‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 2)Chapitre 28 sur 38 · DEVANT LA SOCIÉTÉ DE SECOURS MUTUELS · texte numérisé non relu

DEVANT LA SOCIÉTÉ DE SECOURS MUTUELS

DANS LA CATHÉDRALE d'aXGERS LE 19 MARS 1875

Qui operatur illud, honorificahitur in illo.

L'ouvrier vertueux sera honoré dans ses œuvres.

(EccLi. XIV, 21.)

Messieurs,

S'il est une réunion d'hommes qui doive revêtir un caractère religieux, c'est l)ien une société telle que la vôtre, une société de secours mutuels. Car ce qui fait l'âme d'une association dont les membres sont unis entre eux par une réciprocité de services et de fonctions, c'est la charité fraternelle; et la charité fraternelle

prend sa source dans le christianisme. Voilà pourquoi vous avez placé la religion au front de votre œuvre, et vous êtes venus aujourd'hui dans ce temple pour attester hautement l'alliance intime de la charité et de la foi.

Et vous ne vous êtes pas bornés à cet acte public de foi religieuse. Sachant bien que l'Église a des exemples pour toutes les conditions de la vie, vous avez choisi un saint pour votre protecteur et votre patron. Ce saint, vous l'avez pris dans l'atelier, là où la plupart d'entre vous consument leur vie. Saint Joseph vous est apparu comme le premier de tous les ouvriers chrétiens , et vous vous êtes rangés sous sa bannière, heureux et fiers d'avoir un tel modèle et de suivre un tel guide.

C'est qu'en effet Dieu n'aurait pu honorer davantage la condition du travailleur. S'agit il de trouver un père nourricier pour son Fils, de lui confier la plus haute mission qui puisse échoir à un mortel, ce n'est pas sur les marches d'un trône ni dans une académie de savants qu'il ii-a choisir cet homme privilégié. Non , c'est un artisan qu'il ira prendre au fond de son échoppe pour placer sous sa garde ce qu'il

y a (le plus auguslo dans le ciel et sur la terre. Gloire incomparable, Messieurs, pour Tordre auquel vous appartenez. Distinction uniipie, et (pli montre bien quel rang vous occupez dans le plan de la Providence.

Et je n'en suis pas étonné. Déjà le Sage l'avait dit en parlant du travail accompli dans un esprit religieux : qui operatur illud hoiwrificabitur in illo : « l'ouvrier vertueux sera honoré dans ses œuvres. » Si haut qu'il faille estimer ce qu'on est convenu d'appeler les professions libéi-ales, celles du jurisconsulte, du littérateur ou de l'homme d'État, la condition du travailleur, elle aussi, a sa noblesse et sa dignité. Le travail manuel, en effet, et c'est ce qui en fait la grandeur morale, le travail manuel est un acte religieux, par son caractère et par sa fin : car c'est une collaboration de l'homme avec Dieu dans l'œuvre de la création. Telle est la pensée que je voudrais développer devant vous en ce jour où nous célébrons la fête patronale de notre société de secours mutuels.

En lançant dans l'espace le monde que nous habitons, Dieu a laissé, pour ainsi dire, sou œuvre inachevée. Non pas qu'il n'ait disposé

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toutes choses avec nombre, poids et mesure, ni qu'il manque rien au plan et à l'ordonnance de Tunivers. Mais en créant l'ensemble des êtres avec leurs propriétés et leurs lois, l'ouvrier suprême n'a pas voulu se réserver à lui seul la tâche et l'honneur de les conduire à leurs fins. Il a daigné se donner un aide, et s'associer une de ses créatures dans le perfectionnement de son œuvre. Les semences et les germes de la vie seront partout ; mais il faudra une main pour les faire éclore au soleil de Dieu ; les forces de la nature dormiront captives dans le sein des éléments, jusqu'à ce qu'une intelligence armée d'un bras vienne les réveiller pour les mettre en jeu ; partout ce seront des matériaux qui demandent à être réunis et disposés par ordre ; des pierres d'attente pour un édifice futur. Après la nature, viendront l'industrie et l'art; après la création, le travail.

Le travailleur est venu, sur l'appel de Dieu; c'est l'homme : Exibit homo ad opéra tionem suam (1). L'homme donc s'est mis à l'œuvre pour collaborer avec Dieu à l'achèvement de la

(1) Psaume cm, 23.

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création. Cette écorce terrestre où les éléments de la vie s'agitent désordonnés et confus, il la féconde en la remuant ; il y trace des sillons qui régularisent le cours de la force végétale. Il sème, il transplante, il greffe, il fait circuler la sève à son gré, et double la beauté des plantes en mêlant leurs vertus. Puis, cette pierre brute qu'il trouve sous la main, ce bloc informe qu'il extrait du sol, il le taille et le façonne, il jette sur lui le reflet de sa pensée, il l'enveloppe des lumières de son intelligence, il lui fait redire les idées éternelles du vrai et du beau ; et voilà autant d'ornements qui se dressent et s'alignent sur la surface du globe. Ces métaux que la main du ci'éateur a enfouis dans les entrailles de la terre, l'homme saura les en tirer, les mettre en fusion et les couler dans une infinité de moules, pour en faire les instruments de sa volonté. Ces charbons éteints qu'une toute-puissance prévoyante a étages dans des couches successives, ces rayons de soleil refroidis et comme pétrifiés, l'homme viendra les rallumer, et l'industrie sortira de là tout entière avec ses merveilles et ses conquêtes. Le voyez-vous qui s'empare du mouvement, pour accélérer sa course et donner

des ailes à sa pensée ; qui comijiiie les sons dans un accord merveilleux ; qui fond les couleurs et les distribue avec ordre et mesure ? Peintre, musicien, artisan, laboureur, Thomme est un ouvrier qui coopère avec Dieu dans la transformation et dans l'embellissement du monde.

Honneur donc et respect à ce compagnon de Dieu, qui, dans le vaste atelier qu'on appelle la terre, travaille incessamment sous l'œil du divin Maître. Pater meus usque modo operatur, et ego operor, disait Notre Seigneur Jésus-Christ : « Mon Père ne cesse d'opérer, et moi aussi j'opère toujours (1). » Sublime formule de la loi du travail ! Aussi ne vous étonnez pas que le christianisme ail ennobli le travail manuel, jusqu'à l'élever à la hauteur d'une fonction religieuse. Les siècles païens avaient bien pu l'avilir et en faire le lot humiliant de l'esclave; mais il n'en pouvait être ainsi d'une religion dont le (li\'in fondateur avait consacré dans sa personne la condition de rou\rier. Les souvenirs do la maison de Nazareth se prolongeront à travers les âges chrétiens, comme une auréole de gloire

(1) s. Jean, v. 17.

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qui ceindra liésormaisle fiont du Iravoillcur. La grande figure de saint Joseph dominera le monde pour reiiausscr les humbles détails de la vie de l'atelier par les augustes souvenirs de rincarnation du Verbe. Cherchez, après Tune des rudes journées de son apostolat, cet homme fameux qui vient de porter TÉvangile de Corinlhe à Éphèse, de Jérusalem à Rome, vous trouverez dans les mains de saint Paul le fil du tisserand. Quand Saint Benoît tracera pour les monastères de TOccident le code de la perfection religieuse, il y inscrira en première ligne Foraison et le travail des mains. Du JMoiit-Cassin aux vallées de Cluny et de Cîteaux, les accents de la prière ne seront interrompus que par le bruit de mille bêches qui remuent des terres en friches. Au sortir des assemblées où sa voix éloquente vient d'enfiammer les roiset les peuples, Bernard s'en ira tranquillement regagner sa solitude pour y reprendre le manche de la charrue. Ainsi feront les Bruno, les Norbert, les de Rancé, clicfs héroïques de ces légions de travailleurs, dont les mains ne déposent les outils de l'artisan que pour se rejoindre dans la prière de la foi. Toujours l'Église unira ces deux choses dans un

même respect, et les portant Tune et l'autre jusqu'au sommet de la gloire humaine, elle ira prendre les Isidore, les Fiacre, les Éloi, les Grépin et tant d'autres ; elle les placera sur ses autels à côté des Louis, des Ferdinand, des Henri, pour montrer que le faîte de la grandeur morale peut se trouver derrière un métier, et que l'outil du travailleur, non moins que le sceptre des rois, peut devenir le signe de l'honneur et l'instrument de la sainteté.

Et cette collaboration sublime, je la retrouve, Messieurs, quand je passe du monde delà nature à celui de la grâce. Là aussi le travail manuel est associé aux opérations divines dans l'achèvement de cette seconde création plus haute que la première, et qui constitue le règne des âmes. Quand l'Église veut parfaire cette œuvre divine, à qui demande-t-elle son concours? A l'ouvrier, au travail manuel. Vous êtes nos coopérateurs dans la sanctification des âmes. Voyez cette cathédrale, cette maison de Dieu, où Dieu parle, agit, pardonne, se sacrifie, chaque jour et à toute heure : qui a rendu toutes ces choses faciles, possibles? Quia posé ces puissantes assises de la maison de Dieu? qui a jeté dans les airs ces

deux flèches merveilleuses qui paraissent vouloiiporter jusqu'au ciel les hommages de la terre ? Qui a déployé cette voûte si hardie, sous laquelle retentissent les louanges de Dieu avec les chants sacrés? Qui a donné une voix à ce métal dont les accents viennent se joindre à la prière publique pour remuer les âmes ? Qui a gravé les enseignements de la foi sur la pierre et sur la toile, qui les a incrustés dans le bois ou fait éclater dans les riches couleurs du vitrail? Du tabernacle au baptistère, des candélabres de l'autel aux vêtements du prêtre, qui a maçonné, charpenté, tapissé, tissé, fondu, forgé tout ce qui sert au sacrifice, à la prédication, à toutes les pompes et à toutes les majestés du culte? Qui a fait tout cela? L'ouvrier, le travail manuel. N'est-ce pas là, je vous le demande, une fonction religieuse, et comme je le disais tout à l'heure, une collaboration directe et active avec Dieu, avec l'Église , dans l'achèvement du monde surnaturel, du monde de la grâce et de la gloire?

Mais, Messieurs, si la religion honore à un tel point le travail manuel, jusqu'à y voir une collaboration avec Dieu dans l'œuvre de la création, si elle entoure d'un si grand respect la condition

du travailleur, elle enseigne également que les efforts de l'homme restent stériles, s'il ne cultive en même temps la plus haute partie de lui-même, je veux dire son âme. Gardienne incorruptible des grandeurs humaines, elle n'entend pas que cet esprit immortel s'emprisonne dans la matière, au lieu de se faire jour à travers le vêtement d'atomes qui nous recouvre, pour prendre son essor vers la Divinité. Oui, sans doute, l'Église ne manque aucune occasion pour relever la classe ouvrière à ses propres yeux ; et jamais personne n'en dira autant de bien que nousmêmes. Mais aussi, nous qui ne flattons pas plus les petits que les grands, nous disons autre chose encore. Nous disons que le premier travail de l'homme consiste à perfectionner son âme ; que sa vraie valeur est dans les principes qu'il professe et dans les vertus dont il donne l'exemple. Nous disons que l'ouvrier, que l'artisan est digne d'estime et de considération, lorsqu'on trouve chez lui, avec l'amour du travail, le sentiment du devoir, l'esprit de famille, les idées saines, les goûts simples, les mœurs pures, les habitudes d'ordre et de discipline, et pour fortifier tout le reste, ces convictions et ces pra-

tiques religieuses qui font la dignité d'une vie et en assurent le vrai bonheur. Et quand nous disons ces choses devant des hommes tels que vous, nous sommes sûrs de trouver de l'écho dans leurs cœurs, et d'y réveiller ces sentiments de foi et d'honnêteté morale qui doivent faire de notre œuvre une société où, aux secours mutuels, viennent s'ajouter l'estime et l'édification réciproques. Ainsi soit-il !

ALLOCUTION

PRONONCÉE

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