A PARIS, LE 5 AVRIL
Messieurs,
J'ai été heureux d'avoir pu profiter de mon court séjour à Paris pour venir vous exprimer toute la joie que j'éprouve à vous voir réunis en si grand nombre pour la discussion et la défense des intérêts catholiques. Vous êtes venus de tous les points de la France pour mettre en commun vos lumières et pour vous soutenir mutuellement dans la pratique du bien. Toutes les œuvres qui, à l'heure actuelle, se recommandent au zèle et au dévouement des catholiques, ont passé successivement sous vos yeux, depuis les institutions qui concernent la classe ouvrière jusqu'aux établis-
serments où s'achève réducation publique : vous avez tout examiné, constaté le fort et le faible, les résultats obtenus et les efforts qu'il reste à faire; et la conclusion dernière qui me semble résulter de celte étude détaillée et approfondie, c'est qu'il faut s'armer de courage devant les difficultés du présent et devant les menaces de l'avenir.
Oui, Messieurs, le courage, le courage chrétien, voilà ce qu'il y a de plus nécessaire dans les temps où nous vivons. Je vois ici des hommes qui nous en donnent l'exemple tous les jours, et parmi eux votre illustre président qui ne manque aucune occasion pour s'acquérir de nouveaux titres à l'admiration et à la reconnaissance des catholiques. Je ne ferai donc que réduire vos actes en maxime , en insistant sur le courage et sur la confiance qu'il faut apporter dans nos luttes contemporaines. Agite viriliter et confortamini, « agissez virilement et reprenez une nouvelle force (1) ». Ce mot de l'apôtre, je voudrais le laisser au fond de vos cœurs, comme le mot d'ordre que la religion donne en ce moment à tous ses défenseurs.
(Ij I" aux Cor., xvi, 13.
C'est qu'en eflet, Messieurs, à la vue des difficullés que nous rencontrons à chaque pas, des attaques que nous subissons de toutes parts, il y en a qui pourraient être tentés de se laisser aller au découragement; et ce serait de toutes les impressions celle qui nuirait le plus au succès de nos œuvres. Je ne dis pas qu'il n'y ait dans la situation présente des motifs d'inquiétude, d'alarmes même, si vous le voulez. Vous-mêmes en êtes la preuve au lendemain d'une mesure sur laquelle je veux me taire. Oui, à entendre les voix qui partent, à certains jours, de la presse, du théâtre, des réunions publiques, à lire les journaux qui s'impriment, les brochures qui se publient, à voir les désordres qui s'étalent, qui s'affichent, on dirait en vérité que cette société est gangrenée de vices, qu'elle va tomber en pourriture comme autrefois l'Empire romain. Ce serait se faire illusion de ne pas reconnaître que la guerre contre le christianisme a repris de nos jours plus âpre et plus violente que jamais. Depuis le siècle dernier, une nuée de sophistes s'est abattue sur ce pays pour lui enlever ce qui a fait sa grandeur dans le passé, ce qui pourrait faire sa force dans l'avenir, la foi catholique.
Rien n'est épargné dans cet assaut général livré à toutes les croyances. On ébranle sans le moindre scrupule les bases de la morale, les fondements du droit et du devoir. L'existence de Dieu et Timmortalité de Tàme, ces deux vérités capitales que le paganisme lui-même savait respecter au milieu de ses plus grandes aberrations, toute une classe d'écrivains n'est occupée du matin au soir qu'à les combattre ouvertement ou par des attaques plus ou moins dissimulées. Hier encore, comme vous le rappelait le vénérable archevêque de Paris, l'on insultait Celui que trois cent millions de chrétiens adorent à deux genoux, on l'outrageait par des blasphèmes dont l'impunité serait une honte pour un peuple chrétien, quand d'ailleurs elle n'appellerait pas sur sa tête les châtiments de la justice divine.
Voilà, Messieurs, la situation, que je ne voudrais point faire passer pour meilleure qu'elle n'est. Et cependant, Messieurs, pour se rendre un compte exact des ciioses , il ne faut pas regarder d'un seul côté, mais embrasser tout l'ensemble et voir le bien en même temps que le mal. Et certes si l'on savait tout ce qui s'opère, à toute heure et en tout lieu, de bon, d'utile, de
généreux , d'héroïque même , dans ce peuple français que l'Église a comme pétri de foi et de charité, et qui restera tel, quoi que Ton dise et quoi que Ton fasse ; s'il était possible de dresser jour par jour l'inventaire exact de cette somme de bien qui s'accroît et s'accumule sans cesse ; si l'on parvenait à réunir tout ce fonds d'honnêteté, d'abnégation, de désintéressement, de sacrifice, en un mot de vertus chrétiennes, qui compose ce que j'appellerai le capital religieux et divin de la nation ; si, dis-je, il nous était donner d'embrasser d'un coup d'œil toutes ces richesses morales du pays , peut-être nous montrerions-nous moins sévères pour le temps actuel, et jetterions-nous dans l'avenir un regard plus confiant.
L'on se fait parfois, permettez-moi de vous le dire, une idée défectueuse de ce que l'on appelle les victoires et les triomphes de l'Église. Plusieurs se figureraient volontiers sous ce mot une ère de tranquillité parfaite et qui ne serait plus traversée par aucune crise. De telles espérances seraient illusoires. Ce n'est pas sans raison que, dans son état et sous sa forme terrestres, l'Église catholique s'appelle l'Église militante. Sa force et sa grandeur ne consistent pas dans l'absence
d'épreuves et de persécutions , ni dans cette fausse quiétude où beaucoup d'esprits aimeraient à s'endormir pour se dispenser de la lutte, mais dans le réveil de la foi et dans l'épanouissement de la sainteté. Si nous nous plaçons à ce point de vue, qui est le seul véritable, n'est-ce rien dans l'histoire des triomphes de l'Église que cette indifférence glaciale d'il y a quarante ans disparue à jamais pour faire place à une lutte mille fois préférable?
Il y a quelque quarante années , la religion était reléguée à l'arrière-plan : l'on ne s'occupait que de routes, de canaux, de chemins de fer, toutes choses matérielles qui absorbaient l'attention ; et le plus célèbre écrivain de ce temps-là, un homme dont le souvenir ne vient jamais se présenter à notre esprit qu'à travers des larmes, intitulait son livre : Essai sur V indifférence en matière de religion. A l'heure présente, l'indifférence n'est plus nulle part, et la question religieuse est partout, de la France au Brésil, de l'Allemagne aux États-Unis. Elle est dans l'usine, où il s'agit de savoir laquelle des deux , de l'Église ou de la Révolution, ralliera autour de son symbole la classe ouvrière ; elle est dans
l'école, où le christianisme et Tathéisme se disputent l'àme de l'enfant; elle est dans la science, où la lutte existe entre un matérialisme abject et les hautes traditions de l'esprit chrétien; elle est dans l'État, où la civilisation chrétienne se défend contre une nouvelle barbarie qui s'annonce. Ouvrez tel livre, tel journal qu'il vous plaira : la religion y tient la première place, soit qu'elle obtienne de ses défenseurs l'hommage du talent, soit qu'elle condamne ses adversaires à s'occuper d'elle. C'est là un immense progrès sur un passé encore récent : car, l'indifférence, c'est le sommeil, c'est la mort; et la lutte, c'est le réveil, c'est la vie.
Et si je regarde sur d'autres points, Messieurs, quels motifs d'espérance que ces convictions religieuses devenues partout plus robustes et plus sincères ; ce souffle puissant qui anime et féconde aujourd'hui toutes les créations de l'esprit chrétien ; ces légions de héros et d'héroïnes de la charité qui semblent sortir de dessous terre et qui fournissent à toute heure la démonstration la plus palpable de la vitalité de la foi ; ces fondations du zèle catholique, ces collèges, ces institutions, ces universités nouvelles
qui s'élèvent comme par enchantement ; ces puissantes manifestations de la prière publique qui, sous le nom de pèlerinages, s'organisent sur tous les points de la France et de l'Europe, et qui nous ramènent aux âges les plus merveilleux de la foi: et, pour revenir à quelques années en arrière, ce grand concile du Vatican qui semblait impossible il y a vingt ans, et qui s'est tenu au milieu du plus grand calme, dominant les bruits du monde par la voix de Dieu, mettant fin pour toujours à des controverses regrettables, et opérant le plus grand mouvement d'unité et d'union que l'Église ait vu se produire au milieu d'elle depuis son origine.
Voilà , Messieurs , les vrais triomphes de l'Église; et nous y assistons. Sans doute, il est toujours des esprits impatients ou timides qui trouvent trop lentes ces conquêtes de la foi ou qui s'effraient outre mesure des assauts que l'orgueil et les passions humaines livrent à l'Église. A les entendre, les barrières de l'erreur devraient tomber à l'instant même devant la vérité et les peuples vaincus se jeter sans résistance aucune dans les bras de la religion. Telle n'est pas, Messieurs, la loi de ce monde : ce n'est
pas ainsi que la vérité se fait jour dans les âmes. Dieu qui l'a fait descendre sur la terre, n'a pas voulu qu'elle triomphât sans combattre. Voilà pourquoi les attaques ne feront jamais défaut à la doctrine catholique ; et si c'est le propre de rFglise de vaincre toujours, il est également dans sa destinée de ne rester jamais sans ennemis. Ne vous en étonnez pas, Messieurs, si le Fils de Dieu lui-même, la vérité incarnée, a daigné se livrer à toutes les contradictions humaines, ne faut-il pas que sa doctrine déposée dans l'Église partage son sort, et qu'impérissable comme lui, elle trouve à son exemple l'incrédulité à côté de la foi, et le blasphème en face de l'amour? Oportet hœreses esse (1). Oui, telle est la loi du monde. Il faut que la vérité règne sur le genre humain par droit de conquête, comme la vérité règne sur lui, sijepuism'exprimer de la sorte, par droit de naissance. Et rien n'est assurément plus beau ni plus glorieux que cette marche patiente et laborieuse de la vérité, qui conquiert pied à pied le terrain des âmes; qui trouve à chaque pas une victoire dans un
(I) I« aux Gor., xi, 19.
combat nouveau ; qui s'avance à travers mille obstacles qu'elle renverse, et fait tourner à son éclat jusqu'aux ténèbres mêmes dont on cherche à la couvrir. Dieu ne pouvait ménager à la vérité un plus grand triomphe , qu'en laissant aux hommes la faculté de la discuter, pour les contraindre à témoigner par leur résistance même de sa force et de sa souveraineté.
C'est pourquoi les triomphes de l'Église ne sont jamais complets , parce que, pour elle, le lendemain d'une victoire est toujours la veille d'un combat. Nos pères ont eu cette fortune, et nos arrière-neveux subiront le même sort. Ne nous laissons pas plus troubler dans notre confiance que les chrétiens d'autrefois. Et comment se troubler devant ce qui se passe? La religion est en butte à des attaques de plus d'une sorte, cela est vrai ; mais l'on n'attaque avec passion que ce qui est fort, et l'on ne cherche à renverser que ce qui est debout. Il se fait en ce moment ci, d'une extrémité de la terre à l'autre, une nouvelle démonstration, et cette fois, sans réplique, de la divinité de l'Église. Cette démonstration, elle est fournie par l'hostilité des méchants et des impies du monde entier. Regardez du Nord
au Sud et de l'Est à l'Ouest, c'est l'Église catholique, et elle seule, qu'on redoute, qu'on attaque, qu'on persécute. Pai'lout où l'impiété lève son drapeau, c'est contre le prêtre catholique qu'elle tourne sa fureur. Elle passe à côté du nninistre protestant ou du philosophe déiste sans môme daigner le combattre, tant elle est sûre d'avance d'avoir en lui, sinon un auxiliaire, du moins un adversaire inoffensif. Chaque fois qu'un prince ou un ministre, pris du vertige de la victoire, aspire à la domination universelle, c'est à l'Église catholique qu'il s'attaque; elle seule lui fait peur; elle seule lui paraît un obstacle sérieux à ses desseins. 'Voyez jusque dans le dernier de vos villages : s'y trouve-t-il quelque part un homme vicieux, perdu de mœurs, en révolte contre la société? Soyez sûrs que, pour lui, l'ennemi c'est cet autre homme qui porte sous les plis de sa robe le Décalogue et l'Évangile. Nous avons l'incomparable honneur d'avoir contre nous tout ce qu'il y a dans l'univers entier d'ennemis de Dieu et de la société. C'est le prêtre catholique, et lui seul, qui a le privilège d'exciter les colères de l'athée, du matérialiste, du débauché, de tout homme en un mot qui outrage ici-bas la vérité,
le droit ou la morale. 11 y a bien des preuves de la divinité de l'Église, mais je n'en sache pas de plus saisissante ni de plus indiscutable que celle-là. La cause de Dieu est identifiée dans ce monde avec celle de l'Église, et nos adversaires le prouvent mieux encore que nous, par l'indifférence et le dédain avec lesquels ils traitent tous les autres cultes pour réserver à la seule religion catholique leur haine et leur coups.
J'en conclus , Messieurs , que les luttes actuelles , bien loin d'ébranler notre courage , doivent l'affermir et le fortifier. Et je le dis surtout, dût ma proposition vous sembler un paradoxe, quand je regarde au cœur de la France. Il y a quelques mois, je me trouvais en Alsace, le cœur serré devant les malheurs de ma terre natale, et l'on me disait, non sans un accent de tristesse profonde : Mais , qu'est-ce que vous faites, en France? Quoi, au lendemain de vos désastres, au milieu de vos ruines, le blasphème, le cri de la révolte, la guerre à Dieu et à ses saints! Ne serait-ce pas là un signe de mort? Non, leur répondais-je, tout cela n'est qu'à la surface : la vraie France, la France de l'avenir n'est pas là. Dans cet arbre qui paraît chanceler,
il y a une sève qui se ranime ; dans ce corps blessé, une âme qui reprend le dessus. Sous ces dehors qui vous inquiètent, au milieu de tout ce bruit, de celte agitation artificielle, factice, il y a une France nouvelle qui se fait, qui se prépare en silence. C'est la France qui prie, s'humilie au pied des autels, qui reconnaît ses fautes, qui abdique ses vieilles erreurs ; la France qui demande au sacré cœur de Jésus de nouvelles flammes, de nouvelles énergies ; la France qui rappelle le Christ dans ses ateliers , dans ses usines, dans ses grandes écoles, dans ses armées ; la France qui se souvient de Charlemagne et de saint Louis, de Godefroy de Bouillon et de Jeanne d'Arc ; la France qui replace la croix sur son épée, en attendant qu'elle puisse la replacer sur tout le reste; la France, en un mot, qui se retrempe aux sources de la foi, pour y renouveler sa jeunesse comme celle de l'aigle. Cette Francelà, c'est la France catholique; c'est la vraie France, la France de l'avenir.
Un écrivain des premières années du xvii" siècle, Balzac, a dit là-dessus de magnifiques paroles, que vous me permettrez de citer, pour vous montrer à quel point la confiance dans
le secours du ciel élait enracinée dans le cœur de nos pèi'es. Il les disait au sortir de troubles moins profonds que les nôtres, mais qui n'en avaient pas moins failli mettre la France en péril : « C'est Dieu, disait-il, qui a pris un soin particulier de la France abandonnée et a voulu être son curateur dans la confusion de ses affaires ; c'est sa providence qui a perpétuellement combattu contre l'imprudence des hommes ; c'est le ciel qui a fait autant de miracles qu'ils faisaient de fautes (1). » Les fautes n'ont certes pas manqué ; plaise à Dieu de les réparer, comme autrefois, par des miracles !
Mais les miracles ne dispensent pas les hommes d'agir, ne fût-ce que pour s'en rendre dignes ; et afin que l'action soit vraiment forte , il faut s'unir. Nos adversaires l'ont compris : le démon, qui est le singe de Dieu, comme disait Tertullien, leur a inspiré deux ligues formidables, la Franc- Maçonnerie et l'Internationale, ces deux grandes caricatures de l'Église catholique. Il faut donc s'unir pour le bien, comme ils s'unissent pour le mal, mais s'unir, ^Messieurs, je ne me lasse pas
(1) Balzac, Le Prince, ch. xv.
de le dire, sur le terrain des principes, dans la vérité complète, intégrale, de telle façon qu'il n'y ait plus entre les catholiques aucun dissentiment. Il y a en chimie deux grandes lois qui dominent toutes les autres, la loi de la cohésion et la loi de raffinité : la cohésion qui unit entre eux les éléments de même nature; l'affinité qui rapproche les éléments de nature différente. C'est la force de cohésion seule qui produit les corps compacts, solides. Eh bien, il ne suffit pas qu'il y ait entre les catholiques des affinités, des sympathies ; il faut qu'il y ait entre eux une cohésion telle, qu'aucune force dissolvante ne parvienne à la rompre. Il faut que les fidèles soient étroitement unis à leurs prêtres, les prêtres à leurs évêques, les évêques au souverain Pontife ; et alors la grande armée du bien pourra présenter un front de bataille que tous les chocs de l'ennemi ne réussiront pas à ébranler.
Or, dans cette grande armée du bien, ce qu'il y a de plus nombreux, ce qui forme la masse, ce sont les laïques. On veut nous effrayer en répétant ce mot à tue-tête. Mais ce mot-là est un beau mot, un grand mot, un mot de la langue chrétienne. En vérité , ils ne savent même plus parler
français! Qui dit laïque, dit chrétien; on n'a plus le droit de s'appeler laïque, quand on a cessé d'être chrétien ; ce n'est pas laïque qu'on se nomme dans ce cas-là , mais païen. Les laïques c'est le peuple fidèle, c'est notre force et notre consolation, surtout quand on voit comme vous, Messieurs, dans ce mot de la langue ecclésiastique, un mot de ralHement pour la milice chrétienne.
Mais le terrain sur lequel la milice chrétienne, prêtres et laïques, doit réunir davantage et concentrer ses efforts, c'est, et par là je termine ce trop long entretien, c'est le terrain que l'on vous indiquait au commencement de la séance dans un discours si remarquable à tant de titres, le terrain de l'éducation. Car c'est principalement sur ce terrain que la lutte s'est portée depuis les écoles primaires jusqu'aux universités. L'instruction est à l'ordre du jour : c'est à qui s'efforcera de la répandre davantage, souvent même avec une affectation qui touche au ridicule. Ce n'est pas à une assemblée comme celle-ci que j'ai besoin de rappeler que l'instruction ne suffit pas, à elle seule, pour assurer le bonheur des individus
et la prospérité des états. Montaigne a dit à ce sujet de ces mots ingénieux et profonds comme il savait en trouver : « Les sciences, écrivait-il, sont un outil de merveilleux service (1). » Oui, un outil, un instrument : un instrument de vie ou de mort, un outil susceptijjle d'ajouter au progrès du mal, comme il peut devenir une force pour le bien. Toutdépend de la main qui l'emploie. <^ La science est bonne en soi, qui en doute, s'écriait encore l'auteur des Essais? Mais c'est un dangereux glaive, et qui empêche et blesse son maître, s'il est en main faible et qui n'en sache l'usage. » Féconde en bienfaits, quand c'est la vertu qui s'en empare, la science multiplie entre les mains du vice les moyens de destruction, et lui prête de nouvelles armes contre la société. Car si, comme l'a dit Bacon, l'homme peut autant qu'il sait, plus il sait le mal, plus il peut le faire. La science toute seule n'est donc pas cette panacée infaillible, à l'aide de laquelle certains esprits naïfs s'imaginent pouvoir guérir tous les maux du monde; car,
(ly Essais, 1. 1, xxiv.
loin d'y mettre un terme, elle peut y en ajouter de nouveaux, et devenir le poison qui tue au lieu d'être le remède qui soulage. Laissez-moi citer un dernier mot de Montaigne : « C'est une bonne drogue que la science ; mais nulle drogue n'est assez forte pour se préserver d'altération et corruption, selon le vice du vase qui la contient (1). » Ce vase , c'est l'àme qu'il faut empêcher de devenir vicieuse, en la formant par l'éducation chrétienne. Voilà pourquoi, à la différence de ce qui se fait ailleurs, nous ne saurions séparer l'éducation de l'instruction , pas plus dans nos Universités que dans nos collèges. M. Baudon vous Ta dit en excellents termes, auxquels il ne me reste rien à ajouter. Aussi bien venant de ma part, de plus longs développements sur ce sujet pourraient-ils m'exposer au reproche de vouloir refaire, avec moins d'esprit, sinon de motif, le plaidoyer de Cicéron pro domo sua.
Je m'arrête, Messieurs. Les luttes contemporaines , nous l'avons vu , sont de nature à ranimer notre confiance et à raffermir notre courage. Apportons-y l'esprit de force, spiritum
1) Essais, I. 1, XXIV.
fortitudinis ; et, ce qui, plus encore, est l'esprit propre du christianisme, l'esprit de charité : spiritum dilectionis. Nos adversaires ont coutume de terminer leurs discours par un cri de haine; le dernier mot des nôtres, ce doit être une parole d'amour. L'amour, voilà notre arme principale. Saint Augustin disait : « Il n'est rien de si dur, fût-ce même un cœur de fer, qui ne puisse être amolli par le feu de l'amour : » Nihil est tam durum atque ferreum quod non amoris ignc vincatur. Pour le triomphe de l'Église, je compte sur le droit, je compte sur la justice, je compte sur la science, sur toutes ces choses que Dieu a faites les auxiliaires de la vérité ; je compte encore plus sur le dévouement qu'inspire la charité, car c'est la plus grande force de ce monde. Saint Vincent de Paul disait à ses frères et à ses sœurs : « Il faut aimer Dieu à la sueur de son front. » Mot sublime, tel qu'il n'en sort que du cœur et de la bouche d'un saint. Oui, il faut aimer Dieu à la sueur de son front, c'est-à-dire payer de sa personne, se dépenser au service de Dieu et du prochain, et cette dépense de nous-mêmes, de nos forces et de notre vie, c'est l'amour véri-
table, l'amour vivant et en acte. Je vous laisse sur ce mot qui est comme le résumé de vos mémorables séances. Que la charité pour tous et envers tous vive au cœur de toutes nos associations catholiques : ce sera la meilleure garantie de leur succès et de leur durée ; car c'est à ce signe que Ton reconnaît les grandes institutions, et c'est par ce moyen que s'accomplissent les grandes œuvres.
ALLOCUTION