‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 76 sur 235 · TROISIÈME DISPOSITION · texte numérisé non relu

TROISIÈME DISPOSITION

Et en voici une nouvelle raison, prise dans la troisième disposition. Cette vie extérieure et dissipée, quelque innocente que vous la supposiez, émousse la faim de cette nourriture divine; car comme l'âme en cet état se satisfait sur la plupart de ses désirs, elle jouit d'une fausse abondance. Or, le cœur n'est affamé que lorsqu'il se sent vide : si vous le remplissez d'une viande qui périt, ils ne lui reste plus ni goût, ni désir pour le pain céleste; et cet état de dégoût et de satiété , est plus à craindre pour ceux qui gardent encore des mesures avec le crime, que pour les pécheurs déclarés. Car les plaisirs criminels ont cela de propre, qu'en rassasiant l'âme, ils la déchirent, ils la troublent, ils lui font sentir son indigence; et l'on peut dire qu'il en est de la morsure du crime, comme de celle du scorpion , qui porte avec elle son remède. Mais les plaisirs qu'on appelle innocents , les relâchements qui ne vont pas jusques à la chute, les infidélités qui demeurent toujours en deçà du crime; ah! elles satisfont le cœur sans l'inquiéter; elles portent au dedans de nous une abondance et une félicité paisible : que dirai-je? elles rassurent la foi par ce qu'elles ont d'innocent ; elles contentent la cupidité par ce qu'elles ont d'agréable. Semblables à ces idoles que Jéroboam fit élever à Béthel , qui amusaient la piété du peuple par l'imitation du culte de Jérusalem, et satisfaisaient en même temps son penchant à l'idolâtrie par la figure d'un veau d'or, et la bizarrerie des offrandes et des sacrifices.

Or, pour se nourrir dignement de ce pain du ciel, il faut en avoir faim : c'est, dit saint Augustin, la troisième disposition. Remarquez aussi que le Sauveur ne fait pas le miracle de la multiplication des pains, d'abord que ce peuple est arrivé dans le désert : il attend que le jour soit fort avancé,

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que l'heure du repas soit passée : Et hora jam pertransiit; il veut que ce peuple soit affamé; et c'est alors, dit saint Augustin, que sa miséricorde trouve le moment favorable de les nourrir : Esurientes agnoint, misericorditer pavÂt. (S. Auc.) Car approcher de l'autel avec un cœur tiède et émoussé, y porter une plénitude qui ne nous laisse plus aucune vivacité de désir; en un mot, être dégoûté et manger; ah! ce serait se charger, mais ce ne serait pas se nourrir. La chair de Jésus-Christ a cela de particulier, qu'elle ne nourrit qu'autant qu'elle plaît; et qu'on y trouve d'utilité, qu'autant qu'on y trouve de goût.

Mais qu'est-ce qu'avoir faim de sa chair et de son sang? En premier lieu, c'est éloigner de nous tout ce qui pourrait nous éloigner d'elle, c'est s'abstenir de tout, dit saint Paul, de peur de contracter quelque souillure qui nous interdise l'usage de cet azyme pur; c'est éviter avec religion le commerce des incirconcis, et n'oser presque entrer dans les lieux qu'ils habitent, pour ne pas se souiller, et se mettre hors d'état de manger la pâque; c'est se servir du désir de l'Eucharistie , pour vivre avec circonspection; ne se permettre aucunes démarches que celles qui peuvent compatir avec l'usage de ce sacrement adorable, et faire même de nos actions les plus communes, une préparation à l'autel : pratique indispensable à nous surtout, qui y montons tous les jours pour célébrer les mystères terribles. Car un prêtre qui vit sans recueillement , offre sans ferveur et mange sans goût la chair de Jésus- Christ : or, si vous la mangez sans goût, vous la mangez aussi sans fruit; vous manquez de cette chaleur divine nécessaire pour digérer la viande sainte, la changer en votre propre substance, et en croître; puisque le goût de l'âme, c'est la ferveur de l'amour : vous ressemblez à ces malades qui n'ont pas assez de chaleur naturelle pour digérer ce qu'ils mangent, et à qui la nourriture non-seulement est inutile, mais nuisible : car tout ce qui ne nourrit pas se change en corruption ; et plus la viande était solide et exquise, plus la corruption est à craindre. Or, vous mangez sans cesse, et vous ne croissez point : je tremble pour vous ; la manne amassée contre l'ordonnance de la loi , se changeait en vers et en pourriture : et quesais-je, si lorsque vous entassez sans fruit sacrement sur sacrement, vous n'amassez pas un trésor d'infection et de puanteur? peut-être que la chair de Jésus-Christ, ce germe d'incorruption et d'immortalité , est au dedans de vous un levain funeste qui corrompt toute la masse ; et quand je dis peut-être, j'adoucis une vérité que les saints ont enseignée sans ménagement.

En second lieu, avoir faim de la chair de Jésus- Christ, c'est trouver tout insipide, hors cette nourriture céleste; c'est refuser, comme ce peuple, dans l'attente du pain miraculeux, d'aller se rassasier d'une viande étrangère dans les villes et dans les bourgades voisines ; c'est trouver mille fois plus de délices à la table du Seigneur que dans le miel et sous les tentes des pécheurs; c'est la désirer avec ardeur, l'attendre avec inquiétude, et n'avoir pas de jour plus heureux dans la vie, que celui où il nous est permis d'en approcher; c'est y trouver la seule consolation de son exil , l'adoucissement de ses peines, la paix dans ses troubles, la force dans ses tentations, le renouvellement dans ses langueurs, la lumière dans ses perplexités; c'est tomber, comme le Prophète, dans la sécheresse et dans le dépérissement, du moment qu'on oublie de manger ce pain délicieux; en un mot, c'est courir des premiers à la salle du festin, et ne pas attendre qu'on nous presse , qu'on nous arrache des places publiques, et qu'on nous y traîne comme par force.

En troisième lieu avoir faim de la chair de Jésus- Christ, c'est se présenter à l'autel avec un cœur sincère, une conscience simple, une foi non feinte, et bannir d'une action si terrible toutes sortes de motifs étrangers et indignes d'elle. Car il n'est que trop vrai que la bienséance, l'exemple, le déguisement quelquefois, attirent à ce festin sacré des adorateurs coupables, et que plusieurs se présentent au Sauveur pour le recevoir, comme ce scribe dont il est parlé dans l'Évangile, dans le cœur de qui se trouvaient des tanières pour les renards , c'est-àdire , des motifs secrets d'intérêt et de prudence humaine; des nids pour les oiseaux du ciel, c'est-àdire, des vues d'orgueil et d'une vaine réputation; mais où le Fils de l'Homme ne pouvait trouver de quoi reposer sa tête.

Je dis la bienséance. On est dans une maison sainte; on veut y vivre sur un pied d'honneur; on n'est ni d'un âge, ni d'un caractère à mener une vie sans joug; on veut suivre le devoir par un principe de raison et de gloire; et là-dessus, les solennités nous voient exactement approcher des saints mystères; toutes les fois que le devoir nous y convie, la refle\ion nous en fait une loi. Souvent le cœur<répugnè, et la bienséance l'emporte : souvent on voudrait s'abstenir, et on mange contre sa conscience, pour ne pas scandaliser son frère. Mais Jésus-Christ n'appelle au festin sacré , que ceux qui sentent leur faiblesse, leur lassitude, et. le besoin qu'ils ont d'être soulagés ; mais c'est ici la table des enfants , et vous y venez comme un esclave; mais c'est une faveur dont il faut être touché, et vous la regardez comme

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une servitude pénible; mais c'est un festin de tendresse et de familiarité, et vous en faites un devoir de bienséance et une pure cérémonie. O attentat! de faire une scène de l'autel , et de ménager les hommes aux dépens de Jésus-Christ!

Je dis l'exemple. On fait ce qu'on voit faire ; ce n'est pas Jésus-Christ qu'on cherche, c'est la multitude qu'on suit; ce n'est pas la piété et le goût des promesses qui conduit à l'autel, c'est l'imitation. On ressemble à ces Cinéens, peuples étrangers, qui s'étaient mêlés avec les Israélites dans le désert ; ils marchaient comme eux vers une terre sainte, mais sans être instruits des promesses divines qui appelaient Israël, sans aucun goût pour le lait et le miel qui coulaient dans cette heureuse contrée; ils suivaient seulement les marches et les campements du peuple de Dieu; et sans être animés de la même espérance que lui, ils ne laissaient pas de faire les mêmes démarches.

Je dis le déguisement, et je voudrais bien me dispenser de le dire. On vient recevoir Jésus-Christ pour être regardé des hommes; on fait servir le pain de la vérité à l'imposture; on prend le scrutateur des cœurs pour le confident d'une hypocrisie affreuse; le voile adorable du sacrement devient le voile du crime et de la passion; et l'Agneau sans tache ne sert plus qu'à sceller, aux yeux des hommes, le livre de mort et l'histoire d'une vie criminelle. Mais, grand Dieu! se trouverait-il dans l'enceinte même de votre maison , dans ce lieu de paix , de religion, au milieu d'un peuple saint et qui vous est consacré, s'y trouverait-il des profanateurs et des sacrilèges? découvririez-vous dans cette assemblée de ministres quelqu'une de ces âmes noires qui, le péché dans le cœur, viennent, de sangfroid, manger et boire leur condamnation ; de ces monstres qui font descendre votre sang dans la corruption, et le mêlent avec les fornications de Babylone? y verriez-vous quelqu'un de ces démons sortis de l'enfer, qui se transfigurent en anges de lumière; et par un prodige nouveau, vous font entrer eux-mêmes dans des animaux immondes? seriez-vous souillé au milieu de nous, selon la plainte de votre Prophète? Ah! vous, qui connaissez les cœurs de tous , marquez donc cet impie sur le front d'un caractère sensible, comme vous marquâtes autrefois Caïn; puisque, comme lui, il a répandu le sang innocent, et mis à mort de nouveau le juste : discernez cet anathème du milieu de nous, de peur qu'il n'attire votre fureur sur tous ses frères : permettez que la lèpre hideuse, qui couvre son âme, paraisse sur sa chair, afin qu'on le sépare du camp, et qu'il n'infecte pas votre peuple : ou plutôt gué-

rissez-le en secret, Seigneur; convertissez-le; faites luire un rayon de grâce dans son âme ; créez en lui un cœur nouveau : ce souhait est bien plus digne de notre ministère et de votre miséricorde.

Pour nous, messieurs, examinons, sans nous flatter, quel motif nous amène à la table sainte : c'est ici surtout où le Seigneur est un Dieu jaloux, et où lemoindre mélange blesse sa délicatesse : quand on fait de grandes faveurs, on est plus sensible aux infidélités. Figurons-nous, lorsque nous approchons de l'autel , que nous entendons sortir du fond du sanctuaire une voix terrible qui nous demande : Amice, ad quid venisti? (Matth. xxvi, 50.) O homme! qui portez à ma table un visage d'ami, quel est le dessein qui vous y amène? Venez-vous pour me trahir, ou pour m'adorer? venez-vous m'ouvrir votre cœur pour m'y recevoir, ou me percer de nouveau le sein pour me donner une mort cruelle? venez-vous vous enivrer encore d'un vin qui enfante les vierges, ou m'abreuver encore de fiel et d'absinthe? Ad quid venisti? Venez-vous à moi, comme à votre lumière, pour y dissiper les erreurs de vos sens; comme à la fontaine de vie, pour y éteindre ou y modérer l'ardeur de vos passions; comme à la vérité, pour y redresser l'obliquité de votre cœur; comme à la voie, pour ne pas vous méprendre dans vos routes ; comme à la vie, pour réparer vos forces et ranimer vos langueurs? yM quid venisti? Eh! heureux alors, messieurs, si nous pouvons lui dire avec le Prophète : Tout mon désir est devant vous , Seigneur ; mon gémissement ne vous est pas inconnu : éprouvez mon cœur, sondez mes reins, et voyez si vous y trouverez même des traces de déguisement et d'infidélité.

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