LE 7 FÉVRIER
Messieurs,
En appelant, sur cette nouvelle voie ferrée, les prières et les bénédictions de l'Église, vous rendez à Dieu un hommage solennel d'adoration et de reconnaissance. Ces éléments que vous avez su assouplir et dompter, c'est Dieu qui les a créés pour l'usage de l'homme. Ces forces que vous allez déchaîner ou retenir captives à votre gré, pour accélérer ou ralentir vos mouvements, c'est Dieu qui les a combinées dans les calculs
de son infinie sagesse. Ces nnétaiix qui vous ont servi à construire vos^puissantes machines, c'est Dieu qui vous Jes tenait en réserve dans les entrailles de la terre. Ces charbons éteints que votre souffle va rallumer, ces rayons de soleil refroidis et comme pétrifiés, qui vont reprendre sous votre main leur éclat et leur chaleur, c'est Dieu qui, dans sa prévoyante bonté, les emmagasinait pour vous depuis de longs siècles. Enfin, ces facultés de l'esprit, cette puissance d'invention et de découverte dont vous admirez les effets, c'est Dieu qui en a fait le don à Tintelligence humaine. Il était donc juste qu'au terme de votre œuvre l'action de grâce montât de vos lèvres et de votre cœur vers Celui qui a donné la terre aux enfants des hommes, et qui leur a mis en main les ressources et les instruments propres à y établir leur souveraineté.
Mais dans votre pensée comme dans la mienne, Messieurs, cet hommage rendu à la puissance et à la bonté de Dieu est en même temps une prière. C'est la protection du ciel que nous implorons humblement ; et par là nous confessons notre absolue dépendance. Certes, le génie de l'homme éclate dans les merveilles de
D'ANGERS A MONTKEUIL-IîEI.LAY 277
l'industrie moderne: elles sont un naagnifique témoignage de sa grandeur et de sa force. Mais de terribles exemples ne viennent-ils pas l'avertir par intervalle que, là aussi, il ne saurait se passer du secours de Dieu? Quoi qu'il fasse pour mettre de son côté la prudence et le succès, il reste toujours une part d'imprévu dans les événements de ce monde ; et la sagesse de ses calculs n'est jamais telle, que sa vigilance ou son coup-d'œil ne puissent se trouver en défaut sur quelque point. Le Sage l'avait bien dit: « les pensées des mortels sont timides, et nos prévoyances incertaines » : Cogitationes enim mortalium timiclœ sunt, et incertœ providentiœ (1). Plus redoutables sont ces forces avec lesquelles nous luttons résolument et comme par jeu , plus désastreux sont les effets que peut entraîner la moindre défaillance. Ainsi l'homme trouve-t-il la marque de son infirmité jusque dans les œuvres qui manifestent davantage sa puissance. Maître de lui-même, de sa pensée ou de ses actes, il ne Test pas des mille choses extérieures qu'il ignore ou qui échappent à son
(1] Sagesse, ix, 14.
pouvoir. Il suffit d'un rien pour troubler ses conseils et pour mettre à néant tout rédifice de sa fortune. C'est sous l'impression de ce sentiment, dont il ne saurait se défendre, qu'il lève les mains vers l'arbitre suprême de la vie et de la mort, qui, seul, peut écarter tout péril, et suppléer à la faiblesse ou à l'imprévoyance des hommes par l'action toute-puissante et souveraine de sa providence.
Voilà pourquoi nous allons prier Dieu de nous protéger contre ces surprises d'autant plus terribles qu'elles sont plus inattendues : ut dum velocius homines properant in via, citius et imparati non discedant a vita (1). A cette prière, la sainte Liturgie ajoute une leçon morale, quand elle invite à presser le pas dans la voie des commandements de Dieu, ceux qui se félicitent de marcher désormais sur l'aile des vents : ut dum ambulare gaudent super pennas ventorum, viam mandatorum currere non omittant. Assurément, Messieurs, et cette cérémonie en est une nouvelle preuve, la reli-
(l) Prière du Rituel pour la bénédiction des chemins de fer.