DOIVENT SE CONDUIRE DANS LE MONDE
Et murmurabantpharisœi et scribes , dicentes, quia hiepecca tores recipit, et manducat cum Mis.
Les scribes et les pharisiens murmuraient, et disaient : Cet homme reçoit des gens de mauvaise vie , et mange avec eux.
(Luc, XV, 2.)
Si dans le plan, mes frères, que vous avez dû vous former en ce lieu saint d'un genre de vie pour l'avenir, vous avez fait entrer l'approbation des hommes et les suffrages publics sur votre conduite, vous n'avez connu , ni le caractère du monde , ni la destinée de la vertu. La retraite et les austérités du Précurseur ne furent pas à couvert de la censure des pharisiens; et les moeurs plus communes de Jésus- Christ ne trouvent pas aujourd'hui en eux plus d'indulgence. Prenez les voies les plus opposées : fuyez le monde, parce que la vertu n'y trouve que des écueils , et que la sainteté de votre caractère vous en éloigne ; entrez dans le monde , parce que les
MASSILI.ON. — TOME II
fonctions du ministère vous y engagent souvent, et que vos frères y ont besoin de secours , et le vice de saints exemples : votre fuite trouvera des censeurs comme votre charité; et vous ne parviendrez jamais à plaire, tandis que vous ne cherchez qu'à édifier. Cependant il nous est ordonné, à nous surtout qui sommes redevables à l'Église et à la religion d'une vie sans reproche aux yeux du public, il nous est ordonné de nous rendre irrépréhensibles devant les hommes; d'avoir une réputation louable parmi les peuples, et de forcer, dit saint Pierre, par la modestie de nos mœurs, leur malignité même à glorifier le Seigneur, et à bénir sa puissance , et les richesses de sa miséricorde sur ses serviteurs. Ceux que la grâce de la vocation religieuse sépare du monde, pour les consacrer aux exercices de la pénitence, et au saint loisir de la solitude , ne sont plus redevables au monde : appelés à pleurer dans le secret de la face du Seigneur, ou leurs propres péchés, ou ceux de leurs frères, ils voient les choses qui sont, comme si elles n'étaientplus;etinconnusausiècle, ils vivent connus de Dieu seul : Sicut qui ignoti et cogniti. (n Cok. vi, 8.) Leur destinée est, sans doute, digne d'envie : les consolations y sont plus abondantes ; les prières plus pures; les vérités du salut plus vives; la paix du cœur plus égale; l'innocence moins exposée; Dieu plus sensible.
Mais nous que la grâce du ministère consacre à des fonctions laborieuses ; nous qui devons être mêlés parmi les peuples comme un levain de bénédiction destiné à sanctifier toute la masse , il faut que nous apprenions à vivre saintement avec eux; et la fin de notre vocation n'est pas de les fuir, mais de les sauver. Aussi vous voyez que dans notre Évangile, Jésus-Christ donne aux pécheurs un accès libre auprès de sa personne; qu'il honore leurs maisons et leurs tables mêmes de sa présence : et les calomnies des pharisiens sur sa conduite, sont en même temps , et une instruction pour ceux d'entre nous qui s'attireraient avec justice par l'indécence de leurs mœurs de semblables reproches, et une consolation pour les autres , qui sans les avoir mérités, ne laissent pas d'y être exposés.
J'avoue, comme je vous le disais la dernière fois, que tout est à craindre pour nous dans le commerce des hommes; et que l'esprit de notre ministère s'éteint au milieu de leurs sociétés et de leurs vains entretiens. Néanmoins, comme nos fonctions nous mêlent nécessairement dans le monde , il ne servirait de rien de vous avoir exhortés à le fuir, si nous ne vous instruisions sur la manière de vous y conduire, lorsque le devoir de votre ministère vous y appelle.
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DE LA CONDUITE DES CLERCS
L'importance du sujet se fait sentir d'elle-même. De la manière dont vous entrerez dans le monde, dépend le succès de vos fonctions ; l'honneur de votre ministère; le fruit de toute votre éducation ecclésiastique; la décision de votre salut. Pour renfermer donc cette instruction en deux réflexions simples, il n'y a qu'à examiner d'abord quels sont les motifs qui doivent nous engager parmi les hommes, et ensuite quelles sont les règles à observer pour converser parmi eux d'une manière digne du Dieu qui nous y envoie. Exposons la première réflexion.
PREMIÈRE RÉFLEXION
Je suppose d'abord que l'ordre du ciel nous appelle à un lieu : les dangers qui s'y trouvent, sont bien moindres pour nous, que pour ceux que leur propre choix y engage; et les mêmes circonstances, où ceux-ci verront périr infailliblement leur innocence, deviendront pour nous des occasions de mérite, et des moyens de salut. Il est digne de Dieu que sa miséricorde soutienne les choix qu'a faits sa sagesse; qu'il environne de son bouclier ceux qu'il a lui-même exposés; qu'il tende la main, comme il la tendit à Pierre, à ceux qui ne marchent sur la profondeur et l'agitation des eaux , que par son ordre; et en un mot, qu'il ne refuse pas sa protection à ceux qui ne font que son œuvre. Et sa conduite làdessus est si sûre, que comme son élection à la gloire n'est que la préparation des moyens pour y arriver infailliblement, on peut dire que les choix particuliers qu'il fait pour certaines entreprises, ne sont qu'une destination des secours particuliers, propres à nous en assurer le succès. Ainsi le prophète venu de Juda à Béthel , conserve toute sa fermeté devant un roi impie vers lequel Dieu l'avait envoyé; et il ne peut se défendre des pièges d'un faux prophète auquel il ne lui était pas ordonné de parler. Tout est danger pour ceux qui s'exposent eux-mêmes; et le danger lui-même devient une sûreté pour ceux qui ne marchent qu'avec le Seigneur. Cette vérité supposée, la première attention que nous devons faire, lorsqu'il nous arrive de nous produire parmi les hommes, c'est de nous demander à nous-mêmes, si c'est Dieu qui nous y appelle. Or l'ordre de Dieu est marqué principalement dans les vues que nous nous proposons. Ainsi, pour savoir si nous sommes dans cet ordre lorsque nous nous engageons dans le monde, il n'y a qu'à examiner si les motifs qui nous y font entrer sont dignes de Dieu et de la sainteté de notre ministère.
On en peut distinguer de trois sortes : les uns sont criminels; les autres semblent être indiffé-
rents; et enfin, les derniers sont saints et religieux. Vous convenez d'abord que le monde ne saurait être qu'un écueil funeste à ceux que des vues criminelles y conduisent; et que n'y étant entrés que par le péché, ils ne peuvent y trouver que la mort. Cette vérité n'a pas besoin de preuve : et nous nous confions dans le Seigneur, qu'elle ne regarde pas ceux qui nous écoutent. Vous n'en avez peut-être fait autrefois qu'une trop funeste expérience, lorsqu'avant d'entrer dans cette maison de retraite, vous étiez encore engagés dans le siècle : Ethsec quidam fuistis. ( i Cob. vi, 11.) Mais vous avez été purifiés depuis; mais vous avez été sanctifiés par le renouvellement entier de votre conscience, par la participation fréquente des mystères saints, par l'exercice journalier de la prière, et le secours des instructions : Sed abluti estis, sedjustificati estis; vous avez été consacrés à Dieu et à ses autels par le choix d'un état saint : Sed sanc.tificati estis : et il ne s'agit plus de vous inspirer de l'horreur pour le crime et pour les désordres du monde ; il faut vous fortifier dans la pratique de la vertu et des saints devoirs de votre état.
Les seconds motifs qui peuvent nous produire dans le monde, sont ceux qui nous paraissent indifférents : les bienséances de la vie; les inutilités de pur commerce, dont il est si difficile de se passer; la facilité de se répandre que donne la vivacité de tempérament , et un esprit peu propre à soutenir longtemps la contention du travail et le sérieux de la retraite. Nous avons employé une instruction entière à combattre l'illusion de ces motifs; et nous avons fait sentir tout ce qu'ils avaient d'incompatible avec l'esprit de notre ministère.
Vous nous direz peut-être qu'on ne peut pas toujour vaquer à des devoirs sérieux; et que plus nos fonctions sont pénibles, plus on a besoin quelquefois de s'en délasser. J'avoue qu'il est des délassements innocents et même nécessaires ; que la sainteté de nos fonctions nous laissant les faiblesses de la nature, ne nous en interdit pas les remèdes ; qu'une application trop soutenue nuit à l'esprit qu'elle rebute, et au corps qu'elle accable; enfin qu'il y a des jours destinés au repos de l'esprit, qui sont, si je l'ose dire ainsi, aussi sacrés et aussi précieux, que ceux que la religion elle-même consacre au repos du corps.
Mais je vous demande : le monde est-il un lieu propre à délasser un ministre de Jésus-Christ? Comment chanterons-nous dans une terre étrangère, répondaient les Juifs captifs aux enfants de Babylone, dans un lieu où le Dieu de nos pères n'est pas connu, où son alliance est méprisée, où
DANS LE MONDE
ses prophètes sont sans honneur, où tout fléchit le genou devant des idoles vaines, et où enfin, tout nous réveille le souvenir de notre exil et le désir de Sion, que le Seigneur nous a donnée pour héritage? Quoi, mes frères! ce serait un délassement pour nous de voir la religion anéantie, les maximes de Jésus-Christ effacées; Dieu inconnu; les désordres devenus des usages ; et nos frères , pour lesquels Jésus-Christ est mort, périr à nos yeux? Eh! qu'offre le monde que ce triste spectacle? David, environné de tous les plaisirs de la royauté, se plaignait que son séjour y était trop prolongé : un autre prophète demandait une fontaine de larmes , pour pleurer sur les excès de Jérusalem : Moïse voulait être effacé du livre des vivants, pour n'être plus témoin des infidélités de son peuple : Élie veut se laisser mourir de douleur au pied de la montagne, parce que tout Israël a fléchi le genou devant Baal; et nous, ô mon Dieu! successeurs du ministère prophétique, nous nous ferions un délassement innocent de ce qui a fait gémir vos prophètes et vos serviteurs dans tous les siècles? Non, mes frères, je ne dis pas, si nous pouvons trouver quelque plaisir dans le monde; mais je dis, si nous pouvons seulement le voir sans douleur : ah! peut-être portons-nousencoredanslecœur les mêmes penchants, et la source des mêmes vices qui nous trouvent si indifférents, et qui n'ont rien qui nous alarme et qui nous afflige dans les autres.
Mais d'ailleurs, si nous avons hesoin de délassement, est-ce une nécessité de le chercher parmi les mondains? Souffrez que je vous dise, comme dit l'Apôtre sur un autre sujet : Quoi! il vous serait impossible de trouver parmi vos confrères et vos collègues dans le saint ministère, un homme sage, raisonnable, d'une société douce et édifiante, avec qui vous pourriez goûter le plaisir d'un saint commerce, et d'un délassement innocent? Sic non est inter vos sapiens quisquam? ( i Cor. vi, 5. ) Vous ne pourriez goûter de joie, ni trouver d'amusement qui vous convînt, que parmi les infidèles? la société d'un ministre pieux et éclairé vous serait à charge, et ne délasserait pas votre ennui ? il faut donc que vous ayez bien peu de goût pour votre état, puisque vous en avez si peu pour ceux qui l'honorent. Quoi ! tant de ministres respectables , consommés dans la science de l'Église, instruits des règles, ornés de mille connaissances utiles pour fournir aux douceurs de la société, vous paraîtraient fades, insipides; et vous aimeriez mieux appeler le monde à votre secours; et vous ne trouveriez de remède à votre ennui que dans un lieu qui devrait l'augmenter, et vous lerendre insoutenable? Si la piété, la
régularité, vous dégoûte si fort dans vos confrères, qu'il est à craindre qu'elle ne vous soit à charge à vous-même! s'il vous est si ennuyeux de fréquenter des ministres fidèles, qu'il doit l'être infiniment plus pour vous de les imiter! et si le monde seul peut égayer et délasser votre esprit qu'il est à présumer que lui seul aussi occupe votre cœur!
Mais de plus, si les délassements ne sont innocents que lorsqu'ils sont pour nous des remèdes, et qu'ils nous facilitent l'application à nos devoirs sérieux et essentiels, je vous demande : Au sortir du monde et de ces délassements que vous appelez innocents , sentez-vous votre zèle pour le travail se rallumer, le goût de la prière et de l'étude se fortifier? êtes-vous plus en état de soutenir le sérieux de vos fonctions ; de vous sacrifier avec plus de courage au salut de vos frères ; d'entrer dans les œuvres les plus dégoûtantes et les plus pénibles, et d'approcher avec plus de recueillement et de ferveur de l'autel ? Je vous le demande : N'est-il pas vrai que vous en reportez toujours un esprit découragé, et qui ne regarde plus le travail qu'avec horreur? un cœur amolli, et incapable de goûter désormais que ce qui flatte? une âme remplie d'images, ou vaines, ou dangereuses, et à qui tout ce qui est sérieux commence à déplaire? en un mot, un goût du monde , qui vous dégoûte de tout ce qui n'est pas lui ?
Enfin , quand tous ces inconvénients ne seraient pas aussi inévitables qu'ils le sont, peut-on chercher innocemment à se délasser au milieu des tentations et des pièges? y a-t-il de l'innocence où il se trouve du péril? peut-on se plaire où l'on peut périr à chaque instant ? a-t-on jamais vu le pilote sortir du port, et choisir la haute mer dans le temps de l'orage et de la tempête, seulement pour y faire des réjouissances, et s'y délasser des fatigues d'une longue navigation? Jonas tremble,- recule, fuit quandil faut entrer dans Kinive; et malgré l'ordre du ciel qui l'y appelle, il n'ose exposer son innocence et la dignité de son ministère au milieu des abominations de cette ville criminelle : et nous y entrerions avec sécurité, sans ordre et de la part de Dieu, et seulement pour aller chercher un délassement au milieu de ses désordres et de ses scandales? Et ne nous dites pas que tous ceux qui vivent dans le monde ne sont pas pour cela livrés au dérèglement; qu'on y trouve des mondains sages et réglés , et qu'on peut s'y choisir des sociétés innocentes. C'est ainsi que le démon nous séduit; et que n'osant tout à coup nous proposer le crime , il nous endort, et nous attire peu à peu dans le piège par l'innocence des démarches auxquelles il nous ensu.
DE LA CONDUITE DES CLERCS
gage. Oui, mes frères, cette prétendue sagesse des mondains est encore plus dangereuse pour nous que leurs désordres. On est en garde contre les vices grossiers ; on ne l'est pas contre les apparences de la probité et delà sagesse : on s'y livre sans scrupule : on se croit en sûreté avec les personnes du monde, où tout, à la vérité, est mondain; mais où rien ne paraît , ni déréglé, ni même indécent. Ainsi leurs seules maximes affaiblissent peu à peu en nous l'idéede nos devoirs ; leur autorité nous ébranle ; leur fausse sagesse nous séduit; leurs mœurs nous gagnent : nous nous faisons peu à peu un plan de vie plus conforme au leur; et à mesure que nous nous rapprochons d'eux , nous nous éloignons de la sainteté de nos devoirs et de la gravité de notre caractère. Or de là, mes frères, vous le savez, il n'y a plus qu'un pas à faire : dès qu'on a oublié la dignité de son état, on s'oublie bientôt soi-même. Et de toutes ces raisons, concluez que les motifs qui nous produisent dans le monde, ne sauraient être innocents, s'ils ne sont saints.
Oui, mes frères, il n'y a que les motifs de cette sorte, qui puissent engager avec sûreté les ministres de Jésus-Christ dans le monde : la charité, l'utilité de nos frères, les engagements indispensables de nos fonctions. Jésus-Christ ne paraissait dans les villes de la Judée , que pour y faire l'œuvre de son Père. S'il se trouve à des noces, c'est pour manifester sa puissance, et autoriser sa doctrine : s'il entre dans la maison d'un publicain, c'est pour en faire un enfant d'Abraham : s'il monte à Jérusalem un jour de fête, ce n'est pas pour se manifester au monde, et s'en attirer de vains applaudissements, selon le conseil charnel de ses proches ; c'est pour y venger l'honneur de son Père , outragé dans les profanations et les irrévérences du lieu saint. Lorsqu'il envoie ses apôtres , il leur ordonne de n'entrer dans les maisons que pour y porter la paix. Aussi Pierre ne va chez Corneille que pour attirer sur lui et sur les siens, les dons visibles de l'Esprit saint. Paul ne fréquente le palais du proconsul Serge, que pour le détromper des impostures et des prestiges d'Élimas, et frapper ce séducteur d'aveuglement : il ne paraît dans les places publiques d'Athènes, que pour y prêcher un Dieu inconnu à ce peuple superstitieux : il ne visite les frères répandus dans la Macédoine et dans l'Illyrie, que pour leur départir les richesses d'une grâce spirituelle, et se consoler avec eux par les communications mutuelles d'une foi sainte. Le disciple bien-aimé ne se propose de voir la sainte femme Électa, que pour la confirmer dans la foi, dans la charité, dans la doctrine de Jésus- Christ ; l'affermir contre les artifices des faux doc-
teurs, et donner à sa piété une religieuse consolation. Enfin le Précurseur lui-même ne séjourne dans la cour d'Ilérode, que pour reprocher à ce princs ses dissolutions et son commerce incestueux, et lui dire avec une sainte fermeté : Il ne vous est pas permis : Non licet.
Voilà nos modèles; voilà les seuls motifs qui doivent produire un prêtre dans le monde : nous n'y serons jamais dans l'ordre de Dieu, tandis que nous n'y serons pas comme ses ministres ; et y être comme ses ministres, c'est y tenir sa place et y faire son œuvre. Mais, direz-vous, de vouloir toujours reprendre, corriger, exhorter, instruire ceux avec qui l'on vit dans le monde , ce serait se rendre odieux et importun , donner du dégoût pour la piété même qu'on veut inspirer, et courir même risque d'attirer à son zèle un air ridicule et méprisable. Et c'est pour cela même, mes frères, qu'un ministre de Jésus-Christ est déplacé dans le monde ; c'est pour cela même qu'il n'y saurait paraître souvent sans être obligé, ou d'applaudir aux égarements des mondains par son silence, ou sans se rendre importun et ridicule en les reprenant; c'est pour cela que nous ne devons nous y produire que lorsque nos fonctions nous y appellent, et nous autorisent alors à remplir notre ministère , à ne pas rougir de la vérité, et annoncer des paroles de salut. Nous devenons inutiles au monde en le fréquentant; et par cela seul, il doit nous être interdit. Nous perdons le droit et l'autorité, que nous donne notre caractère, de le reprendre : nous lui rendons la vérité méprisable dans notre bouche : des suites si tristes, si humiliantes pour nous, si déshonorantes pour notre caractère, pourraient-elles devenir notre excuse? Pouvons-nous alléguer l'inutilité de nos remontrances au milieu des mondains, sans nous dire à nous-mêmes que ce n'est pas là notre place? et devons-nous conclure de là qu'on peut être le spectateur continuel et innocent de leurs désordres, sans les en avertir, de peur de se rendre odieux et importun; ou qu'il faut les fuir, parce que le seul moyen de leur être utile et de les reprendre avec succès, est de les voir rarement? Lorsque l'envoyé d'un prince paraît revêtu de l'autorité du souverain qui l'envoie, et qu'il fait les fonctions de sa légation, on l'éeoute avec respect; on traite sérieusement avec lui; on n'est point blessé de l'entendre annoncer les ordres et les volontés de son maître : son caractère met sa personne en sûreté au milieu même de ses ennemis. Mais dès qu'il en est dépouillé, et qu'il ne paraît plus que comme un homme ordinaire, tout change de face: il parle sans autorité; on ne l'écoute plus, ou on l'écoute sans at-
DANS LE MOiNDE.
tention : il n'est plus en droit de traiter d'affaires sérieuses; sa personne même et sa vie ne sont plus en sûreté: voilà notre destinée. Nous sommes, dit l'Apôtre, les ambassadeurs de Jésus-Christ : Pro Christo legatione fungimur . (n Cor. v, 20.) Tant que nous paraissons au milieu du monde, revêtus de ce caractère auguste, et que nous en remplissons les fonctions saintes, le monde nous écoute avec respect : nous lui parlons avec autorité; nous sommes en droit de lui annoncer les vérités du Maître qui nous envoie; et quoique nous soyons exposés aux pièges et aux embûches d'un monde ennemi de Jésus-Christ, notre âme y est en sûreté. Mais dès que nous nous dépouillons de ce caractère respectable et sacré; que nous n'en faisons plus les fonctions, et que nous paraissons au milieu du monde comme des hommes ordinaires, nous perdons toute notre autorité : nous n'avons plus droit de parler au nom du Maître qui ne nous envoie plus; on ne daigne plus nous écouter; il n'y a plus rien en nous qui nous attire des attentions et du respect ; et plus rien même qui nous mette en sûreté contre les périls qui nous environnent. Et comment y serions-nous en sûreté? nous marchons parmi les écueils, et le Seigneur ne nous envoie pas ; et il ne nous suit pas; et il ne nous soutient pas; et il ne veille pas sur nous. Que sommes-nous alors? un navire qui marche sans pilote et sans gouvernail , dit saint Jude, sur une mer orageuse et toute semée d'écueils; un enfant qui peut à peine marcher, et qui court sans soutien sur le bord d'un précipice; un oiseau encore faible, dit un prophète, qui veut sortir du nid et voler seul dans les airs, avant que ses ailes se soient fortifiées, et qui va devenir la proie du passant.
La règle inviolable est donc d'examiner devant Dieu, toutes les fois que nous allons nous mêler parmi les hommes, si c'est leur utilité qui nous y appelle : nous demander à nous-mêmes : Dieu en sera-t-il glorifie? est-ce son œuvre que je vais faire? sont-ce mes devoirs que je me propose? est-ce la charité qui va consoler les affligés; fortifier les faibles; s'édifier avec les justes; travailler à ramener les pécheurs ? est-ce le zèle qui va cultiver en secret les fruits d'un travail public; soutenir une conversion naissante par de saints entretiens ; calmer des dissensions domestiques par des avis de douceur et de sagesse; réconcilier les pères avec les enfants; rendre aux épouses le cœur de leurs époux et porter la paix de Jésus-Christ dans les familles ? est-ce la vigilance et la sollicitude sacerdotale, qui entre dans toutes les œuvres de miséricorde et de piété; qui va prendre des mesures pour remédier
à la licence , pour réformer des abus publics ; qui va mettre l'innocence exposée à couvert, ou cacher le scandale de sa chute aux yeux des peuples? est-ce la prudence chrétienne qui va honorer les puissances pour les rendre utiles aux desseins de Dieu; qui cultive les grands pour en faire les protecteurs de la vérité, ou du moins afin qu'ils ne favorisent pas l'erreur, et qu'ils ne s'opposent pas à l'œuvre de l'Évangile ; qui rend à ses frères les devoirs indispensables de la société , pour ne pas blesser leur orgueil , pour s'insinuer dans leurs cœurs par d'innocents artifices; pour ne pas se rendre inutiles, en se rendant odieux? Il ne s'agit ici que d'éviter l'illusion; de ne pas couvrir nos propres penchants sous les dehors de la piété; et de ne point prendre les suites d'un naturel inquiet, curieux, immortifié, ennemi de la retraite et de la prière , pour les démarches du zèle et de la charité. Il s'agit de ne pas confondre l'envie de se produire, le désir de plaire , de s'attirer la confiance et l'estime , avec la charité qui ne cherche qu'à édifier ; de ne pas confondre la présomption, qui entreprend tout; l'ostentation, qui veut paraître se mêler de tout; la complaisance, qui veut avoir l'honneur des bonnes œuvres; l'inquiétude, qui ne cherche qu'à se montrer, avec le zèle , qui ne veut que se rendre utile : de ne pas confondre la prudence chrétienne , qui nous fait ménager les grands , afin qu'ils favorisent l'Église, avec l'ambition secrète qui ne veut que se les rendre favorables à soi-même: enfin, de ne pas confondre les devoirs que nous rendons aux mondains, pour ne pas blesser leur orgueil, et ne pas les éloigner de nous , avec ceux que nous leur rendons pour l'augmenter par de vaines adulations, et nous les concilier par nos ménagements et nos bassesses. Il est si ordinaire de se faire là-dessus illusion à soi-même; de confondre nos intérêts avec les intérêts de la piété ; et de nous persuader que nous cherchons Dieu, tandis que nous ne cherchons que nous-mêmes.
Et de là, mes frères, le peu de succès de nos fonctions. Notre zèle, loin de ramener les pécheurs, leur fournit contre nous des dérisions et des censures : notre charité leur paraît plutôt un désir de leur plaire , que de leur être utiles ; notre vivacité à tout entreprendre, une inquiétude de tempérament, une horreur du repos, plutôt qu'un amour du bien : les devoirs de bienséance que nous leur rendons, les importunent et nous rendent méprisables. Ce n'est pas que le monde ne forme quelquefois les mêmes jugements des ministres les plus fidèles, et n'use envers eux de la même injustice; mais ce sont les défauts que je viens de blâmer, et dont il a été scu-
DE LA CONDUITE DES CLERCS
vent témoin, qui l'ont accoutumé à la témérité de ces soupçons : il impute à tous les faiblesses de quelques-uns : et parce qu'il a vu souvent des zèles déplacés, il ne lui en faut pas davantage pour conclure qu'il n'en est point de solide et de véritable. Ainsi, mes frères, ne confirmons pas le monde dans les préjugés injustes qu'il a contre nous : forçons-le d'avouer, par la sagesse et la sainteté de notre conduite , que le désir tout seul de son salut nous anime et nous fait agir; que notre gloire n'est pas celle qui vient des hommes , mais celle que les hommes rendent à Dieu; que la seule récompense de nos travaux est dans le fruit que nos frères en retirent, et non dans les vaines louanges qu'ils leur donnent ; que nos vues sont aussi élevées et aussi saintes que nos fonctions; et que si nous paraissons parmi eux, ce n'est que pour combattre leurs passions, et non pour y porter les nôtres. Voilà les motifs qui doivent nous conduire dans le monde : voici les règles qui doivent nous y accompagner lorsque nous y sommes.
DEUXIÈME RÉFLEXION
Quoique la pureté des motifs décide presque toujours de toute la suite de nos actions; et que lorsque l'œil est simple et éclairé, il répande la lumière sur tout le corps de la conduite ; néanmoins, comme on peut se séduire soi-même dans les vues qui nous font agir; et que d'ailleurs, par la faiblesse et la mutabilité seule du cœur humain, les plus saintes intentions se démentent souvent dans la pratique , et se laissent, ou affaiblir, ou surprendre par des événements et des pièges qu'on n'avait pu prévoir, il importe d'exposer ici les précautions dont il faut toujours accompagner les plus saints motifs qui nous produisent dans le monde, et établir quelques règles sur les attentions que nousdevons apporter dans les commerces que nos fonctions nous obligent d'avoir avec les hommes.
Or il me semble que tout ce qu'on peut dire làdessus se réduit à ces deux points : aux personnes qu'il faut éviter; aux règles qu'il faut observer avec celles qu'on peut voir. Les personnes qu'il faut éviter sont, premièrement, celles à qui nous sommes inutiles; secondement, celles qui peuvent nous être dangereuses; troisièmement, celles à qui nous ne devons pas nos soins; quatrièmement, celles à qui nous ne pouvons les rendre sans quelque scandale. Ne me refusez pas votre attention.
Je dis premièrement, les personnes à qui nous sommes inutiles. Car si le zèle seul du salut de nos frères doit nous conduire dans le monde , il est clair que nous ne devons a\oir rien de com-
mun avec ceux avec qui nous ne voyons aucun fruit à faire. Partout où la vertu est méprisée, le langage de la piété point entendu , la seule présence d'un homme de bien odieuse ou importune, un ministre de Jésus-Christ n'a plus de raison pour y paraître : partout où il faut , ou applaudir au vice , ou dissimuler l'erreur, ou fermer les yeux au scandale, ou même le respecter; en un mot, partout où la parole du Seigneur est liée, où l'on jetterait infailliblement des pierres précieuses devant des animaux immondes ; un prêtre, c'est-à-dire , un homme de Dieu, y est déplacé, et la religion même y est outragée par sa seule présence. Jésus-Christ disparaît, et se rend invisible aux yeux des habitants de Nazareth, parce qu'il était dans sa patrie un prophète sans honneur. Les apôtres secouaient la poussière de leurs pieds, et sortaient aussitôt des maisons et des villes , où il ne se trouvait pas un seul enfant de la paix , et où la vérité de l'Evangile n'était point écoutée. Ce n'est pas, lorsqu'il s'agit des fonctions de notre ministère, qu'il faille être sûr du succès pour les remplir, et que l'inutilité présumée et même infaillible puisse devenir une raison légitime de nous en dispenser. Celui qui sème, jette la semence sainte sur la terre qui rapporte au centuple, comme sur celle qui ne renferme que des ronces et des rochers, et où la semence est étouffée et ne produit rien. Le Seigneur envoie ses prophètes et ses ministres autant pour l'instruction des uns que pour la condamnation des autres; autant pour ouvrir les yeux à ceux qui souhaitent de connaître, que pour achever d'aveugler ceux qui ne veulent pas voir; et si l'Évangile n'avait pas trouvé des cœurs rebelles et endurcis, l'Église n'aurait point eu de martyrs. Les contradictions que le monde oppose à notre zèle, loin de l'abattre, elles sont dans l'ordre de Dieu; elles ont été promises à nos fonctions : l'Apôtre les regardait comme les titres les plus glorieux et les plus authentiques de son apostolat. Il faut que les Écritures s'accomplissent et que la sagesse du monde soit jusques à la fin ennemie de la sagesse de la croix : il ne s'agit donc pas ici des fonctions de notre ministère; il s'agit de nos sociétés et de nos commerces. Notre ministère, nous le devons à tous ; aux sages comme aux insensés, à l'exemple de l'Apôtre; c'est à Dieu seul, qui donne l'accroissement, à le rendre utile à nos frères : mais la familiarité de notre présence, nous ne la devons qu'à ceux qui peuvent s'en édifier avec nous. Eh! qu'y aurait-il en effet qui pût autoriser nos liaisons avec des hommes enivrés de leurs plaisirs et de leurs passions, desquels tout ce que nous pouvons nous promettre, c'est d'aug-
DANS LE MONDE
rtienter le. mépris qu'ils ont pour la vertu, et d'aggraver leur condamnation? Et par cette règle si juste, si raisonnable, de ne pas nous lier avec les personnes à qui nous sommes inutiles, voilà bien des commerces retranchés pour nous dans le monde.
Seconde règle : éviter les personnes qui peuvent nous être dangereuses : eh! qu'il en est de ce nombre ; soit par l'ascendant de leur esprit; soit par le caractère de leur cœur; soit par les suites de leur profession ; soit par les pièges de leur sexe. Par l'ascendant de leur esprit : certains hommes téméraires, audacieux, qui blasphèment ce qu'ils ignorent; regardant la majesté et l'autorité de la foi comme une crédulité populaire; s'égarant dans leurs pensées; affectant d'avoir un langage à part; traitant avec dérision ce qu'il y a de plus auguste et de plus terrible dans la doctrine de Jésus-Christ ; se piquant de force d'esprit et de supériorité de raison; et ne voyant pas que la source de leur incrédulité est plus dans la corruption de leur cœur, que dans la prétendue singularité de leurs lumières : Et hos devita, écrivait l'Apôtre à son disciple, (n Tim. m, 5.) Les hommes de ce genre se sont multipliés en ces derniers temps, et avec eux les maux et les scandales de l'Église; et tandis que les pasteurs se divisent entre eux sur les vérités les plus abstraites de la foi , ces hommes impies se servent de ces divisions mêmes pour en attaquer le fond , pour renverser le fondement que Jésus-Christ a posé; et leurs paroles débitées en secret, comme un venin dangereux, gagnent insensiblement, infectent tout, et répandent le blasphème et l'irréligion parmi les fidèles. Non-seulement ces hommes impiesdoivent être pour vous comme des anathèmes ; il est encore pour vous, mes frères, un autre genre d'hommes dans le monde , qui sont dangereux par l'ascendant de leur esprit : des mondains, qui nés avec une éloquence naturelle, et des talents supérieurs du côté de l'esprit, prennent d'abord empire sur tout ce qui les environnent, ébranlent, persuadent, entraînent, abusent des dons de Dieu, et d'une malheureuse vivacité, pour tourner la vertu en ridicule, donner au vice des couleurs d'innocence, justifier les passions, affaiblir les vérités du salut, rabattre du moins de tout ce que la religion nous en apprend, taxer d'excès, de faiblesse, de devoirs impraticables, les devoirs les plus essentiels; des apologistes éternels du monde et de ses abus ; des ennemis de la croix de Jésus-Christ et de sa doctrine; des hommes qui vivent dans le monde, comme si l'Évangile n'y avait rien changé, comme si le monde était encore notre loi ; qui donnent un air de dérision
et de petitesse d'esprit à tout ce qui ne leur ressem-
ble pas; les apôtres du siècle et du démon, et qui par l'ascendant que leur donnent la facilité et l'agrément de l'esprit, sont courus, recherchés, reçus partout avec distinction; font toute la joie et tout l'ornement des sociétés mondaines; ont un accès libre dans les palais des grands; multiplient partout leurs sectateurs, et perpétuent parmi les hommes la doctrine corrompue du monde, que l'Évangile avait anéantie. Voilà les personnes à craindre par l'ascendant de leur esprit.
Par le caractère de leur cœur. Certains hommes efféminés, mous, voluptueux, que le plaisir seul touche; éternellement occupés d'amusements; incapables de rien de grand, de sérieux, de solide, de digne de l'homme et du chrétien; et d'autant plus à craindre, que leurs penchants sont doux, leurs mœurs faciles, leurs manières ouvertes, leur esprit sociable et liant, leur cœur tendre, sincère, capable d'attachement ; et que leur vie molle et oiseuse est le caractère le plus propre à s'insinuer dans nos cœurs, à nous amollir, à nous corrompre par l'amour du repos, à nous rendre le travail et toute contrainte insoutenable; et par conséquent le caractère le plus fatal à l'esprit de notre ministère : tels sont les hommes à craindre pour nous par le caractère de leur cœur.
Par les suites de leur profession. Oui , mes frères, évitez surtout ces ministres mondains et dissipés , auxquels les marques de la même profession sembleraient devoir vous lier davantage : la grâce de l'imposition des mains est éteinte en eux; vous ne la ressusciteriez pas; et vous verriez infailliblement périr et éteindre la vôtre. Us sont dans le monde l'opprobre du saint ministère : n'augmentez pas la honte de l'Église , en vous associant à eux ; soutenez au contraire sa gloire et sa dignité en les fuyant : n'autorisez pas leurs scandales en les fréquentant ; désavouez-les plutôt par une entière séparation : montrez au monde que l'Église ne les avoue pas pour ses ministres; et que, déshonorant, leur caractère, ils ne sont pas dignes de la société de ceux qui le respectent, et qui se font honneur d'en être marqués : couvrez-les de confusion , en les éloignant de vous , afin que la honte de cet anathème et de cette séparation, les fasse rentrer en eux-mêmes, ou que du moins le monde apprenne à les mépriser; et qu'il connaisse qu'ils sont sortis, à la vérité, de parmi nous , mais qu'ils ne sont plus des nôtres : souvenez, vous que leur société a tout ce qu'il faut pour anéantir en vous tout zèle des fonctions , et tout esprit du sacerdoce. Le prophète dont j'ai déjà fait mention , conserva son innocence et toute sa dignité au milieu de la cour de Samarie : au sortir de là , le commerce
DE LA CONDUITE DES CLERCS
d'un seul faux prophète le fit tomber. Le monde du moins conserve encore une sorte de respect pour notre consécration ; et un reste de pudeur et de bienséance nous retient devant lui , et nous oblige , pour ne nous pas rendre méprisables , de garder encore certaines mesures. Mais avec ceux que le même ministère nous unit , il n'est plus de frein qui nous arrête : l'exemple de la profanation qu'ils font de leur caractère, nous rassure : nous ne craignons plus des témoins qui deviennent nos modèles et nos complices. Le premier sentiment qu'ils nous inspirent, c'est le mépris de notre état; c'est de secouer le joug des règles , et la contrainte même que le monde nous impose; c'est de donner du ridicule à la piété ; à la régularité, au zèle de leurs confrères; c'est de rappeler avec dérision les instructions reçues dans ces maisons saintes ; en un mot, c'est d'ajouter l'audace , l'impudence au dérèglement, et de ne craindre plus ni Dieu ni les hommes. Leur société est d'autant plus dangereuse pour nous, qu'entrant dans le monde, elle nous paraît la plus naturelle et la plus convenable; que la même profession, souvent la même éducation, et lesliens contractés dès l'enfance, nous avaient déjà unis ; quec'est une société toute faite , que nous trouvons, qui nous dispense d'en chercher et d'en faire de nouvelles.
Mais si la conformité de l'état devient un danger pour nous , la différence n'en est pas un moindre ; et parmi les personnes dont le commerce nous est dangereux par les suites de leur profession, il faut compter ceux qui par les engagements d'un état militaire , si opposé à la douceur et à la sainteté du nôtre, n'ont que des penchants tumultueux , des désirs de gloire, d'élévation, de fortune, et ne connaissent d'honneur et de mérite, que celui qui nous vient de la valeur et du courage. Us ne voient qu'avec mépris la tranquillité du sanctuaire, la modestie, la simplicité, la mansuétude sacerdotale : tout ce qui ne respire pas le feu et le sang , et qui ne respire que la douceur et la charité de .Jésus-Christ, leur paraît pusillanimité et bassesse de cœur. Le saint repos du temp'e et de l'autel, les cantiques divins, les louanges du Seigneur, les supplications publiques portées tous les jours aux pieds de son trône , pour implorer ses miséricordes sur les peuples et sur les rois, sur les villes et sur les armées , ne sont dans leur esprit qu'une indigne oisiveté : le partage de ceux qui se consacrent à l'Église, ils le regardent comme le parti des lâches et des fainéants. Ils croient que les hommes ne sont faits que pour se détruire les uns les autres ; qinl y a bien plus de gloire à désoler les provinces, qu'à les sanctifier; qu'il est bien plus honorable à l'homme déporter la mort dans le cœur de son frère,
que d'y porter la vie et le salut ; et que sans les guerres, il n'y aurait point de vertu, au lieu que c'est d'elles que naissent presque tous les vices et toutes les calamités de la terre. Ainsi , nous formant peu à peu sur leurs mœurs, nous commençons à moins estimer notre état; il nous paraît bas et obscur: nous voudrions être encore arbitres de notre destinée , pour changer la ceinture sacerdotale contre la militaire : nous croyons que nos proches nous ont déplacés , en nous destinant à l'autel ; qu'ils ont plus consulté leurs intérêts que nos inclinations et nos talents ; et que pour établir la fortune d'un aîné , ils nous ont fait perdre la nôtre. Aussi , on voit tous les jours dans le monde, des ministres plus versés dans les règles et les affaires militaires, que dans les fonctions et les règles de leur état; plus instruits des guerres qui ont troublé le monde, que des erreurs et des doctrines perverses qni ont déchiré l'Église; plus au fait de ce qui se passe dans les armées que de ce qui se passe dans le sanctuaire; et, sous un habit sai nt , portant sur leur visage l'audace , la fierté, la dissipation de ceux qui sont engagés dans une milice profane. Voilà les personnes dont la société nous est funeste par les suites de leur profession.
Enfin par les pièges de leur sexe; et c'est ici le plus dangereux écueil de notre ministère. Un prêtre, dit saint Jérôme , doit avoir une chasteté propre et une pudeur sacerdotale, pour ainsi dire; de sorte que non-seulement son corps soit exempt de souillure, mais que ses yeux conservent toute l'innocence nécessaire pour parvenir à être les témoins et les spectateurs de ce qui se passe dans le saint des saints ; et que son esprit attentif à ces merveilles augustes et terribles, que son ministère opère sur l'autel , soit librede ces images même involontaires, qui pourraient en troubler la tranquillité. De plus, par notre consécration, nous sommes, comme Jésus- Christ , les oints et les saints du Seigneur; ainsi tout ce qui n'est pas saint, un seul regard indiscret, une seule parole moins mesurée, une seule manière moins décente , un seul mouvement de la chair négligemment étouffé, une seule complaisance sensuelle, un seul désir trop humain nous souille et nous profane. Or cette pureté angélique qui doit être le fruit de la retraite, de la prière, de la vigilance, des macérations: ce trésor que nous portons dans des vases si fragiles, comment le conserver au milieu des commerces et des écueils, où il fait tout les jours un si triste naufrage? Si le simple fidèle y voit périr sûrement cette chasteté commune et ordinaire , commandée à chaque chrétien ; le prêtre pourrait-il y sauver cette chasteté sacerdotale, privilégiée, bien plus éminente, plus aisée à flétrir, et si tendre, ti
BANS LE MONDE
délicate , qu'un souffle seul est capable d'en ternir tout l'éclat et toute la beauté? Car, mes frères , si le caractère saint , qui nous impose une si haute obligation de pureté et d'innocence, en marquant notre âme du sceau sacré, y avait effacé le sceau funeste de corruption que la chute d'Adam y a gravé; si en devenant prêtres , nous étions moins des hommes faibles et fragiles ; si l'onction sainte répandue sur nous avait éteint ce feu profane ; qui depuis le premier péché coule dans les veines de l'homme avec son sang, nous pourrions nous flatter que le privilège de notre caractère nous met en sûreté ; et que ce qui est péril pour le reste des fidèles , ne nous offre rien que nous devions craindre. Mais hélas ! nous portons en nous le même fonds de faiblesse et de corruption, que le reste des hommes; quedis-je? nous portons les mêmes faiblesses, et nous ne portons pas les mêmes ressources ; et notre caractère , loin de nous rassurer, doit redoubler nos alarmes , parce qu'il augmente nos dangers : l'engagement de continence, qu'il nous impose, irrite et soulève les passions de la chair : privés par la sainteté de notre état du remède qui peut leur servir de frein dans le commun des hommes, nous n'avons plus que la fuite et la prière à leur opposer : notre seul remède est dans la foi , dans la piété , dans la garde des sens et la vigilance : si nous le négligeons un moment, nous périssons ; et comme nous portons aux dangers des passions plus vives , nous y trouvons infailliblement la mort et le péché. Tout est donc péril pour un prêtre auprès d'un sexe, dont les fréquentations même que le monde appelle les plus innocentes , ne peuvent l'être pour lui : il périra à la seule vue d'un objet qu'un mondain aurait regardé avec indifférence : un seul discours trop libre , un seul air immodeste , une seule manière affectée et engageante le souillera : il y sera toujours sur le bord du précipice , et en sortira rarement sans y être tombé*.
Vous vous rassurez peut-être sur l'horreur que vous croyez sentir pour une chute grossière ; mais qui vous a dit que ce n'est pas en vous une présomption? et ignorez-vous que cette horreur, quand elle est sincère , non-seulement nous éloigne de la chute, mais de tout ce qui pourrait nous y conduire? Qui vous a dit que ce n'est pas un piège du tentateur, lequel augmente notre confiance à mesure que le péril où il nous engage , est plus inévitable ? et croyezvous que tous ceux qui tombent , se soient attendus au malheur de la chute? le démon a plus d'une ressource; et il en attire plus dans ses filets par les fausses apparences de l'innocence, que par l'attrait même du crime. Ne suffit-il pas, pour craindre, qu'on porte en soi tout ce qu'il faut pour tomber; et
la témérité, qui cherche le péril, pourrait-elle devenir pour nous une sûreté contre le péril même? Hélas ! Paul fortifié de tant de grâces , instruit dans le ciel de ces secrets ineffables, que l'œil de l'homme n'a point vus, et que l'oreille n'a jamais entendus ; Paul plein de l'amour de Jésus-Christ , jusques à défier toutes les créatures et la mort même de l'en séparer ; châtiant sans cesse son corps et le réduisant en servitude ; ne vivant plus de la vie des sens , mais de la vie seule de Jésus-Christ; crucifié au monde, s'immolant pour ses frères , et fournissant la carrière de son apostolat dans la faim , dans la soif, dans la nudité, dans les persécutions, dans les naufrages ; Paul au milieu de tant de merveilles et de vertus héroïques , sent l'aiguillon de la chair; et il faut qu'il fléchisse le genou, qu'il s'humilie, et confesse son néant et sa misère devant la sainteté de Dieu , et qu'il le prieplus d'une fois de détruire en lui ce corps de péché, et de le délivrer de la tentation. Et nous, mes frères, faibles, avec un corps immortifié , avec des penchants violents pour le monde et pour le plaisir, avec des vertus médiocres et mêlées de tant d'imperfections, nous nous flatterions de porter toujours une chair soumise et docile , et de ne jamais éprouver la honte de ses mouvements et de sa révolte , au milieu des objets les plus capables de l'exciter, et où nous courons sans précaution, sans ordre de Dieu , sans défiance de nous-mêmes ? quelle illusion l Quoi ! mes frères , les anachorètes les plus pénitents ont pensé périr au fond de leurs déserts ; et les seules images dangereuses de leurs faiblesses passées, ont exercé pendant une longue suite d'années leur foi et leur innocence ; et vous , dont les mœurs n'ont rien d'assez austère pour éloigner le démon de la volupté, vous vous croiriez en sûreté au milieu des périls , dont le souvenir a pensé perdre tant de saints pénitents? Quoi! Job lui-même, couvert de plaies , devenu un cadavre puant et un spectacle d'horreur ; ne sentant plus les mouvements de la chair, que dans la violence de sa douleur ; Job en cet état se rappelle le pacte qu'il a fait avec ses yeux , pour ne pas même penser à des objets dangereux ; et vous avec une chair nourrie mollement , et dont vous connaissez si bien la faiblesse ; vous dans un âge où sa force et son empire sont le plus à craindre, vous vous permettriez des familiarités indiscrètes ; vous laisseriez tous les jours reposer vos regards sur des objets les plus capables de vous souiller, et vous y seriez avec autant de confiance, que si vous étiez déjà semblables aux anges, ou que vous fussiez revêtus d'un corps céleste et immortel ? Aussi , grand Dieu ! votre Église est tous les jours déshonorée par des chutes si scandaleuses! aussi nous faisons blasphémer votre saint
DE LA CONDUITE DES CLERCS
nom parmi les nations : nous livrons la majesté du sanctuaire à la dérision et à l'insulte , et nous sommes l'opprobre et le rebut de votre peuple. Nous devons donc nous interdire la société des personnes qui peuvent être pour nous un sujet de chute et de scandale.
En troisième lieu, les personnes auxquelles nous ne devons pas nos soins. Nos fonctions nous attachent à certains lieux, à certaines œuvres , à certain genre de ministère : mais souvent c'est là précisément ce qui n'est pas de notre goût. Nous cherchons'hors de l'enceinte de notre mission des œuvres étrangères à nos devoirs : nous négligeons ce que Dieu demande de nous , pour nous livrer à des fonctions auxquelles il ne nous avait pas destinés : nous dérangeons ses desseins sur nous et sur nos frères. La piété est utile à tout ; mais nous la rendons inutile, quand nous n'en faisons pas usage dans Tordre de Dieu : il ne demande pas de chacun de nous toute sorte de bien ; il est certaine mesure au delà de laquelle notre don ne va pas; et la piété solide est de s'en tenir là , et de ne point passer les bornes que l'Esprit de Dieu lui-même nous a prescrites. On croit qu'il y a du zèle à se montrer partout où il y a du bien à faire; et souvent il n'y a que de l'inquiétude et de la vanité : nos fonctions ordinaires nous déplaisent, nous gênent, nous sont à charge, parce que ledevoir seul nous y attache ; les étrangères nous attirent, réveillent l'assoupissement de notre, zèle , parce que le goût et une secrète complaisance nous y souliennent : c'est l'ancienne plaie de l'orgueil ; tout ce qui le soumet l'attriste, l'humilie ; dès qu'il secoue lejoug , et qu'il se choisit lui-même la matière de son zèle, cette liberté le flatte, l'anime, et il vole dans une carrière où il n'aurait fait que se traîner, si l'ordre de ses fonctions la lui avait marquée. Paul ne voulut pas évangéliser dans les villes où Jésus- Christ avait été annoncé , de peur qu'on ne l'accusât d'étendre trop loin son apostolat : Non quasi in immensum gloriantes (n Cor. x, 15 ); ou de jeter l'édifice de la foi sur un fondement étranger. Cet exemple est une grande instruction contre l'indiscrétion du zèle : la vanité veut tout entreprendre , mais la charité n'agit pas en vain : les œuvres de miséricorde ont leurs dangers : la ferveur s'y ralentit; la piété s'y dissipe; l'esprit de prière s'y éteint. Il faut que la retraite, le recueillement, la méditation de la loi soutiennent ces offices extérieurs : il faut puiser au pied de la croix cette source abondante de grâces, qui ne perd rien en se communiquant; ces précautions deviennent indispensables à ceux mêmes que Dieu destine à ces sortes de ministères : sans elles, ils s'affaiblissent en voulant
fortifier leurs frères ; ils se sentent déchoir insensiblement, en tendant la main à ceux qui tombent; leur ferveur se dissipe , et s'éteint à force de se répandre. Or, si ces inconvénients sont à craindre, lors même que nous sommes dans l'ordre de Dieu, lors même qu'il nous envoie , jugez du péril que nous courons lorsqu'au lieu de faire son œuvre , nous ne faisons que la nôtre : c'est donc une règle de piété, de ne pas offrir indiscrètement nos soins aux personnes à qui nous ne les devons pas.
Enfin dernière précaution ; ne pas les offrir même à celles à qui nous ne pouvons les rendre sans quelque scandale. La réputation d'un prêtre est quelque chose de si cher à l'Église , de si précieux au public , de si essentiel au succès des fonctions , de si consolant pour lui-même , qu'il doit la conserver aux dépens de tout. Ce n'est pas qu'il faille abandonner l'œuvre de Dieu par la crainte de la contradiction des langues , ni laisser mourir, comme dit Jésus-Christ , une fille d'Abraham, parce que des pharisiens, envieux de tout bien qu'ils ne font pas , trouveront dans sa guérison un sujet injuste de scandale et de murmure. Jésus-Christ écoute aujourd'hui, sans s'émouvoir, les reproches de ceux qui l'accusent de manger avec les pécheurs , et de leur donner un accès trop libre auprès de sa personne. 11 est des scandales qui nous sont glorieux , et des murmures qui font notre éloge : mais il en est aussi d'une autre sorte , qui prennent leur source , non dans l'injustice des hommes, mais dans notre imprudence, dans nos faiblesses, dans un défaut ou de circonspection, ou peut être de vertu : et c'est ici où les attentions ne sauraient être trop rigoureuses. L'assiduité des soins n'est jamais utile , quand elle est excessive : je veux que vous n'y perdiez rien du côté de l'innocence; vous y perdez tout, dès que vous attirez les soupçons les plus légers, ou les censures du public; je veux que la vertu éclatante de ces personnes, ou les ressources que vous trouvez dans leurs largesses pour les besoins publics, justifient devant Dieu vos assiduités : Dieu les condamne , dès que la prudence chrétienne et les règles de notre état ne peuvent les justifier devant les hommes : tout ce qui est permis , n'est pas toujours expédient; et tout ce qui n'est pas expédient pour un ministre public, cesse de lui être permis. Il ne suffit pas de n'avoir rien à se reprocher, dès'que nous nous exposons imprudemment aux reproches de nos frères : ce n'est pas assez que la vie sainte et édifiante de ces personnes, et les secours que nous en tirons pour les œuvres de miséricorde, nous rassurent; tout ce qui scandalise nos frères, ne doit pas nous laisser un moment tranquilles. Lorsque Jésus-Christ nous ordonne, dit saint Chry-
DANS LE MONDE
sostôme , d'arracher l'œil et de couper la main qui estdevenueun sujet de scandale, il ne nomme que les parties du corps , ou les plus nobles , ou les plus nécessaires ; comme s'il eût voulu nous dire: Quel que puisse être l'éclat de la vertu de cette personne; quand elle brillerait dans le monde comme l'œil brille dans le corps , il faut l'arracher ; quand elle vous serait aussi nécessaire que votre main droite l'est à vos actions , il faut la retrancher. Dieu ne demande pas de vous des soins aux dépens de l'honneur de son Église , inséparable de celui de ses ministres : la charité nepeut jamais devenir l'excuse légitime de l'imprudence : l'édification de nos frères est la première règle , et le fruit le moins suspect du zèle. Dieu ne tire pas sa gloire des œuvres même les plus saintes , capables de répandre de justes soupçons sur la nôtre : le bien que nous ne pouvons faire sans une sorte de scandale , nous est aussi sévèrement interdit que le mal luimême; et de quelque utilité dont vous puissiez couvrir votre indiscrétion, elle ne peut manquer d'être funeste, ou à vos frères par les jugements injustes qu'ils en feront, ou à vous-même, dont la conduite ne les justiliera peut-être que trop dans les suites. IN 'autorisons pas cette triste prédiction par des exemples : il faut croire, pour l'honneur de l'Église, qu'il n'y en eut jamais ; et que le désir tout seul de votre salut, et l'honneur de votre ministère, nous fait craindre des inconvénients, que nous n'avons pas encore eu la douleur de déplorer.
Voilà les personnes que nous devons éviter; et dans tout ce que nous avons dit jusques ici, sont renfermées les règles à observer avec celles que nous pouvons voir. La première , est de les voir rarement : rien n'avilit notre caractère dans le monde, comme la facilité de nous y montrer. Je l'ai déjà dit : nous avons nos faiblesses et nos imperfections; l'éloignement seul peut les cacher aux yeux des hommes. Le monde, vous le savez, n'estime que ce qu'il ne connaît pas : tandis qu'il ne nous voit que de loin , il nous regarde comme des hommes extraordinaires , et des prophètes suscités de Dieu , pour lui annoncer ses volontés ; il nous rend des hommages , parce qu'il ne voit pas où placer ses censures : mais si vous en approchez souvent, le charme cesse ; et la présence le détrompe bientôt des erreurs favorables de l'éloignement. Il est si difficile de paraître souvent , et de ne pas paraître ce qu'on est ! nous laissons toujours entrevoir quelque chose dans nos mœurs , qui contredit la sainteté , la sévérité des maximes que nous annonçons : il nous échappe toujours certains traits de l'homme , qui mettent obstacle à l'œuvre de Dieu ; et par une malignité naturelle au monde sur ce qui nous regarde, au lieu qu'il donne le nom de simple
faiblesse à ses crimes les plus honteux, il croit voir du crime dans nos faiblesses les plus innocentes : il n'est que pour nous seuls un docteur sévère et outré. Il ressemble à ce serviteur infidèle de l'Évangile : il demande grâce en sa faveur pour les prévarications les plus odieuses et les plus criantes; et il use d'une rigueur excessive et barbare envers nous, pour les dettes les plus légères.
La seconde règle est d'y soutenir partout également le sérieux de notre ministère. Les fidèles doivent apprendre de nous à converser saintement et d'une manière digne de Dieu. Les lèvres du prêtre, dépositaires de la doctrine et de la vérité, ne doivent plus s'ouvrir à des inutilités et à des plaisanteries profanes. Saint Paul veut même qu'elles soient bannies de la conversation des simples fidèles : quelle prudence, quelle circonspection, quel sel de la sagesse ne doit-il pas exiger de nous ! quelles paroles saines et irrépréhensibles! quelle plénitude de l'Esprit de Dieu ! Il ne faut pas que nous paraissions d'autres hommes à l'autel et dans nos fonctions , et d'autres hommes dans nos entretiens familiers, et dans la conduite ordinaire de la vie. Le pontife de la loi portait partout les ornements augustes de la souveraine sacrificature, pour lui marquer, ce semble, que son sacerdoce le suivait partout ; que toutes ses démarches étaient de cérémonie; que la gravité de ses mœurs devait répondre à celle de ses vêtements ; et que comme tout était religieux sur sa personne, tout devait l'être aussi dans sa conduite : il semble que tout ce qui n'est pas , ou prière, ou sacrifice, ou discours d'édification, ou œuvre de miséricorde, n'est plus assez sérieux pour un prêtre. Aussi vous savez là-dessus les règles des saints canons , qui nous interdisent les jeux et les amusements publics, innocents même pour le commun des fidèles. Il semble que les yeux des peuples, accoutumés à nous voir dans le sanctuaire, prosternés, recueillis, humiliés comme les anges du ciel devant le trône de l'Ancien des jours, sont blessés de nous voir ailleurs avec un visage différent , et des manières semblables à celles des autres hommes : il sembleque lorsque nous venons paraître à l'autel , au sortir de ces vains entretiens, et que nous y reprenons le recueillement que demandent des mystères si terribles , les fidèles , témoins , il n'y a qu'un moment, de nos dissipations , nous regardent plutôt comme des hommes de théâtre, qui contrefont des mystères sérieux , que comme des ministres du Dieu vivant qui viennent lui offrir des dons, des sacrifices , les vœux et les prières des peuples. En un mot, notre ministère nous appelle parmi les hommes , il est vrai ; mais il nous y appelle pour être le
DE LA VOCATION
sel de la terre, la lumière de ceux qui marchent dans les ténèbres, les sources publiques de la sainteté, la bonne odeur de Jésus-Christ.
Recueillons tout cet entretien, mes frères; en voici le fruit. Il' faut, premièrement, que nos communications dans le monde inspirent aux fidèles une grande estime de la vertu; que notre sagesse, notre maturité , notre circonspection , leur donnent de la piété une idée digne d'elle, et les détrompent de ce préjugési ridiculeetsi commun danslemonde, qu'elle est le partage des esprits faibles. En second lieu, il faut qu'elles leur inspirent un désir de la vertu; qu'une joie sainte et modeste répandue sur notre visage, une douce sérénité qui suit toujours l'innocence et la paix du cœur, leur fassent avouer en secret que les amis de Dieu sont les seuls heureux de la terre , et les désabusent de cette erreur grossière qu'on ne peut être content loin des plaisirs, et avec la seule consolation de la fidélité et de l'innocence.
Les fruits que nous en devons retirer nous-mêmes, mes frères, c'est, en premier lieu, un grand mépris du monde et de ses misères : on ne l'estime que lorsqu'on le voit de loin; mais entrez dans le détail de ses ennuis, de ses chagrins, de ses perfidies, de ses caprices, vous en sentez le vide; et vous plaignez ceux que les engagements de leur naissance ou de leur état , attachent à un maître si dur, si peu solide, et si bizarre. C'est, secondement, une estime infinie de notre état qui nous éloigne d'un lieu où tout est faux, où tout est affliction d'esprit, où il faut acheter le crime lui-même par les chagrins et par la peine, et se perdre en se rendant ici-bas même malheureux ; qui nous en éloigne, dis-je, pour nous consacrera ce saint ministère, nous cacher dans le secret du sanctuaire, et nous faire de la maison du Seigneur un lieu de paix et de sûreté, un asile doux et consolant, une demeure de gloire et de sainteté, qui nous met à l'abri des écueils et des orages dont le monde est rempli , et nous laisse tout le loisir de gémir sur les tristes naufrages de nos frères.
DISCOURS