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DE LA COMMUNION
céleste, doit nous ouvrir les yeux sur nos infirmités, sur nos misères, sur nos besoins, et nous animer à recourir souvent au remède.
Et ici il y a deux écueils à éviter : car les uns, sous un faux prétexte d'indignité, s'en éloignent; ils sont assis sur l'herbe ; ils voient leur misère et leur pauvreté, comme le Prophète; mais ils ne mangent pas, et ne comptent pas assez sur cette viande divine : les autres mangent, mais ils ne sont pas assis sur l'herbe; ils perdent de vue leur fragilité, et comptent trop sur cette divine nourriture. Il ne faut jamais séparer ces deux choses; autrement, ou vous tomberez dans un respect d'illusion, ou dans une familiarité téméraire. Dans un respect d'illusion : c'est l'état de ceux d'entre vous que les passions gouvernent encore; qui ne prennent rien sur eux-mêmes, et qui se font cependant de leurs infidélités les plus volontaires, une juste excuse pour s'éloigner de l'autel; l'état de ceux qui prennent leur lâcheté pour un sentiment de religion, et qui se persuadent que la préférence qu'ils font de leurs passions et de leurs habitudes à la table de Jésus-Christ, est ce discernement de la foi, et cette épreuve nécessaire dont parle l'Apôtre.
Car, je vous prie , votre vie n'est pas assez sainte pour approcher souvent, dites-vous : mais à qui tient-il qu'elle ne le soit assez? Vivez de telle sorte que vous méritiez d'approcher tous les jours. Il vaut mieux s'abstenir que manger indignement : je l'avoue; mais prenez-vous des mesures pour vous en rendre digne? On sent si peu de dévotion , qu'on n'oserait se présenter : insensé! parce que vous êtes malade, vous fuyez le remède? Quand on fait cette action rarement, on la fait avec plus de foi : mais l'avez-vous faite avec plus de fruit? On craint de manger indignement; mais craignez-vous ce qui vous en rend indigne? Mais d'ailleurs votre vie n'est pas assez sainte : et vous la croyez assez sainte pour aspirer à un ministère redoutable, où les mystères saints deviendront non-seulement la nourriture journalière de votre âme, mais le fruit de vos lèvres, et l'ouvrage de vos mains ?J1 vaut mieux s'abstenir que manger indignement : eh! que n'appliquez-vous donc cette règle à vos empressements téméraires pour les dignités de l'Église? On sent si peu de dévotion : mais vous devez être une lampe ardente et luisante; un autre buisson revêtu d'un feu céleste, échauffant, brûlant, consumant tout ce qui se trouve autour de vous ; et si vous êtes froid , comment porterez-vous l'amour de Jésus-Christ dans les cœurs, et allumerez-vous le feu sacré qu'il a laissé sur la terre? Quand on fait cette action rarement, on la fait avec plus de foi : mais, hélas! si
votre foi s'éteint dans la familiarité des choses saintes , regardez donc le sacerdoce où vous aspirez , comme un précipice affreux pour vous : y vivant sans cesse au milieu de ce que la religion a de plus terrible, vous allez passer du dégoût à la tiédeur, de la tiédeur à l'insensibilité, de l'insensibilité au mépris, du mépris, que sais-je? à l'impiété peut-être, et à la profanation. Donc , si vous n'êtes pas digne de participer souvent à l'autel, vous n'êtes pas digne d'aspirer aux fonctions saintes de l'autel. Si votre bouche n'est pas assez pure pour recevoir Jésus-Christ, le serat-elle assez pour le produire? si vous n'osez user des privilèges d'un simple fidèle, comment osezvous prétendre aux privilèges des clercs? Donc, les mêmes motifs qui vous éloignent de la table sainte, doivent, à plus forte raison, vous éloigner du ministère de l'autel. D'où vient donc tant de frayeur d'un côté, et tant de sécurité de l'autre? c'est que vous ne fuyez pas ce qui vous paraît au-dessus de vous, mais ce qui vous gêne; vous poursuivez, non pas ce qui vous paraît saint, mais ce qui vous élève : c'est que l'iniquité se contredit elle-même. Je croyais combattre votre découragement, et il faut combattre votre présomption.
Second écueil aussi dangereux que le premier. La confiance présomptueuse compte tellement sur l'usage fréquent de ce sacrement , qu'on borne ià toute sa piété; qu'on substitue une dévotion mal réglée qui nous fait approcher, à la vigilance, à la ferveur, à la mortification, au renoncement à soi-même; qu'on fait consister tout l'exercice de la foi chrétienne à participer à la table de l'Agneau : illusion grossière! car, c'est prendre l'Église de la terre pour celle du ciel. Les citoyens de la céleste Jérusalem n'auront pendant toute l'éternité, point d'autre occupation que de se rassasier du froment des élus, et s'enivrer d'un vin nouveau, d'un torrent de volupté : l'Agneau se donnera à eux comme le fruit de leur victoire : Vincenti dabo edere ( Aj?oc. n, 7); mais à nous il ne se communique que comme notre force, notre bouclier, notre glaive, notre armure divine. Donc , l'usage fréquent de ce sacrement doit nous animer au combat, au lieu de nous endormir sur nos faiblesses : autrement vous ressembleriez à un insensé, qui, environné d'ennemis de toutes parts , se contenterait d'amasser des armes autour de lui, et s'endormirait au milieu d'elles, sans s'être jamais mis en devoir de s'en servir. Il faut donc manger assis sur l'herbe; ne perdre jamais de vue notre fragilité, et le besoin que nous avons de vigilance; nous souvenir que la force qui nous est communiquée par ce sacrement , ressemble à l'herbe des champs, qu'un rayon de chaleur flétrit,
CONTRE LES SCANDALES
qu'un seul jour de sécheresse fait mourir; qui aujourd'hui a de la fraîcheur, demain n'est plus qu'une plante propre à jeter au four, dit Jésus-Christ ; ainsi la vue de notre fragilité nous portera , et à l'usage fréquent du sacrement, et à ne pas trop compter sur le sacrement : c'est manger assis sur l'herbe, et d'autant mieux qu'au sortir de l'autel, portant Jésus-Christ dans nos cœurs , nous portons un trésor dans des vaisseaux fragiles , un trésor que mille ennemis, avides d'une proie si précieuse, se disposent à nous enlever, et dont la garde n'est confiée qu'à notre vigilance. N'oublions jamais l'histoire de ces Juifs, qui après avoir reçu l'archede l'alliance dans leur camp , s'amusèrent à faire retentir l'air de cris d'allégresse comme s'ils n'eussent eu plus rien à craindre des Philistins , au lieu de prendre encore plus de mesures qu'auparavant, de peur qu'au malheur de leur défaite, ils n'ajoutassent encore la prise de l'arche d'Israël. Vous en savez la suite : ils furent vaincus , l'arche du Seigneur devint la proie des Philistins. L'histoire est terrible, et l'application aisée à faire à ceux qui, comptant trop sur l'Eucharistie, se reposent sur elle, pour ainsi dire, du soin de la victoire et font que, par leur chute, elle devient dans leur cœur la proie de Satan.
N'en approchons donc jamais sans être guéris de nos plaies solidement, intérieurement, entièrement ; sans nous y être préparés par le recueillement des sens, la pratique de la prière et des vertus chrétiennes; sans avoir faim de cette viande divine, sans un vif sentiment de nos besoins et de la fragilité de notre cœur : sentiment qui nous porte , et à recourir souvent au remède de peur que la vigilance , sans le remède , ne suffise pas pour nous soutenir, et à joindre la vigilance au remède, de peur que le remède seul , sans les précautions , ne fût inutile.
Si nous portons ces dispositions à l'autel, nous y recueillerons les fruits marqués dans l'histoire de ce peuple , et que le temps ne me permet pas de développer. Nous en sortirons rassasiés : Manducaverunt ovines, etsaturati sunt; dégoûtés des biens périssables et des plaisirs sensibles, plus affamés que jamais de Jésus-Christ. Nous conserverons précieusement les restes de ce festin, et ils ne périront pas ; c'est-à-dire, nous y recevrons une telle abondance de grâces, qu'outre nos besoins propres nous y pourrons encore, de oe qui nous restera, former un trésor précieux de justice, d'où nous tirerons un jour des richesses spirituelles pour les répandre sur les peuples que la Providence aura confiés à nos soins. Enfin, nous ne voudrons plus reconnaître d'autre roi que Jésus-Christ; nous établirons pour toujours
son règne dans nos cœurs ; nous régnerons nousmêmes avec lui sur nos passions et sur nos désirs déréglés : il sera paisible possesseur de notre âme : ce sera un roi pacifique qui y rétablira la paix; un roi libéral qui la comblera de faveurs; un roi de gloire qui l'ornera de grâce et de beauté; fin roi puissant, des mains duquel on ne pourra jamais l'arracher tandis qu'elle sera fidèle : de sorte qu'alors, dans le moment même où il se sera donné à nous sous le voile du sacrement, nous pourrons lui dire, comme il disait lui-même à son Père: Mea omnia tua sunt, et tua mea sunt. Oui, Seigneur, et tout ce que j'ai est désormais à vous; régnez en souverain dans mon cœur; je ne veux plus vous en disputer la possession ; il n'est fait que pour vous , et je vous le dois par justice, par reconnaissance, par tous les motifs imaginables. Et quand je ne vous le devrais pas, ne serais-je pas trop heureux d'avoir quelque chose à vous offrir du mien? à vous, qui rendez au centuple; qui vous piquez de vaincre en libéralité ceux qui vous donnent, et qui êtes le plus magnifique de tous les maîtres : mes penchants, mes désirs, mes projets, mes talents, mes forces, mes faiblesses même, tout est à vous ; je n'en veux plus user que comme d'un bien emprunté, et dont je dois vous rendre compte. Mais aussi tout ce que vous êtes est à moi dans le moment où vous me nourrissez de votre chair : vos mystères , votre doctrine, vos dons, vos promesses, tous les biens me sont arrivés avec elle : vous vous donnez tout entier à moi dans ce sacrement : Et tua mea sunt. Heureux si je ne rétracte jamais le don que je vous fais ; et encore plus heureux , si je conserve précieusement celui que vous venez de me faire!
Ainsi soit-il.
SUR