‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 3)Chapitre 18 sur 64 · ARCHEVÊQUE DE CAMBRAI · texte numérisé non relu

ARCHEVÊQUE DE CAMBRAI

Messieurs et ciiers Coopébateurs,

Vous savez déjà dans quel deuil profond la mort de Son Éminence le cardinal Régnier vient de plonger l'Église de Cambrai. Bien qu'une vieillesse prolongée au-delà des limites ordinaires de la nature les eût préparés à cette séparation, nos frères du Nord n'en ressentent pas moins vivement la perte de l'illustre archevêque qui, depuis trente ans, occupait avec tant de distinction l'un des sièges les plus importants

delà chrétienté. Avec lui, le Sacré-Collège voit disparaître l'un de ses membres les plus dignes de vénération , et l'Église de France un des prélats qui l'aura honorée davantage dans ce siècle par la sagesse de ses vues, par l'énergie de son caractère, par la sûreté de sa doctrine, et par la dignité d'une vie consacrée tout entière à la gloire de Dieu et au bien des âmes.

Au milieu de ce concert universel de louanges et de regrets, l'Église d'Angers ne saurait être indifférente à un événement qui la touche de si près. Car il était sorti du milieu de vous, Messieurs et chers Coopérateurs ; il avait été l'un des vôtres, ce prince de l'Église, resté Angevin de cœur, comme il l'était par sa naissance. Combien il aimait à se reporter vers les jours de sa jeunesse sacerdotale, avec quel tendre et vif intérêt il suivait de loin tous ceux dont il avait été le condisciple ou le maître, s'informant avec soin de tout ce qui les concernait, et n'oubliant rien de ce qui avait pu leur donner place dans ses souvenirs : vous le savez, vous tous qui avez eu l'occasion de le revoir dans le cours de sa longue et brillante carrière. Nous avions pu en juger nous -même, à Rome, au moment où

la divine Providence nous appelait au siège d'Angers ; et nous n'oublierons jamais avec quelle affectueuse sympathie il accueillait clans notre personne le premier Pasteur d'une Église qui lui était restée si chère et dont il était, à nos yeux, l'une des gloires les plus éclatantes et les plus pures.

C'est qu'en effet, Monseigneur Régnier nous appartient moins encore par sa naissance que par vingt-cinq années de vie et d'activité sacerdotales ; et s'il a été donné à d'autres d'admirer l'évêque, nous avons pu apprécier la vertu et le mérite du prêtre. Nous laisserons donc aux églises d'Angoulême et de Cambrai le soin de célébrer un épiscopat si fécond en œuvres de zèle et de dévouement. Pour nous, la reconnaissance nous fait un devoir de rappeler les services rendus à notre diocèse par le collaborateur si intelligent et si actif de Monseigneur Montault. Ce sentiment, nous l'exprimions il y a quelques années, non sans une émotion bien vive, lorsque, au cours de nos visites pastorales, nous apercevions dans l'un des villages les plus reculés de l'Anjou l'humble demeure où réminent Cardinal avait vu le jour. C'est de là, de Saint-Quentin-

lès-Beaurepaire, qu'il était sorti, sous les auspices du vénérable M. Changion, curé de la paroisse, pour aller achever ses études au collège de La Flèche et plus tard au lycée d'Angers. Elle était restée vivante parmi tous ses contemporains, aujourd'hui disparus pour la plupart, l'impression produite par cet esprit éminemment sagace, dont la force se doublait d'une trempe de caractère peu commune. Alors déjà, comme au grand séminaire et dans tout le cours de sa vie, il semblait la règle incarnée, tant il mettait d'exactitude à remplir son devoir, sans y apporter jamais ni négligence ni précipitation. Tel aussi nous devions le revoir à soixante ans de là, au Concile du Vatican, n'ayant pas manqué une seule séance dans l'espace de huit mois, toujours arrivé le premier et sorti le dernier, ne détournant pas une minute son attention des graves matières débattues dans l'auguste assemblée, et donnant à tous l'exemple d'une régularité devenue pour lui un besoin non moins qu'un principe.

Les fonctions de renseignement et celles de l'administration convenaient également à une nature où les dons de l'esprit et les qualités du

cœur se maintenaient clans un équilibre si parfait. On le vit bien, quand l'abbé Régnier, à peine sorti du grand séminaire d'Angers, fut appelé à professer successivement la seconde et la philosophie au collège de Beaupréau. Vous savez , Messieurs , avec quelle fidélité s'est conservé parmi vous le souvenir de cet enseignement clair, méthodique, substantiel, d'où le jeune et brillant professeur écartait soigneusement toute nouveauté suspecte, pour s'en tenir aux saines traditions de la science et de la foi. En même temps se manifestaient chez lui, dans l'éducation de la jeunesse, ce tact, cette finesse de jugement et cette connaissance des hommes dont il allait faire preuve à toutes les époques de sa vie. Aussi nul ne fut étonné de lui voir confier, à l'âge de vingt-huit ans, la direction du collège royal d'Angers. Dans ces jours glorieux de la Restauration, où se réveillait de toutes parts l'esprit littéraire et scientifique, l'on comprenait que la religion doit être à la base comme au sommet de renseignement. S'inspirent de cette pensée aussi juste que féconde, le nouveau proviseur sut donner aux études une impulsion des plus heureuses. Nous avons trouvé plusieurs de

ses anciens élèves clans les premiers rangs du clergé, de la magistrature, de l'administration : tous nous parlaient avec admiration de ces conférences religieuses où l'abbé Régnier exposait les vérités de la foi avec une netteté et une précision qui captivaient l'attention de son jeune auditoire. Il devait les reproduire vingt ans plus tard, clans la cathédrale d'Angoulême, avec le succès qui s'attachait partout à sa parole si lumineuse et si ferme.

Mais là où son talent apparut avec plus d'éclat, ce fut dans la part si importante qu'il prit à l'administration du diocèse d'Angers sous l'épiscopat de Monseigneur Montault. Associé, dès 183 1 , comme vicaire général, aux travaux du vénérable prélat dont l'Anjou garde si pieusement le souvenir, l'abbé Régnier possédait un ensemble de qualités par où il devait exceller clans ces délicates fonctions. Il avait à un haut degré ce tact et cette modestie, qui, dans un rang déjà élevé, permettent de se subordonner à la pensée et à la volonté d'autrui, sans rien sacrifier de ce qui fait la dignité personnelle ; cette abnégation et ce détachement de soi-même qui consistent à s'effacer dans le commandement , pour ne

paraître que dans l'action, à se faire le bras qui exécute, au service de la tête qui conçoit. Nul mieux que lui ne s'entendait à exercer l'autorité, sans trop rengager ni la compromettre ; et Ton ne savait ce qu'il fallait admirer davantage, de sa dextérité à dénouer des situations difficiles, ou du soin qu'il mettait à faire remonter plus haut que lui le succès des œuvres dont il avait eu la peine. Loin de vouloir s'arroger un droit qui n'eût pas été le sien, il se rappelait cette parole de saint Jean : « L'époux est celui à qui est l'épouse; quant à l'ami de l'époux, il est là qui se tient debout à ses côtés, et qui l'écoute, ravi qu'il est d'entendre la voix de l'époux : Gaudio gaudet propter vocem sponsi. » (1) On le voyait partout et il ne paraissait nulle part, trop heureux qu'on pût l'oublier au second rang où il se plaisait, et qu'on n'eût d'éloges ou d'attention que pour le premier degré de la hiérarchie. C'est ainsi que le bien se faisait à Angers : hospices, pensionnats, communautés religieuses, depuis Sainte-Marie de la Forêt jusqu'à Bellefontaine et à Combrée, tous

(1) Saint Jean, III, 29.

T. VIII. fi

les établissements d'instruction ou de charité avaient leur part dans le zèle infatigable du vicaire-général ; et il était le seul à ne pas s'apercevoir des résultats qu'obtenaient sa parole et son activité.

Aussi, comme l'attestent les lettres si édifiantes que nous avons sous les yeux, quand notre prédécesseur de vénérée mémoire, Monseigneur Angebault, se vit appelé au siège d'Angers, la première condition qu'il mit à son acceptation, ce fut de n'être pas privé du zèle et des lumières d'un collaborateur si précieux. Il ne lui semblait pas possible de se séparer d'un prêtre qui possédait si pleinement la confiance du clergé et des fidèles ; et c'est là sans doute le plus bel éloge que nous puissions faire de l'abbé Régnier. Mais la Providence en avait disposé autrement : les églises d'Angoulême et de Cambrai devaient bénéficier à leur tour d'un dévouement que l'Anjou avait appris à estimer et à bénir. Grande et belle carrière sacerdotale, à laquelle rien n'aura manqué de ce qui fait ici-bas le vrai mérite et la véritable gloire ! Nous recueillerons pieusement les leçons qui s'en détachent, en même temps que nous enregistre-

rons avec une légitime fierté dans les annales de notre Église, le nom et les œuvres de celui qu'elle comptera pour toujours au nombre de ses plus illustres enfants. Rien n'est fortifiant pour les générations futures, comme l'exemple de ceux qui ont honoré leur pays par de longs et signalés services ; et si du vivant même du cardinal Régnier, nous avons pu lui appliquer ce mot de Bossuet , « que la pourpre romaine ellemême n'avait rien ajouté à sa dignité, tant il la relevait déjà par le mérite de sa vertu et de sa science (1), » il nous est permis d'espérer après sa mort que le jugement des hommes n'aura fait que devancer pour lui l'heure suprême des récompenses divines.

Et cependant, Messieurs et chers Coopérateurs, nous n'oublierons pas que les vies les moins exemptes de reproche peuvent n'être pas sans tache devant « Celui qui juge les justices mêmes (2). » Voilà pourquoi la reconnaissance nous fait un devoir de prier pour le repos de

(1) Discours sur la puissance ecclésiastique prononcé à Douai au Sacre de Mar Bataille, évêque d'Amiens.

(2) Psaume LXXIV, 3.

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