LE 4 DÉCEMBRE
Messieurs,
Nous donnons aujourd'hui à la Faculté de Droit son complément naturel dans la Faculté des Lettres. Qui ne voit, en effet, les rapports qui existent entre ces deux institutions, et le secours que Tune peut recevoir de l'autre ? Aucune des branches qui composent l'enseignement littéraire n'est indifférente au juriste. C'est dans la philosophie que plongent les racines du droit ; et la plus vaste érudition ne mérite pas le
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nom de science si elle ignore sur quel fondement reposent les notions du juste et de l'injuste (1). Où trouver la raison des lois particulières à un peuple, si ce n'est dans son histoire, dans la suite des événements qui ont modifié ses coutumes, ses mœurs, ses institutions? Et la littérature. Messieurs, les chefs-d'œuvre de l'éloquence parlementaire ou judiciaire! Est-il un objet d'étude à la fois plus attrayant et plus utile pour le jeune aspirant au barreau ou à la magistrature? Quelque fonction qu'il soit appelé à remplir, dans les assises de la justice comme au sein des assemblées politiques, c'est à l'école des grands maîtres qu'il devra se former. Seul, le commerce assidu des bons écrivains pourra lui donner ce charme du langage et cet agrément de la forme, sans lesquels le savoir le plus étendu n'a pas toute sa puissance. Et lors même qu'elles ne deviendraient pas entre ses mains un instrument de succès, les belles-lettres n'en resteraient pas moins pour lui une consolation et un ornement de la vie, suivant ce qu'en disait
(1) Sed penitus ex intima philosophia liauriendarn juris disciplinam puto (Ciccron, de Lcg., i, "^6).
le plus éloquent des jurisconsultes de l'ancienne Rome : Adolesceniiam alunt , senectulem oblectant, secundas res ornant, adversis profugium ac solalium prœbent, delectcml domi, non impediuni foris, pernoctant nobiscum, peregrinantur, rusticantur (1).
\'oilà pourquoi il nous tardait d'ouvrir à cette jeunesse studieuse une école philosophique et littéraire ayant pour but d'achever la haute éducation intellectuelle, et de corriger par la culture de l'art et du sentiment ce qu'il peut y avoir de sec ou d'aride dans un enseignement qui, s'adressant de préférence à la mémoire et au jugement, laisse en dehors de son cadre l'exercice du goût et de l'imagination. Par là nous préparons également un puissant auxiliaire aux diverses Facultés qui devront, dans un avenir prochain, compléter notre établissement universitaire. Sans l'étude des lettres, celle des sciences n'aboutit qu'à un froid mécanisme, d'où la vie morale reste absente avec tout ce qui est capable d'élever l'esprit et d'ennoblir le cœur. Et la théologie elle-même, pour prêter au Verbe divin une
'!) Pro Archia poeta, vu.
forme digne de lui, a besoin d'emprunter aux lettres humaines de quoi faire resplendir la doctrine dans tout l'éclat de sa beauté, Bref, si le vrai, le bien et Futile se rencontrent et s'harmonisent dans cet ensemble de disciplines qui constitue l'Université, la Faculté des lettres y représente plus spécialement cet autre aspect de l'idéal divin, qui s'appelle le beau ; elle donne le vêtement de l'art à ce corps de doctrines, qui, sans elle, serait nu et dépourvu d'agrément; elle est, dans ce tout organique et vivant, le charme qui attire, l'ornement qui plaît, la couleur qui frappe, l'accent qui remue, le mouvement qui entraîne, la flamme qui brille et qui embrase. Car la parole humaine est tout cela, soit qu'elle passe avec le son, soit qu'elle se fixe par l'écriture ; et tout cela constitue le domaine des lettres.
La Faculté des Lettres a donc sa place toute marquée dans le programme des études universitaires. Mais, pour en comprendre la véritable importance, il ne suffit pas de l'envisager dans ses rapports avec les autres Facultés ; il faut de plus la considérer en elle-même , dans l'objet qui lui est propre, et relativement à la fin où elle
tend. Et comme nous devons avoir constamment l'œil ouvert sur les besoins et les intérêts de l'époque où nous vivons, il n'est pas hors de propos d'examiner quel doit être, à l'heure présente, le caractère d'un pareil enseignement. Ne perdons pas de vue, Messieurs, que c'est une institution catholique que nous inaugurons aujourd'iiui. Vous avez donc le droit de me demander, et j'ai le devoir de vous dire quelle est l'idée, quel est le plan de notre œuvre ; en d'autres termes, quel est le rôle de la Faculté des Lettres dans l'Université catholique? C'est le sujet que je viens proposer à votre bienveillante attention.
L'Écriture sainte l'a dit: « C'est la langue des sages qui orne la science », lingua sapientium ornât scieniiam (1). L'étude de la sagesse, ou la philosophie, occupe donc le sommet des études littéraires. Maxime fondamentale , que les maîtres de la littérature classique énonçaient à
(I) Proverbes, xv. 2,
peu près dans les mêmes termes : « Pour bien écrire, il est indispensable de bien penser » : scribendi recte, sapere est et prmcipium et fons (1). Au jugement des plus illustres d'entre eux. le beau n'était que la splendeur du vrai et du bien. Or la science qui apprend à penser juste, et qui traite des vérités premières, source et fondement de toutes les autres, c'est, je le répète, la philosophie.
Clément d'Alexandrie l'appelait donc avec raison : « la maîtresse des sciences humaines (2) », car il n'en est aucune qui ne lui emprunte ses principes; et, comme le dit saint Thomas, c'est elle qui donne leur perfection à toutes les autres sciences (3). Non, rien ne saurait égaler, dans l'ordre purement rationnel, cette haute discipline d'où part et où vient aboutir tout le reste. Quelque admirables que soient les autres œuvres du Créateur, l'àme humaine avec ses facultés, ses lois et ses opérations, offre un sujet d'étude plus élevé et plus profond que l'univers entier.
(I) Horace, ad Pisones, v, 309.
('2) Stromates, i, 5, 19.
(3) Largitur principia omnibus aliis scioatiis (Opusciil. 70, qu. 6, art. 1).
Les sciences naturelles ou physiques s'arrêtent aux causes secondes ; la philosophie est la recherche et la démonstration de la cause première. Les mathématiques n'opèrent que sur rindéfini ; l'infini est l'objet propre de la métaphysique. Les arts et les belles-lettres sont l'ornement de la vie humaine ; mais ce qui importe avant tout, c'est d'apprendre à bien penser et à raisonner juste. L'histoire se réduirait à une vaine curiosité, si la philosophie morale ne lui fournissait une règle sûre pour apprécier le mérite des hommes et la valeui- de leurs actes. Impossible de faire un pas sur le terrain d'une science quelconque sans appliquer ces idées nécessaires, immuables et absolues, qui forment la base de la raison humaine, et qu'il appartient à la philosophie d'éclaircir et de justifier en les ramenant à leur source éternelle ou à Dieu.
Or, Messieurs, s'il est aujourd'hui une science négligée, abaissée, menacée, c'est précisément la philosophie. Au xwf siècle, déjà, Fénelon pouvait dire : Nous manquons encore plus sur la terre de raison que de religion. Mais combien plus vraie, n'est-elle pas, à l'heure présente,
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cette parole que les tentatives des sophistes d'alors faisaient dire à l'éloquent auteur du Traité de l'existence de Dieu ! La philosophie ! qui s'occupe d'elle? ou, du moins, qui la cultive avec tout le soin qu'elle mérite? A part quelques rares disciples, ses chaires sont abandonnées. Les uns se cantonnent dans un psychologisme étroit, qui ne saurait offrir de bases solide aux connaissances humaines. D'autres vont jusqu'à refuser à la philosophie le nom de science, ou sont bien près de l'absorber dans la physique et dans la chimie. A les entendre, il n'y a de réel que ce qui tombe sous les sens ; le reste est pure hypothèse, et doit être considéré comme non avenu. Ils n'admettent, disent-ils, que les faits ; ils ne veulent opérer que sur des réalités sensibles, oubliant, dans leur empirisme naïf, que les faits sont régis par des lois ; que les effets ont des causes ; que les phénomènes supposent des substances ; que ces idées de loi, de cause, de substance sont des idées philosophiques au premier chef, sans lesquelles on ne saurait pas même aborder l'étude d'un atome ; que si ces idées rés'ulatrices de l'entendement humain
n'ont pas leur racine dans l'absolu, qui seul peut leur donner un caractère de nécessité et d'immutabilité, à l'instant même elles perdent leur valeur, pour rentrer à leur tour dans le domaine des choses contingentes, relatives, variables; que, vraies aujourd'hui, elles peuvent cesser de l'être demain ; et que dès lors, c'en est fait de toutes les sciences humaines sans exception, de leur certitude et de leur légitimité.
Pour ma part, Messieurs, je ne sache pas de SN'niptôme plus alarmant que cette infirmité d'esprit qui ne permet plus à bon nombre de nos contemporains de comprendre le grand rôle de la philosophie, et en particulier de la métaphysique. Je ne dis pas que toutes nos erreurs proviennent de là ; mais il en est beaucoup qui ne s'expliquent pas autrement. Et certes, si une application trop exclusive aux faits matériels laissait plus de place à l'examen des lois de l'esprit; si une logique sévère disciplinait les intelligences, et qu'une certaine familiarité avec les notions métaphysiques habituât les âmes à s'élever au-dessus des réalités sensibles, est-ce que nous verrions se reproduire autour de nous,
SOUS une forme à peine rajeunie, ces théories matérialistes mille fois réfutées depuis Socrate et Platon, ces hypothèses puériles d'un monde existant par lui-même, d'une morale sans Dieu, hypothèses qui ne tiennent pas contre une raison d'enfant à laquelle un peu de logique aurait appris à conclure du contingent au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'effet à la cause, de la loi au législateur? De pareilles défaillances ne peuvent s'expliquer que par l'obscurcissement des idées rationnelles. La sophistique a repris son empire parmi nous, parce que la philosophie a perdu le sien.
C'est donc à la restauration des sciences philosophiques que les Facultés catholiques de Lettres devront, avant tout , consacrer leurs efforts. Elles n'ont pas de tâche plus importante ni plus élevée. En cela, elles ne feront que suivre la tradition de l'Église. Les grands siècles théologiques sont ceux où la philosophie a fleuri davantage. Un historien a dit récemment dans un livre où il y a trop d'erreurs pour qu'on n'éprouve pas une agréable surprise à y trouver une vérité : « On parle trop tles philosophes.
Leurs livres , même en Grèce , étaient peu lus (1). » Cela est vrai, mais cela cesse d'être vrai à partir de l'époque où apparaissent les premiers représentats de la théologie chrétienne. On peut affirmer sans crainte de tomber dans l'exagération, qu'Aristote et Platon ont du en grande partie leur célébrité aux écrivains catholiques. Jamais leurs œuvres, jusqu'alors connues d'un petit nombre, n'auraient pu recevoir une telle publicité, ni trouver tant d'écho, si elles n'avaient été méditées, discutées, commentées parles Pères de l'Église. Platon a compté parmi eux plus d'admirateurs qu'il n'en avait rencontré autour de lui ; et la Grèce n'eût pas même osé rêver pour Aristote l'auréole de gloire dont les siècles chrétiens du moyen âge devaient un jour environner son nom. Bien loin de s'être jamais montrée hostile à la philosophie, l'Église n'a cessé de la défendre et de la couvrir de sa protection. Elle n'a répondu aux déclamations intéressées de Luther et de Mélanchthon contre les sciences philosophiques qu'en continuant à
(1) M. Michelet, La Bible de l'humanilc, p. 1.
encourager des études si utiles et si nécessaires (1). Cliaque fois que, depuis le xvi'' siècle, des esprits extrêmes ont voulu exalter la foi aux dépens de la raison, FÉglise a réprimé ces écarts d'un zèle mal entendu. Nous en avons vu plus d'une épreuve à Tépoque où nous sommes, et puisque je viens de parler du dédain que professent les positivistes et les matérialistes modernes pour une science qui les condamne, il m'est bien agréable de pouvoir placer en regard le magnifique éloge que faisait naguère de la philosophie le chef suprême de FÉgiise catholique.
« Certes, il est très noble le rôle que remplit la vraie et saine philosophie. Car c'est à elle qu'il appartient de faire une recherche diligente de la vérité ; de cultiver avec soin et rectitude et d'éclairer la raison humaine, qui, bien qu'obscurcie par la faute du premier homme, n'a cependant été éteinte en aucune façon ; de percevoir, de bien comprendre, de mettre en lumière ce qui est pour cette même raison l'objet de sa
(1) Mélanchthon, loci theoi., p. 22 et ss. : Pseudotheologi nostri falsi cœco naturiv judicio commendaruntnobis;9Aj7oso- ])hica sludia, etc.
connaissance, et une foule de vérités; d'en démontrer un grand nomljre que la foi, elle aussi, nous propose de croire, par exemple, l'existence de Dieu, sa nature, ses attributs; de les démontrer par des arguments tirés de ses principes, de les justifier, de les défendre, et par là de préparer la voie à une adhésion plus droite dans la foi à ces dogmes et même à ceux qui sont plus cachés et que la foi seule peut percevoir d'abord, de telle sorte que ceux-là aussi soient en quelque manière compris par la raison. Voilà ce que doit faire et à quoi doit s'appliquer l'austère et très belle science de la vraie philosophie : Hœc quidem agere atque in his ver^sari débet severa et pulcherrima verœ philosophiœ scient ia (1).
Tel est. Messieurs, le programme que les Facultés catholiques de Lettres devront suivre dans l'enseignement de cette science magistrale. C'est en donnant à leurs études une direction si sage et si ferme, qu'elles contribueront efficacement à restaurer parmi nous la « vraie et saine
(1) Lettre apostolique de Pie IX, Gravissimas inter, du II décembre 186?.
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philosophie, » veram ac sanam ; celte philosophie qui, s'appuyant à la fois sur les données de Texpérience et sur les principes de la raison, s'élève, par Tobservation aidée du raisonnenient, à la connaissance de Dieu, de l'homme et du monde; cette philosophie qui ne perd jamais de vue les conditions de notre nature spirituelle et corporelle tout ensemble, pour faire la part de l'élément sensible et de l'élément intelligible dans toutes nos connaissances ; cette philosophie qui, loin d'isoler la raison de la tradition, ou réciproquement, recueille avec un égal soin les lumières de l'une el de l'autre ; cette philosophie trop confiante dans la vérité et trop respectueuse envei's elle, pour la soumettre aux opérations périlleuses d'un doute même méthodique; cette philosophie que les Pères de l'Église ont dégagée de toute erreur en redressant et en corrigeant les doctrines d'Aristote et de Platon ; celte philosophie que les grands docteurs des écoles chrétiennes, saint Thomas à leur tète, ont réduite en système scientifique, et à laquelle le progrès des sciences naturelles et physiques est venu prêter de nouvelles lumières; cette philosophie enfin, qui, sans sortir de son domaine purement
rationnel, et tout en restant distincte de la théologie par ses principes, par sa méthode et par sa fin, voit néanmoins dans la révélation divine une règle infaillible, un préservatif contre Terreur et un secours pour la raison. Ainsi comprise, la philosophie fournit à tout l'ensemble des sciences humaines une base inébranlable, en même temps qu'elle devient pour la religion l'auxiliaire le plus puissant.
A la philosophie succède l'histoire ; après la science des idées vient la science des faits, ou plutôt, l'une ne saurait marcher sans l'autre. Chaque fait est l'expression d'une idée ; et l'ensemble des faits, ou l'histoire, c'est la doctrine elle-même, vivante et en acte. Qui dit science, dit connaissance des causes et des principes. L'histoire ne mériterait donc pas le nom de science, si elle se bornait au récit pur et simple des événements, sans montrer en même temps d'après quel plan ils se déroulent, et à quelle fin ils se rapportent. Or tout plan suppose de l'unité et chaque fin particulière se rattache à une fin
générale et suprême. L'esprit humain ne saurait concevoir les choses clans d'autres conditions (1). Sans une idée dominante, autour de laquelle s'opère le mouvement des siècles, à défaut d'un but certain que l'on puisse assigner à la marche de l'humanité, l'enseignement scientifique de l'histoire devient impossible. Ce n'est plus alors qu'un vaste labyrinthe oij, en l'absence de tout fil conducteur, l'on ne sait de quel côté porter ses pas. Aucune vue d'ensemble ; pas d'action principale ; autant d'épisodes qui ne se relient pas entre eux. La scène varie sans cesse ; les acteurs se succèdent les uns aux autres, sans que l'on puisse démêler le nœud de ce drame d'autant plus confus qu'il se prolonge davantage. A qui étudie l'histoire de la sorte, par fragments et sans esprit de suite, le vrai sens des événements échappe avec l'idée dominante qui, seule, peut en donner la clef.
Or, quelle doit être celte idée dominante dans l'enseignement de l'histoire? car il en faut une.
(1] In quolibet génère oportet esse ununi priniiim, quod est simplicissimum in génère illo, etmensiira omnium qua^ sunt illius goncris (S. Thomas, Analyl. post., i, 36^.
cela est incontestable, et tout le monde en convient. C'est, Messieurs, un fait indénialjle que rélaijlissement du ciiristianisme est le plus grand événement qui se soit accompli sur la terre : aucun autre n'en approche pour le caractère ni pour les conséquences. Donc, même au point de vue purement humain, et à s'en tenir aux règles de la méthode expérimentale , qui consiste dans l'observation des faits, c'est autour de cet axe que gravite le monde historique et moral. En l'absence d'un fait lt5gal ou supérieur, le bon sens et la logique commandent de rattacher à ce fait capital tout le mouvement de l'histoire. Mais ce plan divin qu'entrevoit la raison, la foi nous le découvre dans son unité et avec ses vastes proportions. Pour nous , chrétiens, le Christ occupe le sommet des âges : c'est l'Incarnation du Verbe, qui donne à l'histoire du genre humain son vrai caractère et sa haute signification. Tout converge vers lui ; tout découle de lui. Le monde ancien était une vaste préparation à son règne ; le monde chrétien en est l'extension et le développement. Le terme des choses d'ici-bas, c'est le salut des hommes
en Notre Seigneur Jésus-Christ : omnia propter eleclos (1). Il n'est rien qui ne se rapporte à ce grand œuvre, de près ou de loin, les destinées des peuples comme la vie des individus. Car Dieu a donné à son fils les nations pour héritage (2) ; et c'est pour accomplir ce dessein, qu'elles naissent, grandissent ou meurent. Toutes choses, disait l'Apôtre, doivent se restaurer dans le Christ ; toutes choses se résument en lui, et ne se tiennent que par lui : omnia in ipso constant (3). Il est la pierre angulaire sur laquelle se construit la cité de Dieu ; il est le pivot sur lequel tourne la machine du monde ; ou, comme l'écrivait celui de tous les prophètes qui a embrassé l'histoire du regard le plus profond, le Christ est l'alpha et l'oméga, le principe et la fin des choses (4). C'est la croix qui marque le point culminant de l'histoire : elle est la grande colonne milliaire à partir de laquelle le genre humain compte sa marche à travers les siècles.
(1) II à Timothée, ii, 10; S Matth., xxiv, ■22; S. Marc, xiii, 20.
(2) Ps. II, 8.
(3) Ep. aux Éphés., i. 10; aux Coloss., i, 10.
(4) Apocal., I. 8.
C'est Tavantage des écoles catholiques de pouvoir s'élever à cette hauteur de vues dans renseignement de Thistoire : elles tiennent la clef des événements avec la grande pensée qui les explique et les domine. En dehors de ce plan d'ensemble, il n'y a place que pour des systèmes imaginaires, également démentis par la doctrine et par les faits. Est-ce à dire, Messieurs, que dans nos Facultés des Lettres, l'histoire ecclésiastique doive être l'objet direct et immédiat de l'enseignement? Telle n'est pas notre pensée. C'est à la Faculté de Théologie qu'il convient de réserver un ordre de matières qui rentrent plus spécialement dans son cadre. Mais de même que la philosophie, tout en restant une science rationnelle , doit néanmoins avoir devant les yeux la révélation divine comme une étoile qui la guide, velutirectricem stellam (1), ainsi l'histoire civile et politique des peuples ne saurait-elle faire abstraction de l'histoire religieuse du genre humain qui, seule, peut l'éclairer en la complétant. C'est l'œil fixé sur
(1) Lettre apostolique de Pie IX, Tuas libenter, du 21 décembre 18«j3.
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le plan divin, tel qu'il nous est révélé par la foi, que riiistorien devra étudier la succession des empires, le sens et le caractère de leur mission, les causes de leur grandeur et de leur décadence , les effets salutaires ou les influences funestes de leurs lois et de leurs institutions, le rôle et la valeur des hommes qui ont présidé à leurs destinées, en se rappelant toujours que les événements de l'histoire ont pour principe la double action de la Providence divine et de la liberté humaine, et que suivant l'expression de Balzac, « ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel (1) ».
Il y a cinquante ans que M. de Maistre écrivait ce mot si connu : <■< Depuis trois siècles, l'histoire entière semble n'être qu'une grande conjuration contre la vérité (2). » Ce serait. Messieurs, une injustice de ne pas reconnaître qu'il s'est produit de nos jours un mouvement en sens inverse. La critique historique a fait parmi nous de réels et d'incontestables progrès. L'habitude de remonter aux sources , et de
(1) Balzac, Le Sacrale chrétien.
(2) Du Pape, L. ii, ch. 12.
n'apprécier que pièces en mains, a discrédité la méthode facile, mais périlleuse, des jugements acceptés à la légère ou convenus d'avance. C'est en suivant cette voie féconde, que l'on est parvenu à replacer tant de figures dans leur vrai jour, et à redresser une foule d'erreurs auxquelles l'esprit public avait fini par s'accoutumer. Et cependant que ne reste-t-il pas à faire pour être en droit de retourner le mot de M. de Maistre? C'est hier seulement, pour ainsi dire , que l'on a commencé à rendre pleine justice au rôle éminemment civilisateur de l'Église et des Papes pendant les siècles du moyen âge. C'est grâce à des travaux tout récents , que nos antiquités nationales ont pu être remises en lumière, et qu'il est devenu facile de comprendre tout ce que la vieille constitution de la société française renfermait d'éléments de force et de vie, d'ordre et de vraie liberté. La voie est désormais frayée pour une saine appréciation de l'histoire ; mais que de documents à recueillir, que de chartes à dépouiller, que de travaux à reprendre en sousœuvre ou à refaire complètement, si l'on veut substituer à des déclamations de nulle valeur.
un enseignement basé sur l'analyse fidèle des textes et l'examen consciencieux des faits !
Nos Facultés des Lettres entreront dans ce courant de recherches patientes et de vraie critique ; et cette tâche leur sera d'autant plus facile que le goût de l'histoire se fortifiera chez elles du respect de la tradition. On ne peut avoir qu'un souci médiocre des choses du passé lorsqu'on date l'histoire de quelque quatrevingts ans, et qu'on fait à l'humanité l'injure de croire qu'elle a vécu soixante siècles sans dignité ni grandeur. Rien de moins raisonnable que cette tendance de l'esprit révolutionnaire à renfermer le drame historique dans un petit cercle d'années, et à ne rien voir en dehors de cet horizon étroit. Un pareil dédain du passé n'est propre qu'à nourrir l'orgueil, c'est-à-dire la moins excusable et la plus stérile de toutes les passions. Non, l'humanité, dans ce qu'elle a de grand et de beau, ne date pas de nos jours : par delà ce court espace de temps, elle a vécu de longs siècles, forte et glorieuse ; et si elle a trop souvent semé sa route de sang et de larmes, je trouve aussi à chacune de ses étapes des lumières et des vertus. Tous, nous devons
au passé la meilleure partie de nous-mêmes : nous lui devons notre langue, notre patrie, nos mœurs et nos croyances, ce qui a marqué notre place dans l'histoire et notre rang sur la scène du monde. Quels que soient nos mérites propres, nous vivons du travail des générations qui nous ont précédés , et c'est leur héritage qui fructifie dans nos mains. A elles l'honneur d'avoir creusé péniblement les sillons où nous jetons à notre tour la semence de l'avenir. Car il n'est pas de découverte qui n'ait été préparée par de longues recherches ; pas de progrès dont les sueurs de nos pères n'aient fécondé le germe ; pas d'institution ni d'œuvre puissante qui ne plonge ses racines dans le sol de la tradition ; et chaque fois qu'un siècle se lève à l'horizon de l'histoire, ce sont les lumières des âges précédents qui viennent former audessus de son berceau l'étoile destinée à éclairer sa marche.
C'est dans cet esprit de justice et d'impartialité que nous aborderons l'étude de l'histoire ; et, non moins que la philosophie, cette science, la plus intéressante de toutes, deviendra entre nos mains une vaste démonstration de la vérité.
Après la philosophie et Tliistoire, après la science des idées et la science des faits, le troisième élément d'une Faculté des Lettres, c'est la littérature, ou la science du langage, prise dans son acception la plus large et la plus complète. Sans la parole et sans l'écriture, ni la pensée ne saurait avoir d'expression sensible, ni l'activité extérieure de témoignage permanent. Grâce à ces dons magnifiques du Créateur, le champ le plus vaste a pu s'ouvrir au travail des facultés humaines. A l'aide de quelques sons et de quelques signes, il a été donné au génie de l'homme d'exprimer le beau sous les formes les plus diverses, et de parcourir tous les sommets de l'éloquence et de la poésie. Il en est résulté ces trésors d'intelligence, d'imagination, de goût, d'harmonie, qui se sont accumulés d'un peuple à l'autre, de siècle en siècle, à travers toutes les vicissitudes des langues, et dont l'ensemble constitue pour le genre humain un patrimoine d'inestimable valeur. Car tout ce qui élève l'esprit, profite au cœur ; et la volonté
reçoit des inspirations de Tari une nouvelle force pour le bien. Quand j'étudie le livre des divines révélations, je vois que l'Esprit-Saint lui-même n'a pas dédaigné les beautés du langage ; et depuis le style simple et sévère de l'histoire jusqu'aux magnificences de la poésie lyrique, les genres les plus variés se réunissent dans cet incomparable monument, pour servir la vérité et contribuer à l'empire qu'elle doit exercer sur les âmes.
Mais je ne veux pas anticiper sur une tâche qui sera la vôtre , Messieurs les professeurs. L'œil fixé sur la situation présente, je dois me borner à indiquer les devoirs qu'elle impose aux Facultés nouvelles. Or, l'on ne saurait se le dissimuler, les tendances actuelles ne sont guère favorables à l'étude des belles-lettres. L'industrie a envahi le domaine de l'art; et, sous l'empire de préoccupations toutes matérielles, l'attention se détourne de plus en plus des ouvrages de l'esprit. Au lieu de faire aux sciences exactes et physiques la part légitime qui leur revient, on leur accorde une prédominance telle, que tout le reste disparaît comme inutile ou secondaire. De là , un affaiblissement notable dans ces
hautes facultés de Tàme que réclucalion littéraire peut seule développer. Faut-il s'étonner si, dans l'éloquence comme dans la poésie , la disette est grande? D'autre part, il était impossible que la littérature ne reçût la marque des théories courantes. Pour qui n'admet que ce qui tombe sous le sens, il n'y a plus d'idéal : tout se borne à reproduire les réalités palpables. Le matérialisme en philosophie devait entraîner, comme conséquence nécessaire, le réalisme dans l'art et dans la littérature, c'est-à-dire la négation même de tout ce qu'il y a d'élevé et de vraiment supérieur dans les œuvres de l'homme. Il n'y a pas jusqu'à la langue qui n'ait souffert de ces abaissements : sous l'influence de pareilles doctrines, elle tend à perdre cet air de noblesse, cette clarté et cette transparence de formes, en un mot, ce caractère profondément spiritualiste que nos grands écrivains avaient su lui donner, pour prendre je ne sais quoi d'équivoque, de lourd et de vulgaire. Triste résultat d'une littérature malsaine qui confond le sentiment avec la sensation, étouffe l'esprit dans la chair, et, ne voulant plus s'élever jusqu'à Dieu, se condamne elle-même à descendre au-dessous de l'homme.
Il n'est que temps de réagir, d'une part, contre rindifférence pour les études classiques, et, de l'autre, contre l'invasion du matérialisme dans la littérature, si l'on veut conserver à l'esprit français les qualités qui lui ont valu si longtemps une inlluence presque souveraine. Les faveurs de l'opinion, il faut bien l'avouer, ne sont pas précisément pour ce qu'il y a déplus judicieux et de plus sensé ; et cependant, sur ce point comme sur tant d'autres, rien n'est perdu sans retour. L'éducation chrétienne a déposé dans ce peuple un si grand fond de bon sens et de raison, qu'il ne faut jamais désespérer de le ramener à ce qui est juste et vrai. Sans doute les romanciers du crime et les dramaturges du vice obtiennent trop souvent un succès aussi facile que peu justifié ; mais les suffrages ne manquent pas non plus à qui sait comprendre la véritable mission de l'écrivain. Chaque fois que l'on réussit à faire vibrer les nobles cordes du cœur humain, on est sûr de trouver de l'écho dans la société française. Qu'un homme de talent vienne à surgir, qu'il s'empare d'un épisode fameux de notre histoire nationale, qu'il mette en scène l'une de ces figures qui ont dominé le monde,
244 DISCOURS DOUVERTURE
Charlemagne par exemple, pour lui faire redire dans un grand langage nos gloires, nos deuils, nos espérances, à Tinslant même vous verrez, aux applaudissements de la foule, que le sentiment du beau littéraire n'est pas éteint parmi nous, et qu'il suffit, pour le réveiller, de remonter aux vraies sources de l'inspiration et de l'art.
Les Facultés catholiques de Lettres rendraient un grand service à l'esprit public, si, par leur attachement aux saines traditions littéraires, elles parvenaient à ranimer le goût des études classiques. Et cependant, là ne devra pas se borner leur tâche. Pour travailler au progrès de la science, il nous a semblé utile d'élargir le cadre de l'enseignement littéraire. Nul doute que l'étude des grands modèles de la Grèce et de l'ancienne Rome ne doive rester à jamais l'une des bases de l'éducation intellectuelle ; en y joignant l'analyse des chefs-d'œuvre que nous devons aux Pères de l'Église grecque et latine, nous croyons avoir fait une juste part aux deux langues-mères du monde civilisé. Mais était-il possible de n'accorder aucune place aux littératures si riches, si variées, si originales de
l'Asie? Une Faculté des Lettres, à notre époque surtout, pourrait-elle être complète, si elle ne comprenait à tout le moins une chaire de langues orientales? Nous ne l'avons pas pensé; et nous nous sommes empressés d'inviter l'un des plus savants disciples de Burnouf à reprendre des leçons qui n'avaient pu être interrompues qu'au détriment de la science (1). D'autre part, sous le nom de grammaire comparée, le rapprochement des langues a pris, dans l'érudition moderne, une importance qui nous a paru justifiée de tout point. Car sous les mots, il y a des idées ; et rien ne sert mieux que cette étude comparative à saisir les rapports d'origine et de parenté qui existent entre les divers membres de la grande famille humaine. Le Collège de France nous a précédés dans une voie où nous avons été heureux de le suivre en consacrant une chaire spéciale à cet enseignement. Enfin nous ne pouvions oublier que la Faculté des Lettres s'appelait anciennement Faculté des Arts, pour marquer le lien qui rattache entre elles toutes les
(1) M. Théodore Pavie, ancien professeur au Collège de France.
formes du beau. Le génie crun peuple ou l'esprit d'une époque se révèlent dans les monuments de rarcliitecture, par exemple, non moins que dans les productions littéraires : l'étude des uns est d'un grand secours pour l'intelligence des autres. Un cours d'eslliétique ou d'histoire de l'art nous semblait dès lors le complément naturel des matières que doit embrasser une Faculté des Lettres. Je vous devais, Messieurs, ce mot d'explication pour vous montrer que, si la méthode traditionnelle a toutes nos préférences, nous n'hésitons pas non plus à entrer dans la voie des innovations, du moment qu'elles nous paraissent nécessaires ou utiles.
Et maintenant il ne me reste plus qu'à souhaiter l'exécution fidèle du plan que je viens d'exposer. A voir l'esprit qui anime celte jeunesse studieuse, et le talent des maîtres appelés à l'instruire, l'on ne saurait douter du résultat. Les succès si rapides, si complets, qu'a obtenus notre jeune Faculté de Droit, nous permettent d'espérer un avenir non moins prospère pour la haute école philosophique, historique et littéraire que nous inaugurons aujourd'hui. Ayez pleine confiance, Messieurs, dans la stabilité de
A LA FACULTE CATIIOLIQUI-: DES LETTRES il7
nos institutions. Les familles catholiques, et c'est une force sans doute, placent en elles leurs meilleures espérances. Mes vénérés collègues, au nom desquels j'ai l'honneur de parler en ce moment, vous envoient de loin leurs vœux et leurs bénédictions. Appuyés sur le droit essentiel qu'a l'Église d'élever la jeunesse chrétienne, droit reconnu et garanti par la loi du pays, nous poursuivrons notre tâche sans nous préoccuper d'autre chose que de l'accomplissement de nos devoirs. Nous la poursuivrons avec la pensée que nous n'aurons rien fait, tant qu'il nous restera quelque chose à faire. Aussi l'établissement de la Faculté des Sciences va-t-il devenir l'objet de tous nos efforts ; et, dès ce moment, j'ose vous inviter, pour l'année prochaine, à l'ouverture de celte nouvelle école. Ainsi s'achèvera peu à peu , sous les auspices de Marie immaculée, cet édifice que nous élevons à la gloire de Dieu, pour le bien de l'Église et de la France.
PRONONCE