‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 80 sur 235 · SCANDALES · texte numérisé non relu

SCANDALES

ment, et semblent leur annoncer le succès : le monde [ entier conjure contre eux, et ils sont plus forts que le monde : on leur montre des croix et des gibets , pour les forcer de se taire; et ils répondent qu'ils ne peuvent pas ne pas annoncer ce qu'ils ont vu et entendu; et ils publient sur les toits ce qu'on leur défend même de confier au secret des oreilles : on les fait expirer sous le fer des bourreaux ; on invente de nouveaux tourments pour éteindre avec leur sang la nouvelle doctrine qu'ils annoncent, et leur sang la prêche encore après leur mort; et plus la terre en est inondée, plus elle enfante de nouveaux disciples à l'Évangile. Tel est l'esprit du sacerdoce et de l'apostolat qu'ils ont reçu : car le sacerdoce et l'apostolat ne forment en un sens qu'un même ministère. Tout prêtre est l'apôtre et l'envoyé de Jésus-Christ parmi les hommes : il exerce, à la vérité , les fonctions avec dépendance, mais il n'est prêtre que pour les exercer : son zèle est sous la main des premiers pasteurs; c'est à eux à l'appliquer ; mais son zèle est le premier devoir de son sacerdoce.

Voilà, mes frères, à quoi nous sommes dévoués en recevant l'imposition des mains. L'Eglise, il est vrai , n'exige pas de chacun de nous que nous allions annoncer Jésus-Christ à des nations barbares, et arroser de notre sang les terres les plus éloignées , pour y faire fructifier l'Évangile , et amener à la connaissance de Jésus-Christ les peuples qui n'ont jamais entendu parler de lui : c'est un ministère réservé à un petit nombre d'ouvriers apostoliques, qui perpétuent dans l'Église le premier esprit avec les premières fonctions de l'apostolat , et avancent sans cesse par leurs travaux, l'accomplissement des prophéties et des promesses, sur la plénitude des nations qui doit entrer un jour dans l'enceinte de la nouvelle Jérusalem : mais notre mission, pour être moins laborieuse et moins étendue, n'en est pas moins apostolique. Nous pouvons laisser ces terres incultes et sauvages, à des ouvriers généreux, qui à travers l'étendue des mers, et la barbarie de mille nations , vont y jeter la semence sainte : mais nous sommes destinés à purger le champ de Jésus-Christ de l'ivraie etdes scandales qui y croissent sans cesse. A la bonne heure , que notre zèle ne soit pas assez héroïque pour conquérir de nouvelles nations, et ajouter de nouvelles terres à son héritage : nous devons du moins cultiver celle que nos prédécesseurs lui ont acquise, et qui est devenue son ancienne possession. Ils la trouvèrent consacrée aux démons, et souillée par le sang de mille sacrifices profanes : la barbarie et l'aveuglement de nos ancêtres , jaloux jusques à la fureur d'un culte si impie et si insensé , ne les effraya pas : ils leur annoncèrent la doctrine

du salut : le démon défendit longtemps contre leur zèle, ses temples et ses autels : d arma contre eux la superstition des peuples : les villes et les campagnes ruisselèrent de leur sang : encore aujourd'hui subsistent au milieu de nous les lieux où ces généreux défenseurs de la foi , livrés à la fureur des méchants , consommèrent leur sacrifice. Ces monuments respectables s'élèvent encore dans la plupart des villes de nos Gaules, et les embellissent plus que les colonnes et les statues que la vanité des conquérants y a élevées, puisque ces vains trophées ne transmettent aux siècles suivants que les calamités de mille peuples vaincus ; au lieu que ces monuments religieux nous annoncent les nations entières sauvées, délivrées de la captivité du démon , et conquises à Jésus- Christ par le sang et le ministère de ces héros chrétiens. Et en effet , la foi ne fut pas éteinte et ensevelie avec eux : leurs bourreaux eux-mêmes devinrent ensuite leurs disciples : de nouveaux apôtres sortirent, pour ainsi dire, de leurs cendres; et nos Gaules, où l'impie et mystérieuse abomination des druides avait fait si longtemps toute la religion de nos ancêtres , devinrent la plus pure et la plus florissante portion de l'Église de Jésus-Christ. C'est cette portion qu'ils ont transmise à nos soins , nous qui nous glorifions d'être leurs successeurs : ils nous la laissèrent pure, fervente, et remplie encore des prémices de l'esprit qu'ils avaient reçu. La durée des temps, qui, par un destin inévitable aux choses humaines, entraîne toujours avec elle le changement des mœurs et les affaiblissements de la discipline, en a altéré la première innocence, et défiguré presque toute la beauté. La doctrine sainte qu'ils nous ont laissée n'a rien souffert, il est vrai, de la durée et de la corruption des siècles : elle est venue jusques à nous aussi pure qu'elle l'était dans sa source : les hérésies , les doctrines nouvelles, que des esprits superbes et indociles ont tâché de temps en temps de répandre au milieu de nous , n'ont eu qu'un cours passager, et n'ont servi au fond qu'à y affermir l'ancienne doctrine ; mais il s'en faut bien que les mœurs aient eu le même privilège, et qu'en conservant la même foi que nos pères , nous ayons conservé la même ferveur et la même innocence qu'eux.

C'est donc à nous à rendre à l'héritage de Jésus- Christ sa première beauté. S'il fallait encore l'arracher à l'empire du démon et de l'idolâtrie, et l'acquérir au prix de tout notre sang comme nos saints prédécesseurs , le péril et la grandeur de l'entreprise pourraient alarmer notre faiblesse : mais nous le trouvons tout acquis à Jésus-Christ, et devenu par le zèle, et les souffrances de nos pères, sa possession et son patrimoine : il ne s'agit plus que d'en ré-

DU ZÈLE

parer les ruines. Il ne faut plus , pour travailler à l'œuvre de l'Évangile, s'exposer aux roues et aux gibets : il ne faut plus que du zèle , que respecter son ministère, qu'être touché de la gloire de Jésus-Christ, et des scandales qui affligent et déshonorent son héritage, en un mot , que se souvenir que nous sommes ses ministres et ses apôtres , et que nous succédons à ceux qui livrèrent leur âme , pour lui gagner les peuples qui nous sont confiés. Nous nous glorifions d'être les successeurs de leur ministère; mais notre gloire n'est rien, si nous ne sommes en même temps les successeurs de leur esprit et de leur zèle. Ils ont élevé l'édifice saint , malgré les vents et les tempêtes qui les exposaient à être à tous moments ensevelis sous ses ruines : ils l'ont cimenté de leur sang : ils en ont été les fondateurs laborieux ; et nous n'en sommes que les gardiens et les dépositaires paisibles : toutes nos fonctions les plus pénibles se bornent à effacer les taches que le temps y a fait naître; à redonner à ce qui est noirci son premier éclat ; à redresser ce qui tombe tous les jours; à soutenir ce qui chancelle et menace ruine ; à fermer enfin l'entrée de ce lieu saint aux immondes, ou plutôt à les disposer à s'y présenter, comme le publicain , en se frappant la poitrine , et avec un cœur brisé de repentir. En un mot, ce qui était grand , ce qui était héroïque, ce qui surpassait, ce semble, les forces de la nature, nos prédécesseurs l'ont fait : ce qui nous reste à faire , n'est presque rien ; c'est de conserver à Jésus-Christ ce qu'ils lui ont acquis; c'est de veiller, de peur que l'homme ennemi ne sème la zizanie dans ce champ divin; c'est de cultiver les plantes que le Père céleste y a plantées ; c'est de les arroser, et d'y faire couler sans cesse les eaux des sacrements et de la doctrine, de peur qu'une funeste sécheresse n'en arrête la fécondité.

Serions-nous excusables, si nous nous refusions à des fonctions si douces, si aisées, si consolantes? mériterions-nous de porter le nom de ministres de Jésus-Christ , et d'être les successeurs de ces hommes apostoliques,- si nous laissions périr par notre indolence le fruit précieux de leur sang et de leurs travaux; si nous voyions d'un œil tranquille, l'iniquité et la malice prévaloir tous les jours parmi les hommes; les scandales devenus presque des usages publics ; la foi morte , et vide de charité et d'œuvres saintes dans la plupart des fidèles ; Dieu presque inconnu parmi nous, comme il l'était autrefois au milieu d'Athènes idolâtre; et le peuple d'acquisition, et la nation sainte, et les chrétiens autrefois la bonne odeur de Jésus-Christ au milieu d'un monde païen et corrompu, si respectables aux ennemis même du christianisme par l'innocence et la sainteté de leurs

mœurs, le déshonorer aujourd'hui par des excès dont le paganisme aurait rougi, et faire blasphémer la religion par les impies?

D'où vient cependant que la désolation de l'héritage de Jésus-Christ , dont nous sommes tous les jours témoins, ne nous touche pas? d'où vient que nous nous croyons quittes de nos obligations, quand nous avons vaqué, sans attention souvent, à certaines prières que l'Église nous impose, et rempli avec négligence certaines fonctions extérieures du culte divin, attachées aux titres que nous avons dans l'Kglise? Ne sommes-nous prêtres que pour nous donner en spectacle aux fidèles dans nos temples; que pour y paraître revêtus de la dignité et de la pompe du sacerdoce , pour décorer d'un vain appareil ces édifices matériels, et laisser périr nos frères, qui sont le temple vivant du Saint-Esprit? La plus essentielle de nos fonctions, celle du moins à laquelle toutes les autres se rapportent, n'est-elle pas l'édification et le salut des fidèles? Quand l'Église ne nous aurait pas confié une portion du troupeau à conduire, il est tout entier, pour ainsi dire, confié à notre zèle et à notre charité : nous devenons, par le sacerdoce seul, revêtus de la mission du pasteur principal , les pères des fidèles : l'Église ne prétend pas associer au saint ministère des ouvriers oiseux : nous sommes tous indivisiblement chargés de l'œuvre de l'Évangile; et un prêtre qui n'est d'aucune utilité à ses frères, est un usurpateur du sacerdoce; il n'a de droit au titre qu'autant qu'il a de zèle pour les fonctions.

DEUXIÈME RÉFLEXION

Remontons donc, mes frères, à la source d'un défaut si commun parmi les ministres de l'Église. D'où vient que le zèle de la maison du Seigneur; que cette sainte ardeur pour la sanctification des peuples ; que ce désir enflammé d'agrandir le royaume de Jésus-Christ; que cette douleur vive de voir sa doctrine méprisée , et la plupart de nos frères périr? d'où vient que ces dispositions si dignes du sacerdoce, si conformes à notre vocation, si honorables à notre ministère, si communes autrefois aux premiers ouvriers de l'Évangile, sont si rares aujourd'hui parmi les prêtres? d'où vient un malheur si universel et si déplorable? Car enfin, jamais l'Église n'a vu ses autels environnés de tant de ministres; jamais le champ de Jésus-Christ n'a nourri dans son enceinte plus d'ouvriers capables d'y travailler. Les pieuses largesses des fondateurs, en multipliant les clercs, ont multiplié les secours que l'Église était en droit d'en attendre : d'un autre côtéjamais l'Église n'eutplus besoindeces secours;

CONTRE LES SCANDALES

et la multiplicité des vices et des scandales , n'a jamais rendu les fonctions du zèle plus nécessaires. D'où vient donc, encore une fois, que ce zèle, plus nécessaire aujourd'hui que jamais , semble éteint dans la plupart de ceux qui devraient le plus en être enflammés? le voici.

Dans les uns, c'est un état de commodité et d'abondance qu'ils tiennent, ou des libéralités mêmes de l'Église, ou qu'ils ont hérité du patrimoine de leurs pères , qui les autorise à mener, sans scrupule, une vie douce et tranquille, et à regarder leur situation comme un privilège qui les dispense des fonctions laborieuses du ministère : ils laissent à des ministres indigents le soin de la gloire de Dieu , de l'honneur de l'Église , et du salut de leurs frères, pour lesquels Jésus-Christ est mort. Il semble que les fonctions du sacerdoce, si saintes, si sublimes, si élevées au-dessus du ministère même angélique , ne se proposent point d'autre fin, comme les arts vils et mécaniques, que de fournir à nos nécessités basses ettemporelles,etnonauxbesoinsspirituelsdesâmes: il semble que c'est uniquement le besoin et l'indigence, et non le zèle, le devoir, la charité, qui doivent donner des ouvriers à l'Évangile; comme si de coopérer à l'ouvrage de la rédemption des hommes, si de leur rendre utiles le sacrifice et la médiation de Jésus-Christ , d'être les ministres des desseins de Dieu pour la consommation des élus , de continuer sur la terre le grand ouvrage pour lequel le Fils unique de Dieu y avait été envoyé , était une œuvre mercenaire, réservée à ceux que la faim et la pauvreté forceraient de s'y employer; qui s'y verraient condamnés, comme à un travail d'esclave, par la misère de leur naissance; et qu'un gain sordide tout seul dût fournir des coopérateurs à Jésus- Christ, des ministres de l'Église, des sanctificateurs aux fidèles, des dispensateurs des mystères de Dieu à tous les hommes.

Vous pouvez vous passer des secours temporels des fidèles ; mais en êtes-vous moins le père et le guide? vous ne vivez point de l'autel ; mais en êtesvous moins consacré à ses ministères? Quand l'Église vous a honoré du sacerdoce, a-t-elle prétendu vous décorer d'un titre oisif, ou vous associer au nombre de ses ouvriers et de ses ministres ? vous eût-elle appelé à son secours par l'imposition des mains, et rendu participant de ses honneurs, si vous eussiez déclaré que vous ne prétendiez pas entrer en part de ses travaux? Tous les titres dont elle vous revêt à l'ordination, sont des titres laborieux, des titres de charité et de sollicitude : c'est son amour seul pour les enfants de Dieu, qui lui fait instituer des ministres ; et c'est cet amour seul , qui les rend di-

gnes du ministère. Eh ! quoi , mes frères , parce que la bonté de Dieu nous a fait naître dans l'opulence, ses bienfaits nous autoriseraient à être plus ingrats, plus infidèles à ses ordres, et aux devoirs de notre état? Cette abondance, dans les desseins de sa providence, doit être le secours de nos fonctions, et en faciliter le succès, loin de devenir le prétexte qui nous en exempte. Dès que l'ordre du ciel vous a consacrés à l'Église , c'est pour elle que vous êtes tout ce que vous êtes : riche ou pauvre, vous devez la servir, et remplir votre ministère, à l'exemple de l'Apôtre, dans la pauvreté comme dans l'abondance. Vos biens vous défendent de vivre aux dépens de l'autel; mais il ne vous dispensent pas de le servir; c'est au contraire en le servant à vos propres frais , que vous le servirez avec plus de bénédiction et de fruit. Le grand Apôtre lui-même regardait comme la source de la gloire singulière et des succès éclatants de son apostolat, d'avoir annoncé l'Évangile gratuitement. Vous savez, écrivait-il aux nouveaux fidèles, que je ne vous ai point été à charge; que pouvant, comme les autres apôtres, exiger de vous des bénédictions temporelles pour les spirituelles que je vous apportais , je n'ai pas voulu user de ce droit; et que le travail de mes mains a suppléé tout seul aux besoins de mes courses apostoliques. Il attribue à ce désintéressement héroïque, les fruits immenses que la parole de l'Évangile avait opérés au milieu d'eux par son ministère.

Et en effet, un ministre saint, qui, peu content de sacrifier ses soins, sa santé, ses veilles à l'instruction de ses frères , leur sacrifie encore les biens dont la Providence l'a comblé, qui pourvoit en même temps aux besoins de leur âme et à ceux de leur corps, quel respect religieux n'inspire-t-il pas aux peuples pour un ministère capable de rendre ceux qui l'exercent si généreux et si charitables ? de quelles bénédictions un ministre de ce caractère ne voit-il pas ses travaux accompagnés? quelle impression ses paroles et ses exhortations ne fontelles pas sur des cœurs déjà préparés et attendris par ses largesses ? Ils aiment une religion si secourable aux malheureux ; et ils sont également touchés et des bienfaits qu'ils en reçoivent , et des crimes dont ils l'ont mille fois déshonorée. Jésus-Christ lui-même, tout maître des cœurs qu'il était, ne disposa-t-il pas sur la montagne cette multitude affamée à reconnaître la divinité de sa mission et de sa doctrine , en la rassasiant d'un pain miraculeux? les guérisons corporelles ne facilitaient-elles pas tous les jours à la grâce la guérison des âmes, dont il venait de délivrer les corps des infirmités

DU ZELE

qui les affligeaient? ses bienfaits ne préparaient-ils pas toujours à ses instructions ? et sa parole divine ne fructifiait-elle pas en tous lieux , parce qu'il passent partout en faisant du bien? ( Acx. x, 38.) Vous vous éloigneriez donc des fonctions par le seul endroit qui vous y promet le plus desuccès ; et parce que la Providence vous a ménagé plus de moyens d'être utile à vos frères, vous vous croyez plus dispensé de les secourir? Première source du défaut de zèle; un état de commodité et d'abondance.

Mais il est vrai que ce n'est là qu'un prétexte qui nous autorise à mener une vie douce et oiseuse, et à nous éloigner des fonctions pénibles du ministère : la véritable raison qui nous en éloigne , c'est la situation froide et languissante de notre cœur; c'est le défaut d'amour de Dieu et de charité pour nos frères. En vain nos mœurs offrent aux yeux des hommes une régularité louable : en vain on ne remarque rien dans notre conduite qui blesse la décence et la gravité de notre état : en vain dans une vie unie, sage et tranquille, nous nous attirons peut-être l'estime du monde, accoutumé à voir nos semblables joindre le dérèglement et les scandales à l'oisiveté; nous sommes morts aux yeux de Dieu : son amour, inséparable de celui que nous devons à nos frères, est absolument éteint dans nos cœurs : notre régularité n'est qu'une décence que nous donnons au monde et au sérieux de notre état; mais nous ne donnons rien à Dieu. Et en effet, mes frères, si nous l'aimions; si sa gloire nous était plus chère que notre propre gloire, chargés, comme nous le sommes par notre ministère, de ses intérêts, pourrions-nous voir d'un œil tranquille sa gloire tous les jours et partout outragée par les excès et les égarements répandus sur toute la face de la terre? Paul, à la vue des superstitions d'Athènes, frappé de voir ce peuple immense, et qui se piquait tant de sagesse , rendre des honneurs publics et sacrilèges à mille divinités bizarres et fabuleuses, et le seul Dieu de l'univers inconnu parmi eux, frémissait d'un saint zèle, dit l'historien sacré , se sentait déchiré par les transports les plus vifs de l'Esprit saint , et de l'amour dont il était enflammé : Incitabatur spiritus ejus in ipso, videns idolatrix deditam civitatem ( Act. xvii , 16); et toute la puissance et la majesté de l'aréopage n'empêcha pas ce grand apôtre, seul, inconnu, sans appui, vil et abject en apparence, de paraître devant cette assemblée grave et nombreuse , de leur annoncer le Dieu qu'ils neconnaissaientpas, et la vanité et le ridicule des idoles auxquelles ils élevaient des autels si pompeux. Et si, par un juste jugement de Dieu , son zèle ne parut qu'une folie à la plupart de ces faux

sages, la parole de l'Évangile ne revint pas pourtant à lui vide; et l'aréopagite Denys, et la sainte femme Damaris , et plusieurs autres , reçurent avec actions de grâces le bienfait de la lumière et de la vérité, que le Seigneur venait de faire luire au milieu de leurs ténèbres.

Voilà ce que doit opérer le feu de l'amour divin dans le cœur d'un prêtre , quand cet amour est véritablement maître de son cœur : une douleur vive de voir son Seigneur outragé, et sa loi sainte violée, méprisée par le plus grand nombre; un désir ardent de venger sa gloire, et de lui attirer tous les hommages qui sont dus à sa majesté suprême et à son incompréhensible bonté ; un saint empressement de se livrer lui-même, de faire servir ses faibles talents, de sacrifier sa vie même pour lui former des adorateurs, pour manifester son nom et sa gloire, pour inspirer à tous les hommes les mêmes sentiments de crainte, d'amour, de reconnaissance dont il est lui-même pénétré. On ne saurait aimer, et être insensible aux outrages qu'on fait à ce qu'on aime ; et l'on ne saurait y être sensible, sans employer tout ce qui est en nous, pour les prévenir ou pour les arrêter, surtout quand, outre l'obligation commune à tous les hommes, notre ministère nous en fait un devoir propre et essentiel ; un devoir qui fait le fonds de notre état, et qui renferme tous les autres devoirs.

Et quand même notre zèle ne devrait avoir aucun succès ; quand les vérités que nous annonçons aux pécheurs devraient tomber sur des cœurs durs et insensibles, nous aurions toujours la consolation d'avoir rendu gloire à Dieu, et employé de notre côté tout ce qui était en nous pour la lui faire rendre par ceux qui l'outragent. Il ne console pas toujours ses ministres par un succès prompt et visible, de peur que l'homme ne s'attribue à lui-même un succès qui n'est dû qu'à la grâce : mais sa parole opère toujours en secret; mais la semence sainte qui paraît tombée sur une terre ingrate, n'est pas pour cela perdue , et tôt ou tard elle porte des fruits de salut. Dieu a ses moments , et ce n'est pas à nous de les marquer à sa puissance et à sa sagesse; son esprit opère où il veut, et quand il veut : nous voyons les changements qu'il opère; mais les voies secrètes et admirables par où il les a opérés , personne ne les connaît : ce sont là ces secrets profonds de la Providence , qui ne seront dévoilés qu'au jour de la révélation. Il demande de nous les soins, les travaux, la culture; il se réserve à lui seul l'accroissement; il nous ordonne d'enseigner, d'exhorter, de reprendre, de ne pas retenir la vérité dans l'injustice , de la faire retentir aux oreilles; c'est à lui seul à lui ouvrir l'entrée des cœurs.

CONTRE LES SCANDALES

Mais , mes frères , ce n'est pas la crainte que l'éclat du succès n'accompagne pas nos fonctions , qui nous les fait négliger : outre que cette crainte ne serait qu'une crainte d'orgueil et d'amour-propre, qui loin de nous justifier, nous rendrait encore plus coupables; la véritable raison, je l'ai déjà dit, c'est que nous ne sommes touchés, ni de la gloire de Dieu, ni du salut de nos frères. Et certes, comme dit un apôtre, comment serions-nous touchés des intérêts de la gloire d'un Dieu que nous ne voyons pas , tandis que nous sommes insensibles aux besoins et à la perte de nos frères, que nous voyons? Voit-on périr sans émotion , sans courir au secours , ceux que l'on aime; surtout lorsque ceux qui périssent sont nos frères ; que nous sommes chargés de veiller sur eux ; que leur salut est attaché à nos soins ; que c'est un dépôt précieux qui nous a été confié; qu'on nous en demandera un compte rigoureux ; et que leur perte devient toujours notre condamnation et notre propre perte ?

Paul souhaitait d'être anathème pour ses frères; c'est-à-dire, il ne comptait pour rien ses travaux, ses persécutions , ses opprobres, tout ce qu'il avait enduré pour eux : il eût voulu, s'il eût été possible, souffrir même au delà des siècles, si leur salut Tavoir exigé de lui : ses consolations, ses découragements , ses inquiétudes , tout ce qui se passait dans son cœur, n'avait point d'autre objet que leur persévérance et leur progrès dans la foi qu'il leur avait annoncée : ses lettres ne respirent que cette tendresse apostolique, vive, touchante, magnanime. Vous êtes, leur disait-il, les preuves éclatantes de mon apostolat ; c'est-à-dire , je ne suis digne du titre glorieux d'apôtre et de ministre de Jésus-Christ, qu'autant que je souffre, que je m'expose à tout, à la faim, à la soif, à la nudité , aux tourments les plus affreux, pour vous appeler à la connaissance de la vérité. Oui, mes frères, nous ne sommes dignes de porter le nom respectable de ministres de Jésus- Christ , qu'autant que nous aimons nos frères , pour lesquels Jésus-Christ est mort , et que nous n'épargnons ni nos soins , ni nos peines , ni notre vie même , pour les arracher de l'empire du démon. Nous sommes, dit un ancien Père, les vicaires de la charité de Jésus-Christ ; nous succédons à l'amour ardent dont il était embrasé pour les hommes ; il nous en a établis les dépositaires ; il ne perpétueen nous son sacerdoce que pour y perpétuer son amour : cet amour tendre qui courait avec tant d'empressement après une seule brebis égarée : cet amour paternel qui recevait avec des marques de joie si sensibles, si éclatantes, l'enfant rebelle perdu et retrouvé : cet amour infatigable qui oubliait sa lassitude, sa nourriture,

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tous ses besoins, pour instruire une femme de Samarie : cet amour généreux qui versait des larmes de tristesse sur l'infidèle Jérusalem , prête à périr sans ressource , pour n'avoir pas voulu recevoir la paix et le salut que sa bonté lui offrait : enfin, cet amour inépuisable qui soupirait après le baptême de sang dont il devait être baptisé sur la croix ; parce que les hommes devaient y trouver le remède de tous leurs maux , le prix de leur rédemption , et leur réconciliation avec son Père.

Or, sentons-nous seulement une étincelle de cet amour dans nos cœurs? la perte de nos frères nous afflige-t-elle ? versons-nous, comme Jésus-Christ, des larmes sur le débordement affreux qui a gagné tous les états , la cour, la ville , les grands et le peuple? Hélas! nous apprenons avec empressement, avec plaisir, les chutes les plus secrètes , les plus affligeantes , les plus honteuses de nos frères : l'histoire des désordres que le public ignore , excite plus notre curiosité que notre tristesse : nous en publions avec complaisance les événements à ceux qui les ignorent : nous nous faisons un mérite d'être mieux informés que les autres , de ce qui se passe de licencieux et de déplorable au milieu de la cour ou de la ville : les égarements de nos frères ne sont pour nous qu'un spectacle qui amuse notre oisiveté , et qui semble plutôt destiné à servir de matière à l'inutilité de nos entretiens, qu'à notre douleur et à notre zèle. Aussi les mœurs se corrompent tous les jours , parce que le zèle des ministres se refroidit de plus en plus ; aussi le torrent des crimes et des scandales inonde la face de la terre, parce qu'il se trouve peu d'hommes apostoliques qui s'opposent, comme un mur d'airain, à ce triste débordement. La plupart des pécheurs vivent tranquilles dans leurs crimes, parce qu'ils n'entendent plus de ces voix tonnantes, animées de l'Esprit de Dieu, et seules capables de les réveiller de leur assoupissement. A force même de nous avoir accoutumés aux désordres et aux scandales, le monde nous y a rendus insensibles : nous regardons ces spectacles douloureux comme un mal sans remède, qui a commencé avec le monde, et qui ne finira qu'avec lui : nous croyons que les mœurs d'aujourd'hui ont été les mœurs de tous les siècles : nous ne rappelons point ces temps heureux, où un seul fidèle prévaricateur était regardé comme un monstre et un prodige au milieu d'une Église nombreuse; et où des crimes que nous traitons de simples faiblesses étaient expiés par la séparation de l'assemblée des fidèles , et par les longues rigueurs d'une pénitence publique. Non, mes frères, le christianisme ne s'est corrompu que par la corruption , le défaut de zèle et l'indolence des prêtres. L'Église

DU ZELE

reprendrait bientôt son premier éclat, si nous pouvions reprendre le .premier esprit des saints ministres qui nous ont précédés : tout changerait, si nous changions nous-mêmes. Les désordres devenus universels, loin donc de justifier notre insensibilité, déposent contre nous , et la rendent plus criminelle : c'est par nous seuls qu'ils se sont introduits parmi les fidèles, et qu'ils ont infecté tout le christianisme ; c'est par nous seuls qu'ils s'y perpétuent; c'est l'ouvrage infortuné de notre défection et de notre relâchement : comment pourrait-il en devenir la justification et l'excuse ?

Cependant, mes frères, il n'est que trop vrai que c'est cet usage public de dérèglement lui-même , qui semble autoriser notre indifférence pour le salut de nos frères : et c'est ici une troisième source du défaut de zèle.

C'est-à-dire, c'est une lâche timidité qui n'ose s'élever contre les préjugés communs, et qui ménage plus les suffrages frivoles des hommes, que leurs intérêts sérieux et éternels : c'est un respect humain criminel, qui nous rend plus attentifs et plus sensibles à notre propre gloire, qu'à la gloire de Dieu, dont nous sommes les dépositaires ; c'est une prudence de la chair, qui nous représente le zèle, cette sagesse sainte, sous les fausses idées de l'excès, de i indiscrétion, de la témérité : nouveau prétexte qui éteint tout esprit de zèle dans le cœur de la plupart des ministres.

On honore sa lâcheté des noms spécieux de modération et de retenue : sous prétexte qu'il ne faut pas outrer le zèle, on n'en a point du tout : à force de vouloir éviter recueil de l'imprudence et de la vivacité, on tombe sans scrupule dans celui de la lâcheté et de l'indolence. On voudrait pouvoir se rendre utile aux pécheurs , et se les rendre en même temps favorables à soi-même : c'est-à-dire, on voudrait un zèle applaudi ; pouvoir s'élever contre les passions des hommes , et s'attirer leurs éloges ; condamner des dérèglements qu'ils aiment, et être approuvé de ceux mêmes que l'on condamne. Mais le moyen de porter le fer dans la plaie du malade, sans réveiller ses cris et ses chagrins? Non, mes frères, ne nous abusons pas : si ce zèle apostolique, ce zèle magnanime, sage, désintéressé; ce zèle qui ne craignait pas de dire autrefois aux césars : Imitez donc David dans sa pénitence, comme vous l'avez imité dans son crime (S. Ambk.) ; ce zèle qui convertit autrefois l'univers ; si ce zèle est si rare parmi nous, c'est que nous nous cherchons tout seuls dans nos fonctions, au lieu d'y chercher la gloire de Jésus-Christ et le salut de nos frères. Sos premières vues, entrant dans le ministère, ne

vont pas à examiner si nous serons utiles, mais si nous serons applaudis : nous ne comptons pour nos succès , que ceux qui nous font honneur aux yeux des hommes : ceux qui doivent nous attirer de leur part des humiliations et des opprobres, quoique Dieu en doive être glorifié, et sa grâce s'en servir pour répandre des bénédictions sur notre ministère, nous les évitons comme des contre-temps et des malheurs : il semble que nous ne sommes ministres de l'Église que pour nous-mêmes. La gloire et l'infamie étaient regardées du même œil par l'Apôtre, quand il remplissait les fonctions de son apostolat : il ne croyait pas qu'il fût possible de plaire aux hommes , et de les sauver, et d'être serviteur de Jésus-Christ : mais nous voulons allier ce que cet homme céleste , qui avait appris dans le ciel même des secrets que l'oreille n'a jamais entendus , croyait inalliable. Désabusons-nous, mes frères; Jésus-Christ n'est pas venu apporter la paix, mais le glaive : les vérités dont nous sommes les interprètes, ne sauraient plaire au monde, parce qu'elles condamnent le monde. Si nous attendons , pour entrer dans les fonctions, et nous rendre utiles à nos frères, que l'Évangile soit du goût du monde, et que la vérité n'y trouve point de contradicteurs, nous attendons ce que Jésus-Christ a prédit qui n'arriverait jamais. Le monde sera jusques à la fin ennemi de Jésus-Christ et de sa doctrine : il nous répondra toujours , comme les Juifs à Jésus-Christ : Durus est hic sermo. (Joan. vi, 61.) Ces vérités sont outrées , ces maximes sont impraticables , et il n'y a pas moyen de les entendre , sans se sentir révolté : Et quis potest eum audirel Le monde ne changera jamais de langage : il faut s'attendre à le trouver toujours de front armé contre nous; opposant les armes de la chair et du sang aux armes spirituelles de notre milice sainte; traversant nos projets , rendant inutiles nos travaux , tournant en risée notre doctrine, décriant notre ministère, et souvent répandant le venin de ses censures et de ses calomnies jusque sur notre personne.

Pourquoi donc ce qui doit consoler et couronner nos fonctions et nos peines , deviendrait-il l'unique motif qui nous en dégoûte? Souvenons-nous que les succès du saint ministère ne furent promis par Jésus-Christ aux apôtres qu'avec les mépris, les opprobres , les contradictions et les souffrances qui devaient les accompagner. S'ils avaient attendu , pour annoncer l'Évangile , que les villes et les provinces l'eussent reçu avec applaudissement, l'univers entier serait encore idolâtre, et nous n'aurions reçu de nos ancêtres , au lieu de la foi et de la doctrine sainte, qu'une succession funeste d'aveugle-

CONTRE LES SCANDALES

ment, de superstition profane et d'idolâtrie. C'est le caractère éclatant, et la grande preuve de la divinité de la doctrine de Jésus-Christ , d'être toujours contredite, et toujours victorieuse; de soulever le monde contre elle, et de soumettre le monde à son joug ; de révolter la chair et le sang , l'orgueil , l'ambition, la fausse sagesse, toutes les passions des hommes, et de s'établir toute seule, sans force , sans appui, sans protection, avec les larmes seules de la grâce et de la vérité , sur les débris de toutes les cupidités humaines. C'est donc manquer de foi , que de craindre les contradictions et les obstacles, puisque la foi elle-même nous les promet, comme la gloire et la récompense de notre ministère.

Voyez si dans tous les siècles les ministres animés de l'Esprit de Dieu, n'ont pas eu de la part du monde des contradictions à essuyer, et si , succédant au zèle et au ministère des apôtres , ils n'ont pas succédé aussi à leurs tribulations et à leurs opprobres. Ce n'est pas en ménageant les pécheurs qu'ils les ont convertis; c'est en les combattant : ce n'est pas en flattant les grands et les puissants , qu'ils les ont soumis au joug de Jésus-Christ ; c'est en faisant trembler, comme autrefois Paul, les rois mêmes sur leur trône par les terreurs de la parole sainte, par les images effrayantes d'un jugement à venir, et des supplices réservés aux mondains et aux impudiques.

Cependant nous nous flattons de mieux réussir par une autre voie envers les grands et les puissants; et c'est ici une illusion perpétuelle qui nous cache à nous-mêmes notre prévarication et notre faiblesse. Quand nous n'avons affaire qu'au peuple, nous étalons contre lui toute la sévérité, toute la franchise, toute la générosité du zèle : nous condamnons librement, hautement ses désordres : nous ne connaissons pas ces timides ménagements qui adoucissent la vérité : nous l'annonçons sans crainte, sans détour, sans enveloppe, et quelquefois même sans cette douceur et cette modération inséparable d'un véritable zèle que la sagesse et la charité doivent toujours animer et conduire. Mais avec les grands, nous changeons notre voix, comme parle l'Apôtre; à peine osons-nous leur montrer de loin les vérités qui leur déplaisent, et qui seules pourraient leur être utiles : leurs vices les plus publics , les plus honteux , sont comme sacrés pour nous, et nous n'y touchons qu'avec une circonspection et des traits si légers et si déliés, qu'ils ne s'en aperçoivent pas euxmêmes. Notre grande attention n'est pas de les corriger, mais de ne pas les aigrir : il semble que notre ministère à leur égard se borne à les ménager, et non à les convertir, et à leur annoncer de telle

sorte la parole du salut, qu'ils n'y trouvent rien qui les regarde et qui les intéresse. On se persuade qu'il ne faut pas, par un zèle indiscret, priver l'Église d'un crédit qui peut lui être utile, comme si l'Église avait besoin d'un bras humain pour se soutenir; comme si des hommes plongés dans le vice pouvaient être utiles à l'œuvre de Dieu ; comme si la religion ne s'étant établie qu'en combattant les passions des grands, il était nécessaire aujourd'hui de les flatter pour la maintenir; enfin, comme si c'était être indiscret que de n'être pas adulateur, et prévaricateur de son ministère.

Non, mes frères, ne cherchons pointa la religion des appuis de chair et de sang : on peut allier la fidélité à son ministère avec le respect et les égards dus à la grandeur, ce qu'on doit à l'amour de la vérité, et en même temps aux règles de la prudence chrétienne. La religion n'autorise pas les excès et les indiserétions du zèle : elle ne condamne que les craintes humaines, et les vues lâches et intéressées de l'amour-propre. Respectons les grands et les puissants; mais ne respectons pas leurs dissolutions et leurs scandales : rendons à leur personne l'amour, l'hommage, le tribut qui leur est dû ; mais ne rendons pas les mêmes devoirs à leurs vices : donnons au peuple, à leur égard, l'exemple de la soumission et de la fidélité; mais ne lui donnons pas celui de l'adulation et d'une honteuse bassesse. Les enfants du siècle s'étudient assez à les corrompre et à les aveugler par le poison continuel des éloges : ne prostituons pas encore nous-mêmes notre ministère à un si indigne usage ; et réservons-leur du moins, dans notre sage et respectable sincérité, une ressource pour connaître la vérité. Si nos places nous mettent à portée de les instruire , ne soyons pas occupés de ce qu'ils peuvent pour notre fortune , mais de ce que nous devons à leur salut. Le seul moyen de leur être utiles, c'est de ne pas vouloir qu'ils nous soient utiles à nous-mêmes : dès que nous aspi rons à nous ménager leur faveur, il faut commencer par ménager leurs faiblesses ; il est rare que leurs grâces ne soient pas le prix de nos affaiblissements et de nos complaisances. Tremblons quand ils nous comblent de leurs bienfaits; plus ils nous élèvent, plus nous devons craindre que nous nous soyons dégradés nous-mêmes : leurs dons nous coûtent toujours cher, puisqu'il faut presque toujours les acheter aux dépens de la vérité et de la dignité de notre ministère. Ce n'est pas que les grands soient inaccessibles à la vérité : ils y seraient d'autant plus sensibles, qu'ils y sont moins accoutumés : ils ne périssent la plupart, que parce qu'il ne se trouve personne autour d'eux qui ose leur montrer le précipice, etleurtcndre la main

DU ZELE

pour les empêcher d'y tomber : ce n'est pas un fonds de religion et de crainte de Dieu qui leur manque , ce sont des ministres qui osent en faire usage pour les corriger de leurs passions; et l'Eglise verrait encore des Théodoses , si la bonté de Dieu lui suscitait encore des Ambroises.

C'est donc le respect humain , qui éteint en nous le zèle sacerdotal , et l'amour de la vérité. A cette source du défaut de zèle, nous pouvons en ajouter une autre non moins commune , et qui , j'espère , ne regarde pas ceux qui m'écoutent ici : c'est le dérèglement des mœurs.

Il n'est pas étonnant qu'un prêtre qui porte une fime souillée de mille passions criminelles, se trouve sano force, sans mouvement, sans courage, quand il faut les reprendre et les corriger dans les autres. Quelle impression de zèle et d'horreur peuvent faire sur nous des crimes que nous aimons, et que nous portons en nous-mêmes? Si nous étions capables d'en être touchés en les voyant dans nos frères , nous commencerions par sentir notre propre misère. Familiarisés avec l'iniquité, elle devient dans les autres un objet plus capable de nous corrompre, que de nous attrister ; plus propre à réveiller nos passions que notre zèle. Les scandales publics, dont nous sommes témoins, ne sont plus pour nous que des motifs d'impénitence ; justifient à nos yeux nos prévarications secrètes; et ce qui aurait du nous percer le cœur de la plus vive douleur, nous calme, nous rassure, et achève d'éteindre en nous tout sentiment de religion et de repentir. Aussi, si nos places nous obligent alors d'annoncer aux fidèles les vérités du salut, et de nous élever contre les désordres publics; quel froid! quelle glace! quel air contraint et déconcerté! Non, mes frères, nos répréhensions ne doivent pas rougir de nos mœurs : un zèle désavoué par une conduite reprochable , est un jeu de théâtre, qui n'a de sérieux que l'abus du ministère, et le scandale qui en revient à l'Église. Non-seulement vous avilissez la parole sainte dans votre bouche, mais vous rendez suspect et inutile le zèle des ministres saints qui l'annoncent. Le monde, qui voit en eux le même zèle que vous lui montrez , y soupçonne aussi les mêmes vices : il se persuade que le zèle n'est qu'un art et une ostentation , et, pour se justifier ses égarements, il n'a pas de raison plus spécieuse et plus décisive, que la vie de ceux qui les condamnent: c'est le refrain éternel du libertinage; c'est ce langage impie qui fait tout le sel des satires et des poésies licencieuses dont le monde est inondé. Un ministre public qui dément par ses mœurs les vérités qu'il annonce, fait plus d'incrédules et de libertins , que tous ces écrits af-

freux que l'impiété a enfantés, et qui courent dans les ténèbres; et il flétrit la religion d'un opprobre que le zèle et la piété de tant de ministres saints ne peuvent plus effacer. Le zèle contre les vices ne sied donc , et ne devient utile à l'Église , que dans la bouche de la vertu. Je veux que nos misères ne soient pas connues des fidèles , et que le ménagement dans le crime leur en ait sauvé le scandale ; quelles paroles peut fournir à la vérité, à la pudeur, à la sainteté, à la sévérité de la loi , un cœur double, corrompu , et abruti dans les plus honteuses délices? Quelle grâce aurez vous, dit l'Apôtre, à tonner contre les adultères , les fornicateurs , les sacrilèges , si tout ce que vous allez dire là-dessus porte contre vous-mêmes ? La honte secrète toute seule de votre état , la contradiction de vos discours et de vos mœurs, le faux personnage que vous jouez, tout cela n'ira-t-il pas faire sécher les paroles jusque dans votre cœur; et pourrez-vous soutenir un si triste et si honteux ministère? Quand même vous pousseriez l'artifice et la dissimulation jusques à emprunter tous les dehors du zèle, quel fruit en pourrait-il revenir à vos frères? On a beau masquer le désordre à travers ces apparences de piété, il paraît toujours je ne sais quoi de forcé et d'étranger qui ne coule pas de source : la voix a beau frapper l'oreille; l'onction secrète y manque, et rien ne va au cœur : on crie, on s'échauffe, on s'emporte; mais on s'échauffe tout seul, et l'auditeur est glacé : le cœur seul a droit de parler au cœur : on peut bien contrefaire le langage et la véhémence du zèle; mais le zèle tout seul peut se copier lui-même.

De plus , chargé d'anathèmes comme vous l'êtes , quelles bénédictions pourrez-vous attirer sur votre ministère? Serez-vous entre les mains de Dieu un instrument propre à rendre la vie et le salut à vos frères, vous qui , comme un autre Lazare , croupissez comme un cadavre puant dans l'horreur et l'infection de la mort? L'Esprit saint parlera-t-il par une bouche mille fois souillée par des discours de passion , d'indécence et de crime ? opérera-t-il l'œuvre de la justice et de la sanctification par un ouvrier d'iniquité et d'hypocrisie? attachera-t-il sa grâce et ses bienfaits à des fonctions qui l'outragent, et qui sont un crime et une profanation à ses yeux? et se servira-t-il d'un ministère de réprobation et de sacrilège , pour former ses élus et ses saints ?

Mais, mes frères, comment un état de crime et de désordre dans un ministre ne le rendrait-il pas incapable de zèle , et d'aucun succès dans ses fonctions, puisque la tiédeur toute seule, dans des mœurs d'ailleurs régulières , y met un obstacle invincible ? nouvelle source du défaut de zèle.

CONTRE LES SCANDALES

Oui, mes frères, ce n'est pas cet état affreux de désordre, qui est le plus à craindre pour vous : il ne regarde qu'un petit nombre d'âmes livrées à un sens réprouvé, et en qui tout principe de piété et de crainte de Dieu paraît éteint ; et Dieu ne permet pas que ces horreurs et ces scandales se multiplient dans son Église. Mais contre quoi vous devez être plus en garde, c'est contre cetétat de tiédeur et de négligence dans les fonctions qui en anéantit tout le fruit. Et en effet , comment pourrez-vous vous montrer au peuple dans vos fonctions , animé de ce feu divin qui porte des étincelles de grâce jusque dans les cœurs les plus froids et les plus insensibles , vous qui paraissez tout de glace dans la pratique même de vos devoirs , et qui ne sentez rien de vif, ni pour le salut de vos frères, ni pour le vôtre? Si vous remplissez votre ministère avec cet air d'habitude , d'ennui , de répugnance, inséparable d'une vie tiède et infidèle, vous laisserez les mêmes dispositions dans ceux qui vous écoutent : vos fonctions ne réveilleront , ni votre foi , ni votre piété , et elles les laisseront de même endormies dans vos auditeurs. Hélas ! il faut dans un ministre saint et fervent des prodiges de zèle, d'application, de patience, de travail, pour combattre tous les obstacles que le monde, que le démon , que la dépravation des mœursd'aujourd'hui opposent au succès de son ministère; malgré toute l'ardeur de son zèle et la continuité de ses soins , il a la douleur de les voir inutiles. Et vous, ouvrier lâche et paresseux , que pouvez-vous vous promettre de votre lâcheté et de votre paresse? quel fruit pouvez-vous attendre d'un champ, où vous ne mettez jamais qu'une main faible et languissante , et qui semble ne vous être confié que pour servir d'asile à votre repos , plutôt que pour être l'objet de vos soins ?

Si un simple fidèle , qui vit dans la tiédeur, n'est pas propre au royaume de Dieu , et est rejeté de sa bouche comme une boisson tiède et dégoûtante qui soulève le cœur, à quoi peut être propre un prêtre qui fait l'œuvre de Dieu négligemment? Quel objet de dégoût pour un Dieu jaloux de ses dons! quel spectacle affligeant pour l'Église, qui voit un de ses ministères destiné au zèle, au travail , au salut de ses enfants, rempli par un ministre tiède et oiseux, àlaplaced'un ouvrier fidèle qui aurait agrandi le royaume de Jésus-Christ , retiré de leurs désordres une infinité de pécheurs, édifié les justes, et fait toute sa consolation et sa gloire! Une vie tiède et infidèle est donc une des sources les plus communes du défaut de zèle.

11 est vrai que souvent c'est une piété tendre et

craintive elle-même qui nous éloigne des fonctions : dernière source du défaut de zèle.

Oui, mes frères, il se trouve tous les jours des ministres qu'un goût outré de retraite , qu'une délicatesse mal placée de conscience, qu'un sentiment trop poussé de leur indignité, et une idée mal appliquée de la sainteté et de la sublimité de nos fonctions, rend inutiles à l'Église. Ils préfèrent le loisir et la tranquillité de la solitude, de la prière, de l'étude, au travail et à l'agitation des fonctions : ils craignent le péril de la dissipation , et ils ne craignent pas celui d'une vie inutile : ils se persuadent qu'il suffit à un prêtre d'édifier l'Église par ses exemples , sans l'aider de ses soins ; d'être irrépréhensible aux yeux des hommes, sans leur être utile; en un mot, en travaillant à son salut, d'acquérir le droit de négliger le salut de ses frères. C'est un goût d'oisiveté, auquel ils se livrent sans scrupule, parce qu'il n'offre que les idées pieuses de retraite, de crainte, d'éloignement du monde et de ses dangers. Les mêmes motifs qui devraient les livrer à l'impulsion de l'Esprit de Dieu , et aux travaux du saint ministère , les en éloignent : les sentiments de foi et de piété, qui seuls peuvent les en rendre dignes, leur en interdisent les fonctions; et parce qu'ilspourraientles exercer avec plus de fruit, ils se croient autorisés à les fuir. Mais, dit saint Grégoire , comment peuvent-ils préférer les douceurs et la sûreté du repos et de la retraite au salut et à l'utilité de leurs frères, depuis que le Fils unique du Père lui-même n'a pas refusé de sortir du sein du repos éternel , pour venir se rendre utile aux hommes , et leur apporter la vie, la vérité et le salut ? Quâ enini mente is qui proximis profuturus enitesceret, utilitati exterorum secretumprxponit suum , quando ipse summus Patris Unigenitus ut multis prodesset, desinu Patris egressus est adpublicum nostrum ? (S. Gbég. Past. p. 1 , c. v.)

Vous craignez la dissipation , et les dangers inévitables dans les fonctions publiques ; mais c'est cela même qui vous y soutiendra : on ne les remplit avec sûreté, qu'autant qu'on les remplit avec crainte. Vous ne vous croyez pas digne d'un ministère si saint et si sublime; mais c'est ce sentiment luimême qui vous en rendra digne; on ne l'exerce d'une manière digne de Dieu, que lorsqu'on s'en reconnaît très-indigne soi-même. Vous sentez plus de goût pour i'étude et pour la retraite; mais est-ce le goût ou la règle qui doit décider de vos devoirs ? étes-vous devenu un ministre public , afin de vivre pour vous seul ? le goût de la retraite assure lesuccèsde nos fonctions; et il faudrait nous les interdire, si des penchants

DU ZELE CONTRE LES SCANDALES

tout seuls de monde et dedissipation nous portaient à les embrasser. Mais vous ne connaissez en vous aucun talent : vous êtes persuadé que vous serez inutile à vos frères ; et vous croyez devoir laisser l'exercice des fonctions à des ministres plus saints , plus habiles, et pluscapablesdefairedu fruit. Vous êtes persuadé que vous serez inutile à vos frères? mais c'est cette persuasion même qui attirera une nouvelle bénédiction sur vos travaux : Dieu est jaloux de l'ouvrage de la sanctification des âmes ; il ne veut pas que l'homme se l'attribue à lui-même; et nous ne sommes des serviteurs fidèles, et propres ii être les coopérateurs de ses desseins de miséricorde sur les peuples, qu'autant que nous nous croyons des serviteurs inutiles. Enfin , vous ne connaissez en vous aucun talent pour les fonctions ; mais c'est un grand talent qu'un désir ardent du salut des âmes ; avec un cœur pénétré et enflammé de ce saint désir, on réussit toujours : il supplée à tous les talents; que dis-je? il les forme lui-même en nous ; au lieu qu'avec les talents les plus éclatants, sans cette charité tendre et ce zèle sacerdotal , nous ne sommes qu'un airain sonnant , et une cymbale retentissante. On a tous les talents qui nous rendent utiles à nos frères, quand on a l'amour et le désir sincère de leur salut; c'est là ce trésor dont parle Jésus-Christ, et d'où le docteur instruit dans le royaume des cieux tire tous ses talents, et toutes ses richesses anciennes et nouvelles. Mettez-vous seulement entre les mains de l'Église et de ceux qui la gouvernent, ils sauront bien vous employer selon la mesure de vos talents et de vos forces : ce n'est pas à vous , c'est à eux qu'il appartient d'en juger : il y a tant de ministères! ils trouveront celui qui vous est propre; et quand la nature semblerait vous refuser tout ce qu'il faut pour y réussir, la grâce seule de leur mission vous le donnera.

Souvenez-vous donc, mes frères , qu'on ne saurait trop se défier des voies qui nous tirent de l'ordre commun; quelque sûreté, quelque perfection qu'elles nous offrent, elles nous égarent, si les devoirs de notre état nous appellent ailleurs. Le solitaire se perdra dans le monde, où les engagements de sa profession et la volonté de Dieu ne le demandent pas. Le prêtre périra dans l'inutilité du repos et de la retraite . dont les devoirs de son ministère et les besoins de l'Église ne lui permettent pas de jouir. Rien n'est plus opposé, dit saint Cbrysostôme, à l'esprit du sacerdoce auquel l'Église nous a associés , qu'une vie tranquille et retirée, que l'on regarde mal à propos comme un genre de vie plus sublime et plus parfait : Nihil enim minus aptum est ad

Ecclesise prxfecturam , quant socordia et ignavia , quant alii exercitationem quamdam admirabilem putant. (S. Chrys. de Sacerd. lib. vi.) Non , mes frères, rien n'est sûr pour nous que ce que Dieu demande de nous : la piété n'est pas l'ouvrage humain du goût et du caprice; c'est le fruit divin de l'ordre et de la règle : la défiance de soi-même est une vertu, quand elle nous rend plus attentifs dans l'exercice de nos fonctions ; c'est un vice et une illusion , quand elle nous en éloigne : ce n'est pas être humble, de préférer un genre de vie de notre choix , à celui que l'ordre commun nous marque et nous prescrit; c'est au contraire être assez vain pour vouloir être à soi-même son guide, et déférer plus à ses lumières et à son jugement , qu'aux règles de l'Église. L'orgueil cherche toujours à se singulariser : la véritable humilité aime les voies communes, parce que rien ne mortifie tant l'orgueil, que ce qui nous confond avec tous les autres.

Rappelons donc , en finissant , toutes ces différentes sources du défaut de zèle dans les ministres; on ne saurait trop vous les remettre devant les yeux : c'est de ces sources empoisonnées que coulent tous les maux de l'Église; c'est-à-dire, l'affaiblissement et l'opprobre du ministère, et la dépravation des moeurs des fidèles. C'est premièrement, un état de commodité et d'abondance, comme si l'indigence seule, et non la charité, devait donner des ministres à l'Église, et des sanctificateurs aux fidèles. C'est en second lieu, un défaut d'amour de Dieu; il est bien éteint dans nos cœurs , quand les désordres qui l'outragent tous les jours à nos yeux, nous laissent tranquilles et insensibles. C'est troisièmement, un défaut de charité pour nos frères : peut-on les aimer et les voir périr, sans que leur perte éternelle réveille en nous le moindre désir de leur être secourables ? C'est quatrièmement, un respect humain qui nous fait ménager aux dépens de la vérité, l'estime et l'amitié des hommes; une lâcheté qui nous lie la langue, et qui préfère notre gloire et nos intérêts propres, à la gloire de l'Église, et aux intérêts de Jésus-Christ : le courage , le désintéressement, une sainte générosité, une fermeté sage et héroïque, sont les premiers effets de la grâce sacerdotale; et si ces sentiments sont effacés de votre cœur, la grâce de votre vocation y est éteinte. Cinquièmement, une vie criminelle : quel zèle contre les vices de ses frères peut sentir un prêtre que ses propres vices laissent insensible ! Sixièmement , une vie tiède et infidèle : le zèle est une sainte ferveur qui porte ses premiers regards et ses premières attentions sur nous-mêmes : on reprend bien mollement ses frères,

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