‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 81 sur 235 · DE LA VOCATION A L'ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE · texte numérisé non relu

DE LA VOCATION A L'ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE

quand on se pardonne presque tout à soi-même. Enfin, une piété timide et mal entendue : on se refuse par une pieuse illusion aux fonctions du saint ministère : on se fait de la piété un prétexte pour se dispenser des règles de la piété même : on craint de se perdre soi-même ; et on ne craint pas de se rendre coupable de la perte de ses frères ; on croit fuir les périls , où l'ordre de Dieu et la vocation de l'Église nous appellent ; et la fuite devient pour nous le seul péril que nous ne connaissons pas , et que nous avons le plus à craindre.

Anéantissez donc, ô mon Dieu ! dans le coeur de vos ministres tous les obstacles que le monde , que la chair et le sang opposent sans cesse au zèle qui doit les rendre les instruments de vos miséricordes sur les peuples ; enflammez-les de cet esprit de feu et de sagesse , que vous répandîtes sur vos premiers disciples : que la succession de ce zèle apostolique se transmette d'âge en âge dans votre Église avec la succession de la foi et de la doctrine sainte : formez-y toujours des ouvriers puissants en œuvres et en paroles , que le monde n'intimide pas , que toutes les puissances de la terre n'ébranlent pas; que tous les intérêts humains ne touchent pas; dont votre gloire seule et le salut de leurs frères, règle et anime toutes les démarches; et qui ne comptent pour rien les suffrages des hommes , qu'autant qu'ils peuvent contribuer à vous faire bénir et glorifier dans tous les siècles.

Ainsi soit-il.

DISCOURS

SUR LA VOCATION

A L'ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE

Sicutmisit me Pater, et ego mitlovos.

Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie aussi de même.

(Jean, xx, 21.)

Ce sont les paroles de Jésus-Christ apparaissant , après sa résurrection, à ses disciples assemblés; venant consoler leur foi par sa présence, et calmer leur frayeur par la paix qu'il leur annonce, et qu'il leur laisse comme le plus doux fruit de sa victoire, et le gage le plus cher de son souvenir.

Ce n'eût pas été assez de leur dire, en les établissant ministres de son Évangile : Je vous envoie : allez , enseignez toutes les nations , et les baptisez en mon nom. Il fallait élever leurs esprits encore abattus et consternés par le scandale de sa passion,

en leur inspirant de hauts sentiments du ministère sublime auquel il les allait engager. Aussi leur en donne-t-il l'idée la plus auguste et la plus divine, en comparant leur mission à la sienne; et sa sortie du sein de son Père pour venir dans le monde, à leur départ d'auprès de lui pour porter son Évangile jusques aux extrémités de la terre : Sicut misit me Pater, et ego mitto vos.

En effet, c'est comme s'il leur disait : Comme j'ai été sur la terre l'envoyé de mon Père, vous allez être mes envoyés parmi les hommes : eomme le Père était en moi, se réconciliant le monde, je serai en vous , y exerçant moi-même un ministère de réconciliation : comme ceux qui me voyaient voyaient mon Père , ceux qui vous verront me verront aussi . et vous serez sur la terre les images de ma personne , et les plus vives expressions de ma puissance et de mon autorité : comme c'était le Père qui , demeurant en moi , opérait toutes mes œuvres , ce sera moi qui , demeurant en vous , opérerai toutes les vôtres ; qui baptiserai , qui donnerai le Saint-Esprit , qui parlerai devant les princes et les rois : comme le Père m'avait choisi avant la naissance des siècles , et que tous ses desseins éternels de miséricorde sur les hommes se rapportaient à moi , je vous ai choisis dès le commencement du monde , et tous mes desseins éternels sur mon Église ne roulent que sur vous : comme le Père m'a donné toute puissance, je vous donne aussi les clefs de la mort et de la vie, du ciel et de l'enfer ; et je vous laisse une puissance qui paraîtra même surpasser la mienne. Le Père m'a fait asseoir à sa droite, et m'a soumis tous mes ennemis; je vous ferai asseoir sur douze trônes pour juger les tribus d'Israël : le Père m'a rendu témoignage du haut du ciel, en paraissant sur une nuée magnifique ; et je paraîtrai un jour dans les airs assis sur une nuée de gloire , environné de tous les anges du ciel , pour vous rendre témoignage devant les nations assemblées. Enfin, comme j'ai clarifié mon Père sur la terre, vous allez me clarifier, confesser mon nom , et le porter dans tout l'univers jusques à la consommation des siècles : mais comme la mission que j'ai reçue de mon Père a été le principe et le fondement de toute mon autorité et de toute ma grandeur, la mission que vous recevez aujourd'hui de moi va être aussi le seul fondement de la vôtre : Sicut misit me Pater, et ego mitto vos. Et c'est à cette dernière réflexion que je borne tout le fruit que vous devez retirer d'un parallèle si auguste, et qui nous laisse de notre ministère des idées si sublimes, et en même temps si terribles.

Plus les fonctions où nous sommes appelés sont élevées, plus la mission est nécessaire. Que personne,

DE LA VOCATION

dit saint Paul, ne soit assez téméraire pour oser usurper cet honneur; il n'est dû qu'à celui qui y est appelé de Dieu comme Aaron : Nec quisquam sumit sibi honorent f sed qui vocatur à Deo tamquàm Aaron. (Hebb.. v, 4.) S'il a fallu que Jésus-Christ lui-même fût envoyé de son Père pour commencer son ouvrage, il faut, à plus forte raison, que nous soyons envoyés de Jésus-Christ pour le continuer; et comme nous sommes appelés au même ministère que lui , il faut que les marques de notre vocation soient les mêmes. Or, quelles sont les marques essentielles de la vocation de Jésus-Christ; c'est-à-dire, celles dont il se sert pour prouver aux Juifs qu'il est l'envoyé de son Père? Je vais vous les exposer; et c'est me renfermer précisément dans les paroles de mon texte : je vous présenterai la règle; chacun de vous en fera l'application sur soi-même. Jésus-Christ paraissant aujourd'hui au milieu de vous , pourraitil vous dire à chacun en particulier, comme autrefois à ses disciples assemhlés : Comme mon Père m'a envoyé , je vous envoie : Sicut misil me Pater, et ego mitto vos ; c'est ce qu'il faut examiner.

Mais avant d'entrer en matière, je suppose que la vocation du ciel est nécessaire dans le choix que nous faisons d'un état de vie; et mon dessein n'est pas d'établir ici en général une vérité si capitale , sur laquelle on vous a déjà instruits. Vous savez que notre destinée entrant dans le gouvernement général de l'univers, et tenant, pour ainsi dire, à tout ce qui nous environne par des rapports infinis et secrets, nous ne pouvons pas plus en disposer que de la conduite universelle, et de l'harmonie entière de ce monde visible; que le choix d'un état de vie devant être le moyen principal de notre justification, il ne peut non plus être l'ouvrage de l'homme seul , que sa justification elle-même; et qu'enfin l'homme fut à la vérité laissé entre les mains de son conseil, mais que son sort demeura toujours entre les mains de Dieu.

Mais quand même le Seigneur aurait laissé au caprice des hommes , le choix de tous les autres états ; quand même, par une supposition insensée, et injurieuse à la sagesse et à la providence du souverain Modérateur de l'univers ; quand même le hasard tout seul présiderait à cette variété de conditions, qui partagent les hommes, et fournissent aux divers besoins de la société; quand même, comme ces philosophes insensés, nous nous figurerions une divinité indolente, qui après avoir tiré le monde du néant, se serait retirée en elle-même , laisserait au destin , c'est-à-dire au hasard , la conduite de son ouvrage ; ne veillerait plus sur cet univers, et regarderait ce détail ou comme un amusement indigne de sa gran-

deur, ou comme un soin incompatible avec son repos : néanmoins il faudrait toujours lui réserver, dit saint Cyprien, le choix de ses ministres, comme une affaire qui lui est propre, et qui le regarde lui seul , puisqu'il s'agit d'établir des hommes fidèles à soutenir ses intérêts , agréables à ses yeux , pour paraître, en sa présence, et lui offrir des dons et des sacrifices; zélés pour l'honneur de ses autels, propres à lui attirer les vœux et les hommages des peuples; et en un mot, dépositaires de ses lois, interprètes de ses volontés, et chargés , pour ainsi dire, du soin de sa gloire sur la terre. Il demeure donc établi que l'honneur du sacerdoce ne doit pas être la suite du choix de l'homme, mais de la vocation de Dieu ; que nul , sans une intrusion sacrilège , ne peut parler en son nom , s'il ne parle de sa part ; user de sa puissance , s'il ne l'a reçue de lui ; traiter les affaires du Seigneur, si lui-même ne l'en a chargé ; et être l'hommade Dieu , comme parle saint Paul , s'il n'est pas l'envoyé de Dieu.

Mais ce qui me paraît le plus essentiel sur cette matière, n'est pas de convaincre en général qu'il faut être appelé à l'état saint du sacerdoce pour y entrer légitimement; on ne s'avise guère d'en douter, mais de vous rappeler à votre propre conscience, et vous faire demander à vous-même :Suis-je appelé? est-ce la vocation de Jésus-Christ, ou la voix de la chair et du sang , qui m'a placé dans le sanctuaire ? l'état saint auquel j'aspire, est-ce la destinée que le Seigneur m'avait préparée avant la naissance des siècles? suis-je à ma place, ou occupé-je la place d'un autre? et en un mot, Jésus-Christ m'a-t-il envoyé comme son Père l'avait envoyé? Pour éclaircir ce doute si intéressant pour notre salut éternel , il n'y a qu'à établir quelles sont les marques de la mission et de la vocation de Jésus-Christ , et voir en même temps si nous les retrouverons dans la nôtre.

Lorsque Jésus-Christ veut prouver aux Juifs incrédules , qu'il est l'envoyé de son Père ; quelles sont les marques qu'il leur donne de la vérité de sa mission? En premier lieu, le témoignage de son Père : C'est mon Père , dit-il , qui rend témoignage de moi : j'ai un témoignage encore plus grand que celui de Jean. En second lieu, le témoignage des prophètes qui l'avaient annoncé et des peuples avec lesquels il avait vécu : Lis^z les Écritures, leur disait-il; elles parlent toutes de moi : interrogez ceux qui m'ont vu et entendu , et ils vous rendront témoignage de ce que j'ai fait parmi eux. En troisième lieu, le témoignage de sa propre conscience : Le prince de ce monde est venu , et il n'a rien trouvé du sien en moi. (Jean, xiv, 30.) Qui de vous me reprendra, de quelque péché? (Ibid. vin, 46.) Enfin, le témoignage de

ses œuvres et de ses prodiges : Si vous ne croyez point à mes paroles , croyez du moins à mes œuvres. (Jean , x, 38.) Or, puisque la mission de Jésus- Christ est le modèle de la nôtre, et qu'il nous envoie comme son Père l'a envoyé, il faut que notre vocation soit accompagnée des mêmes témoignages qui prouvent la vérité de la sienne.

Le témoignage de son Père rendu souvent du haut du ciel , en présence, non-seulement de ses disciples, mais encore des Juifs, est le premier témoignage que donne Jésus-Christ de la vérité de sa mission. Mais que conclure de là , direz-vous ? qu'il faut que Jésus- Christ paraisse dans les airs pour nous rendre témoignage devant les peuples? Non, certes, mes frères : et il n'y eut jamais qu'un Saiil , qu'un vase d'élection, destiné à fonder l'Église des gentils, qui eut le privilège de faire descendre Jésus-Christ du ciel , et paraître dans les airs, pour l'appeler à l'apostolat. Il ne parle plus maintenant que par la bouche des premiers pasteurs; il s'en remet à eux pour le choix de ses ministres; c'est l'ordre ordinaire de la vocation au ministère, et leur témoignage est le sien. Comme ce sont eux qui sont chargés du dépôt de la foi et de tout le culte, ce sont eux aussi qui ont le pouvoir de le perpétuer, pour ainsi dire, sur la terre, en y perpétuant par l'ordination le sacerdoce qui en fait comme l'âme, le fonds, et la plus essentielle fonction. Le témoignage des premiers pasteurs est donc la première marque d'une vocation canonique. Il est vrai que , depuis l'accroissement du troupeau, le pasteur principal ne pouvant plus connaître par lui-même toutes ses brebis, il serait difficile qu'il les appelât par leur nom pour les associer au ministère : il a fallu qu'il se déchargeât sur des ministres inférieurs du soind'examiner et d'élever ceux qui devaient être séparés , et consacrés au Seigneur. Des maisons de retraite ont été élevées pour faire ce discernement; et c'est là où ceux qui se destinent au sacerdoce , longtemps éprouvés sous les yeux de leurs conducteurs , reçoivent de leur bouche le témoignage qui détermine le premier pasteur à les appeler aux fonctions saintes de l'autel, et à se décharger sur eux d'une partie de la sollicitude pastorale. Or, ces conducteurs préposés pour examiner si Dieu vous appelait au ministère , vous ont-ils rendu ce témoignage ? et pouvez-vous compter, parmi les marques de votre vocation , les suffrages de ceux qui étaient établis pour en être les arbitres. Vous répondrez, sans doute, que ce témoignage vous est assuré; et par là, votre vocation vous paraît sûre. Mais attendez , avant de vous rassurer, que nous fassions là-dessus quelques réflexions.

Un témoignage, pour être sûr, suppose une par-

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faite connaissance du côté de ceux qui le donnent, et la sincérité et la bonne foi à se montrer du côté de ceux qui le reçoivent. S'il est fondé sur l'erreur, ou parce qu'on ne vous a pas connu , ou parce que vous ne vous êtes pas fait connaître, les hommes peuvent le recevoir; mais Dieu le rejette. Or, je vous demande : Vous êtes-vous fait connaître à fond à ceux à qui vous avez confié dans ces maisons de retraite , les secrets de votre conscience ? vous êtesvous montré sans dissimulation au sage conducteur qui devait prononcer entre vous et lui seul sur la grande affaire de votre vocation? l'avez-vous introduit dans l'intérieur de votre âme? lui avez-vous ouvert le livre de mort, et l'histoire de toute votre vie ? Je ne vous demande point si vous n'avez pas menti à l'Esprit saint : à Dieu ne plaise qu'un si noir soupçon puisse jamais sortir de ma bouche, ni tomber sur aucun de ceux qui m'écoutent! Mais je vous demande, si vous avez montré vos passions dans leur source, vos chutes dans vos penchants déréglés, et le caractère constant de votre cœur dans les désordres qui ont toujours le plus dominé dans vos mœurs : je vous demande, si laissant vos premières mœurs dans des ténèbres affectées ; si n'osant révéler votre honte, ni toucher à ce trésor d'iniquité, sous prétexte que ces péchés vous ont été autrefois remis , vous ne vous êtes pas contenté d'exposer les dernières circonstances de votre vie , et certains traits vagues et généraux, où il est impossible de vous connaître, et qui n'ont rien qui vous caractérise en particulier ? je vous demande si vous n'avez pas imité ces Gabaonites, qui , pour se faire associer à un peuple saint , turent leurs noms, leurs superstitions, leur première origine, l'histoire de leurs mœurs et de leurs peuples ; affectèrent des dehors modestes , et tout propres à émouvoir; et surprirent ainsi la sagesse et la piété de Josué?Si cela est ainsi, ne vous rassurez pas sur des témoignages qui ne sont fondés que sur une connaissance si imparfaite de vous-même : le consentement de vos conducteurs n'est plus pour vous une marque de vocation : c'est peut-être la punition la plus terrible de vos ménagements. Vous devez avoir le reste de vos jours cette peine sur la conscience : Je suis entré dans un ministère de vérité par la voie de la dissimulation; je ne sais si je suis un intrus, ou un ministre envoyé de Jésus-Christ : et dans ce doute, la présomption contre vous n'est pas douteuse. Vous n'avez suivi , ni l'ordre de Dieu , ni la règle de l'Église : quand elle demande le témoignage de vos conducteurs, elle suppose que vous vous êtes fait connaître à eux : or, vous avez éludé cette loi sainte; vous vous êtes appelé vous-même : jugez si l'Esprit de Dieu, cet Esprit de vérité et de sincérité, peut

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avoir présidé à une vocation quia pris sa source dans la duplicité et dans l'artifice. Première réflexion.

Je vous demande en second lieu : L'espérance de vous rendre vos conducteurs favorables , n'a-telle pas été l'âme de toutes vos démarches pendant le temps destiné à une courte épreuve? vos prières, votre modestie, votre exactitude , n'ont-elles pas été des brigues secrètes et des pièges que vous tendiez à leur religion? un témoignage ainsi surpris, peut-il être de quelque poids auprès de Dieu? les hommes ne voient et ne jugent que par les apparences; mais le Seigneur a-t-il des yeux de chair comme l'homme? et ne voit-il pas le fond des cœurs ? Je vous demande encore , si vous défiant de vousmême, et craignant que les marques de votre vocation ne parussent très-douteuses à ceux qui devaient en juger; vous n'avez pas employé auprès d'eux des sollicitations étrangères, des recommandations domestiques , le crédit du nom, du rang , de la naissance? Malheur à nous, si acquiesçant à la chair et au sang, nous avons trahi, pour plaire aux hommes, les intérêts de Jésus-Christ; si nous

' avons livré l'Église, pour laquelle le Seigneur Jésus s'est livré lui-même ; et si les mêmes voies humaines , qui marquaient si bien, selon les règles de la discipline, votre indignité, ont pu obtenir de notre faiblesse un témoignage que vous étiez digne ! Mais quand cela serait, notre infidélité changerait-elle les règles saintes? pouvons-nous appeler ce que Dieu rejette? ne maudit-il pas nos bénédictions? Nous avons été les interprètes de vos cupidités, et non des volontés du Seigneur : en un mot, vous avez le témoignage des hommes , mais vous n'avez pas celui de Dieu.

Vous auriez lieu de vous calmer, si éloigné de tout désir et de toute démarche, ne regardant qu'avec frayeur les dangers et l'excellence du sacerdoce, un autre Ananie vous était venu dire, de la part de Jésus-Christ, que vous étiez destiné à l'ouvrage du ministère ; un autre Élie vous eût ordonné , comme autrefois ce prophète à son disciple Elisée, de renoncer à tous les soins de la terre, et de le suivre pour être son successeur dans le ministère prophétique. Mais si le suffrage de vos conducteurs n'a été que le fruit de vos ménagements et de vos souplesses, ce n'est pas l'Esprit de Dieu qui a parlé par eux, c'est le voire : votre mission est l'ouvrage de l'homme: vous n'êtes donc pas l'envoyé de Dieu. Car, dites-moi , je vous prie, quand même la chair et le sang, quand même vos sollicitations et vos démarches n'auraient eu aucune part au choix que vos pasteurs et vos conducteurs ont fait de vous , et qu'ils n'auraient suivi, dans le témoignage favorable qu'ils

vous ont rendu , que les lumières et les mouvements de leur propre conscience, vous devriez toujours trembler qu'ils n'eussent pris le change; vous devriez toujours craindre que Dieu, pour punir vos péchés secrets , ne leur eût envoyé un esprit d'erreur, et n'eût permis qu'ils eussent fait , en vous choisissant, un choix injuste : car leur témoignage est nécessaire, mais il n'est pas infaillible. Les Jérôme, les Grégoire, les Augustin, les Népotien, les plus saints prêtres de ces siècles heureux, avec toutes les marques les plus claires d'une vocation légitime de la part de leurs pasteurs , ne pouvaient se calmer sur ces pieuses incertitudes; des anachorètes consommés dans une piété éminente par de longues macérations et par une vie angélique, appelés par leur évêque au sacerdoce, se mutilaient pour se dérober à un fardeau et à un honneur, dont à peine ils croyaient les anges dignes; et le suffrage et l'ordre même de leurs pasteurs, qu'ils respectaient si fort d'ailleurs, ne pouvaient les rassurer contre le sentiment de leur propre indignité : et vous qui leur avez arraché par artifice leur suffrage ; vous qui les avez comme forcés de bénir ce qu'ils auraient dû maudire, vous vous rassureriez sur des préjugés si terribles contre vous-même ? vous croiriez que l'Église vous reçoit parmi ses ministres , parce que les hommes que vous avez surpris ne vous ont pas exclu de ce rang ? vous seriez calme sur votre vocation , parce que l'autorité de vos supérieurs n'y a mis aucun obstacle; et vous ne vous croiriez pas intrus , parce que vous les avez fait consentira votre intrusion? Jugez si cette sécurité n'est pas peut-être elle-même la plus terrible punition de l'attentat qui vous a fait usurper, sans vocation, l'honneur formidable du sacerdoce. Il demeure donc établi , que la première marque de notre vocation est le témoignage des pasteurs, comme la première marque de la mission de Jésus-Christ fut le témoignage de son Père.

La seconde marque que Jésus-Christ donne aux Juifs de la vérité de sa mission , est le témoignage des prophètes qui l'avaient annoncé, et des peuples qui l'avaient vu et entendu. En effet, le peuple paraît partout favorable au Sauveur ; et les pharisiens , piqués de cet applaudissement public auquel ils aspiraient eux-mêmes, et qui était le seul but dé leurs jeûnes hypocrites et de leurs longues prières, ne pouvaient s'empêcher de s'en plaindre. Cette foule insensée, disaient-ils, qui ne connaît point la loi, et qui est maudite, court après lui. Tantôt les troupes veulent l'établir roi sur la Judée , tant elles glorifient le Seigneur sur ce qu'il a suscité un si grand prophète dans Israël ; tantôt les femmes de Jérusalem bénissent les entrailles qui l'ont porté; tantôt

A L'ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE

le peuple vient au-devant de lui, et 1» reçoit en j vr, 3.) Une imposition des mains, dit saint Cyprien,

triomphe dans Jérusalem.

Et certes, auraient-ils pu refuser leurs acclamations à un homme extraordinaire et divin, qui ne paraissait avoir qu'un seul désir, et c'était celui de sauver les hommes; qui, avec les plus grands talents qu'on eût encore vus sur la terre , ne se produisait qu'à un petit nombre de disciples obscurs et grossiers; ne voulait instruire que les pauvres; et ne cherchait pas , comme ces inventeurs de sectes , à faire valoir sa doctrine par le rang et la distinction de ses auditeurs, mais par la piété sincère de ses disciples; un homme qui ne savait parler que du ciel, qui ne comptait, pour ses proches et pour ses amis, que ceux qui faisaient la volonté du Père céleste; un homme qui , maître detoutela nature, commandant aux vents et à la mer, multipliant les pains , trouvant , quand il lui plaisait , des trésors dans les entrailles des poissons, se réduisait à un état bien au-dessous du médiocre, et paraissait encore plus grand parle mépris qu'il faisait de ces sortes d'avantages temporels , que par la facilité qu'il avait à se les procurer; un homme qui fuyait les grands sans les mépriser, et qui les reprenait sans les craindre ; qui voulait qu'on rendît à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ; et enfin, qui dans le détail de ses actions les plus secrètes , était aussi grand , aussi divin , que dans celles où il était exposé aux regards publics, et en qui ceux qui le voyaient de plus près n'avaient jamais pu remarquer un seul de ces moments où la vertu la plus austère se relâshe, et cherche à se délasser, pour ainsi dire, autour de ses propres faiblesses?

Le suffrage des peuples est donc la seconde marque d'une vocation canonique. Mes chers frères, écrivait saint Cyprien à son peuple (S. Cypb. Ep. 64) , nous avons coutume de vous consulter dans lesordinations , et d'examiner avec vous en commun les mœurs et les mérites de ceux à qui nous devons imposer les mains. Il est bien juste aussi , comme dit l'Église dans le Pontifical , que ceux qui doivent naviguer dans le même navire, si intéressés à l'habileté du pilote qui doit les conduire, aient quelque part à son élection, et que leur témoignage soit écouté. Le prêtre n'étant établi que pour les peuples en tout ce qui regarde le culte de Dieu , il est de l'ordre que le suffrage des peuples concoure au choix qu'on fait de lui. Tel a été dans les premiers temps, vous le savez, l'usage de nos pères : le peuple était appelé et consulté dans l'ordination des clercs : les apôtres eux-mêmes assemblèrent tous les fidèles , et demandèrent leurs suffrages pour l'élection des premiers diacres: Considerateviro$exvobis.(AcT.

n'est ni juste, ni légitime, lorsqu'elle n'a pas eu les suffrages publics. Il fallait même, selon saint Paul, avoir un bon témoignage parmi les infidèles : ab Us guiforis sunt (i Tim. ni, 7) ; et rien/ne paraissait plus indispensable à celui qu'on devait associer au ministère saint, qu'une réputation pure et sans tache dans l'esprit des peuples , afin que l'honneur du sacerdoce ne fût point avili, et le culte déshonoré par ceux qui en étaient établis les ministres.'

Je sais que l'hérésie toujours extrême a poussé trop loin cette vérité; et que, renversant la sainte discipline de l'ordination , la fécondité du pasteur principal, la succession sacerdotale, et la nécessité d'une mission, elle a établi le peuple et le magistrat, seul électeur des ministres du sanctuaire, et changé les cérémonies les plus saintes et les plus augustes de l'ordination , en un tumulte populaire et une affaire purement civile. Mais tel a été de tout temps le destin de ceux que Dieu a livrés à la vanité de leurs pensées , d'aller à l'erreur par la vérité , et d'établir de nouveaux abus, en voulant rétablir les anciens usages.

L'Église demande encore le suffrage des peuples dans l'élection de ses ministres : c'est un reste du premier usage qu'elle a conservé; mais c'est un de ces traits primitifs et respectables, qui marquent l'ancienne beauté de la discipline, qui servent de monument, mais qui ne sauraient servir de modèle. Elle n'assemble plus, à la vérité, les fidèles dans le temple, où l'on va vous imposer les mains , pour apprendre d'eux si vous avez conversé saintement parmi eux , et d'une manière digne de Dieu ; cette voie ne serait plus ni sûre, ni possible : mais ne croyez pas pour cela que l'Église néglige le consentement et le suffrage des peuples : c'est toujours pour elle une marque nécessaire de vocation : la manière de le demander, ce suffrage, a changé; mais la règle ne change pas. L'Église fait annoncer trois fois solennellement dans le lieu de votre naissance, à l'assemblée des fidèles , plusieurs jours avant de vous imposer les mains, que son dessein est de vous admettre au rang sacré des ministres : elle interpelle la conscience de chaque fidèle en particulier, s'il connaît en vous quelque empêchement canonique qui vous rende indigne du ministère , de venir le révéler en secret à ceux à qui il est de l'intérêt de l'Église que vous soyez connu. J'avoue que cette perquisition demeure presque toujours sans effet du côté des peuples; mais elle ne renferme pas moins une condition essentielle pour l'aspirant au ministère : c'est-à-dire que l'Église exige, comme une marque indispensable de vocation , que vous puissiez entrer

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en jugement avec votre peuple, et le prendre à témoi n de l'intégrité de vos mœurs ; elle exige que , comme Jésus-Christ , vous soyez en état de déûer même vos ennemis de vous reprendre d'aucun péché , de ceux du moins qui traînent après eux du scandale et de l'infamie : c'est-à-dire, qu'elle exige que, semblableàTobie,vous vous soyez distingué des autres enfants d'Israël ; et que tandis que ceux de votre âge couraient , comme des insensés, participer aux abominations de Samarie , vous ayez toujours été un fidèle adorateur du Dieu de vos pères : c'est-à-dire enfin, qu'elle exige que les peuples, témoins de la candeur et de l'innocence de vos mœurs , aient mille fois appeléheureuses les entraillesqui vous ont porté; et que les vœux secrets , les présages publics et le consentement tacite des fidèles, vous aient élevé sur le trône sacerdotal longtemps avant qu'ellemême eût résolu de vous y placer. Et voilà le témoignage des prophéties , que votre vocation doit avoir de commun avec celle de Jésus-Christ. Ainsi les fidèles de Listres et d'Icône rendaient devant l'Apôtre un témoignage avantageux à Timothée , élevé par,unemère pieuse dansla lecture des livres saints; et leurs souhaits publics pour son élection au ministère, que saint Paul appelle des prophéties, avaient millefois précédé son ordination : Secundùm précédentes in te prophetias. (i Tim. i, 18.)

Or, trouvez-vous dans votre vocation cette marque si consolante? Repassez sur les lieux où se 6ont écoulés vos premiers ans; votre mémoire y est-elle en bénédiction? vous y êtes-vous distingué de la licence, de l'emportement de votre âge par des mœurs plus graves, plus réglées et plus pures? avez-vous paru aux témoins de votre jeunesse , destiné à l'autel par l'innocence de votre vie , par un goût anticipé pour tout ce qui regarde le culte divin avant que l'Église vous eût choisi pour vous en confier les fonctions ? Pouvez-vous nous alléguer en votre faveur ces suffrages précoces et prophétiques? Vos premières inclinations n'annonçaient-elles pas bien plus une vie molle, mondaine, efféminée, ou une profession militaire, libertine, tumultueuse qu'un ministère de modestie, de régularité, de piété, de charité? Interrogez les peuples qui vous ont vu; faites-les consentir, si vous le pouvez, à votre installation dans le sanctuaire ; allez recueillir leurs suffrages, et reconnaissez dans leur voix, la voix de Dieu. Encore frappés du souvenir tout récent de vos premiers égarements, ne seront-ils pas surpris de votre témérité! ne s'écrieront-ils point : Nous ne voulons pas que celui-cirègne sur nous /(Luc,xix ,14.) C'est à vous à nous le dire : et pour moi, je vous dis que vous êtes à plaindre, si ces traits vous pei-

gnent au naturel ; et si , malgré ce désaveu public et un témoignage si sûr que vous n'êtes point appelé, vous allez vous présenter à l'autel, chargé pour ainsi dire des anatbèmes de tout le peuple. Voilà la règle ; c'est à vous à vous l'appliquer : Si les peuples au milieu desquels j'ai vécu se choisissaient des ministres , pourrais-je me flatter que leur choix tomberait sur moi ? croiraient-ils mes mains assez pures pour offrir à l'autel, leurs dons et leurs vœux, et le sang précieux de l'Agneau sans tache, pour les laver de leurs souillures? ma langue leur paraîtrait-elle assez chaste pour leur annoncer les vérités éternelles? ma vie assez irrépréhensible pour avoir droit de les exhorter à la vertu , et de leur reprocher leurs infidélités et leurs crimes? Si vous n'avez pas ce témoignage, ou vous n'êtes pas envoyés comme Jésus-Christ , ou les règles surlesquelles l'Église veut que nous jugions de votre vocation, sûres et générales pour tous les autres , souffrent pour vous des adoucissements et des restrictions.

Le témoignage des pasteurs et des peuples forme donc les deux premières marques de vocation : mais elles ne suffisent pas ; souvent ce qui est grand devant les hommes, n'est digne que de rebut aux yeux de Dieu. Quand même , dit saint Chrysostôme , tout le monde vous appellerait , et vous ferait même violence, examinez les qualités de votre âme, et ne vous rendez point si vous vous croyez indigne de cet honneur. (S. Cheys. lib. iv, de Sacerd.) Car, ajoute ce Père, si avant qu'on vous appelât, vous étiez indigne et inhabile , êtes-vous devenu plus sage et plus propre du moment qu'on vous a appelé? An cùm te nullus vocaret, imbecilius et minime idoneus eras ; ubi primùm verà comperti sunt qui honorem ad te deferunt, derepentè in valentem atque idoneum evasisti f

Aussi la troisième marque que Jésus-Christ donne de la vérité de sa mission, est le témoignage de sa propre conscience. Et ce témoignage renferme, premièrement, l'innocence toute divine de son âme: Le prince de ce monde est venu, dit-il, et il n'a rien trouvé du sien en moi. (Jean , xiv , 30.) En second lieu , son goût et son zèle pour les fonctions de son ministère : Ma nourriture , dit-il , est de faire la volonté de mon Père, et de consommer l'ouvrage pour lequel il m'a envoyé. (Ibid. iv, 34.) Enfin , la pureté de ses intentions : Je ne cherche pas ma gloire propre , mais la gloire de celui qui m'envoie. ( Ibid. vin, 50.)

Or, notre conscience peut-elle nous rendre à nousmêmes ces témoignages? Premièrement, un témoignage d'innocence : je vous l'ai déjà dit par occa-

sion , et je vous le dis aujourd'hui par une suite de mon sujet. L'ordre sacerdotal, selon saint Épiphane, n'était presque tiré autrefois que de l'ordre des vierges : Sacerdotium ex virginum ordine prœcipue constat. Il fallait avoir conservé son innocence pour être honoré du sacerdoce : la pénitence publique ellemême était un empêchement , et comme une note d'infamie qui rendait incapable le pénitent d'être choisi pour le saint ministère : la pureté qu'on tirait des larmes et des macérations de ce bain rigoureux, paraissait encore flétrie de certaines taches qui blessaient la sainteté et la majesté des mystères terribles. On était devenu un vase d'honneur lavé, nettoyé, purifié par la pénitence, il est vrai; mais l'odeur du vieux levain restait encore, et on n'était pas propre à être placé sur l'autel. La laine qui devait entrer dans les ornements des prêtres et des lévites de la loi, quelque brillante qu'elle fût, était rejetée et estimée immonde, si elle devait son éclat à l'art et à la teinture, si sa beauté n'était pas naturelle et qu'elle n'eût pas sa première blancheur. Il fallait que les pierres qui devaient composer l'autel n'eussent point été taillées, c'est-à-dire, qu'elles ne dussent leur beauté, ni à l'industrie du ciseau, ni aux efforts du marteau , mais au sein heureux d'où on les avait tirées. Ce n'étaient là que des figures : Dieu n'était jaloux à ce point de la sainteté d'un temple et d'un sacerdoce vide et figuratif, que pour nous tracer de loin la pureté angélique qu'exigerait le sacerdoce chrétien. Mais où sont ceux qui portent à ce festin sacré cette robe d'innocence , seule digne des noces de l'Agneau ; cette robe sans laquelle nul n'avait droit d'entrer dans ce lieu saint? O innocence! fille du ciel , ornement de l'ordre sacerdotal, lis odoriférant du jardin de l'Époux , seul destiné à parer ses autels , où vous êtes-vous retirée ? Avezvous quitté la terre pour toujours? et si le monde n'est plus digne de vous, le lieu saint du moins ne saurait-il plus vous servir d'asile? Mais ne faisons pa? de vœux inutiles. Vous en connaissez encore sans doute , ô mon Dieu , de ces âmes choisies , qui dans la corruption universelle de nos mœurs, se sont toujours conservées pures et agréables à vos yeux ". votre bras n'est pas raccourci : vous pouvez également retirer du fond de la mer, ou faire marcher sur les eaux , au milieu des vents et des tempêtes, sans qu'on y soit submergé; et il ne vous en coûta pas plus de préserver trois jeunes Hébreux au milieu d'une fournaise ardente, un Daniel dans la fosse au lions, un Loth au milieu de Sodome, qu'un jeune Tobie dans une maison sainte. Mais nous nous connaissons aussi : nous confessons en votre présence que nous sommes pécheurs, et quoi -

A L'ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE. 285

que votre main puissante eût pu nous préserver de la corruption, nous reconnaissons avec une profonde confusion que nous avons tous eu besoin de la grâce qui en délivre, du bain salutaire qui en purifie, et de cette seconde planche heureuse qui peut encore sauver ceux qui ont fait naufrage après le baptême.

Je ne vous demande donc pas si votre innocence est encore pure et entière. L'Église, ne pouvant plus presque l'obtenir, semble aussi ne plus l'exiger, ses ministères ne sont pas moins sublimes qu'autrefois ; son sacerdoce n'est pas moins saint ; son esprit est toujours le même ; et si elle ne met plus que ses souhaits à la place de l'ancienne sévérité de ses règles , ce n'est pas elle qui a changé , c'est nous seuls qui l'avons , pour ainsi dire , changée. Mais je vous demande, de quelle nature sont vos chutes passées ? car, quoique l'Église semble ne plus exiger à la rigueur une innocence absolument conservée, il y a néanmoins différents degrés dans la manière dont vous pouvez l'avoir perdue. Je vous demande donc : Vos chutes sont-elles de ces fautes, où la fragilité de l'âge et la séduction des exemples entraînent quelquefois ; mais d'où un bon naturel , un fonds de religion et de crainte de Dieu , Retirent bientôt : de ces fautes passagères, qui n'ayant pas longtemps croupi dans le cœur, n'ont pas eu le loisir de le gâter, d'éteindre la foi, de laisser dans l'âme les penchants durables et comme ineffaçables du vice ; en un mot , de ces fautes rarement commises , promptement réparées ? Si cela est, si c'est là l'image de votre conscience, humiliez-vous ; tremblez , sentant que vous portez en vous une indignité qui, selon les règles, devrait vous exclure du sanctuaire; restez, comme le publicain, à la porte du temple; mais avancez , si l'on vous l'ordonne , et avancez avec frayeur et avec confusion : pensez que l'Église se relâche en vous admettant; que la rareté des innocents a ouvert aux pénitents une porte de condescendance dans son sanctuaire ; et qu'il ne s'agit plus pour elle de choisir comme autrefois entre les plus saints, mais entre les moins indignes.

Mais vos fautes sont-elles de la nature de ces chutes qui ont passé en habitude? de ces morts anciennes , où les Lazares à demi pourris répandent au loin l'infection de la puanteur; où la durée du désordre a effacé de l'âme non-seulement sa première blancheur, mais encore tous les sentiments de pudeur et de vertu qui pouvaient lui rester encore ; où l'habitude du crime a mis en elle un dégoût pour les choses du ciel , une pente malheureuse et une honteuse fragilité pour le vice , qu'elle ne peut presque plus surmonter; et où cependant, pour

DE LA VOCATION

toute marque de changement, on change d'état; pour toute pénitence , on se revêt d'un habit d'innocence et de sainteté; pour toute humiliation, on usurpe un ministère de gloire; en un mot, pour toute disposition au sacerdoce, on porte la témérité d'y prétendre et de s'y présenter? Si c'est là l'histoire de votre vie, vos iniquités rendent témoignage contre vous-même : les lois de l'Église vous bannissent encore aujourd'hui du lieu saint : les lois de vos pères et l'ordre de votre naissance ont beau vous y appeler, c'est une voix de chair et de sang qui ne donne aucun droit au royaume de Dieu ; l'ordre du ciel vous en exclut : en vain l'arrangement domestique vous ouvre cette voie ; la règle de l'Église vous la ferme : ce ne sont pas les vils intérêts de la terre qui lui donnent des ministres ; ce sont les intérêts du ciel et du salut de ses enfants. Pleurez vos crimes dans l'état de simple fidèle ; c'est là votre place ; ne venez pas mettre, en recevant un caractère sacré , le sceau à toutes vos autres iniquités : ne venez pas souiller le sanctuaire, et n'ajoutez pas la profanation du lieu saint à celle de votre âme. Vous pouvez être touché, revenir à Dieu, fléchir sa clémence, et vous sauver parmi le fidèles pénitents : vous mourrez endurci et impénitent, parmi les prêtres. Il se peut faire que cette règle ait souffert quelquefois des exceptions ; qu'une pénitence longue, fervente, ait fait oublier à l'Église les anciens désordres; et qu'un grand pécheur depuis longtemps purifié par une vie mortifiée, retirée; par les larmes abondantes d'un repentir sincère ; par des exemples de vertu encore plus longs et plus publics, que ne l'avaient été ses égarements : il se peut faire, dis-je, qu'il soit devenu un saint prêtre, qu'il ait honoré son ministère; et qu'ayant éprouvé lui-même toutes les tentations du monde , il tende avec plus de zèle , d'onction et de succès la main à ses frères pour les en retirer : mais quand il s'agit d'exception à la règle, il faut que les utilités de l'infraction puissent en compenser les inconvénients. Or, c'est à vous à nous dire quels grands avantages l'Église peut se promettre de votre promotion au sacerdoce. Pour moi, tout ce que je puis vous dire , c'est que s'il vous reste encore de la foi , il doit vous paraître terrible d'entrer dans un état dont la règle générale vous déclare indigne; et qu'il faille avoir recours à une exception unique, à un cas rare, singulier; à un de ces prodiges dont un siècle à peine fournit un exemple, afin que vous ne soyez pas un profanateur et un intrus.

Mais outre ce témoignage d'innocence , votre conscience doit vous rendre encore un témoignage de

goût pour les fonctions saintes du ministère. Jésus- Christ, dans un âge encore tendre, se dérobe à ses parents ; ne peut s'éloigner du temple , et on l'y trou ve au milieu des docteurs, faisant déjà des essais de son ministère divin. Le jeune Samuel , élevé dans le temple, sert tous les jours devant le Seigneur; et l'Écriture remarque qu'il s'arrachait même aux douceurs du sommeil , lorsqu'il croyait que les ordres du grand prêtre Héli l'appelaient à tout ce qui pouvait concerner la décence et la beauté de la maison du Seigneur. Ce goût anticipé , cette estime pour les fonctions du ministère, a toujours paru dans les saints que le ciel destinait à l'autel; et on l'a toujours regardé comme une marque de vocation, et un présage heureux de sacerdoce.

Mais si vous ne vous sentez point né pour les fonctions ecclésiastiques ; si vous ne paraissez jamais moins à votre place que lorsque vous êtes assis dans le temple parmi les ministres du Seigneur; si les ornements dont l'Église vous revêt sont pour vous une parure étrangère , et qui non-seulement ne vous sied point , mais qui vous déconcerte et vous embarrasse; si l'habit mondain accompagne bien mieux l'air, l'audace, la dissipation de votre visage; si la modestie, que les saints canons recommandent si souvent aux clercs dans leurs habits , dans leurs cheveux , dans toute leur personne , vous paraît un air ridicule et de mauvais goût ; si , comme ces enfants d'Israël, vous vous moquez même des prophètes du Seigneur, de ses plus saints ministres , qui n'ont pas recours aux superfluités et à la mollesse de l'art , pour réparer le défaut de la nature , et qui portent sur leur tête respectable la simplicité et la gloire du sacerdoce; si l'appareil auguste de nos cérémonies est pour vous un spectacle ennuyeux ; si vous en regardez les ministères inférieurs avec un mépris insensé; si, semblable à l'orgueilleuse Michol, vous ne voyez qu'avec dérision ceux qui viennent se dépouillerdetoute leur grandeur devant l'arche sainte, et s'y croient honorés des offices les plus vils qui regardent son culte ; je dis les plus vils devant les hommes, mais toujours infiniment sublimes aux yeux de la foi ; si , dis-je, ce portrait vous ressemble, jugez vous-même ce qu'on doit penser de votre vocation. Dieu sans doute ne l'a pas plus écrite dans votre cœur que sur votre personne : des goûts , des penchants si éloignés de l'état saint auquel vous aspirez , ne marquent pas que le ciel vous y ait destiné : une opposition si décidée aux fonctions du ministère, décide assez clairement de l'opposition que Dieu lui-même y met : il donne le goût de l'état auquel il appelle; et peut-il mieux vous faire sentir que ce n'est pas là le ministère auquel il vous destine ,

A L'ÉTAT ECCLESIASTIQUE

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que de mettre en vous un éloignement si marqué pour toutes ses fonctions? Et comment voulez-vous que Dieu s'explique ? il n'est pas nécessaire qu'une voix du ciel vienne nous dire en secret, et comme autrefois à Samuel : Le Seigneur n'a pas choisi celui-là : Non hune elegit Dominus (1 Reg. xvi, 8); tout ce que nous voyons en vous nous le dit assez; et la voix de votre cœur et de vos penchants vous le dit encore plus clairement à vous-même.

Le dernier témoignage que doit vous rendre votre conscience, est celui de la pureté de vos intentions, en vous consacrant à l'autel. Jésus-Christ n'était pas venu pour être servi, c'est-à-dire, pour remplir les premières places delà synagogue; mais pour servir, c'est-à-dire pour être tout à nos usages : il était venu pour manifester le nom de son Père aux hommes , pour sauver les brebis d'Israël qui avaient péri : le zèle, la charité, la sainteté devaient faire tout l'éclat de son ministère. C'est à vous à décider, si vous ne vous proposez point d'autre éclat; si vous y entrez pour servir, pour travailler au salut de vos frères; et si vous pouvez nous répondre de la pureté de vos intentions. Je ne prétends pas pénétrer dans les plus secrets replis de votre cœur; Dieu vous connaît, et cela me suffit ; mais il ne faudrait pas y sonder bien avant pour être d'abord éclairci des vues qui conduisent à l'Église la plupart de ceux qui s'y consacrent : les motifs intéressés des vocations sont aussi publics, aussi sûrs, que les vocations sont peu sûres elles-mêmes. Seriez-vous assez malheureux pour être de ce nombre? Pour en être instruit, entrez en jugement avec vous-même : Que me proposé-je dans l'état saint pour lequel je me déclare? des travaux , des soins , des veilles , le salut des âmes , l'agrandissement du royaume de Jésus-Christ, la défense de la vérité, la destruction de l'empire de Satan? n'ai-je en vue que ces ministères laborieux dans l'héritage de Jésus-Christ? Ne mentez point à l'Esprit saint, et prononcez devant le Seigneur votre injustice. Il est écrit que lorsque Moïse voulut établir Éléazar grand prêtre, à la place d'Aaron, il le conduisit sur une haute montagne, d'où l'on découvrait tout le pays du Jourdain, l'abondance et les délices de cette terre sainte qui devait un jour être son partage; et ce fut à la vue du lait et du miel, qui coulaient dans cette contrée heureuse, qu'il le revêtit des ornements sacrés. Lorsque vos proches , selon la chair, vous ont revêtu eux-mêmes des marques saintes de votre état, ne vous ont-ils pas conduit sur une haute montagne, pour ainsi parler, d'où ils vous ont fait entrevoir de loin les richesses , l'abondance, le lait et le miel d'une terre sainte dont ils vous ont promis et fait espérer la possession?

cette espérance n'a-t-elle pas fait le motif le plus saint de votre entrée dans l'Église, et formé toute votre vocation? Rendez gloire à Dieu. Que venezvous chercher dans l'Église? ses richesses, ou ses fonctions? ses honneurs, ou ses travaux? la toison du bercail , ou le salut des brebis? l'or de l'autel, ou le Dieu qu'on y adore? Quels talents portez-vous dans cette milice sainte? la force, le courage, des sens aguerris; ou la mollesse, l'amour du repos, le goût du luxe et des plaisirs ? Nemo miles adbellum cum deliciis venit, dit Tertullien ; et le Seigneur vous dit ce qu'il disait autrefois aux soldats de Gédéon : Que ceux qui ne portent dans le camp du Seigneur que la mollesse , la pusillanimité , la crainte du travail et des peines, retournent à la maison de leur père : Qui timidus , et formvdolosus est revertatur. ( Judic. vu, 3.)

Je sais qu'une dignité ecclésiastique qu'on n'a recherchée, ni désirée; que le choix de nos supérieurs , ou les ménagements secrets de la Providence ont fait tomber sur nous , sans que nous y ayons apporté de notre côté que la soumission et la frayeur, peut-être regardée comme une marque légitime de vocation; si d'ailleurs nos mœurs, nos penchants, et notre caractère personnel ne démentent pas ce signe extérieur qui semble nous appeler à l'autel. Mais ne s'engager dans un ministère terrible , que pour recueillir la succession d'un bénéfice que ceux de notre nom ont possédé de tout temps; que parce que nos espérances, du côté de l'Église, sont plus sûres et plus brillantes que du côté du siècle; que parce qu'on porte un nom à pouvoir aspirer à tout; que parce que nos proches, selon la chair, comme cette mère des enfants de Zébédée, ont déjà demandé pour nous les premières places dans le royaume de Jésus-Christ; en un mot, pour le dire encore plus nettement, porter pour toute marque de vocation à un ministère d'humilité, des désirs d'élévation ; à un ministère de travail et de sollicitude , des espérances de repos et de mollesse; à un ministère de pauvreté, des vues de luxe et d'abondance; aller à Jésus-Christ comme ce peuple charnel, non parce qu'il a les paroles de vie, mais parce qu'il multiplie un pain terrestre; renoncer à tout pour retrouver tout ; ou plutôt ne quitter une barque et des filets , que pour être les princes du peuple; c'est un motif criminel : qui l'ignore? et le crime , ô mon Dieu! pourrait-il être une marque de vocation au plus saint de tous les états ?

Mais ce n'est pas encore assez d'avoir ce témoignage de sa propre conscience, qui renferme l'innocence de la vie , le goût pour les fonctions , et la pureté d'intention : il faut examiner de plus, si l'on

DE LA VOCATION

a les talents propres de cet état, et si l'on pourra être de quelque utilité à l'Église. Aussi la dernière marque que donne Jésus-Christ de la vérité de sa mission, est le témoignage de ses œuvres miraculeuses et de sa doctrine. On admirait la grâce des paroles qui sortaient de sa bouche : jamais homme n'avait parlé comme lui : il ne parlait pas comme les pharisiens par ostentation , pour s'attirer de vains applaudissements d'une multitude séduite, ni avec ces ménagements qui avaient pour but l'estime, et non le salut de ceux qui les écoutaient; mais il parlait avec force, avec cette simplicité divine, qui ne regardait point le rang des personnes, mais leurs besoins.

Vous comprenez bien qu'on n'exige de vous , ni les miracles, ni l'éloquence divine de Jésus-Christ; mais on exige des talents pour l'instruction des peuples, pour remplir les devoirs de votre ministère : c'est la dernière marque qui doit rendre témoignage à la vérité de votre vocation. Or, quels talents avezvous? Vousa,vez peut-être porté en naissant tous les talents propres au monde : employez donc pour lui ce que vous avez reçu pour lui. Vous avez peut-être tout ce qu'il faut pour lui plaire, pour y briller, pour y être avec une sorte d'agrément et de distinction; mais quels talents avez-vous pour la vigne de Jésus- Christ, pour édifier, pour planter, pour arracher, pour y briller comme un astre au milieu d'un siècle corrompu? Lorsque Moïse voulut construire le tabernacle, chacun vint offrir des dons considérables pour contribuer à sa construction, de l'or, des pierres précieuses, de la pourpre, des peaux d'animaux. Que pouvez-vous contribuer de votre part à la construction du tabernacle céleste , de l'édifice spirituel de l'Église, à la formation du corps de Jésus-Christ? Si ce n'est pas de l'or et des pierres précieuses (car tous ne sont pas apôtres, tous ne sont pas évangélistes) , sera-ce du moins des dons médiocres ? il faut contribuer quelque chose; et ce qui brille le moins n'est pas toujours le moins utile.

Or, par quel endroit pouvez-vous vous rendre utile à l'Église? Par votre doctrine et vos lumières? mais peut-être, né avec un esprit ennemi de la gêne, et impatient du travail, il n'est que la pure contrainte et l'honneur d'avoir fourni certaine carrière qui vous attache à vos livres, et vous regardez le sacerdoce comme le terme heureux où viendront enfin expirer toutes vos études? Par votre talent de la parole? mais la piété et la science de la religion peuvent seules rendre ce talent utile à l'Église; et quel fruit peut-elle se promettre de vos instructions, si vous les détruisez par vos exemples? Par la gravité du moins de vos mœurs? mais si toute votre personne

ne respire qu'un air mondain ; si l'on ne voit sur votre parure et sur vos vêtements que l'indécence et l'immodestie du siècle , comment édifieriez-vous l'Église en méprisant ses règles , puisque vous n'édifiez pas même le inonde que vous imitez? Par votre zèle? mais les scandales et les abus du monde sont plus capables de vous séduire que de vous enflammer d'une sainte indignation, et vous aurez plus de penchant à les imiter que de zèle pour les abolir, ou pour les reprendre. Par votre sainte habileté à gagner les cœurs , et à vous attirer la confiance des consciences les plus souillées, et dont le chaos n'a jamais été éclairci? mais que sais-je si vous ne portez pas vous-même sur votre conscience des abîmes, où vous n'avez pas encore fait entrer la lumière? Par la solidité de votre jugement , et le talent de gouverner les esprits? mais si toute votre vie est pleine d'irrégularités; mais si votre conduite ne se ressemble jamais à elle-même; mais si le moment présent ne saurait jamais répondre pour vous de celui qui suit, et que jusques ici il n'y ait eu de fixe et de constant dans votre caractère, que vos inconstances; si vous n'avez jamais bien gouverné la maison de votre âme, comment gouvernerez-vous l'Église de Dien? Par votre nom et la distinction que vous avez dans le monde? sans doute un grand nom dans un ministre saint, donne encore un nouveau poids à l'autorité du ministère; mais, hélas ! tout le fruit que l'Église peut s'en promettre de votre côté , c'est que votre nom deviendra le prétexte de votre luxe , de vos profusions, et du mauvais usage que vous ferez du patrimoine de Jésus-Christ. Enfin, par les dignités que vous ne pouvez pas manquer de posséder dans l'Église, et que votre naissance vous y promet? mais si c'est là le motif de votre vocation ; mais si le crédit seul, si un nom terrestre tout seul, doit vous élever sur le trône sacerdotal ; si la chair et le sang vous mettent en possession du sacerdoce saint de Melchisédech , qui ne connaît ni parents, ni généalogie, votre nom ne servira qu'à rendre le scandale de votre mauvaise administration , plus éclatant et plus public : vous porterez dans le sanctuaire l'orgueil , le faste, le monde même qui vous y a placé : vous accumulerez sur votre tête les biens et les dignités de l'Église contre toutes les règles, et la plus sainte disciplinedes premiers temps, sous prétexte que vos profusions doivent croître à proportion de votre nom ; comme si le patrimoine des pauvres était destiné à nourrir l'orgueil de la naissance, ou que l'Église connût quelque chose de plus grand dans ses ministres , que le ministère même.

Que pouvez-vous donc offrir à l'Église dont elle puisse espérer de faire quelque usage pour la gloire

A L'ÉTAT ECCLESIASTIQUE

de Jésus-Christ et le salut de ses enfants? c'est son unique vue en se choisissant des ministres. Le royaume de Jésus-Christ est un champ , vous le savez ; il n'y faut que des ouvriers ; y être inutile , c'est y occuper injustement une terre qu'un autre aurait cultivée. Les ministères y sont différents, il est vrai ; mais il faut pouvoir en exercer quelqu'un : si vous vous y trouvez inhabile , l'Église n'a pas besoin de vous : loin de lui être de quelque secours, vous ne serez que son embarras et son opprobre.

De tout ce que nous avons dit jusques ici , il est aiséde recueillir quel doit être le fruit de ce discours : c'est que chacun doit examiner si sa vocation est marquée à ces quatre caractères; si vous avez le témoignage des pasteurs et des prophéties comme Jésus-Christ, le témoignage des peuples, le témoignage de votre propre conscience, et enfin celui des talents; c'est-à-dire, si votre mission ressemble à celle de Jésus-Christ, et s'il vous envoie comme son Père l'a envoyé : Sicut misit me Pater, et ego milto vos. Si vous ne reconnaissez point en vous ces marques saintes , si vous en doutez seulement , n'avancez pas; ne soyez pas assez téméraire pour vous présenter : attendez du moins que le Seigneur s'explique plus clairement. Les suites de l'entrée dans le saint ministère sans vocation sont terribles : écoutez-les. Car premièrement, si vous entrez dans le ministère sans y être appelé , vous n'y recevrez pas la grâce de l'imposition des mains : vous y serez marqué du sceau du caractère sacré, il est vrai; mais ce sera pour vous un caractère de réprobation, et vous n'y recevrez pas l'effusion de l'Esprit saint , si nécessaire pour vous soutenir dans vos fonctions. Ainsi livré à votre propre faiblesse , tous vos ministères deviendront pour vous des écueils : le tribunal sera le piège de votre innocence; la chaire, le théâtre de votre orgueil ; l'autel , le lieu de vos crimes ; le patrimoine de Jésus-Christ, l'occasion de votre dissolution et de votre avarice; le commerce des choses saintes, la source de votre irréligion et de votre endurcissement : les sollicitations vous corrompront; les égards humains vous gouverneront; les règles céderont toujours à vos intérêts; la vérité ne trouvera en vous un protecteur que lorsqu'il vous sera utile de la défendre : si vous êtes pasteur, vous serez un mercenaire; si vous êtes élevé en dignité , vous serez un homme de péché assis dans le temple de Dieu. D'où vient cela? en recevant l'onction extérieure, vous n'avez pas reçu l'onction de l'Esprit saint ; en vous imposant le fardeau redoutable du sacerdoce , l'Église par l'imposition des mains ne vous a pas conféré la grâce sacerdotale , qui seule peut aider à porter ce poids sacré : vous serez accablé sous le

UASSILLON. — TOME II,

joug ; tous vos pas seront de nouvelles chutes ; ton- * tes vos fonctions, des profanations : vous perdrez ceux que vous conduirez, et vous vous perdrez vousmême. Saùl, dit saint Grégoire, est réprouvé, quoique appelé du ciel , parce qu'il ne reçut qu'une partie de la grâce de la royauté, lorsqu'il fut oint pri nce d'Israël ; que le Seigneur ordonna à Samuel de répandre seulement sur lui une petite mesure d'huile , figure delà grâce céleste : Impie lenticulam olei. (I Reg . x , 1 . ) David au contraire devient un roi selon le cœur de Dieu, parce que la grâce de sa consécration est plus abondante , et que Samuel a ordre du Seigneur de remplir un vase entier d'huile , et de le répandre sur la tête de ce prince : Impie cornu tuum oleo. (Ibid. xvi, 1.) Si la mesure différente de la grâce de la consécration a pu mettre une si grande différence entre le règne et les vertus de ces deux princes; si le premier est réprouvé, si son règne ne fut qu'une suite de malheurs et de crimes, pour cela seulement qu'il n'avait pas reçu, avec l'onction sainte, toute la plénitude de la grâce de la royauté à laquelle i! était pourtant appelé ; vous que Dieu n'appelle point à cette royauté sainte et sacerdotale, comme la nomme un apôtre; vous à qui par conséquent il refusera jusqu'au moindre degré de la grâce de cet état ; vous dont la consécration même sera un crime, et dont toutes les parties de l'onction sainte , qui couleront sur vous , seront comme des charbons ardents que la justice de Dieu mettra sur votre tête, comme pour vous dévouer dès ce moment aux flammes éternelles : jugez quelles suites affreuses vous devez vous promettre d'un sacerdoce reçu et commencé sous de si horribles auspices.

Une dernière réflexion que je vous prie de faire sur les suites d'une mauvaise vocation au sacerdoce, c'est qu'il est difficile de rectifier le défaut de vocation en toute sorte d'états; mais dans le sacerdoce, je n'oserais dire qu'il est impossible; car qui oserait mettre des bornes à la puissance et à la miséricorde de Dieu ? mais les règles ordinaires de la foi semblent ne laisser aucune espérance. Car je ne vous dis pas que le défaut de vocation est un vice sur lequel Dieu permetqu'on n'ait presque jamais de remords; et que parmi tant de prêtres qui entrent tous les jours si indignement dans le ministère, vous n'en avez jamais vu presque un seul qui ait connu et avoué son intrusion, et qui se soit avisé d'entrer en scrupule là-dessus : comme si votre justice, 6 mon Dieu , ne pouvait punir cet attentat que par un funeste aveuglement qui le dérobe pour toujours aux yeux du ministre infortuné qui n'a pas craint de s'en rendre coupable! Mais je vous dis, quand même on parviendrait à sentir quelques remords sur sa

2'JO DE LA VOCATION, etc

vocation , on se dit à soi-même tant de mauvaises raisons pour s'étourdir et pour se calmer ; on en voit tant d'autres tranquilles, et dont la vocation ne paraît pas marquée à des caractères plus sûrs que la nôtre, qu'on regarde ces remords comme des restes d'impressions qu'on a portées d'une maison de retraite, où l'on a donné aux choses telle couleur qu'on a voulu. Au fond, qui peut connaître les secrets du Très-Haut? ne sommes-nous pas tous également incertains de ses desseins sur nous? et là-dessus les remords s'apaisent; et l'on vit tranquille clans un état où toutes les règles nous annoncent que Dieu ne nous demandait pas.

Mais je veux que la voix de la conscience prenne le dessus, et qu'on soit forcé de convenir en secret devant Dieu de son intrusion : il y a loin , pour un prêtre, delà conviction à la componction : on contracte, dans le long usage des choses saintes, je ne sais quelle affreuse léthargie que rien ne peut plus ni échauffer, ni réveiller; et il est vrai qu'un prêtre ne se convertit presque jamais. Mais quand vous seriez véritablement touché , et que Dieu vous accorderait la grâce de la componction rarement accordée à un méchant prêtre, quelles mesures prendre? quels remèdes vous prescrire? vous arracher de l'autel où vous avez paru devant l'assemblée des fidèles? vous y laisser contre l'ordre de Dieu, qui vous en rejette? Vous êtes revêtu d'une dignité sacrée; faut-il découvrir votre ignominie en vous en dépouillant? faut-il dissimuler l'ignominie de l'Église en vous y souffrant? Vous êtes dans des engagements d'où il n'est plus en votre pouvoir de sortir : êtes-vous obligé à l'impossible pour vous sauver ? mais, d'un autre côté, vous sauverez-vousdans un état qui, n'étant pas celui queDieu vous a choisi, ne saurait être la voie de votre salut ? D'ailleurs, votre repentir sera-t-il même assez héroïque pour en venir à ces séparations violentes, à ces abdications d'éclat, à ces démarches extraordinaires, où la singularité de l'événement , où le soulèvement public nous effraye, nous retient encore plus que tous les liens d'amour-propre auxquels il faudrait s'arracher? Je ne dis rien enfin des maux inQnis que votre intrusion ferait dans l'Église, et que vous seriez obligé de réparer : vos travaux sans bénédictions ; tout votre ministère sans fruit; tant d'âmes dont le salut était attaché aux soins d'un pasteur fidèle , et qui ont péri sous votre conduite; tant d'abus autorisés par vos exemples ; tant d'autres négligés par votre défaut de zèle et d'application ; tant de complaisances aux dépens des règles ; les justes scandalisés, les faibles séduits, les pécheurs confirmés dans leurs désordres: voilà le gouffre où vous allez vous précipiter, si vous

allez recevoir l'imposition des mains contre l'ordre de Dieu , et sans aucune marque de vocation. Seriezvous assez abandonné de Dieu ? votre âme serait-elle marquée à ce point d'un caractère de réprobation, assez affermie contre toutes les terreurs de la foi, pour passer outre; braver avec une audace impie les ordres du ciel ; choisir le temple de Jésus-Christ, pour y profaner plus souvent et plusfacilement ses mystères, et entrer dans son bercail pour y prendre et égorger avec plus de succès les brebis que son Père lui avait données, et qu'il avait rachetées de tout son sang? JNon , mes frères ; nous avons de vous des sentiments plus conformes à la piété dans laquelle vous avez été nourris , et au désir sincère de connaître la volonté de Dieu sur vous , qui vous assemble en ce lieu saint : Confidimus de vobis meliora , et viciniora salutL (Hébr. vi, 9.) Mettez donc à profit ce temps heureux d'épreuve et de retraite, pour demander au Père des lumières qu'il vous manifeste les voies par où il veut vous conduire. Dites-lui souvent, avec le Prophète : Envoyez, Seigneur, celui que vous devez envoyer : ne permettez pas que nous soyons du nombre de ces prophètes infortunés, qui parlaient en votre nom, et qui ne parlaient pas de votre part; qui disaient : Le Seigneur nous a envoyés; et que vous n'aviez point envoyés. Rendez nous vous-même dignes de votre choix : formez dans notre âme toutes les vertus que vous exigez de ceux qui se consacrent au saint ministère. Éloignez-nous vous-même, grand Dieu! que votre main nous repousse de l'autel , si ce n'est pas elle qui nous y conduit : faites plutôt sortir, comme autrefois, du fond de votre sanctuaire, des flammes terribles qui nous en éloignent pour toujours, si nous nous y présentons contre votre ordre , pour vous offrir un encens profane que vous ne demandez pas de nous. Faites-nous connaître votre volonté sainte, et accomplissez-la vous-même sur nous. Oui, Seigneur, heureux celui que vous aurez choisi et appelé vous-même! il habitera dans vos tabernacles éternels : Bealus quem elegisti! inheibitabit in atriis tuis. (Ps. lxiv, 5.) Les cèdres du Liban que vous avez plantés seront abreuvés de la rosée du ciel et des eaux de la grâce : ils ne craindront ni les ardeurs brûlantes du soleil , ni les vents et les tempêtes : Saturabuntur ligna campi, et cedri Libani quas plantavit (Ps. cm , 16); mais malheur à toute plante que vous n'aurez pas plantée ! elle ne peut attendre d'autre sort que celui d'être arrachée, et jetée au feu. Plaise à Jésus- Christ, mes frères, que nous ne soyons pas de ce nombre !

Ainsi Hoit-iL

DE L'USAGE DES REVENUS ECCLESIASTIQUES

DISCOURS

SUR L'USACE

DES REVENUS ECCLÉSIASTIQUES

Sed quia hœc locutus sum vobis, tristitia implevit corvesirum.

Mais parce que Je vous ai dit ces choses, votre cœur a été rempli de tristesse. (Jean , xvi , 6.)

Quoique l'attrait de la grâce eût eu la première et la principale part à la résolution que prirent les apôtres de renoncer à leur barque et à leurs filets pour suivre Jésus Christ, cette démarche néanmoins ne fut pas d'abord si pure qu'il ne s'y mêlât peut-être des vues d'intérêt propre, et des motifs terrestres et humains que les instructions du Sauveur et l'effusion de l'Esprit saint surtout achevèrent de purifier dans la suite. Élevés dans les préjugés de la synagogue sur la gloire temporelle du Messie, ils se promettaient que Jésus-Christ rétablirait dans une plus grande magnificence le royaume d'Israël , et qu'il les ferait asseoir eux-mêmes sur les douze premières places de cet empire imaginaire.

Aussi , lorsque le Sauveur, pour les détromper d'une erreur si dangereuse, leur déclare aujourd'hui qu'ils ne doivent s'attendre, en le suivant, qu'à des persécutions et à des opprobres ; qu'ils mèneront une vie pauvre, dure, amère; qu'ils n'auront pour toute nourriture que ce qu'on leur donnera en son nom : lorsqu'avec cela il leur ordonne de bannir, sur les besoins de la vie , toute sollicitude pour l'avenir; de n'avoir pas même deux tuniques dans le voyage, et de ne point thésauriser sur la terre, ce mécompte les jette dans une surprise d'accablement et de consternation, et la profonde tristesse dont leur cœur est rempli, se répand jusque sur leur visage : Sed quia hxc locutus sum vobis, tristitia implevit cor vestrum.

M'éloignerais-je beaucoup de l'Évangile du jour, si je vous disais, mes frères, que nous avons succédé là-dessus à l'erreur comme au ministèredes disciples de Jésus-Christ; et que ce que l'Église nous fait lire aujourd'hui de leurs faiblesses sur ce point, n'est précisément que l'histoire de nos méprises et de nos propres faiblesses ?

Je veux que la grâce de Jésus-Christ ait conduit notre vocation comme celle des disciples. N'est-il pas vrai néanmoins que, renonçant au siècle pour le suivre , nous nous le sommes figuré avec eux , comme un Messie glorieux , et avons cru que son royaume était de ce monde? n'est-il pas vrai que lorsqu'on nous a annoncé de sa part que la pauvreté devait

J être notre gloire, la croix notre trésor, les travaux notre partage , les mépris et les persécutions notre récompense; n'est-il pas vrai que ces maximes si tristes, mais si divines, et si dignes de l'espérance de notre vocation , ont trouvé en nous des préjugés terribles à combattre, et plongé notre cœur dans le découragement et dans l'amertume ? Sed quia hxc locutus sum vobis , tristitia implevit cor vestrum. On se figure d'ordinaire l'honneur du ministère comme un état de mollesse et de repos; on vous a prouvé que c'était un ministère de travail et de sollicitude : on se le figure comme un degré de gloire et d'élévation; on vous a montré que c'était une véritable servitude et un exercice continuel d'abaissement; enfin, on le regarde comme un partage où l'on trouve plus d'abondance, plus de richesses qu'on n'en aurait trouvé dans le monde; et il faut vous prouver aujourd'hui que la pauvreté est le caractère le plus essentiel de notre ministère ; que les offrandes saintes dont nous jouissons ne peuvent plus servir qu'à des usages religieux ; et que les trésors du temple étant le fruit de la croix et lé prix du sang de Jésus-Christ , ils ne doivent être pour nous qu'un pain dé travail, de douleur et d'amertume, loin de fournir aux profusions du luxe et aux superfluités de la vanité et de la mollesse. En un mot , on vous a instruit à fond sur la manière dont vous deviez entrer dans les bénéfices ; il faut vous apprendre aujourd'hui la manière dont vous devez y vivre et en user.

Or, pour y réussir, il faut remonter à la source. Il m'a toujours paru que tout le mécompte en cette matière roulait sur trois erreurs : l'erreur du fond , si j'ose parler ainsi , l'erreur des circonstances , l'erreur des précautions. L'erreur du fond , qui fait qu'on prend le change sur la nature même des biens ecclésiastiques, et qu'on se regarde comme propriétaire d'un revenu dont on n'est que simple dispensateur : l'erreur des circonstances , qui reconnaît de bonne foi que la seule dispensation de ces biens nous a été confiée ; mais qui fait que l'on s'abuse par rapport aux dignités où Ton est élevé, au nom que l'on porte i à l'abondance du revenu que l'on possède , aux superfluités dont on se fait ou des besoins ou des bienséances : enfin , l'erreur des précautioDS,qui, désabusée des deux précédentes, se retranche sur l'incertitude d'un avenir, sur les divers accidents de la vie, sur les dépenses inopinées ; prend de là une occasion d'avarice , et un prétexte de thésauriser, contre les lois delà charité et toutes les règles de l'Église.

Mon dessein donc aujourd'hui est d'opposer à ces trois erreurs, trois vérités principales, qui ma

DE L'USAGE

paraissent éclaircir toute cotte matière, et renfermer les règles justes et prudentes que nous devons nous proposer dans l'usage des revenus ecclésiastiques.

Les biens ecclésiastiques sontdes dépots religieux, et des aumônes saintes : nous n'en sommes donc que les dépositaires et les dispensateurs. C'est la première vérité que- j'oppose à l'erreur du fond.

Si l'Église nous permet d'user de ces biens, c'est parce qu'elle nous suppose pauvres; c'est notre indigence et notre travail tout seul, qui nous autorisent à nous en servir; et nous n'y avons de droit effectif, qu'autant que nous avons des besoins véritables. C'est la seconde vérité qui développe et condamne l'erreur des circonstances.

Ces biens sacrés ne nous étant donnés que comme pauvres, ils doivent toujours nous laisser un caractère de pauvreté , en ne faisant que passer par nos mains; et ne jamais nous établir par des réserves et des amas monstrueux, dans un état fixe et assuré d'opulence pour l'avenir. C'est la troisième vérité qui combat l'erreur des précautions.

Redisons-le, puisque l'importance du sujet le demande : on regarde les revenus de l'Église comme des biens à soi ; je vous prouverai que vous n'en êtes que les économes : on les regarde comme des ressources pour soutenir la vanité du nom et de la naissance; je vous montrerai qu'ils ne vous sont donnés que comme les suppléments de votre indigence : on les amasse pour s'en faire un rempart contre les accidents à venir ; et vous verrez que toute prévoyance qui préfère des besoins imaginaires et éloignés , aux besoins réels et présents des pauvres , est une inhumanité et une injustice. II ne reste plus, 6 mon Dieu! qu'à bénir ces instructions, et donner des oreilles à ceux qui m'écoutent.

PREMIÈRE RÉFLEXION

L'erreur qui nous fait prendre le change sur la

nature des biens consacrés au Seigneur, et qui nous

les fait regarder comme notre possession et notre

héritage, est du nombre de celles qu'il ne faut que

proposer et éclaircir pour les confondre.

Car en premier lieu, quand je supposerais avec

vous que les biens consacrés à Dieu n'ont rien qui

les distingue des biens ordinaires, et que vous en

êtes le propriétaire et le maître, comme de ceux que

vous tenez de la succession de vos ancêtres , il serait

toujours certain que vous les avez reçus de Dieu

seul; qu'ils lui appartiennent comme au premier et

souverain maître ; que quoiqu'il vous en ait laissé

l'usage, il n'en a aliéné ni le fonds, ni la propriété,

puisqu'il peut vous les ôter par la mort, par l'injus-

tice des hommes, par mille accidents que vous ne sauriez prévoir, et vous faire sortir nu de ce monde comme vous y êtes entré : qu'ainsi dans le fond, vous n'en êtes que le dépositaire; vous n'avez sur ces biens qu'un droit subordonné qui a ses bornes, ses restrictions, ses réserves, au delà desquelles vous ne pouvez aller sans usurpation et sans ingratitude. Or, de ce principe seul , vous concluez d'abord que Dieu seul étant le maître des biens que vous avez reçus de vos pères , vous ne devez vous en servir que selon le plan et les vues du maître qui vous les a confiés, que vous êtes obligé d'entrer dans les desseins de sa providence; c'est-à-dire, de n'en user que pour sa gloire, pour votre sanctification, poulie soulagement de vos frères. Car, en répandant sur vous des faveurs temporelles . il ne peut avoir eu d'autre intention que de vous y faire trouver des moyens de salut. Tout usage des biens terrestres! qui ne conduit pas à cette fin, est donc un abus des dons de Dieu, et une dissipation d'un fonds étranger dont nous rendrons compte. Ainsi quand même vous pourriez user des revenus de l'Église comme de l'héritage de vos pères, jugez si vos droits seraient fort étendus, si vous en seriez le maître absolu, et si vos caprices seuls devraient régler l'usage des bienfaits du Seigneur.

Mais en second lieu, quoique tous les biens de la terre lui appartiennent, il en est néanmoins qui lui sont particulièrement consacrés; qui sont à lui par un double titre, et parce qu'ils sont venus de lui, et parce qu'ils lui ont été offerts comme les vœux et les hommages de la foi et de la piété des peuples : il en est sur lesquels il se réserve un droit plus absolu, qui forment, pour ainsi dire, sa portion et son héritage , qui sont sanctifiés , séparés par des usages communs, et par leur consécration uniquement destinés à son culte. Or, voilà ce que nous appelons revenus ecclésiastiques; voilà les biens dont vous prétendez être les maîtres, et être en droit d'en user à votre gré. Remontons à la source, et pour mieux développer leur nature, cherchons-ld dans leur origine.

Vous n'ignorez pas que les apôtres furent d'abord établis dépositaires de tous les biens des fidèles. A peine avait-on été associé par le baptême à l'assemblée des saints, que, comme si l'on n'eût plus été touché que du soin de conserver la grâce et les richesses de l'esprit qu'on venait de recevoir, chacun se hâtait d'aller porter aux pieds des disciples les hommages de sa charité, et s'y décharger, par un sacrifice volontaire, d'un reste de servitude, pour jouir, sans aucun mélange, delà liberté des enfants de Dieu. Hélas! on ne comprenait point

DES REVENUS ECCLESIASTIQUES

alors que tout ne dût pas être commun parmi ceux qui étaient obligés de n'avoir qu'un cœur et qu'une âme; qui avaient la même foi, la même espérance, le même Père, un droit commun au même héritage; qui devaient user de ce monde comme n'en usant pas , et tout posséder comme ne possédant rien; et que les dons du ciel étant tombés sur tous également, il dût y avoir encore quelque différence pour ceux de la terre.

Ces biens ainsi confiés aux disciples étaient a l'instant distribués et partagés entre les fidèles; et les apôtres qui les distribuaient, n'y avaient d'autre droit que celui de discerner les besoins, et d'en régler le partage. Aussi vous voyez que Pierre, tout principal dépositaire qu'il est, déclare hardiment à ce boiteux qui se tenait à la porte du temple, qu'il n'a ni or ni argent à lui, et qu'il ne peut que lui donner la santé au nom de Jésus-Christ : Argentum et aurum non est mihi (Act. ni, 6); et saint Luc raconte ce trait miraculeux, et la réponse de cet apôtre, immédiatement après nous avoir dit que tous les biens étaient communs entre les fidèles, parce qu'ils se déchargeaient sur les apôtres du soin de les distribuer, comme pour nous marquer que ces pieux dépôts , dont ils n'étaient que les distributeurs , ne les avaient pas enrichis, ni même tirés de leur première pauvreté.

Le nombre des fidèles croissant , ce dépouillement ne fut plus possible : la dispensation des biens temporels eût toute seule occupé les pasteurs destinés à dispenser les mystères de Dieu, et à vaquer à la prière et au ministère de la parole. Les fidèles se contentèrent de porter au pied des autels une partie de leur substance, de l'offrir au Seigneur comme des prémices saintes, comme un sacrifice de justice et de charité, afin que les ministres qui servaient a l'autel pussent vivre de l'autel; que la décence du culte fût soutenue; et que les besoins du troupeau , mieux connus du pasteur, fussent aussi plus sûrement soulagés par son ministère. La foi de ces temps heureux était si vive, la charité si abondante, que les païens eux-mêmes reprochaient aux fidèles de prodiguer toutes leurs richesses aux temples et aux pasteurs, et de se faire une piété cruelle d'en dépouiller leurs propres enfants. C'est Prudence qui le rapporte : H sec occluduntur, disaient-ils, abditis ecclesiarum in angulis, etsurnma pietas creditur nudare dulces liberos. (S. Pp.ud.)

Les libéralités des princes grossirent ensuite ces pieuses richesses : et comme l'Église vit entrer avec les césars la splendeur et la magnificence dans son culte, jusque-là si simple et si obscur; des offrandes des fidèles , et des pieuses largesses des souve-

rains, il s'en forma un trésor de charité, où les pauvres trouvaient des ressources journalières à leurs misères, et l'Église des moyens pour fournir à la structure de ses temples, à la décoration de ses autels, et à l'entretien de ses ministres.

L'évêque jusque-là avait été chargé tout seul de la dispensation de tous les revenus du sanctuaire :, il était proprement le seul bénéficier de son église; c'est-à-dire, le seul dispensateur des biens que la piété des fidèles y avait consacrés : lui seul , par le ministère de son diacre, fournissait à la nourriture des vierges, des veuves, des pupilles, des confesseurs, au besoin du reste des fidèles; et c'était suï lui seul que roulait l'entretien et la subsistance des ministres subalternes.

Je sais que depuis, ou l'avarice des pasteurs, et l'infidélité de leur dispensation , ou la multiplication des revenus sacrés, ou la multitude des ministres, obligèrent l'Église d'en venir à un partage. Mais ces biens , pour être partagés , ne changèrent pas de nature ; la portion suivit toujours le sort du principal ; chacun, en se chargeant d'une partie de l'héritage de Jésus-Christ, se chargea d'une partie des obligations qui en étaient inséparables : en un mot , les pauvres eurent plus de dispensateurs ; mais les biens de l'Église n'en eurent pas pour cela plus de maîtres.

Cette doctrine et cette tradition supposées, voici les réflexions naturelles qui en naissent. 11 est certain que les revenus de l'Église sont des aumônes et des dons pieux : j'avoue qu'en nous les confiant, les fidèles ont prétendu soutenir nos travaux, et nous faire recueillir des bénédictions temporelles, comme parle saint Paul , pour les spirituelles qu'ils avaient reçues de nous : j'avoue encore qu'ils devaient ce tribut de justice à notre ministère; car personne ne combat à ses propres frais , selon le langage du même apôtre.

Mais, en premier lieu, notre droit n'est fondé que sur nos besoins : notre, indigence fait tout notre titre. C'est parce que la tribu de Lévi n'était point entrée en partage des terres avec les autres tribus, qu'elles furent obligées parla loi de fournir à sa subsistance. Si la Providence nous a ménagé d'ailleurs des secours temporels , il est contre l'équité naturelle , dit Julien Pomère , île convertir les aumônes dont nous sommes chargés , en nos propres usages : c'est un bien que nous usurpons sur les malheureux : nous sommes les premiers pauvres; mais nous ne sommes que cela.

En second lieu , ces biens sacrés sont des aumônes; et quiconque n'est pas pauvre, n'y a point de droit : mais ce sont aussi des salaires ; et quicon-

DE L'USAGE

que ne travaille pas , n'en doit pas manger et en jouir; Autrement ce serait changer la récompense de l'apostolat en une occasion de mollesse, et, sansenilrer dans les fatigues et les périls d'une milice sainte, partager la solde et les dépouilles avec ceux qui ont combattu. Car, de bonne foi , les pieux fidèles qui se dépouillèrent de leurs biens au pied de l'autel, quelle vue purent-ils avoir que l'utilité de l'Église? ne crurent-ils pas, en augmentant ses possessions , augmenter son héritage spirituel ; multiplier les fidèles eq multipliant ses ministres ; étendre l'œuvre de l'Évangile, et faciliter à l'Église de nouvelles conquêtes en la rendant plus puissante? Or, je vous prie, quel avantage revient-il à l'Église de nourrir un ministre oiseux et inutile? quelle nouvelle gloire pour elle de fournir à la mollesse , à l'indolence, à la sensualité, aux plaisirs d'un clerc ou d'un moine fainéant, et souvent dissolu? n'estce pas là plutôt sa honte et son opprobre? Jugez vous-mêmes si les pieux fondateurs qui l'enrichirent, voulurent la déshonorer; favoriser le luxe et la paresse de ses ministres , en la comblant de leurs bienfaits.' Cependant nous ne saurions avoir d'autre droit sur les biens sacrés , que celui que nous ont donné les fidèles qui s'en sont dépouillés entre nos mains : ces pieuses donations renferment une espèce de traité saint entre eux et nous , qui a ses conditions et ses réserves inséparablement attachées à la nature des biens qu'ils nous ont laissés. Si nous violons les conditions de ce traité, nous sommes déchus du droit que nous avions aux biens que ce traité saint et sacré nous assure. Or, n'est-il pas vrai que s'ils nous ont préférés à leurs proches, ce n'a été que par un sentiment de religion; que pour mettre à couvert entre nos mains le patrimoine des pauvres, qui n'eût pas été en sûreté au milieu des révolutions et de la cupidité des familles ? Pourquoi en effet frustrer leurs proches d'une partie de leur succession, s'ils avaient voulu seulement nous la remettre en pur don , et les appauvrir sans autre dessein que de nous enrichir de leurs dépouilles? IJélas! ces pieux fidèles jouissent dans le ciel du fruit de leurs largesses : ils retrouvent dans le sein de Dieu , pour les biens passagers qu'ils lui ont généreusement eonsacrés, un trésor éternel et inépuisable que la malice des hommes ne peut plus leur ravir ; que le ver et la rouille ne saurait plus altérer. Mais s'ils pouvaient reparaître au milieu de nous, et voir l'usage que la plupart des ministres font des biens qu'ils avaient offerts à nos temples; s'ils pouvaient sortir de leurs mausolées, et voir ces temples eux-mêmes, où ils reposent, qu'ils avaient enrichis, dont ils avaient erné les autels avec tant de magnificence , et où ils

avaient prétendu que s'offriraient sans cesse au Seigneur des prières ferventes et des sacrifices d'expiation; s'ils pouvaient voir ces temples abandonnés, à demi ruinés; ces autels qu'ils avaient élevés avec tant de soin , négligés , et indignes de servir à un ministère redoutable, et de recevoir les offran des saintes; s'ils pouvaient voir les ministres chargés de ces prières et du soin de ces temples, les connaître à peine, et dissiper ailleurs dans l'oisiveté, dans la bonne chère et les plaisirs, un bien destiné à tant de pieux usages ; s'ils voyaient ces abus et ces scandales , ne nous appelleraient-ils pas en jugement? ne demanderaient-ils pas à rentrer en possession de ces héritages qu'ils avaient cru consacrer à la religion et à la piété , et qu'ils verraient employés à desusages mondains et profanes? Armés du même zèle qui les rendit si bienfaisants envers l'Église, ne chasseraient-ils pas, comme le Sauveur, de ces temples qu'ils avaient élevés et dotés avec tant de profusion, ces ministres oiseux et indignes qui les déshonorent par leurs mœurs et par leur inutilité, et qui font de ces maisons de prières, l'asile de leur faste, de leur orgueil , de leur sensualité et de leur paresse ?

Et de là naît une seconde réflexion. Les revenus ecclésiastiques étant des offrandes faites à l'autel et des biens consacrés au Seigneur, vous ne pouvez donc plus, dit le premier concile de Milan , les employer qu'à des usages saints et religieux : Eam naturam et conditionem consecuti sunt, ut in alium quàm sacrum et pium usum eorum fructus converti ne/as esset. Vous leur devez le même respect, dit un ancien auteur, qu'aux vaisseaux sacrés, aux ornements qui servent à l'autel, et aux autres dons que la piété des peuples fait aux temples. Je ne dis pas qu'on ne peut, sans sacrilège, les faire servir à l'iniquité , et changer les fruits de la piété et de la justice en des instruments de crimes; non, cela leur serait commun avec tous les autres biens. Mais je dis quedepuisleur consécration, vousne pouvez plus les faire servir à des usages mondains indifférents, inutiles : je dis que des usages innocents, et indifférents d'un bien commun et profane, deviennent sacrilèges si le bien est saint : je dis que c'est tomber dans l'impiété et la profanation de ce prince de Babylone , qui faisait servir les vases du temple à ses repas ordinaires : je dis que nous devons les manier avec une espèce de religion et de culte ; les regarder comme arrosés encore des larmes des fidèles, de ces pieux pénitents qui les offrirent comme le prix de leurs péchés ; embaumés , si j'ose parler ainsi , de leurs vœux et de leurs soupirs ; les regarder comme teints du sang de Jésus-Christ ; et, par une

DES REVENUS ECCLÉSIASTIQUES

maxime bien différente de celle des pontifes et des docteurs de la loi, ne les appliquer qu'à ce qui regarde le temple, parce qu'ils sont le prix du sang innocent.

Une troisième réflexion qui est encore une suite des deux précédentes, c'est que puisque le maniement des revenus ecclésiastiques n'est qu'une simple dispensation; puisque ce sont des fonds publics, pour ainsi dire, destinés à servir de ressource aux calamités publiques; puisque nos besoins une fois mesurés avec religion et retranchés, le reste n'est plus à nous, n'est plus qu'un bien étranger qu'on met en dépôt entre nos mains : il s'ensuit que cette administration est une charge plutôt qu'un avantage; que plus elle excède nos besoins , plus elle doit alarmer notre foi ; que tout ce qu'un riche bénéficier a pardessus un autre qui l'est moins, c'est qu'il a plus de bien étranger à administrer et à distribuer; c'est que sa dispensation est plus pénible et plus périlleuse, sans être plus utile; c'est, en un mot, que ses tentations et ses dangers sont plus grands , sans que ses avantages augmentent. Il est chargé de plus de bien; mais il n'en est pas plus riche : Quid multum, non abundavit. (iiCor. vili, 15.) Il est seulement plus à portée d'en faire un mauvais usage : cir qu'il est difficile d'avoir en sa disposition de grands biens dont personne n'est en droit de nous demander compte, ni de nous en disputer la propriété et l'usage, et de ne pas les regarder comme à soi , et de n'en retenir pour nos besoins, que ce ce que l'Église nous eût accordé elle-même, dans un temps où, comme nous l'assure l'Apôtre, il suffisait aux ministres qu'on pourvût à la frugalité de leur nourriture , et à la modestie de leurs vêtements : His contenti sumus. (i Tim. vi, 8. )

Enfin la dernière réflexion , est que ces maximes qui paraissent si dures, si outrées, qui sont si universellement violées, et que la corruption de l'usage et le relâchement des ministres semblent avoir abolies, ne sont pourtant qu'une simple exposition de la doctrine des saints ; que ce langage est le langage de tous les siècles ; qu'encore aujourd'hui c'est le langage de l'Église, et de tous les interprètes de sa doctrine ; que le relâchement des auteurs les plus indulgents qui ont pu donner atteinte à toutes les autres maximes de la morale, et introduire un langage nouveau et inconnu sur les devoirs, ont respecté celui-ci, et n'en ont parlé que comme on en parlait dans les siècles les plus purs de l'Église. Ainsi il faut bien que la règle soit inviolable , puisque le relâchement qui a trouvé des raisons plausibles pour adoucir toutes les règles qui gênaient les passions, a laissé à celle-ci toute sa sévérité.

Je vous ai exposé ces réflexions sans art, et sans leur donner même la forme de discours : il est des vérités auxquelles on ne laisse toute leur force qu'en les exposant simplement. J'ai peu cité , parce qu'il aurait fallu trop citer. Lisez vous-mêmes les règles des canons et les ouvrages des saints, et vous trouverez la tradition constante de cette doctrine depuis les apôtres jusques à nous. Vous trouverez même dans la loi judaïque, que lorsque le profane Héliodore voulut piller lestrésorsdu temple, lesaint pontife Onias, en les lui montrant, lui déclara que c'étaient des dépôts sacrés, et la nourriture des veuves et des pupilles : Ostendit depositaesse hxc et victualia viduarum etpupil/orum. (n Mach. m , 10. ) Vous trouverez que les prêtres des païens eux-mêmes, regardaient les richesses de leurs temples comme des dépôts sacrés, et les ressources des calamités publiques. Après cela vous ne serez plus surpris d'entendre un concile d'Antioche ordonner que l'évéque n'eût l'administration des biens de l'Église, que pour les distribuer aux pauvres avec fidélité et avec religion : Episcopus habeat ecclesise rerum potestatem, ut cas in omîtes egenos dispenset cum multâ cautione et timoré Dei; qu'il y participe luimême, s'il est vrai qu'il soit pauvre; mais qu'il ne s'en serve précisément que pour fournir à ses dépenses nécessaires : Ipse autem earum sitparticeps, si tamen indiget ad suas necessarias expensas. Ce canon seul renferme les trois points principaux que nous venons d'établir : que vous n'êtes que dispensateurs des biens de l'Église; que vous n'y avez droit que comme pauvre ; et que ce sont les besoins tout seuls , qui doivent être les règles de l'usage.

Mais on convient, me direz-vous, du fond de cette doctrine : on n'a jamais cru que les clercs fussent maîtres absolus des biens que l'Église leur confie: cette erreur est l'erreur de peu de gens; mais dans le détail , n'est-ce pas la prudence qui doit expliquer ces règles? n'y-t-il pas, par rapport aux personnes , certaines distinctions à faire dans l'usage des revenus sacrés? Chaque clerc est simple dispensateur, il est vrai ; mais chaque clerc doit-il se prescrire les mêmes bornes? l'Église elle-même ne veut-elle pas qu'on ait égard à mille circonstances ? les besoins du clerc sont-ils les mêmes que ceux du pontife? la règle du nécessaire ne souffre-t-elle pas autant de différences, qu'il y a de rangs dans l'Église et de conditions dans l'État? Voilà ce que j'ai appelé l'erreur des circonstances : on convient de la règle; on s'abuse sur l'application; et c'est cet abus qu'il faut combattre.

2'JG

DE L'USAGE

DEUXIÈME REFLEXION

11 en est des maximes qui règlent l'usage des revenus sacrés, comme de toutes les autres maximes qui décident des principaux devoirs de la vie chrétienne. Tout le monde convient du fond et du principe : et il n'est presque personne qui ne s'égare, et ne trouve des exceptions et des adoucissements, quand il faut se l'appliquer à soi-même. La règle est toujours incontestable; l'application par rapport à nous, est toujours douteuse.

Or, les circonstances sur lesquelles on s'abuse d'ordinaire dans l'usage des revenus ecclésiastiques, peuvent se réduire à quatre; premièrement, aux dignités où l'on est élevé; secondement, à la grandeur et àladistinction du nom que l'on porte; troisièmement, à l'abondance du revenu dont on jouit; enfin, aux superfluités dont on se fait des besoins ou des bienséances. Je ne vous demande que de l'attention ; car je ne veux aujourd'hui vous parler que par de simples réflexions, et vous instruire plutôt uniment sur les règles , que déclamer contre les abus.

La première circonstance qui regarde les dignités où l'on est élevé, est l'illusion la plus universelle sur cette matière. Mais, pour séparer le vrai du faux sur un point d'un si grand usage, j'avoue d'abord que l'Église autorise des distinctions extérieures ; que l'honneur du ministère demande certain éclat de ceux qui en occupent le premières places; que les ornements des lévites inférieurs marqués dans la loi, n'égalaient pas la magnificence de ceux du pontife , ni la portion qui leur revenait des sacrifices , celle que le législateur avait réservée aux successeurs d'Aaron ; et qu'ainsi , quoique les apôtres et les premiers pasteurs ne se ditinguassent d'abord des ministres inférieurs que par une vie plus dure, plus pauvre, plus laborieuse, et que l'Église encore aujourd'hui ne mesure ses honneurs et ses récompenses , que sur les services qu'on lui rend, et qu'elle n'accorde des distinctions et des prérogatives aux premiers pasteurs, que pour l'accroissement de la foi et du royaume de Jésus-Christ sur la terre ; il est vrai néanmoins que les besoins de ses ministres augmentent à proportion de leur rang , et que ce qui pourrait suffire dans les places subalternes , ne suffit pas pour ceux qui sont à la tète. Je l'avoue, et j'aime mieux en accorder trop, et demeurer en deçà de la règle que de l'affaiblir, comme il arrive toujours, en voulant la pousser trop loin.

Mais en premier lieu, je pourrais vous faire remarquer qu'il n'en est pas des honneurs du sanctuaire comme des dignités du siècle. Celles-ci fondées sur la crainte, sur un frein nécessaire aux pas-

sions des hommes, sur une autorité extérieure qui doit parler, et imposer aux yeux et aux sens, ont besoin d'une pompe extérieure pour se soutenir. La majesté des lois tire presque toute sa force de la majesté du souverain et de celle de ses ministres : il faut du spectacleet de l'appareil, pour rendre les titres qui élèvent les hommes les uns sur les autres respectables. La puissancedes souverains vient de Dieu seul : mais c'est l'orgueil qui a inventé ensuite la plupart des titres subalternes qui mettent une si grande différence parmi leurs sujets. Ainsi c'est à l'orgueil à soutenir ce que l'orgueil seul a inventé; ce sont des titres vains qu'il faut environner d'éclat pour en cacher le vide et le néant, et leur donner une sorte de réalité. Mais c'est l'innocence, la sainteté, la justice, la modestie, la pauvreté, le zèle, le travail, qui font l'éclat des dignités du sanctuaire : elles ne sont fou dées que sur le mépris du monde et de tout ce qui ne brille qu'aux yeux des sens , puisqu'elles ne sont fondées que pour en donner l'exemple, et l'inspirer aux fidèles. Les rois des nations tirent leur gloire de la domination et du faste; mais il n'en est pas ainsi de vous, dit Jésus-Christ : ce fut en lavant les pieds à ses disciples , et en leur ordonnant de ne pas rougir du même ministère envers leurs inférieurs , qu'il les établit ses apôtres; c'est-à-dire, les princes et les chefs de son royaume. Le magnificence n'est pas l'état de l'Église sur la terre : elle est ici-bas étrangère, désolée de l'absence de son époux ; affligée des scandales qui la déshonorent, des persécutions qui la troublent, des schismes qui la déchirent, des plaies domestiques qui la percent d'un glaive de douleur; et tandis qu'elle est couverte de deuil et d'amertume, et que toutes ses voies pleurent, ses ministres ne doivent pas venir lui insulter par une pompe si déplacée, et si éloignée de son esprit.

Voilà ce que je pourrais d'abord vous faire remarquer : mais pour en venir à quelque chose déplus précisée vous dis en second lieu, que si l'Église autorise quelques distinctions extérieures dans ses ministres , elle autorise celles seulement qui peuvent faire valoir l'autorité sainte du ministère; c'est-à-dire, nous faciliter le succès de nos fonctions , préparer l'esprit des peuples au respect et à l'obéissance, donner du poids aux règles, et faire fructifier l'œuvre de l'Évangile : elle n'autorise que celles qui nous mettent plus en état de maintenir la discipline , le bon ordre , et la subordination parmi ses ministres; de pourvoir aux besoins des fidèles , de rendre les exemples de notre modestie , de notre frugalité , de notre détachement, de notre charité, plus éclatants par l'éclat et lesdistinctions qu'elle nous accorde , et d'être plus utiles à mesure que nous sommes plus élevés.

DES REVENUS ECCLÉSIASTIQUES

Tout ce qui ne se rapporte pas à cette fin , est hors des vues et des intentions de l'Église : tout ce qui ne tend qu'à nourrir la complaisance et l'orgueil; qu'à nous attirer de vains regards ; qu'à nous faire paraître dans le temple de Dieu , comme des idoles des nations qui n'étaient redevables du culte et des hommages des peuples , qu'à l'or et à la vaine magnificence dont elles brillaient; tout ce qui est inutile au salut des âmes, à l'édification de l'Église, au progrès de la foi , ne convient pas à des dignités qui ne sontétablies que pour la sanctification des fidèles : c'est à nous à distinguer ce que la gloire de Dieu demande, d'avec ce que la cupidité nous inspire; de ne pas confondre les intérêts de l'Église avec ceux de notre vanité; les secours innocents d'une dignité sainte, avec l'appareil d'un poste profane; et de ne pas prétendre honorer notre ministère par un air de faste et d'ostentation qui déshonore l'Église qui nous l'a confié, et qui nous attire plutôt le mépris et les censures, que le respect et les hommages des peuples.

Je vous dis en troisième lieu , que plus vous êtes élevé, plus l'Église attend de vous que vous serez le modèle du troupeau; plus vos vertus doivent égaler la prééminence de la place que vous occupez; plus, dit le saint concile de Trente (Sess. xxv), vous devez tellement régler votre conduite extérieure, que les autres puissent prendre dans vos mœurs , les règles de tempérance , de modération , de simplicité , et de cette humilité noble et chrétienne qui nous rend si agréables à Dieu, et si respectables aux hommes. Je dis que vos obligations croissent par conséquent avec votre rang; queplusvousavezdepeuplesàconduire, plus vous avez de misères àsoulager; et qu'ainsi moins il doit vous rester des biens de l'Église , pour les profusions du faste et de la mollesse. Jedisqueplus vous êtes élevé, plus votre dignité sainte vous approche de Jésus-Christ , le prince des pasteurs , dans les travaux depuis sa jeunesse, pauvre, et n'ayant pas où reposer sa tête; que plus vous paraissez revêtu de son autorité, plus vous devez paraître animé de son esprit , et représenter ses vertus , comme vous représentez sa personne; être humble, modeste, ennemi du faste et des honneurs comme lui , touché comme lui de la seule gloire de son Père , et du salut des brebis d'Israël qui périssent; plein de tendresse pour les malheureux, et multipliant, pour ainsi dire, le pain même qui vous est nécessaire, pour soulager leur indigence. Ceux que l'Église a appelés aux honneurs du sanctuaire, dit encore le mêmeconcile, doivent bien comprendre qu'ils n'ont pas été revêtus de cette dignité, pour y chercher leurs propres intérêts, pour amasser des richesses, ou pour y vivre

dans l'opulence et dans le luxe ; mais pour y travailler sans relâche à la gloire du Seigneur, et pour y passer leur vie dans unesolitude et une vigilance continuelle.

En quatrième lieu , vous ne devez pas confondre ici ce que les règles canoniques accordent aux dignités de l'Église , avec ce que les abus des siècles postérieurs y ont ajouté. L'Église, par une fatale nécessité, toute divine qu'elle est, suit dans sa police extérieure et dans la ferveur ou le relâchement des siècles , la destinée des choses humaines , et éprouve comme elle les vicissitudes inséparables de la condition des choses présentes. Mais les temps qui ont changé les mœurs , n'ont pas changé les règles; et les exemples du plus grand nombre augmentent les abus, mais ne les autorisent pas. Lisez les lois saintes de nos pères sur la frugalité même de ceux en qui réside l'honneur du sacerdoce et l'excellence de l'autorité : A l'imitation de nos pères assemblés dans le concile de Carthage , (c'est encore le saint concile de Trente qui parle ; et je vous le cite exprès , préférablement à tant d'autres , parce que ce sont des lois faites presque de nos jours, et auxquelles on ne peut opposer, ni la prescription des temps, ni la différence des mœurs et des siècles) non-seulement nous ordonnons que les évéques usent d'ameublements modestes, et se contentent d'une table frugale; mais encore que dans toute leur conduite , dans leurs maisons et sur leur personne , il n'y paraisse rien qui soit éloigné de cette sainte pratique, et qui ne ressente la simplicité , le zèle de Dieu, et le mépris des vanités du siècle : Ne quid appa-

BEAT QUOD AB HOC SANCTO INSTITUTO SIT ALIE- NUM, QUODQUE NON SIMPLICITATEM , DEI ZELUM, AC VANITATEM CONTEMPTUM PBjE SE FEBAT. Or,

mes frères, c'est aux lois de l'Église, et non aux usages d'un monde corrompu, à régler la conduite de ses ministres : c'est à elle, qui met en dépôt ses richesses entre vos mains, à vous en marquer l'usage. Si vous vous éloignez de son esprit et de ses intentions dans l'administration de ses biens , elle rétracte en secret le don qu'elle vous en a fait : elle vous regarde comme un économe infidèle; et ne pouvant vous dépouiller ici-bas de ces biens sacrés, elle s'attend à vous en faire rendre compte un jour jusqu'au dernier denier devant le premier Pasteur, et le seul Seigneur de l'héritage qu'elle vous avait confié. Eh! quoi, mes frères! parce que le monde autorise dans les ministres le faste , l'orgueil , les profusions , des mœurs opposées aux règles de l'Évangile, vous croiriez que l'Église a cru devoir se relâcher de ses règles pour se rapprocher du monde , le ménager, et ne pas contredire l'erreur de ses jugements? Elle gémit des abus.

DE L'USAGE

que le monde vient porter jusque dans le sanctuaire, et plus ils gagnent et se répandent , plus elle s'afflige et les déteste. Mais je n'en dis pas assez. N'accusons pas le monde, mes frères, d'autoriser nos abus; et rendons-lui justice : ce monde lui-même, tout corrompu qu'il est, blâme en secret dans les pasteurs et les ministres , ce faste et ces profusions dont il semble leur faire honneur : il est le premier et le plus rigide censeur d'un abus qui paraît son ouvrage : tout aveugle et injuste qu'il est, il respecte encore assez lamajestédelareligion,pour comprendre que ses ministres doivent l'honorer plutôt par la sainteté de leur vie, que par la pompe qui les environne : il sent le ridicule et l'indécence d'un faste attaché à un état saint , et à l'usage d'un bien consacré à la piété et à la miséricorde : les plus mondains eux-mêmes sont indignés , scandalisés de voir servir au luxe , à la sensualité , à l'intempérance , et à toutes les pompes du siècle , des richesses prises sur l'autel : ils blâment la simplicité de leurs pieux ancêtres , d'avoir laissé des biens si considérables aux églises , pour nourrir la mollesse , la vanité et le faste des ministres; et de n'avoir diminué les possessions et les héritages de leurs maisons, que pour augmenter les abus et les scandales de l'Église : ils disent que ces biens, sortis de leurs maisons, auraient été plus utilement employés à l'éducation de leurs enfants, et à les mettre en état de servir la patrie , qu'à nourrir le faste et l'oisiveté d'un clerc inutile à l'Église et à l'État; ils se plaignent que les clercs tout seuls vivent dans l'opulence, tandis que tous les autres états souffrent , et que le malheur des temps se fait sentir au reste des citoyens. L'hérésie, en usurpant le siècle passé les biens consacrés à l'Église, n'allégua point d'autres prétextes : l'usage profane que la plupart des ministres faisaient des richesses du sanctuaire , l'autorisa à les arracher de l'autel , et à rendre au monde des biens que les clercs n'employaient que pour le monde. Et que sais-je, si le même abus qui règne parmi nous n'attirera pas un jour à nos successeurs la même peine; et si la justice de Dieu ne permettra pas que des biens sacrés , dont i'usage déshonore si fort son Église , soient livrés aux ennemis de son nom , et deviennent, comme parmi tant de peuples séparés de l'unité , la proie de l'hérésie , Ce fut l'usage indigne et sensuel que les enfants d'Héli faisaient desdons faits à l'autel, etdu revenu de leur sacerdoce, qui livra l'arche sainte aux Philistins, et qui fit cesser pour quelque temps dans Israël la libation et le sacrifice. La profanation des choses saintes demeure rarement impunie ; et si Héliodore , tout païen qu'il était, est si sévèrement châtié pour avoir osé porter ses mains sacrilèges sur les trésors du tem-

ple, quel châtiment ne doivent pas attendre les ministres du temple eux-mêmes, s'ils sont assez malheureux que d'en abuser?

Aussi je vous dis en cinquième lieu , croyez-vous de bonne foi que les pieux fidèles qui enrichirent autrefois nos temples, prétendirent y fonder des places et des dignités superbes, fastueuses, mondaines? Quoi! eux qui, engagés dans le siècle, renonçaient à ses vanités, auraient voulu les introduire dans le lieu saint? Quoi! les Paule, les Marcelle, les Olympiade, ces saintes veuves qui consacraient si généreusement à Jésus-Christ la succession de leurs ancêtres, n'auraient voulu se dépouiller d'une pompe mondaine, que pour en revêtir ceux qui doivent en inspirer le mépris aux autres ! elles qui édifièrent tant le monde lui-même, auraient-elles voulu être un sujet de scandale à l'Église de Jésus-Christ! et les monuments éternels de leur modestie et de leur dépouillement pourraient-ils devenir entre nos mains des prétextes d'ostentation et de luxe? C'était la charité, la sainte simplicité des premiers pasteurs, qui attirait à l'Église ces pieuses libéralités ; et si dès lors ses ministres eussent paru environnés d'orgueil et de faste, jamais ces pieux fidèles n'eussent confié l'administration de leurs largesses à des dispensateurs qui auraient paru plus occupés de leurs aises et de leurs plaisirs, que des besoins des pauvres. C'est donc à la sainteté seule de nos prédécesseurs, que nous sommes redevables des richesses qui leur furent confiées; et nous ne sommes pas dignes de succéder à leur administration, si nous ne succédons pas aux vertus qui la leur attirèrent.

Mais les dignités de l'Église n'ont-elles pas besoin d'un certain éclat pour s'attirer le respect des peuples? Ne serait-il pas à craindre qu'elles tombassent dans l'avilissement, si elles n'étaient soutenues par quelque décoration extérieure, nécessaire à l'autorité? Cette rigoureuse simplicité pouvait édifier dans lessiècles où tous les fidèles étaient saints; mais dans la corruption de nos mœurs , où le monde n'est déjà que trop disposé à mépriser les clercs et la sainte autorité du sacerdoce , ne faut-il pas la revêtir d'une certaine pompe qui impose, et qui rende du moins l'éclat du culte respectable à ceux qui en méprisent les lois?

Mais, mes frères, quand est-ce que le monde a cessé de respecter les ministres ? n'est-ce pas quand ils ont cessé eux-mêmes de se rendre respectables ? Est-ce le dérèglement du monde, ou celui des clercs, qui a changé en satire et en mépris la vénération des fidèles pour les personnes consacrées au saint ministère ? et croyez-vous qu'une vaine pompe que le monde lui-même censure, puisse remplacer les ver-

tus qui seules nous attirent du respect , et qu'elle puisse honorer l'Eglise qu'elle-même afflige et déshonore? Est-ee que les dignités saintes ne doivent imposer qu'aux yeux et aux sens3 ne sont-elles pas uniquement établies pour édifier, pour parler aucœur, pour inspirer la haine du monde , le désir et l'amour des biens éternels? l'Église a-t-elle besoin de faste et d'orgueil pour se soutenir? c'est par la sainteté et par la charité qu'elle s'est établie; et c'est par là qu'elle se soutiendra, et qu'elle s'étendra jusques à la consommation des siècles. Quel respect peut lui attirer le faste de ses ministres ? il a servi de prétexte à des royaumes entiers pour se séparer de son unité : il a arraché de son sein des nations nombreuses qu'elle avait autrefois acquises par le sang de ses martyrs et de ses apôtres : il leur fournit encore aujourd'hui des censures, des dérisions, des blasphèmes contre elle : il scandalise ceux qui sont demeurés dans son unité : il ébranle la foi des simples : il affermit l'impie dans son impiété : il laisse la veuve et l'orphelin dans l'indigence et dans le désespoir : il fait monter jusques au trône de la justice de Dieu, les clameurs des pauvres négligés , abandonnés , et dont la misère et le délaissement crie vengeance contre ces dispensateurs barbares, qui refusent à ces infortunés un bien qui leur appartient, pour l'employer à des profusions indécentes et cruelles; voilà la gloire qui en revient à l'Église : c'est à vous à voir si vous voulez compter ses schismes , ses scandales, sa honte, sa douleur et ses pertes, parmi ses avantages.

J'avoue que la modestie de ses ministres et de ses pasteurs ne doit avoir rien d'abject et de méprisable. Mais une noble simplicité a mille fois plus de dignité aux yeux du monde même, que tout le vain appareild'une magnificence déplacée : il n'est rien de si bas, que de vouloir se faire respecter par des endroits qui ne conviennent, ni à notre état, ni à nos fonctions : jamais les ministres de l'Église n'ont été plus honorés, que dans les siècles où ils parurent plus pauvres et plus modestes. Corneille , cet officier romain, tout gentil qu'il est encore, se jette aux pieds du prince des apôtres : mais est-il ébloui de la pompe et de l'éclat qui l'environne? il le trouve logé sur le bord de la mer, chez un ouvrier de la lie du peuple : sa parure, sa suite, tout répond à la pauvreté et à la simplicité de son logement : c'est la piété, c'est l'innocence, c'est je ne sais quoi de divin que la sainteté répand sur le visage de cet apôtre, qui fait sentir à-Corneille la grandeur de cet homme, et l'excellence de son ministère. Les honneurs que l'officier de la reine Candace rendit à Philippe, en ie faisant monter dans son char, furent-ils fondés sur la pompe qui environnait ce ministre de Jésus-Christ? l'homme

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de Dieu était à pied, portant dans la simplicité de son maintien la ressemblance d'un prophète; et à l'éclat céleste que la grâce répand sur son visage, cet officier le prend pour l'ange du Seigneur envoyé pour l'instruire, et lui montrer la voie du salut. Un saint Léon accompagné de sa vertu , et de la seule dignité de son sacerdoce; un Benoît dans sa solitude, arrêtent-ils la fureur et les ravages de deux princes barbares, et les forcent-ils de respecter en eux la présence du Dieu dont ils sont animés , par la magnificence qui les environne , ou par la sainteté de leur vie et l'éminence de leurs vertus ? Non , mes frères, soyons saints , et nous serons respectés : honorons notre ministère , et notre ministère nous honorera : ne nous conformons pas aux vaines pompes du monde; c'est le seul moyen de nous attirer sa vénération et ses hommages : le monde envie plus notre opulence qu'il ne l'honore; faisons-en un saint usage, il n'enviera plus nos richesses, et il respectera notre charité. C'est connaître peu la sainteté de notre ministère , de se persuader qu'il y ait quelque autre chose que la vertu qui puisse le rendre respectable; mais c'est encore moins connaître le monde, de croire lui inspirer du respect pour la religion par les mêmes abus qui rendent ses ministres méprisables. Un Augustin vêtu simplement, ne se nourrissant que de simples légumes, et n'accordant qu'à l'hospitalité, dit Possidius , une nourriture plus délicate , c'est-à-dire l'usage de la viande , quels honneurs ne reçut-il pas de son siècle! Le grand Basile ne portait jamais sur son corps que le même vêtement ; et toutes les richesses, dit saint Grégoire deNazianze, qu'on lui trouva après sa mort , se réduisirent à une croix : cependant Basile est l'oracle de l'Orient, respecté de tout l'univers, et des césars eux-mêmes, dont il combattait les erreurs. Exupère, ce pasteur si respectable , pousse si loin , dit saint Jérôme , l'excès de son détachement et de ses largesses , qu'il est réduit à porter la divine Eucharistie dans un panier d'osier, et le sang de Jésus-Christ dans un vase de terre. O sainte magnificence ! ô faste vraiment épiscopal , et digne d'un ministre de la croix ! ô spectacle de charité mille fois plus digne du respect et des hommages des peuples, que tout le vain éclat d'un luxe profane! Je ne vous dis pas : Begardez e% faites selon ce modèle ; ces grands exemples ne sont plus de nos mœurs : mais je vous dis : Voyez si l'É* plise perdait quelque chose de sa majesté dans la simplicité et la frugalité de ces pasteurs illustres; et si la dignité de l'épiscopat fut jamais regardée avec plus de vénération , que lorsqu'elle ne brilla que par la sainteté, l'humilité, et la pauvreté évangelique de ceux qui en étaient revêtus ? Première cir-

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constance sur laquelle on s'abuse : l'erreur des dignités.

La seconde est celle que nous avons appelée l'erreur du nom. J'avoue d'abord que les personnes distinguées du côté de la naissance ont besoin, par les suites de leur éducation , de certains adoucissements, dont ceux qui sont nés dans le peuple peuvent se passer; et qu'il est pour elles des nécessités qui seraient mollesse et profusion dans les autres. Mais pensez-vous que l'Église, qui condamne dans les laïques mêmes cette pompe profane qu'un usage peu chrétien attache au fantôme du nom et de la naissance, non-seulement l'autorise dans ses ministres, mais veuille même la payer du bien des pauvres, des richesses du sanctuaire, et faire les frais d'un abus dont elle gémit et qu'elle déteste? Êtesvous ministres de Jésus-Christ comme noble, ou comme pieux, fidèle, vigilant, laborieux, éclairé? est-ce votre nom, ou votre vertu, qui a porté l'Église à vous choisir et à vous consacrer aux fonctions de l'autel? est-ce la naissance, ou la science et la piété, qui remplissent les devoirs du saint ministère? pourquoi voulez-vous donc que l'Église accorde un plus grand salaire à ce qui est inutile à ses fonctions? ce n'est pas celui qui est plus noble et plus illustre, c'est celui qui travaille le plus, dit saint Paul , qui est digne d'un double honneur. Un grand nom vous donne-t-il plus de zèle, plus de lumière, plus de sainteté, plus de fidélité et d'application à vos devoirs? qu'en revient-il à l'Église? pourquoi voulez-vous donc qu'elle vous en tienne compte; et qu'un titre qui n'ajoute rien à vos services, augmente à votre égard ses libéralités?

D'ailleurs, souvenez-vous du principe déjà établi : quelle que puisse être la distinction de votre naissance, l'Église ne vous nourrit que comme pauvre : le fonds d'où est tirée la portion du bien qu'elle vous distribue, est le fonds de la veuve et de l'orphelin, des malheureux et des indigents. Or, l'Église, distributrice de ces pieuses largesses, ne prétend pas donner à un pauvre d'un sang illustre, tout ce qu'il lui aurait fallu dans le monde pour soutenir l'orgueil de sa naissance, si sa fortune eût ré- Dondu à son nom. On peut, à la vérité, distinguer un pauvre d'un grand nom, par de plus grandes libéralités : mais on se souvient toujours qu'on distribue des aumônes, et que les aumônes ne rendent pas aux malheureux ce que la fortune leur a ôté , mais ce que la nature seule leur refuse. Écoutez Pierre de Blois : Si parce que vous êtes fils d'un grand (il écrit à un évêque de Chartres), ou que vous comptez des rois parmi votre ancêtres, vous prétendez que c'est une nécessité à vous de faire

plus de dépense qu'un autre , je vous dis , de la part de Dieu , que cette prétendue nécessité ne doit pas tomber sur le patrimoine de Jésus-Christ : Nécessitas hxc ChrisU patrimonium non confinait. Au contraire, la modestie épiscopale doit modérer les dépenses que vous eussiez faites dans le monde , et changer vos profusions en de saintes largesses. Voilà le langage de l'Église, et la pratique de tous les saints pasteurs dans tous les siècles. Paul, citoyen romain, prétendit-il à plus de distinctions extérieures? et fut-il plus à charge à l'Église que Pierre simple pêcheur? Vous le savez; il ne souhaita , comme il dit lui-même , ni l'or, ni l'argent , ni les vêtements de personne : le travail de ses mains fournit à ses besoins : il ne voulut pas même être à charge aux fidèles qu'il avait enfantés en Jésus- Christ, et dont il avait droit d'exiger l'honneur et le salaire dus aux ministres de l'Évangile; et le seul privilège qu'il tira de sa naissance, fut de travailler plus que les autres dans l'apostolat, et d'en recueillir moins de fruits temporels. Les Arnbroise, les Paulin, ces grands évêques sortis d'un sang illustre , vécurent-ils avec plus de splendeur et de magnificence, qu'Augustin, fils d'un simple habitant de ïagaste? Paulin vendit les grands biens qu'il avait reçus de ses ancêtres , et les cacha dans le sein des pauvres : Arnbroise, jusques aux vaisseaux sacrés, pour soulager les misères de son peuple : Mes trésoriers, disait-il lui-même, sont les pauvres de Jésus-Christ : les gardes qui m'environnent sont lesaveugles, les boiteux, les malades, les vieillards; et tout mon trésor sont leurs vœux et leurs prières. Oui, mes frères, ces saints pasteurs, en dépouillant l'ignominie de l'habit séculier, dépouillaient toutes ces vaines distinctions que le siècle seul doit connaître; oubliaient le nom de leurs ancêtres et la maison de leur père, du moment qu'ils avaient pris le nom de pasteurs; ce nom si doux, si humble, et si favorable aux peuples : ils ne connaissaient plus de généalogie, dès qu'ils étaient entrés dans le sacerdoce de Melchisédech, persuadés que l'Église ne respecte et ne connaît de nom dans ses ministres, que le nom auguste de leur ministère.

De plus, mes frères, un prêtre, un pasteur peutil alléguer son nom et sa naissance, et excuser làdessus son faste et ses profusions, tandis qu'une infinité de fidèles dont il est le père, que des membres de Jésus-Christ dont l'Église l'a chargé, gémissent dans l'affliction et dans l'indigence, sans secours, sans protection, sans autre ressource que celle de leurs larmes et de leur patience; abandonnés, inconnus, même de celui qui devrait connaître ses brebis, les appeler par leur nom , les soulager,.

DES REVENUS ECCLÉSIASTIQUES

et ne pas permettre qu'aucune périsse? Honore- 1on son nom et sa naissance par l'humanité, et par l'oubli de la miséricorde? est-on grand par les profusions du luxe, ou par les sentiments nobles du cœur ? et qu'y a-t-il de plus bas et de plus peuple, que d'être insensible à des misères qu'on est obligé de soulager ; et de retenir, pour vivre dans l'abondance , le bien de mille malheureux qui souffrent, et qui invoquent la mort comme le seul remède, et le terme heureux de leurs peines? n'est-ce pas la noblesse du sang elle-même qui doit alors nous ouvrir le cœur, nous inspirer des sentiments élevés , bienfaisants, et dignes d'une âme qui n'est pas née dans la foule? Si la naissance mettait quelque distinction parmi les pasteurs et les ministres de l'Église; s'il éiait permis de leur donner à chacun des prérogatives et des caractères, c'est que ceux qui sont nés dans le peuple devraient être plus durs, plus enflés de leurs dignités, plus jaloux de tout appareil de vanité qui relève leur bassesse, moins capables de libéralité envers les pauvres; au lieu que la générosité, l'élévation des sentiments, la sensibilité pour les malheureux, le mépris noble du faste et de la magnificence, les largesses abondantes paraîtraient le partage de ceux qui ont du hériter de leurs ancêtres avec un nom illustre, des sentiments dignes de leur naissance. Hélas! mes frères, le riche de l'Evangile est réprouvé, parce qu'il vivait dans le luxe et dans la bonne chère , et qu'il laissait languir sans secours Lazare couvert de plaies, qui gémissait à sa porte : cependant ce riche, de la manière dont .Jésus-Christ nous en parle, était un homme distingué dans son peuple : il n'employait à ses festins et à sa magnificence, qu'un bien qu'il avait reçu de ses ancêtres; un bien qui était à lui, et dont il pouvait, ce semble, disposer à son gré. Mais vous, qui, sous prétexte d'une vaine distinction de nom , employez aux mêmes profusions le bien de la veuve et de l'orphelin, le patrimoine de ces Lazares infortunés que vous négligez ; vous qui ajoutez à la barbarie et à la sensualité du riche réprouvé, l'injustice qui vous fait refuser aux pauvres un bien sacré qui leur appartient, et le dissiper en de folles profusions, voyez si votre jugement ne sera pas plus rigoureux, et si les châtiments que la justice de Dieu vous prépare ne surpasseront pas autant ceux de ce riche infortuné , que votre crime est infiniment au-dessus de celui qu'on lui reproche.

Enfin, pour ne laisser rien à dire sur un point si essentiel, j'accorde, pour un moment, que les lois de l'Église vous permettent de vous donner les mêmes aises, les mêmes superfluités du bien sacré qu'elle vous confie, que vous auriez pu vous don-

ner dans le monde du patrimoine de vos ancêtres. La prétention est ridicule; et vous en convenez : mais supposons-la pour un moment. Eussiez-vous trouvé dans un partage domestique de quoi soutenir la vanité de votre nom, dont vous faites monter si haut les profusions et les dépenses inévitables ? Le dernier peut-être d'une famille nombreuse , ou du moins exclu des droits et des prérogatives de l'aînesse , vous vous seriez vu réduit dans le monde à une fortune médiocre, à une portion de cadet, toujours fort mince dans les maisons les plus anciennes. Or, je vous demande : Voulez-vous être plus opulent sous Jésus-Christ pauvre, que vous ne l'eussiez été, dit saint Jérôme, sous l'empire de Mammon? Quoi! l'Église sera obligée d'établir dans le luxe et dans l'abondance, ceux que le monde aurait laissés dans une honnête médiocrité? vous seriez plus à votre aise du patrimoine des pauvres, que vous ne l'eussiez été de la succession de vos ancêtres? votre nom n'eût pas souffert dans le monde, de l'obscurité, de la modicité de vos biens et de votre fortune ; et il souffrirait dans l'Église, de votre charité, de voire frugalité, de votre modestie! Quoi ! le monde qui a formé le fantôme et la vanité du nom et de la naissance, n'eût pas soutenu en vous son ouvrage; et l'Église qui la condamne, cette vanité, qui la combat, serait elle-même obligée de la soutenir ? les bienséances du monde ne seraient point blessées, lorsque votre fortune ne répondrait pas à votre nom; et celles de l'Église le seraient, lorsque l'innocence, la simplicité, la tempérance, la piété de votre vie répondrait à la sainteté de votre caractère? Répondez, si vous l'osez. O mon Dieu! si vous nous avez enseigné qu'il est presque impossible aux riches du siècle de se sauver; si les biens de ce monde attirent presque toujours de secrètes malédictions sur ceux qui les possèdent; s'il est si difficile d'en user selon les règles de la foi, de la charité, delà tempérance, et de la pauvreté chrétienne ; ô mon Dieu ! quels doivent donc être les dangers de l'usage des biens sacrés? quels obstacles pour le salut! quels abîmes d'omissions, de superfluités , de profusions , de profanations , sur lesquels l'exemple commun répand de funestes ténèbres, qu'on n'approfondit presque jamais et sur quoi on ne s'avise pas même d'entrer en scrupule! Décidez làdessus , si la circonstance du nom et de la naissance doit vous rassurer sur l'injuste dispensation des revenus de l'Église.

Mais peut-être que l'erreur de la troisième circonstance vous sera plus favorable : elle roule sur l'abondance ou la médiocrité des revenus sacrés. Il paraît d'abord étonnant , que la même erreur puisse naître

DE L'USAGE

de deux circonstances si opposées , mais l'expérience ne permet pas d'en douter. Si le revenu sacré dont on jouit est considérable , on croit que les dépenses doivent augmenter à proportion; et il ne reste presque rien pour les pauvres : s'il estmodique , à peine en a-t-on assez pour soi , et les pauvres n'y peuvent plus rien prétendre. Ces abus sont grossiers, il est vrai ; mais la cupidité , autorisée par l'usage , trouve partout des vraisemblances.

En effet, mes frères, quelle que puisse être l'abondance des biens que l'Église vous a conliés (je n'examine pas ici si cette abondance est dans les règles , et si la pluralité des titres que vous possédez , et qui enflent si fort votre revenu , est conforme aux intentions, à l'esprit et aux plus saintes lois de l'Église; vous savez que non; mais ce doit être là le sujet d'une autre instruction): quelle donc que puisse être cette abondance, vous n'en êtes pas plus riche : je l'ai déjà dit, vous n'êtes que chargé d'une plus grande administration; donc vous n'en avez pas plus pour vous-même.

Car, dites-moi , je vous prie : au commencement , que l'évêque avait seul entre les mains tout le revenu de son Église , en était-il plus fastueux , plus autoriséà des profusions? l'épiscopat était-il regardé alors comme un poste plus riche, plus éclatant, plus commode , plus favorable aux délices et aux profusions de la vanité? Vous n'avez qu'à remonter à ces temps heureux; jamais l'Église n'eut des pasteurs plus pauvres , plus charitables , plus pénitents , plus saints. L'évêque n'était que l'économe et l'inspecteur universel : il était chargé déplus de sollicitudes : il ne lui en revenait pas plus d'avantages : il passait plus de biens sacrés par ses mains; il ne lui en restait pas plus pour lui-même. Et certes , mes frères , un bien change-t-il de nature par son abondance? Quand on vous donnerait un trésor en dépôt, en seriez-vous plus riche qu'un autre qui ne serait dépositaire que d'une somme médiocre? Si vous n'êtes que dispensateur, qu'importe que vous ayez plus de biens à dispenser? vous gardez la portion d'un plus grand nombre de pauvres; voilà votre unique privilège : mais vos droits et vos besoins n'augmentent pas pour cela.

Et une nouvelle preuve de cette vérité, c'est que remontez à l'origine : d'où vient que l'Église a attaché de plus grands revenus à certains bénéGces ? est-ce pour ménager plus de plaisirs, plus de magnificence à ceux qui en sont pourvus? Vous comprenez d'abord que ce ne saurait être là l'intention de l'Église : c'est donc parce que les charges de ces bénéfices étaient plus considérables; le monastère plus rempli de saints moines; les pauvres qui en

dépendaient, plus nombreux : c'est en un mot, que ces biens plus abondants étaient nécessaires à plus de saints usages : c'étaient les besoins seuls de l'Église qui multipliaient, qui grossissaient les saintes libéralités des fidèles. Les mêmes besoins peut-être ne se trouvent plus ; mais l'Église en a de tant de sortes : la même espèce de maladie , de misère , que les pieux fondateurs avaient en vue , ne subsiste peut-être plus; mais tant qu'il y aura des pauvres et des malheureux, la même intention subsiste toujours; ils doivent remplacer ceux qui les ont précédés , et entrer en part des libéralités auxquelles leur misère leur donnedroit. Les besoins peuvent changer ; mais comme les biens sacres ne changent pas de condition , l'usage en est toujours le même.

Mais loin d'avoir un revenu abondant , dites-vous , le vôtre peut à peine suffire. Pour éclaircir ce dernier article , il n'y a qu'à passer à la quatrième circonstance, qui est l'abus des superfluités dont on se fait des besoins. Je ne prétends pas ici entrer dans un détail odieux et inutile ; ni régler au justejusques où peuvent s'étendre les besoins de chaque ordre ecclésiastique. Cette décision dépend de mille circonstances qu'on ne peut ni prévoir ni résoudre dans un discours : il suffit d'établir la règle; les cas particuliers se décident ensuite d'eux-mêmes.

Une maxime incontestable, et que nul relâchement n'a jamais ni combattue, ni entrepris même d'adoucir, est que le nécessaire des clercs a des bornes bien plus étroites et plus rigoureuses que celui des laïques. Dans le nécessaire des laïques, on renferme non-seulement les besoins de la vie, mais encore les bienséances que le monde a attachées à chaque état ; les délassements permis; certains usages dont une coutume universelle a fait des lois; des réserves prudentes pour l'établissement d'une famille : tout cela retranché , le reste est un superflu qui ne leur appartient pas , et qu'ils doivent aux pauvres. Mais dans le nécessaire des clercs, comme tout le bien que l'Église leur confie , est un bien étranger et sacré, destiné aux pauvres, et dont l'Église ne leur accorde une portion à eux-mêmes que comme pauvres; on ne peut y comprendre que les simples besoins , c'est-à-dire , ce qui est nécessaire pour soutenir la décence de son état; je dis la décence sage, chrétienne, ecclésiastique, modeste; et non ce faste et cette pompe à laquelle le monde donne le nom de décence, et qui est très-indécente, et très-peu convenable à la modestie et à la simplicité de notre saint ministère.

En effet , une seconde maxime aussi capitale que la première , est que vous ne devez pas régler vos besoins sur l'usage, sur les maximes fausses et

DES REVENUS ECCLÉSIASTIQUES

corrompues du inonde , mais sur les lois de l'Église , comme il a été déjà dit touchant les mœurs et la frugalité des clercs : voilà d'un seul coup bien des questions décidées. C'estle premier concile deMilan, qui nous propose cette règle puisée dans la doctrine des Pères, et dans les plus anciens décrets de l'Église : Pour ce qui est, dit cette pieuse assemblée, de lamesure que chaque clerc doit se prescrire dans la dépense des revenus ecclésiastiques , par rapport à son rang et à son état, tous doivent être informés qu'il faut la prendre dans les règles des saints canons sur la modestie et la frugalité cléricale. C'est à vous maintenant à nous dire si le jeu, les plaisirs même défendus au commun des fidèles , une vaine parure , un luxe tout païen , une vie toute sensuelle, un attirail de vanité et de mollesse, qui sied si mal à un ministre de Jésus-Christ crucifié, mille dépenses de pur goût et de pur caprice, mille superfluités qui blessent même les yeux des sages mondains, sont conformes aux règles respectables des saints canons, et renfermées dans les bornes qu'elles prescrivent à la modestie sacerdotale.

Aussi, mes frères, l'abus des biens de l'Église est si universel ; le scandale sur un point si essentiel est si commun et si autorisé; les règles saintes sur la frugalité des clercs et sur l'usage religieux des revenus du sanctuaire, paraissent si effacées par le faste et la mondanité de la plupart des ministres, que nous devrions ici changer notre voix comme l'Apôtre, et leur dire : Retranchez du moins de vos dépenses toutes celles que l'Evangile condamne dans le commun des chrétiens : nous n'osons pas vous demander une frugalité cléricale; mais réduisez-vous du moins à une modération chrétienne : nous n'oserions exiger que vous vous conformassiez aux règles saintes des canons; mais conformez-vous du moins à celles de l'Évangile : usez de vos biens comme n'en usant pas; ne mettez pas votre confiance dans l'incertitude des richesses; ne faites pas consister le royaume de Dieu dans le boire et dans le manger; ne vous conformez point aux maximes dece siècle corrompu ; faites-vous un trésor dans le ciel , que le ver et la rouille ne puissent altérer : souvenez-vous que les réprouvés ne sont maudits dans l'Évangile, que parce qu'ils n'ont pas rassasié ceux qui ont faim, donné des vêtements à ceux qui sont nus, soulagé ceux qui sont malades et qui souffrent; et qu'ils ont employé à flatter leurs sens des biens que la Providence leur avait confiés pour secourir les pauvres : haïssez votre âme; combattez ses goûts dépravés , si vous voulez la sauver : portez votre croix; affligez votre corps, votre orgueil.

votre sensualité par des privations, par des retranchements , si vous voulez être disciples de Jésus-Christ : faites pénitence, sinon votre condamnation est certaine. Voilà des règles que l'Évangile prescrit aux simples fidèles sur la modestie , sur la charité envers les pauvres, sur l'usage chrétien des biens temporels; commencez par vous les prescrire et les observer : fermez les yeux, nous y consentons , aux règles encore plus parfaites que saint Paul donne aux ministres dans ses épîtres à Tite et à Timothée : soyez chrétien dans l'usage des revenus du sanctuaire; voilà à quoi nous bornons aujourd'hui vos obligations. C'est relâcher, sans doute, beaucoup de la règle , je le sais ; et toutes les vérités que vous venez d'entendre , ne vous permettent pas d'en douter : mais c'est encore aller trop loin pour la plupart de ceux qui jouissent des revenus de l'Église, et qui regardent l'opulence de ses dignités comme des titres d'oisiveté, de sensualité et de mollesse. O mon Dieu ! vous souffrez que nous parlions humainement des lois divines de votre Église : la force des usages a si fort prévalu contre les règles, que nous n'osons presque plus les proposer dans toute leur sévérité : il y faut des adoucissements et des palliations, pour s'accommoder au relâchement de nos moeurs et à l'autorité des exemples. Mais , ô mon Dieu , le torrent des générations et des âges coule devant votre divine immutabilité; et en demeurant toujours le même, vous voyez le changement des siècles et la vicissitude des temps et des mœurs. Si vous n'étiez que le Dieu du siècle présent, nous pourrions peut-être nous flatter que vous nous jugeriez par ses mœurs et par ses usages, mais vous êtes le Roi immortel de tous les siècles, et le Dieu de l'éternité et de la vérité qui demeure toujours : vous ne nous jugerez que par elle; et malheur à celui que l'usage seul, et non la vérité, justifiera et délivrera au jour terrible de vos vengeances!

Ce serait ici le lieu d'expliquer la troisième partie de ce discours, que j'ai appelée l'erreur des précautions : mais les règles que nous avons établies jusques ici suffisent pour la combattre.

J'ajouterai seulement que le plus monstrueux de tous les vices dans les clercs , et cependant le plus ordinaire, est, sous prétexte des besoins avenir, d'amasser toujours , et de ne rien répandre ; qu'il y a de l'inhumanité de préférer les frayeurs chimériques d'une cupidité insatiable, aux misères réelles et présentes des membres de Jésus-Christ; qu'il semble que c'est une malédiction sur les prêtres, que ce désir d'amasser, et cette avarice sordide qui ne croit jamais en avoir assez : le monde lui-même

DE L'USAGE DES REVENUS ECCLÉSIASTIQUES

nous couvre de cet opprobre ; et l'avarice d'un prêtre est un de ces traits satiriques qui ont passé chez lui en proverbe. Mais, mes frères, s'il fallait de nouveaux motifs pour vous inspirer toute l'horreur que mérite un vice si honteux, il suffirait de vous dire que c'est le vice le plus indigne d'un ministre de l'Église, et le plus opposé à l'esprit et aux fonctions nobles et sublimes du saint ministère. Un prêtre avare, dur aux pauvres et à lui-même, voyant croître tous les jours sa soif insatiable et ses désirs avec ses trésors , est un de ces scandales que les sages et les libertins, le monde et la piété, regardent avec une égale indignation : rien ne rend notre caractère plus méprisable. Déjà vous pensez à un avenir dont personne ne peut vous répondre : vous amassez, et d'autres recueilleront pour vous: et des parents avides se partageront votre dépouille sacrée; et ils insulteront même à votre avarice , dans le temps qu'ils en découvriront et qu'ils en engloutiront les fruits criminels et monstrueux. Mais que leur serviront, dit l'Esprit saint, ces trésorsd'iniquité et d'inhumanité? ils porteront la malédiction dans leur famille jusques à la quatrième génération : c'est le sang des pauvres qu'ils ont mis sur leur tête, et qui ne cessera décrier vengeance contre eux : c'est un levain funeste qu'ils ont mêlé avec leurs héritages, et qui peu à peu en aigrira et corrompra enfin toute la masse : c'est un feu caché et dévorant , qu'ils ont porté indiscrètement dans leur maison, et qui tôt ou tard la réduira à un triste amas de cendres : c'est une vérité confirmée par l'expérience de tous les siècles. Ce sont les aumônes et les largesses faites autrefois à nos temples , qui ont conservé les noms et la descendance des maisons les plus illustres : les titres les plus anciens qui nous restent de leur noblesse et de leur grandeur, ne se trouvent plus que dans les monuments sacrés des églises que leurs ancêtres, ou dotèrent, ou enrichirent : sans ces pieuses fondations, la gloire de leur ancienneté serait presque inconnue , et tous leurs plus beaux droits , ou contestés, ou suspects : les biens donnés à l'Église ont donc conservé les maisons, et toute la grandeur de leurs titres. Mais il est encore plus vrai que ce sont ces mêmes biens usurpés, laissés aux parents par des bénéficiers avares , apppliqués à soutenir la vanité et l'ambition des familles , qui ont été la première source de leur décadence : on voit sécher la racine de ces maisons superbes, et parées des richesses de l'autel ; l'usurpation des biens sacrés est le ver secret qui les a frappées de stérilité, et qui en a fait écrouler toute la grandeur; de sorte qu'il ne reste plus de leur élévation que de tristes ruines.

Oui, mes frères, il en est des richesses de l'arche comme de l'arche elle-même : elles portent la mort, les plaies , la désolation dans les maisons où elles entrent contre l'ordonnance de la loi.

Évitons donc ces écueils, mes frères, rendons à Dieu ce qui est à Dieu. Plus l'Église nous comble de ses biens , plus soyons touchés de zèle pour ses besoins et pour sa gloire : imitons du moins la reconnaissance et la générosité des enfants du siècle. Quand le prince les a honorés de ses bienfaits, et élevés à des postes brillants, ils sacrifient leur vie pour lui en marquer leur reconnaissance : ils ne comptent pourrie» lesfatiguesetles périlsdes guerres et des combats ; ils emploient généreusement, pour la gloire et le service du prince, les biens qu'ils tiennent de sa libéralité; les récompenses deviennent pour eux des motifs honorables de zèle et de dévouement pour leurs bienfaiteurs : on les entend publier eux-mêmes que le prince les ayant faits tout ce qu'ils sont, ils ne sauraient mieux reconnaître ses bienfaits, qu'en employant tout ce qu'ils ont pour le prince : c'est un langage dont vos pères, illustres dans l'État, ont souvent instruit votre enfance : vous les avez vus justifier les profusions attachées à leurs emplois, leurs fatigues, leur application continuelle, le dépérissement même de leur santé, sur les soins et la reconnaissance qu'exigeaient les postes dont la faveur du maître les avait honorés.

Et nous, mes frères, il suffit que l'Église nous comble de ses bienfaits, pour nous rendre insensibles à sa gloire, pour autoriser notre mollesse , et notre éloignement des fonctions pénibles du ministère qu'elle nous a confié. Et pour nous, mes frères, plus l'Église nous élève, plus nos soins, notre vigilance , nos travaux , nos services pour elle diminuent. Et nous, mes frères (je le dis avec une profonde douleur) , plus elle nous comble de richesses, moins nous croyons devoir en employer pour elle; plus même nous en employons contre ses intérêts et contre sa gloire : nous ne faisons usage de ses bienfaits, que pour la déshonorer: il semble que ce sont des armes qu'elle nous met entre les mains pour insulter avec plus d'éclat à son autorité, et à la modestie de ses règles. Les princes se font des serviteurs zélés par leurs récompenses : l'Église par ses bienfaits augmente l'infidélité, l'ingratitude , et l'oisiveté de ses ministres. Soyons du moins aussi justes et aussi reconnaissants, que les enfants du siècle : consacrons nos talents, nos veilles , nos soins, notre vie même, à la gloire de l'Église qui nous a faits tout ce que nous somnes; et

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