DES MISSIONNAIRES
comme dans la carrière ecclésiastique, c'està-dire des chrétiens militants qui ne se contentent pas de posséder la foi pour eux-mêmes, mais qui cherchent à la faire triompher autour d'eux par l'exemple, par la parole et par l'action. Grâce à Dieu, il en est sorti de Gombrée un grand nombre qui figurent au premier rang de la défense catholique en Anjou. Puisse cette phalange d'athlètes de la foi s'accroître d'année en année, pour l'honneur de cette Institution, pour le bien de l'Église et de la France î
DISCOURS
à la Distribution des Prix du collège Saint-Louis de Saumur
Messieurs, ghers Élèves,
Vous venez d'entendre un remarquable discours sur l'histoire : l'histoire que Cicéron appelait avec tant de raison « le témoin des temps, la lumière de la vérité, la vie de la mémoire, la maîtresse de la vie, la messagère de l'antiquité : « historia testis temporum, lux veritatis, vita memoriœ, magistra vitœ, nuncia
vetustatis (1). » C'est sur cette qualification de « messagère de l'antiquité » que je voudrais appeler un instant votre attention. Il ne semble pas que Cicéron, avec sa grande expérience des hommes et des choses, ait voulu comprendre dans le domaine de l'histoire proprement dite ce que l'on a coutume d'appeler les faits contemporains ; et, pour ma part, je ne puis que l'en approuver grandement. Voilà pourquoi, quand j'avais l'honneur de siéger au Conseil supérieur de l'instruction publique, je m'étais élevé constamment contre l'introduction dans nos collèges de l'histoire contemporaine, estimant, d'une part, que de tels événements étaient trop rapprochés de nous pour pouvoir être jugés avec une complète impartialité, et, de l'autre, qu'il était de toute convenance de ne pas critiquer, devant les enfants, tel acte public auquel leurs pères avaient pu prendre part. Le sentiment contraire a prévalu, et à mon grand regret. Non pas que l'Église ait à s'en plaindre, elle qui, de nos jours, a su ajouter de si grandes pages à son histoire ; mais
(1) De Orat. II, 36.
je me demande ce qu'a pu y gagner le parti qui a poussé davantage à ce que l'histoire classique ne demeurât plus simplement « la messagère de l'antiquité, » comme l'appelait Cicéron, nuncia vetastatis.
Et, en effet, il n'est pas possible de dérouler sous les yeux de nos élèves les pages de l'histoire contemporaine, avec tous ses changements et toutes ses vicissitudes, comme l'exige le programme universitaire, sans qu'aussitôt se dresse devant eux cette formidable question : Comment se fait-il que depuis 1789 la nation française ait eu onze constitutions plus fragiles les unes que les autres, et vingt et un gouvernements qui se sont succédé tour à tour? Il faut donc qu'il y ait eu à l'origine de ce mouvement une erreur profonde, un vice radical, le principe d'une maladie chronique et incurable si l'on n'y oppose un remède aussi énergique que le mal! Question redoutable, qui se pose d'elle-même, sitôt que l'on étudie l'histoire contemporaine, et dont il eût été facile d'éloigner l'attention de nos élèves, si l'on avait eu la modestie de se borner à voir dans l'histoire, avec l'orateur romain, « la mes-
sagère de l'antiquité , » nuncia vetustatis.
Il est encore très difficile d'enseigner à nos élèves l'histoire contemporaine, sans faire naître dans leur esprit une autre question également indiscrète : D'où vient qu'avant 1789 la nation française était la première du monde, qu'elle dominait par son génie, par sa langue, par sa puissance militaire, à tel point que Frédéric II pouvait dire : « Si j'étais le roi de France, il ne se tirerait pas en Europe un coup de canon, sans ma permission ; » tandis qu'au train dont nous allons il est fort à craindre qu'on n'en soit réduit à dire que la nation française est exposée à ne plus pouvoir tirer un coup de canon, sauf peut-être contre les Khroumirs, sans la permission de quelqu'un? Encore une question qu'il eût mieux valu, ce me semble, écarter du domaine classique, en réduisant l'histoire au rôle de « messagère de l'antiquité, » nuncia vetustatis.
Je pourrais citer une foule d'autres questions que soulève imprudemment, selon moi, l'étude de l'histoire contemporaine. En voici une, par exemple, qu'il n'est pas possible d'éluder,
quelque bonne volonté que l'on y mette, étant donné un programme qui s'étend jusqu'à 1875 : Comment se fait-il que, dans les soixante dernières années, derrière chaque barricade, chaque émeute, chaque insurrection, chaque soulèvement, on trouve toujours et invariablement le même parti et sous le même nom, sous un nom qu'on ne peut plus dire ? Problème historique qu'il eût été préférable de ne pas poser dans nos classes, par égard pour un certain nombre de nos concitoyens, qui ont un intérêt personnel à ce que l'histoire demeure la « messagère de l'antiquité, » nuncia vetustatis.
Mais puisque l'on tenait absolument à franchir le seuil de l'histoire contemporaine, j'aurais aimé que l'on s'arrêtât du moins devant un drame dont les acteurs, encore debout, ont droit à tous les ménagements. Et quelle meilleure date pour clore l'histoire classique que cette période à jamais mémorable, où, après de grandes gloires suivies de grands malheurs, la France rentrée dans le concert européen, avait vu son gouvernement guérir ses plaies, réparer ses désastres, rétablir ses alliances, rendre à la tribune l'éclat
avec la liberté, imprimer à la littérature nationale un magnifique élan, tandis que d'autre part il léguait au pays, avec la conquête d'Alger, une nouvelle France qui, dans ses desseins, devait être pour la mère-patrie un élément incomparable de force et de grandeur?
Le programme d'histoire contemporaine va plus loin, puisqu'il ne s'arrête que devant la constitution de 1875, sa seule et unique barrière. Et c'est ainsi que « la messagère de l'antiquité » est devenue le porte-voix de très grandes nouveautés. Mais soyez sans inquiétude, pères et mères de famille qui m'écoutez, ce n'est pas à Saint-Louis que, dans des matières si délicates, les professeurs d'histoire se départiront de la réserve et de la discrétion commandées par la justice et par le respect des convenances. Soucieux de n'apprécier qu'avec une extrême prudence les hommes et les choses de notre temps, ils se garderont bien de prononcer avec les vainqueurs du jour le vœ victis, de confondre le provisoire avec le définitif, et les choses révisables avec les choses parfaites. Dans le récit de nos gloires comme dans le tableau de nos cala-
mités récentes, ils chercheront autant de motifs pour inculquer à vos enfants l'amour de la France, pour leur inspirer une pleine confiance dans ses destinées, et pour leur persuader que le jour n'est pas encore venu où Dieu aura cessé d'écrire par la main des Francs de grandes et de glorieuses pages dans l'histoire de l'humanité : Gesta Deiper Francos !
LETTRE PASTORALE