DE L'EGLISE
longue qu'elle devra être plus décisive. Car il semble que, cette fois, nous combattions véritatablement pro aris et focis. S'il ne nous était pas donné, à nous, vos aînés et vos maîtres, de jouir de la victoire complète, cette bonne fortune, n'en doutez pas, serait réservée à votre génération, mes chers enfants. Vous entrerez dans nos travaux et vous profiter: de nos efforts. Préparez-vous à votre mission future en devenant entre les mains de Dieu des instruments dignes de lui. Il fait bon parler courage et dévouement en des lieux où l'on foule l'héroïsme à chaque pas. Le sang des martyrs coule dans vos veines; et le sang des martyrs, comme le disait Tertullien, est une semence de chrétiens : Sanguis martyrum seineti christianorum.
DISCOURS
à la Distribution des Prix du Petit-Séminaire Mongazon
Messieurs, chers Élèves,
Gomme vous le disait éloquemment votre digne supérieur, la vraie et la fausse éducation se disputent à présent la jeunesse française. Encore si le débat ne portait que sur les méthodes et les programmes, sur l'ordre et la distribution des matières de l'enseignement, on pourrait se consoler jusqu'à un certain point de ces remaniements périodiques dont le moindre
défaut est de maintenir la question scolaire dans un état provisoire perpétuel. Mais le dissentiment est bien autrement profond ; il va jusqu'à la base même de l'éducation. Pour plusieurs de nos réformateurs modernes, il ne s'agit de rien moins que de déplacer cette base, d'appliquer à la pédagogie les théories positivistes et matérialistes, en d'autres termes de constituer l'enseignement à tous ses degrés, en dehors de Dieu et de la religion.
Voilà l'erreur fondamentale que nous avons à combattre de nos jours. Il y a douze ans déjà, devant ce courant d'irréligion qui n'a fait que grossir depuis lors, je disais en présence des Facultés et des grandes écoles de Paris : Si de pareilles doctrines venaient à prévaloir, c'en serait fait parmi nous de la civilisation chrétienne. Il y aurait là un germe de décadence qui se développerait rapidement et dans tous les sens. Décadence littéraire, car le souffle de l'inspiration n'agite pas des poitrines d'où ne sort plus que le cri de la chair, et la flamme poétique s'éteint au contact glacial de l'athéisme. Décadence artistique, car l'idéal est la vie de l'art ; or le matérialisme tue l'idéal pour rabaisser le
vol de la pensée vers des réalités grossières. Il n'y a plus de place pour les Phydias là où Ton a cessé de comprendre le langage des Platon. Décadence philosophique, car à quoi peut bien se réduire la philosophie, du moment que l'esprit ne se sent plus capable de porter dans son sein la grande idée de l'infini, et qu'il ne sait plus s'élancer par-delà les bornes du relatif et du créé pour atteindre à Tincréé et à l'absolu? Décadence morale, car il fait nuit dans l'âme quand l'idée de Dieu s'en éloigne ; et une fois ce flambeau éteint, on peut y prendre au hasard le bien pyur le mal et le vice pour la vertu. Décadence politique, car l'autorité est sans force, si la majesté de Dieu ne la couvre, et la liberté sans garantie, si la loi divine ne la protège. Décadence sociale, car la foi religieuse ne peut être remplacée que par la force , et si en l'absence de ce frein moral, il n'y avait plus que la force matérielle pour contenir les appétits et réprimer les passions, il en résulterait une situation violente dont le premier mot serait la guerre sociale, et le dernier mot la barbarie.
En signalant, il y a douze ans, les périls que l'invasion de l'athéisme et du matérialisme
faisait courir à la civilisation chrétienne, je ne pensais pas que l'événement me donnerait si tôt raison. Cette décadence, résultat inévitable de la dépression des esprits sous l'empire d'humiliantes doctrines, qui pourrait la nier? En fait d'oeuvres littéraires, quelle stérilité dans ces dix dernières années? Si l'éloquence et la poésie comptent encore parmi nous quelques rares représentants, c'est au passé que revient l'honneur de les avoir formés. Les arts ! comment n'être pas frappé, dans nos expositions de peinture et de sculpture, de la médiocrité que révèlent des productions sans souffle, sans inspiration et sans vie? La philosophie ! qui a souci d'elle? qui parle pour elle? qui a foi en elle? La grandeur et l'élévation morale ! quel moyen de leur conserver un sens quelconque dans une théorie qui fait du plaisir et de la jouissance matérielle la règle suprême de la vie? Quant à la politique, le mieux que l'on puisse faire, pour ne pas en dire de mal, c'est de ne pas en parler du tout. Et pour ce qui est de l'ordre social, est-ce que hier encore, à quelques années des horreurs de la Commune, cinquante fédérations ouvrières n'envoyaient pas leurs délégués à Paris, de tous
les points de la France , pour déclarer bruyamment la guerre à la propriété, c'est-à-dire pour prononcer le premier mot de ce que j'appelais tout à l'heure la guerre sociale et la barbarie qui en serait la suite?
Tels sont les fruits des désolantes doctrines que nous avons vues se développer en France depuis un certain nombre d'années. Et après de telles expériences, c'est le moment que l'on voudrait choisir pour bannir de l'enseignement Dieu et la religion, pour former des générations sevrées de toute idée chrétienne, pour accélérer une décadence déjà si prompte et si générale ! En vérité l'on ne sait pas si de tels projets ne sont pas encore plus insensés que coupables ! Eh bien, faut-il désespérer à la vue des progrès qu'ont faits dans ces derniers temps les théories positivistes et matérialistes ? A Dieu ne plaise ! L'Église est toujours là, principe de vie et de résurrection pour les peuples. Elle a la garde de la civilisation chrétienne qui est son œuvre. Vous sacrifiez les belles-lettres, les humanités, comme on les appelait tout à l'heure, aux tendances inférieures et rabaissées de notre époque : l'Église les prendra sous sa protection ; elle en
conservera le dépôt dans ses collèges, dans ses séminaires, dans ses universités renaissantes. Vous avez vu naguère, à Angers même, quel puissant essor elle donnait à l'art oratoire, dans ces conférences qui, de ville en ville, ont remué l'élite de nos populations, montrant ainsi que la religion n'a pas seulement pour elle le droit et la justice, mais encore l'éloquence et le savoir. Ne craignez pas pour les beaux-arts : l'Église saura leur ouvrir dans sa doctrine et dans son histoire, des sources d'inspiration qui ne tariront jamais. Le monde entier est encore sous l'impression de la grande parole du Souverain-Pontife proclamant dans l'encyclique sEterni Patris la haute importance de la philosophie à une époque où cette science maîtresse est si délaissée par les uns, si dépréciée par les autres. Tandis que l'athéisme et le matérialisme abaissent et rapetissent le caractère, l'Église rallie autour d'elle toutes les grandeurs et toutes les énergies morales : je n'en voudrais d'autre preuve, à l'heure présente, comme je le disais la semaine dernière à Beaupréau, que ces deux cents magistrats descendant de leurs sièges, spontanément, au premier cri de leur conscience, plutôt que
de sacrifier leur honneur et leur dignité; et ces deux mille jurisconsultes bravant tous les outrages d'une certaine presse pour donner leur pleine et entière adhésion au langage du bon sens et de la raison juridique la plus élevée. Gardienne et protectrice des libertés publiques comme du droit et de l'autorité souveraine, l'Eglise est encore le plus ferme, je devrais dire l'unique rempart de la civilisation contre les barbares modernes qui tenteraient de monter à l'assaut de la société sur les ruines de toutes les institutions qui en font la force et la grandeur. Voilà pourquoi le bon sens et la raison commandent de conserver Dieu et la religion à la base de l'éducation ; car c'est de l'éducation de la jeunesse que dépend l'ordre social tout entier. Si donc les adversaires de l'Église donnent suite à leurs projets, nous leur laisserons leurs écoles sans Dieu, sans foi, sans prière, sans pratique religieuse, et nous continuerons à élever la jeunesse dans la crainte de Dieu et clans le respect de sa loi. Les familles chrétiennes feront leur choix entre la vraie et la fausse éducation ; et comme au début de ce siècle, après des expériences que nous voudrions épargner à notre
pays, il viendra des hommes de sens et d'autorité pour répéter ce que disait Portalis à la suite de lamentables ruines : « Il est temps que les théories se taisent devant les faits. Point d'instruction sans éducation, sans morale et sans religion... Il faut prendre la religion pour base de l'éducation. » Ge langage est celui de tous les hommes qui cherchent sincèrement la grandeur et les véritables intérêts de la France.
DISCOURS
PRONONCE
à la Distribution des Prix du collège Saint-Louis de Saumur
Messieurs, chers Élèves,
Il m'est tout particulièrement agréable de pouvoir présider cette année la distribution des prix du collège Saint-Louis. Car, jamais encore cet établissement, fruit de tant d'efforts et de sacrifices, n'avait atteint le degré de prospérité auquel nous l'avons vu arriver dans ces derniers temps. Jamais encore, le succès des examens n'était venu répondre plus complètement à mon attente
et au vœu légitime des parents. Plus le blasphème redouble d'audace dans cette cité saumuroise pour séparer la science de Dieu , et pour jeter à la Providence d'outrageants défis, plus il semble que les familles catholiques tiennent à protester contre ces bravades d'esprits infirmes, en confiant leurs enfants à des maîtres qui placent la religion à la base et au sommet de l'enseignement. Ces résultats, si consolants pour mon cœur, j'aime à les attribuer en grande partie au pieux et savant supérieur qui, depuis huit ans, a mis tant de zèle et d'activité au service de cette maison. Tout à l'heure, il se définissait lui-môme à son insu et malgré lui, en nous retraçant le portrait de l'homme de devoir. Aussi suis-je heureux de pouvoir récompenser des services déjà considérables en le nommant aujourd'hui chanoine honoraire de mon église cathédrale. Vous prendrez votre part do cette distinction si bien méritée, vous, Messieurs, qui le secondez dans sa tâche avec un dévouement digne de tout éloge. Et vous aussi , chers enfants , vous serez sensibles à un honneur qui est en quelque sorte le vôtre, car vous y aurez contribué par votre ardeur à profiter des leçons et de l'expérience
d'un directeur qui a su se concilier le respect et l'affection de tous.
Sans doute vous n'êtes encore qu'au début de votre carrière; et peut-être l'un ou l'autre d'entre vous n'envisage-t-il pas sans quelque inquiétude l'espace qu'il lui reste à parcourir avant d'arriver au terme de ses études. Des thèmes, des versions, des analyses, des vers latins : voilà l'exercice principal auquel vous vous livrez pour le moment. Eh bien, ce genre d'exercice, lui aussi, a sa haute importance, je dirai presque son charme. Pour réussir dans un art quelconque, il faut connaître avant tout et travailler l'instrument dont on veut se servir. Voyez le chanteur, comme il est obligé de vocaliser longtemps et sans relâche, pour devenir maître de tous les mouvements de son gosier, et pour donner à sa voix les inflexions qui expriment le sentiment à tous les degrés et avec toutes les nuances. Ne lui en déplaise, il faut qu'il étudie avant tout le solfège, s'il veut venir à bout des difficultés du chant. Voyez le musicien, comme il est obligé d'assouplir et de briser ses doigts, pour arriver à exécuter facilement tous les mouvements nécessaires à la production rapide des sons :
avant d'interpréter les morceaux des grands maîtres, il a besoin de faire des gammes. Ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus agréable ni pour ceux qui les font ni surtout pour ceux qui sont condamnés à les entendre. Il y a des enfants qui voudraient du premier coup exécuter de brillantes fantaisies; il est même des parents trop pressés qui s'ennuient d'entendre ces essais et ces tâtonnements. Gomment, disentils, pas même une petite valse, pas même une polka ! Mais le maître est là qui ne cesse de répéter avec sa vieille expérience : des gammes , avant tout des gammes. Eh bien, les thèmes et les versions, ce sont les gammes de l'enseignement; c'est le solfège de la littérature : il faut passer par là sous peine de n'arriver à rien. Voulez-vous devenir des artistes de la parole, des ouvriers dans l'art d'écrire, appliquez-vous d'abord à connaître et à utiliser l'instrument nécessaire, l'outil indispensable de la pensée, qui est le langage. Voilà pourquoi Ton vous apprend ici, dans de longues études et de fréquentes compositions de style, à manier et à remanier sans cesse tous les mots de la langue, toutes les constructions de la phrase, tous les
éléments de la parole, à peser et à mesurer chacune de vos expressions, à leur trouver des termes équivalents, à tourner dans votre langue, avec la même énergie et la même délicatesse, tout ce qui a été dit ou écrit dans un autre. Travail fécond, exercice salutaire, qui fait le désespoir des écoliers paresseux, je l'avoue, mais qui , pour les élèves studieux comme vous, est une gymnastique intellectuelle d'où l'on sort avec un instrument souple et docile, c'est-à-dire avec une langue correcte et un esprit juste.
Jusqu'à ces derniers temps, le langage que je viens de vous faire entendre avait été celui de tous les maîtres de la pédagogie. Des réformateurs sont venus, qui, à l'exemple du médecin de Molière, ont prétendu changer tout cela. A les en croire, l'on saurait d'autant plus vite une langue qu'on aurait mis moins de temps à l'apprendre. Pour eux, plus de thèmes, plus de vers latins, plus de compositions latines : à peine si la version trouve encore grâce à leurs yeux et Dieu sait pour combien de temps. Inutile de dire que nous n'accepterons aucune de leurs innovations; car il n'en est pas une seule qui soit marquée au coin de l'expérience et de la raison. Je
me trompe : il y en a une dont il faut tenir compte : mais nous en avions donné l'exemple, à Saumur même, il y a huit ans, en supprimant la huitième classe latine. Quant au reste, nous tiendrons ce nouveau bouleversement, succédant à tant d'autres, pour non avenu. Nous resterons fidèles aux vraies et saines traditions de l'enseignement. Il en résultera pour nos collèges une supériorité qui ne tardera pas à se manifester dans les examens publics.
Continuez donc, mes chers enfants, à vous exercer dans toutes ces compositions qui sont de votre âge, lors même que vous n'en sentiriez pas toujours l'importance ou l'utilité. Habituez-vous à faire vos thèmes, vos versions, vos vers latins avec le même soin et la même ardeur que s'il s'agissait de gagner la bataille de Marengo ou d'Iéna. C'est par cette énergie et cette patience de travail qu'on arrive aux grands résultats. On demandait à Alfiéri , au célèbre poète italien , comment il était devenu poète : Je l'ai voulu, répondit-il, je l'ai toujours voulu, je l'ai fermement voulu : voile, sempre voile, fermissimamente voile. On peut ne pas admettre cette maxime pour la poésie, car n'est pas préci-
sèment poète qui veut ; mais pour s'instruire, il suffit de le vouloir. La bonne volonté ne vous manque pas, chers enfants : aussi suis-je plein d'espérance pour la suite de vos études. 11 sortira du collège Saint-Louis des élèves ardents au travail, formés à la piété et aux vertus chrétiennes, une génération de jeunes hommes qui feront la joie de leurs familles, l'honneur de leur pays, et qui me prépareront à moi-même, pour les vieux jours de mon épiscopat, une phalange de laïques chrétiens dans lesquels je trouverai mon point d'appui et ma consolation.
DISCOURS