les pécheurs avec le glaive de la parole de vie et de salut? Aussi la piété du prince a senti toute l'injustice de ces choix : les services rendus à l'État ne sont plus payés par des dignités saintes, et les actions glorieuses des pères ne sont comptées pour rien dans la distribution des honneurs du sanctuaire, si les enfants ne s'en rendent dignes par l'innocence des mœurs , et par les talents utiles à l'Église.

Que dirai- je de toutes les autres voies, par où cherche à s'élever une criminelle ambition? Des services honteux rendus aux puissants ; des emplois indécents occupés dans les maisons des grands. On voit, à la honte de l'Église, des clercs devenir les ministres de Jésus-Christ , sans autre mérite que d'avoir su être les ministres indignes de leurs passions. Les canons apostoliques déposent l'évêque qui aura employé les puissances séculières pour obtenir l'honneur de l'épiscopat : quels anathèmes n'auraient-ils pas prononcés contre ceux qui servent même à leurs vices, pour s'élever à ce degré d'honneur? Les livres saints regardent comme des intrus et des usurpateurs, les Jason, les Alcine et tant d'autres pontifes , qui n'étaient parvenus à ce rang qu'en méritant, par des bassesses , la faveur des Antiochus, maîtres alors de la Judée : leurs noms sont en exécration dans l'histoire du peuple de Dieu, parce que pour obtenir le souverain sacerdoce, ils avaient favorisé l'idolâtrie et les superstitions de ces rois païens; et non-seulement imité les mœurs des Grecs et des

DE L'AMBITION

gentils , mais avaient même voulu les introduire dans la cité sainte. On est capable de tout, dès qu'on l'a été d'entrer dans les dignités de l'Église par des voies criminelles. Paul n'était apôtre, ni par la faveur des hommes , ni par le choix d'aucun homme ; et c'est par là seulement qu'il avait droit de se dire apôtrede Jésus-Christ. Hélas, mes frères! qu'il s'en trouverait peu aujourd'hui qui fussent en état de nous donner les mêmes marques de leur vocation , et les mêmes signes de leur apostolat ! Toutes les vocations presque sont humaines; et il en est peu auxquelles la faveur des hommes n'ait eu plus de part que le choix de l'Esprit de Dieu. Aussi on se plaint tous les jours de l'affaiblissement des ministres , et des abus qui déshonorent le saint ministère. Je vous l'ai dit ailleurs, et je ne saurais trop le redire; ce sont les mauvaises vocations qui donnent tant de mauvais ministres : quand l'Église les choisissait autrefois , ils étaient saints, et honoraient leur ministère; depuis qu'ils se sont choisis eux-mêmes, tout a changé. Oserais-je l'ajouter ici, mes frères, et ne pas tirer le voile sur tant d'indignités qui avilissent le sacerdoce? (car l'ambition est un vice qui mène à tout, et qui fait usage de tout) on va jusques à emprunter les dehors de la vertu , pour s'en attirer la récompense; jusques à ajouter l'hypocrisie et l'imposture au crime ; jusques à se parer de modestie et d'innocence, tandis que le dedans est plein d'infection et de puanteur ; jusques à employer la fraude et l'artifice, pour devenir un ministre de la vérité; et sous un règne surtout où la piété seule donne droit aux honneurs de l'Église , et où la religion du prince va la chercher jusque dans les lieux les plus obscurs et les plus éloignés , où elle se cache. Mon Dieu , les Ambroise et tant d'autres saints pasteurs, qui nous ont précédés, se diffamaient eux-mêmes, se couvraient publiquement de la honte du vice, pour paraître indignes du saint ministère, et éviter les honneursdu sanctuaire qu'on leur offrait; et aujourd'hui, pour y parvenir, on se prête des vertus qu'on n'a pas ; on se couvre des apparences de la piété , qu'on méprise en secret; on se donne le nom de vivant, tandis qu'on est mort à vos yeux ; et l'on prend la peau de brebis pour entrer dans votre bergerie, où l'on va perdre et égorger , au lieu de conduire et de défendre le bercail.

TROISIÈME RÉFLEXION

Il faudrait ici détruire le troisième prétexte, dont se sert le tentateur, pour autoriser l'ambition des ministres : c'est l'usage universellement reçu, et l'exemple de tous ceux qui nous environnent. Il élève l'âme ambitieuse sur une haute montagne : et là ,

comme d'un point de vue favorable, il étale à ses yeux les royaumes du monde, et toute leur gloire; ce qui s'y passe ; les voies pour parvenir à ces grandeurs imaginaires qu'il lui montre; le succès et l'élévation de tous ceux qui choisissent ces voies : et l'éblouissant par le prestige du spectacle, il la rassure par l'exemple des spectateurs. Mais, comme j'ai déjà combattu ailleurs ce prétexte, je finis avec deux réflexions.

La première, est que l'usage ne saurait jamais prescrire contre la loi; que les abus n'en deviennent pas plus légitimes pour être communs; que la multitude des transgresseurs donne à la vérité un nouveau mérite à l'observance de la loi, mais n'en justifie pas les transgressions ; que nous sommes établis nous-mêmes pour redresser les abus par les règles, et non pour accommoder les règles aux abus, et donner l'exemple d'une conduite et d'un préjugé qui damne la plupart des hommes; que les siècles peuvent se relâcher, la discipline s'affaiblir, les mœurs changer; mais que la vérité demeure éternellement : de plus, que la dépravation n'est pas si universelle, qu'il ne se trouve encore des ministres selon le cœur de Dieu , qui ne vont pas fléchir le genou devant Baal, et en qui la tradition de frayeur, de fuite, de résistance, d'éloignement pour les honneurs du temple , continuée dans tous les siècles , se conserve encore, et qui, par conséquent, peuvent nous servir de modèle : et qu'enfin nons voyons tous les jours que ceux qui nous avaient paru les plus ambitieux, les plus empressés, les plus vifs, et faire plus de démarches pour parvenir, du moment que, touchés de leur salut, ils ont commencé, à prendre des mesures solides pour l'éternité, on les a vus changer d'avis en changeant de mœurs; fuir les mêmes honneurs après lesquels ils avaient couru; trembler qu'on ne leur imposât un fardeau qu'ils avaient si fort désiré; craindre comme un malheur pour eux, ce qu'ils avaient demandé comme une grâce; et ne faire consister leur conversion, qu'à préférer le devoir aux usages, les exemples des saints aux préjugés de la multitude, et enfin les règles de l'Église aux abus de ces derniers temps.

Mais les plus gens de bien n'en font pas de scrupule, dites-vous. Ne jugez personne : mais défiezvous d'une piété qui viole publiquement et foule aux pieds les règles; ne justifiez pas des transgressions visibles par une vertu, ou qui se dément, ou qui s'abuse. C'est la prophétie de Jésus-Christ : que viendront des temps où les vérités seront si effacées et l'erreur si dominante, que les élus mêmes se laisseraient entraîner au torrent, s'il était possible. Il y a tant de faux justes qui évitent avec soin

DES CLERCS

les excès visibles auxquels le monde attache de la honte; mais qui ne font aucun scrupule des démarches et des recherches que le monde autorise, et dont l'Église a toujours eu horreur! ils sont plus touchés du soin de leur réputation que de celui de leur âme : ils sont réguliers, édifiants; ils ne voudraient point déshonorer leur caractère aux yeux des hommes ; mais comme le cœur est gâté par l'ambition, ils ne comptent pour rien ce qui ne l'avilit qu'aux yeux de Dieu : ce sont là les justes du monde ; ce ne sont pas les justes qui vivent de la foi.

Mais, si tandis que tout le reste court et s'empresse, on demeure seul tranquille, il est sûr que l'on sera oublié. Déjà cette frayeur toute seule est criminelle, et part d'un cœur corrompu. Les saints craignaient d'être choisis; et cette crainte les rendait dignes du choix de l'Église. Vous craignez d'être oublié : vous êtes donc indigne d'être choisi ; et ce serait pour vous et pour l'Église, le plus grand de tous les malheurs que vous le fussiez. Ne craignez donc plus qu'on vous oublie; craignez plutôt que la justice de Dieu, irritée des dispositions criminelles de votre cœur, ne fasse tomber sur vous un choix qui doit vous perdre, et qu'elle ne punisse la témérité de vos plaisirs en les accomplissant. Vous craignez qu'on vous oublie? mais c'est pour cela même que vous devez vous cacher. Tant que vous ne craindrez pas le fardeau redoutable du ministère , fuyez , tremblez qu'on ne vous l'offre; attendez dans le silence et dans la retraite, que Dieu change votre cœur; qu'il en arrache cette racine d'ambition et d'amertume, qui le souille; qu'il vous fasse sentir tout le danger des honneurs et des ministères de l'Église , et toute la sainteté qu'ils exigent; et ne commencez à vous rassurer, que lorsque vous commencerez à les craindre.

Mais d'ailleurs, si Dieu vous a destiné au rang d'honneur dans le sanctuaire , il saura bien tout seul vous y faire monter, sans que vous y mettiez rien du vôtre : il ébranle , s'il le faut , l'univers , quand il s'agit de conduire un élu à la situation que ses desseins éternels lui avaient préparée. Il destinait Moïse à délivrer son peuple de la servitude d'Egypte : on a beau exterminer tous les enfants hébreux nouveau-nés ; en vain on l'expose sur les eaux, la fille de Pharaon a beau l'élever dans la science des Égyptiens, et le destiner aux premières places de ce royaume idolâtre; la volonté de Dieu sur lui s'accomplit par les obstacles mêmes qui auraient du en empêcher l'effet : il est préservé du carnage général des enfants de sa nation , de la fureur des eaux, des dangers où l'exposait son éducation auprès de la fille de Pharaon ; et à travers tous

HASSII.LON. — TOME II

ces périls, Dieu le conduit au ministère auquel il l'avait appelé. Saiil devait être un vase d'élection : le Seigneur ouvre les cieux; il tonne, il descend, il l'abat; il en fait un apôtre dans le temps même qu'il était persécuteur, qu'il avait les armes à la main, et qu'il ne respirait que le sang et le carnage des disciples. Vous auriez beau fuir, passer aux extrémités de la terre, descendre même au fond de l'abîme; sa main saura bien vous en retirer, si vous devez être utile à la consommation ds ses élu s. Voyez Jonas : il était destiné à la conversion de ]\inive ; les périls de ce ministère alarment sa faiblesse; il fuit, il s'éloigne de cette ville pécheresse; il s'ensevelit même dans les ondes; le sein d'un monstre le tient enfermé : mais l'abîme entend la voix du Seigneur, lui rend ce timide prophète, et Ninive est convertie. Reposez-vous sur le Seigneur du soin de votre destinée; il saura bien accomplir tout seul les desseins qu'il a sur vous : si votre élévation est son bon plaisir, elle sera aussi son ouvrage : rendez-vousen digne seulement par la retraite, par la frayeur, par la fuite, par les sentiments vifs de votre indignité : voilà les degrés par où il conduit les siens sur le haut du temple.

Mais, ajoutez- vous, quand avec un certain nom , on a choisi un état, et qu'on n'est point avancé, on est déshonoré dans le monde. Mais si cet oubli est une suite de la vie peu cléricale, et même licencieuse que vous avez menée, ce n'est pas l'oubli qui vous déshonore, ce sont les mœurs qui vous l'ont attiré. Le véritable honneur, même selon le monde, d'une personne consacrée à Dieu , c'est de vivre d'une manière conforme à son état. Ne craignez pas que le monde vous couvre d'opprobre, tant que vous ne lui donnerez que des exemples de régularité , de modestie, d'éloignement de toute brigue et de toute recherche; il n'est pas si injuste que vous le faites : si l'on vous oublie alors, il vous placera lui-même par ses souhaits et par son estime; la voix publique vous rendra avec usure ce que l'injustice des distributeurs des grâces vous a refusé: les parallèles qu'on fera de vous avec ceux qu'on vous aura préférés, vou s feront un nouvel honneur ; le monde, déjà assez disposé à censurer les choix de ses maîties, sera ravi de pouvoir dire avec une sorte de raison, que la brigue, la faveur, le hasard y ont souvent plus de part que le mérite; et l'oubli où l'on vous aura laissé, loin de vous déshonorer dans le monde, ne fera qu'attirer une nouvelle attention et de nouveaux éloges à votre vertu. Ce ne sont pas les places qui honorent; elles ne servent souvent qu'à rendre nos vices et notre déshonneur plus publics : ce qui honore, c'est le mérite seul qui nous en rend dignes.

DE LA COMMUNION

Enfin , la dernière réflexion est , qu'on est d'autant moins recevable ici d'alléguer l'exemple commun, qui semble justifier les brigues et les recherches ; que c'est nous faire honneur de la honte et de l'opprobre du clergé. Car vous dites qu'on n'est plus dans les siècles où les clercs, chacun dans leur ministère, pouvaient, par leur zèle seul et par leur fidélité dans les fonctions, s'attirer les regards et l'estime du clergé et du peuple , et mériter leur choix et leurs suffrages , et que les voies de parvenir ont changé. Hélas! mes frères , il n'y en eut jamais pour les ministres fidèles : ils connaissaient les voies pour se dérober aux dignités saintes; ils ne connaissaient pas les voies de se les attirer. Mais d'où vient que ces voies ont changé? n'est-ce pas parce que les ministres ont changé eux-mêmes? voudrions-nous faire notre apologie de ce qui nous condamne, et alléguer pour notre justification l'opprobre même de l'Église? Et en effet, que veut-on dire, quand on dit que les voies de parvenir ont changé? On veut dire que tandis que les clercs vécurent exempts d'ambition, et qu'ils n'eurent point d'autre part à leur élévation que leurs refus et leurs larmes', les mœurs furent pures, les règles inviolables , les dignités modestes , le ministère honoré , la science, la sainteté, le zèle, les talents, rarement laissés sans récompense; c'est ainsi que les Chrysostôme, les Grégoire, les Bazile, les Augustin, furent donnés à l'Église : mais que depuis que l'ambition et la brigue ont frayé le chemin à l'autel, et que les dignités du sanctuaire sont devenues la proie des plus avides et des plus empressés; ah! c'est depuis qu'on a vu le ministère sans honneur, l'autorité avilie, les règles obligées de céder au temps et à l'intérêt, les fonctions méprisées, les lois effacées par l'adoucissement des usages; la plus sainte discipline de nos pères devenue un point d'histoire et de critique', si peu on en retrouve de traces dans nos mœurs! c'est depuis qu'on a vu la sublimité du sacerdoce se traîner indécemment dans les palais des rois ; les pontifes du Très-Haut courber leur tête sacrée sous la faveur des grands et des ministres; avilir leur dignité à des soins et à des empressements, dont le monde lui-même fait des dérisions et des censures ; montrer à la cour des courtisans bas et rampants , au lieu d'y montrer des Ambroise , et ne retenir de leur caractère, que ce qu'il en faut pour donner du prix ou plutôt du ridicule à la bassesse et à l'indignité de leurs hommages; c'est depuis qu'on a vu le faste devenu une bienséanee à un ministère d'humilité ; le patrimoine des pauvres, le prix des péchés ; les offrandes des fidèles , c'est-àdire, les revenus sacrés employés à soutenir la va-

nité, à nourrir la mollesse, à satisfaire les goûts et les caprices, à réveiller la sensualité, et tout ce qui irrite les passions injustes. Tout s'est ressenti de l'entrée peu canonique des clercs dans l'honneur du ministère : c'est le point fixe, c'est l'époque funeste d'où ont pris naissance tous les maux de l'Église : c'est de cette source souillée que coulent depuis longtemps sur elle tous les abus et tous les désordres dont elle gémit: c'est un ver qui ne se contente pas de ronger quelques feuilles, et de les faner, mais qui va piquer jusques à la racine de cet arbre évangélique , figure de l'Église; qui en flétrit la fraîcheur et toute la beauté, et en tarit la fécondité : c'est une plaie qui infecte la source même du ministère; et l'unique remède que l'Église peut espérer à ses maux et à sa douleur, c'est que le même esprit qui lui a formé ses premiers ministres lui forme leurs successeurs.

Donc, mes frères , l'usage, loin de nous rassurer ici, doit nous confondre, nous humilier, nous faire gémir devant Dieu des plaies mortelles que l'ambition des ministres fait tous les jours à l'Église; et nous persuader encore plus que les seuls désirs des dignités saintes , sont des crimes ; les brigues et les démarches, des intrusions sacrilèges; et enfin un abus si criant , autorisé par l'exemple commun et par un usage presque universel, notre confusion et notre opprobre. Ouvrez, ô mon Dieu! nos cœurs à des vérités si anciennes, et cependant si nouvelles : élevez notre foi au-dessus des exemples qui sont autour de nous : rapprochez-la de sa source , de ces siècles heureux , où vos maximes saintes étaient encore des usages; et apprenez-nous à regarder avec frayeur l'excellence et la sainteté d'un ministère, dont on ne peut se rendre digne qu'en le fuyant , et en tremblant sous la main sacrée qui nous impose ce fardeau redoutable.

Ainsi soit-il.

SUR LA COMMUNION

Acceplt Jésus panes ; et cùm grattas egisset, distributt disctimbentibus.

Jésus prit les pains , et après avoir rendu grâces , il les distribua à eeux qui étaient assis. (Jean , vi , 1 1 .)

Il ne suffirait pas , dit saint Augustin , expliquant cet endroit de l'Évangile, de considérer les miracles du Sauveur par ce qu'ils ont d'éclatant et de merveilleux, et d'y chercher seulement les preuves in»

DE LA COMMUNION

contestables de sa mission et de sa doctrine. Les miracles envisagés par cet endroit , ne sont que pour les infidèles qui ont besoin d'être convaincus, et point du tout pour les fidèles que l'onction a rendus dociles , et qui ont déjà captivé leur esprit sous le joug glorieux de la foi. Ceux-ci, continue ce père, doivent cbercher dans les actions miraculeuses de Jésus-Christ, à s'instruire, plutôt qu'à se convaincre : ils doivent en développer les mystères, et non pas en examiner la certitude; creuser dans la profondeur et dans l'intelligence de ces traits divins, si féconds pour les régies des mœurs, et ne pas se contenter d'en admirer les dehors et la surface : car, bien entendus, ils ont leur langage; et ce n'est que pour les disciples lâches et charnels, qu'ils sont des paraboles et des énigmes.

Appliquons-nous cette règle; cherchons, pour notre édification, les instructions que le Sauveur a voulu nous donner dans le miracle surprenant de la multiplication des pains : développons l'esprit caché sous cette lettre ; et voyons si en rassasiant dans le désert , comme autrefois Moïse , une multitude affamée, d'un pain miraculeux, il n'aurait pas voulu nous tracer une figure de ce pain céleste , qu'il devait un jour multiplier sur nos autels pour en soulager les besoins de ses disciples, dans le désert triste et aride où ils voyagent.

Ce qui me détermine à le croire , c'est que je remarque, dans toutes les démarches que fait le peuple avant le miracle de la multiplication, toutes les dispositions qui doivent nous préparer à une communion sainte; et dans tout ce qui suit l'histoire de ce prodige, les fruits que nous en devons retirer : je vous prie d'y faire attention.

En premier lieu , le Sauveur voyant tout ce peuple arrivé, commence d'abord par guérir ceux d'entre eux qui étaient atteints de quelque infirmité, et qui avaient besoin de guérison : Et eos qui cura indigebant, sanabat.

En second lieu, après les avoir guéris , il les instruit , il leur parle du royaume de Dieu , il les fortifie, il les accoutume à l'écouter intérieurement; il achève de les purifier, par la sainteté de sa présence et la grâce de ses entretiens : Et loquebalur illis de regno Dei, et cœpit illos docere multa.

En troisième lieu, Jésus-Christ ne multiplie les pains que lorsque le peuple est affamé : il attend que le jour soit avancé, que l'heure du repas soit passée, et que la fatigue du voyage et la stérilité du lieu , fassent soupirer ces âmes simples après une nourriture nécessaire : Desertus est locus, et hora jam prxteriit; undè ememus panes ut manducent hif

Enfin, il les fait asseoir sur l'herbe : et après avoir levé les yeux au ciel, remercié son Père et multiplié, par la fécondité de sa bénédiction, les cinq pains et les poissons qu'on lui présenta, il les distribue au peuple; mais il veut qu'il soit assis sur l'herbe pour en manger : Etjussit illos discumbere super fœnum. Or, voilà à la lettre toutes les dispositions qui doivent nous préparer à la communion.

Le succès de ce prodige, le voici: En premier lieu, toute cette multitude est rassasiée : Manducaveruntomnes, et saturati sunt. En second lieu, l'abondance est si grande, qu'il faut amasser les restes ; et que Jésus-Christ ordonne de les conserver avec soin, de peur qu'ils ne périssent : Colligite qux super 'averunt fragmenta, ne pereant. En troisième lieu , ce peuple est si frappé de la grandeur de ce prodige, si content des délices de cette nourriture miraculeuse , qu'il ne veut plus d'autre roi que Jésus-Christ : Je sus ergo cum cognovisset quia venturi essent ut râpèrent eum, et facerent eum regem. Or, voilà précisément les fruits qu'on doit retirer de la communion.

Je ne me propose point d'autre dessein pour l'exposition de cet Évangile : je m'arrête simplement à celui que l'Esprit de Dieu a semblé nous y tracer; les dispositions qu'il faut apporter à la communion ; les fruits qu'on en doit retirer. Je ne traiterai que la première partie, pour éviter la longueur; matière importante pour des personnes, ou engagées déjà par leur caractère à monter tous les jours h l'autel, ou par la sainteté des ministères inférieurs , et la nécessité de leurs fonctions , à s'approcher de ce pain de vie plus souvent que le commun des fidèles.

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