‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 2)Chapitre 26 sur 38 · DU PENSIONNAT SAINT-JULIEN · texte numérisé non relu

DU PENSIONNAT SAINT-JULIEN

Messieurs, Ghers Élèves,

Il y a trois siècles que la première distribution solennelle des prix s'est faite dans un collège de la chrétienté. L'honneur en revient aux Pères de la Compagnie de Jésus qui, en Tannée 1564, inaugurèrent ces fêtes scolaires au collège romain, par ordre du Père Laynez , leur deuxième général , et sous les auspices du cardinal Farnèse. J'aime à citer ce fait, pour vous rappeler que l'Église a pris l'initiative d'une insti-

tution, dont le monde entier a bénéficié à son exemple et après elle. Institution utile, en effet, puisqu'elle a pour but de récompenser le mérite, d'exciter l'émulation, de stimuler le progrès, en un mot d'encourager les eflbrts de la jeunesse studieuse. Institution non moins salutaire à un autre titre, puisqu'elle nous fournit, chaque année, l'occasion de vous faire entendre quelques sages conseils et quelques bons avis.

Rien ne saurait m'être plus agréable que de pouvoir constater, dans une telle réunion, les succès toujours croissants du pensionnat Saint- Julien ; et je me félicite de plus en plus, pour ma ville épiscopale et pour mon diocèse, de les voir dotés d'un établissement qui leur rend de si grands services. Il semble même que les Frères aient redoublé, cette année, de zèle et d'efforts, si j'en juge parles travaux de leurs élèves, dont vous avez pu admirer, tout à l'heure, la rare perfection. A voir ces épures si correctes, ces dessins tracés d'un crayon jeune encore et pourtant déjà si ferme et si sûr, ces plans qui se développent avec tant d'aisance et d'ampleur, ces cartes géographiques d'une netteté et d'un relief vraiment remarquables, ces machines agricoles

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OU industrielles dont les ressorts compliqués se trouvent reproduits jusque dans les moindres détails, à voir, dis-je, tous ces travaux graphiques exécutés avec tant d'art et de bonheur, Ton se rend compte de ce qu'il a fallu de patience aux maîtres et d'application aux élèves pour arriver à de pareils résultats. Aussi, ne puis-je que les féliciter les uns et les autres et les remercier de la satisfaction qu'ils nous procurent de voir l'enseignement secondaire spécial représenté en Anjou par un établissement de premier ordre.

J'en conclus avec vous tous, Messieurs, que l'on travaille à Saint-Julien, et que l'on sait y mettre en pratique cette maxime du fabuliste :

Travaillez, prenez de la peine :

C'est le fonds qui manque le moins.

Le travail est, en effet, le fonds qui rapporte le plus, pourvu toutefois que Ton sache bien comment il faut travailler ; et c'est là-dessus que je voudrais vous faire quelques réflexions.

Il y a trois manières de travailler ; et ces trois manières, un homme de génie, Bacon, dans un livre qui a mis la science en révolution, il y a

trois siècles, le Novum Organum, Bacon, dis-je, les caractérisait par trois insectes , dont les rnœurs et les habitudes lui paraissaient un emblème des procédés divers que les hommes apportent dans leur travail.

Il y a d'abord le travail de Taraignée : travail patient, mais stérile. L'araignée tire tout d'ellemême, de son propre corps. Après avoir filé sa toile, par ses seuls efforts, sans le secours d'autrui, elle s'en enveloppe, s'y fixe, s'y cantonne, et ne sort pas de là. Voilà l'image de ceux qui prétendent faire sortir toute vérité de leur propre fonds, sans rien devoir à l'expérience des autres. Ne leur dites pas de chercher au dehors des secours pour leur faiblesse : leur raison leur tient lieu de tout, ils se suffisent à eux-mêmes ; ils n'ont de confiance que dans leurs propres lumières, et s'imaginent volontiers avoir la science infuse. C'est le travail des rêveurs, des utopistes , des libres - penseurs , de tous ces hommes à fantaisie et à système, qui s'épuisent sur eux-mêmes dans leur fol orgueil et qui ne réussissent après tout ce labeur infructueux qu'à se mettre dans la tête des toiles d'araignée.

Après le travail de l'araignée, que je ne vous

recommande guère, vient le travail de la fourmi. Ah! celle-là mérite plus d'éloge, et il suffirait pour s'en convaincre de se rappeler que l'Écriture sainte elle-même n'a pas dédaigné de recommander aux paresseux l'exemple de la fourmi : vade ad formicam, o piger (1) ! Et cependant je trouve bien des lacunes dans le travail de la fourmi. La fourmi, à rencontre de l'araignée, ne tire rien de son propre fonds ; elle prend son bien partout : elle entasse, elle empile, elle emmagasine, sans discernement ni mesure. Il y a de tout dans les provisions qu'elle accumule, et les choses les plus disparates se rencontrent dans son butin mélangé et ramassé de partout. Image frappante de cette classe de travailleurs qui ne sont occupés qu'à se remplir la tête d'une infinité de matières, mal digérées, mal cousues, mal ordonnées. C'est un pêle-mêle de connaissances, venues de ci de là, mais dans lesquelles il est impossible de trouver de la suite et de l'unité. Pourvu qu'ils arrivent à se garnir la mémoire, à la meubler avec profusion, ils croient que tout est dit et que tout est fait. Il

(1) Proverbes, vi. G.

résulte de ce genre de travail des esprits superficiels qui ont touché à tout et ne se sont arrêtés à rien, qui ont appris quantité de choses et n'en savent bien aucune.

Combien plus sage et plus habile que l'araignée et la fourmi est l'industrieuse abeille! Sa méthode de travail est tout autre. Elle ne s'obstine pas, comme l'araignée, à vouloir tout tirer de son propre fonds , elle ne se borne pas , comme la fourmi, à entasser pêle-mêle, sans choix ni discernement, les provisions qu'elle rassemble. Plus modeste que l'une, moins avide que l'autre, l'abeille va droit au meilleur et au plus parfait des choses. Elle néglige tout ce qui ne lui est pas utile ; elle passe par-dessus les plantes et les lleurs dont elle n'espère tirer aucun profit, elle ne s'ari-ète qu'à celles dont elle peut s'assimiler la substance; et là encore, elle prend le suc, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus doux, de plus nutritif; elle extrait la moelle, la digère, l'élabore, et après s'en être nourrie ellemême, elle en fait la nourriture des hommes.

Ainsi travaillent les bons esprits. Ils ne s'amusent pas à des riens ; c'est au fond et à la substance des choses qu'ils s'attachent. Ils ne

nuiliplient pas trop leurs lectures, mais ils lisent bien, et avec réflexion, non multa, secl inuUum, comme disail Pline le jeune. Il ne s'agit pas pour eux .simplement d'amasser des connaissances de toute sorte, plus ou moins inutiles, mais de bien se pénétrer des vérités qui leur sont nécessaires, d'en faire leur profit, de se composer un trésor inépuisable pour tout le cours de la vie. De tout ce qu'ils lisent, de tout ce qu'on leur enseigne, ils retiennent ce qu'il y a de plus substantiel, de plus nourrissant, ils se l'assimilent comme les abeilles, et négligent tout ce qui est superflu, pour s'en tenir à cette fleur du froment intellectuel dont se fait le noble aliment qui rassasie les âmes. Ainsi se forment les esprits sains, vigoureux, sachant unir au jeu de l'imagination et aux ressources de la mémoire le travail de la réflexion, aussi capables d'acquérir la science pour leur propre compte que de la répandre autour d'eux pour le bien de leurs semblables.

C'est de la sorte, iMessieurs, que l'on travaille à Saint-Julien. Voilà pourquoi, à Saint-Julien, la science ne ressemble pas à ces toiles d'araignée qu'un rien suffit pour déchirer et mettre en

pièces. Voilà pourquoi Saint-Julien ne ressemble pas davantage à ces fourmilières tumultueuses et désordonnées dont l'Écriture sainte disait qu'elles n'ont ni chef, ni modérateur, ni maître, quœ non licibent diicem, nec moderatorem, nec principem (1), vraies images de la démocratie ancienne et moderne. Saint-Julien est une ruche d'abeilles, qui travaillent sans relâche sous un commandement vraiment royal, et les fruits de ce travail seront doux pour les enfants d'abord, et ensuite pour les pères et mères de famille qui m'écoutent, super mel et favum.

(1) Proverbes, vi, 7.

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