DU 21 NOVEMBRE
la. sainteté:
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
La canonisation d'un saint est l'un des actes les plus élevés de l'autorité pontificale. Proclamer solennellement et à la face du monde entier qu'un des fils de la sainte Église catholique a pratiqué la vertu au degré de l'héroïsme, qu'il mérite de recevoir ici-bas un culte de respect et de vénération, et que, du sein de l'éternelle béatitude, il remplit un ministère d'intercession en faveur de ceux qui l'invoquent : quelle plus haute attribution de la puissance spirituelle !
Aussi, que de précautions et de sages lenteurs, avant que le Père commun des fidèles se décide à placer cette couronne terrestre au front d'un serviteur de Dieu ! C'est au bout de longues années, quand la mémoire d'un homme a subi victorieusement l'épreuve du temps et de l'histoire, après un examen approfondi de sa vie et de ses œuvres, à la suite d'une procédure dont les formes minutieuses défient la critique la plus sévère, c'est alors seulement qu'intervient un jugement suprême et définitif, auquel les miracles de la toute-puissance divine servent de base plus encore que le témoignage des contemporains et l'admiration de la postérité. A ce travail de la sagesse humaine, déjà suffisant pour produire la plus haute certitude morale, vient se joindre l'assistance divine qui ne manque jamais au chef de l'Église dans un ordre de choses qui intéresse si vivement le culte et la morale chrétienne. Et c'est ainsi que tout se réunit pour faire de la canonisation d'un saint l'un de ces événements qui marquent à jamais dans la vie de l'Église.
Le 8 décembre prochain, en la fête de l'Immaculée Conception de la Très Sainte- Vierge, une
solennité de ce genre va s'accomplir dans la capitale du monde chrétien. Après avoir confirmé les décrets publiés dans les consistoires du 20 juin et du 11 septembre de cette année, Notre saint Père le Pape Léon XIII s'apprête à inscrire au catalogue des saints honorés d'un culte public les bienheureux Jean-Baptiste de Rossi, Benoît- Joseph Labre, Laurent de Brindes, et la bienheureuse Claire de Monte-Falco. L'Italie et la France se partageront ainsi les gloires d'un triomphe auquel nul autre hommage ne saurait se comparer. Sans doute, aucun des nouveaux élus ne se rattache à notre diocèse ni par le lien de la naissance, ni par des œuvres accomplies au milieu de nous ; mais il n'est pas d'étranger dans l'Église catholique, et ses joies sont pour tous ses enfants des joies de famille. Quel beau spectacle d'ailleurs que cette glorification éclatante de la vertu ! Est-il rien qui puisse honorer davantage la nature humaine? Quelle haute leçon donnée au monde par cette affirmation souveraine du bien en face du mal qui le combat ou qui cherche à le nier ! Quoi de plus propre à fortifier en nous le sentiment de la vraie grandeur et de la vraie dignité morales ? Où trouver
un enseignement mieux fait pour nous rappeler à nous-mêmes que la sainteté est le premier et le dernier mot de nos destinées ? Nous ne voudrions pas laisser passer les fêtes qui se préparent au centre de la chrétienté, sans tirer de leur objet même quelques réflexions capables de vous encourager dans l'œuvre de votre propre sanctification.
La vraie grandeur de l'homme consiste dans la vertu. Ni la richesse, ni le talent, ni le pouvoir n'ont rien qui approche d'elle. Par son excellence comme par sa difficulté même, la vertu est hors de pair avec n'importe quelle supériorité du rang ou de l'intelligence ; car c'est d'elle seulement que l'homme tire sa valeur et son véritable mérite. Cette vérité de sens commun, gravée par Dieu dans la conscience humaine, il n'est certes pas inutile, Nos très chers Frères, de la rappeler à une époque où il semble que tout conspire pour la faire oublier. Dans l'estime comme dans les efforts du grand nombre, est-ce bien la vertu qui tient le premier rang? Les hommages de la foule, ses désirs et ses aspirations, ne vont-ils pas de préférence du côté où se trouvent la fortune, le plaisir et le succès? L'idée même de la
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vertu n'a-t-elle pas souffert d'une recherche trop ardente du bien-être matériel et de la jouissance? Que d'hommes pour qui toute la morale se réduit à une sorte d'honnêteté vulgaire, où les maximes de la bienséance sociale, devenues la seule règle de conduite, ont remplacé les austères prescriptions de la loi divine! Inutile de mentionner ces théories avilissantes, si répandues de nos jours, et dans lesquelles la vertu devient un non-sens avec la négation du libre arbitre et de la responsabilité morale. Il est clair que si, à la place d'une âme immortelle, on ne voit plus dans l'homme qu'un ensemble de matière, fatalement gouverné par des lois physiques, il ne saurait plus être question pour lui ni de bien et de mal, ni démérite et de démérite. Encore si l'apologie du vice n'achevait pas de mettre en péril jusqu'à la notion de la vertu ; mais comment ne pas s'effrayer pour Tordre moral de ces mille productions du roman, du théâtre, de la presse licencieuse, où les plus mauvaises passions de l'homme paraissent au grand jour excusées, justifiées, réhabilitées et glorifiées? Non jamais peut-être la conscience humaine n'a subi de tels assauts ; jamais il n'a
été plus nécessaire de faire resplendir aux yeux du monde l'image de la vraie grandeur, de celle qui consiste dans la pratique habituelle et constante de la vertu.
Or, tel est précisément le sens de la canonisation des saints. Ne croyez pas, Nos très chers Frères, que ce soient là de vaines pompes, des cérémonies destinées à frapper les yeux sans parler au cœur. Par cette glorification éclatante de la vertu dans la personne de l'un ou de l'autre de ses fils, l'Église, dépositaire fidèle et gardienne incorruptible de la loi morale, se propose d'en rappeler au monde, sous une forme sensible et palpable, la grandeur et l'immortelle beauté. Elle choisit pour cette haute leçon le temps favorable. Chaque fois que la notion du devoir tend à s'obscurcir dans les âmes, aux heures critiques où la conscience humaine subit l'une de ces dépressions qui pourraient faire craindre pour l'idée même de la vertu, l'Église redouble d'efforts pour déployer en face du monde le drapeau de la sainteté. Elle va du trône à l'échoppe, de la chaumière au palais, à travers toutes les conditions sociales ; elle va discerner au loin quelques-uns de ses enfants ; elle va
surprendre dans la retraite où se cachait leur humilité, ces dévouements inconnus, ces héroïsmes oubliés ; elle les examine, les pèse, les discute, et, les produisant au grand jour, elle les ramasse dans une vie toute rayonnante de beauté, qu'elle place sous les yeux des peuples, émus et attendris, en leur disant : voilà le bien, voilà l'idéal, voilà l'image de la vraie grandeur ! Comment nier que de telles leçons soient appropriées aux temps où nous vivons? Plus le désordre des mœurs s'accroît autour de nous, plus il importe de célébrer les louanges de la vertu. A l'exemple de son immortel prédécesseur, Notre Saint Père le Pape Léon XIII a compris tout ce qu'il y a de force pour le bien dans ces hommages publics rendus aux serviteurs de Dieu. Oui, n'en doutons pas un instant, Nos très chers Frères, en présence du mal qui s'affirme de nos jours avec une audace incroyable, qui se pose hardiment à rencontre de Dieu et de sa loi, appuyé qu'il est sur la complicité d'une presse dont les licences ne connaissenl pins de bon]'-', il est plus utile que jamais de proclamer hautement la sainteté du bien et de la faire resplendir dans des figures capables d'exercer sur
nos âmes les divines séductions de l'exemple. Aux passions qu'on flatte, qu'on légitime, qu'on divinise en quelque sorte, il devient nécessaire d'opposer de plus en plus les saintes austérités du devoir, les splendeurs du sacrifice, les chastes attraits de la beauté morale, les élans prodigieux de l'héroïsme surnaturel, toutes ces choses qui éclatent dans la vie des saints et qui semblent illuminer d'une clarté nouvelle les pages de l'Évangile, parce qu'elles sont le rayonnement du Christ à travers les siècles.
C'est, en effet, de la vertu surnaturelle, Nos très chers Frères, ou de la sainteté que nous entendons parler, quand nous cherchons en elle, par-dessus toutes les supériorités du rang et de l'intelligence, le faîte de la grandeur morale. Sans doute, par cela seul qu'il est doué de raison et de liberté, l'homme est capable par lui-même d'opérer quelque bien ; et jusque dans les siècles du paganisme, nous aimons à rencontrer de beaux exemples et de salutaires leçons. Mais, ces vertus morales, mélangées à tant de vices, le christianisme les a purifiées, ennoblies, transfigurées. Sans méconnaître ce que la nature humaine a de bon et de généreux, il l'a élevée
au-dessus de la terre pour chercher en Dieu luimême le principe et la fin de notre activité morale. Sur Tordre purement humain, il est venu greffer un autre ordre d'idées et de sentiments, l'ordre surnaturel. Il a tourné l'homme vers Dieu, pour que l'homme reçût de ce foyer immortel le rayon de la grâce qui illumine sa vie, la pénètre et la transforme. Par là nos actes et nos facultés ont pris une direction plus haute, et il s'est opéré une ascension de tout notre être vers l'infini. Sous cette influence souveraine, la raison, touchée de la grâce et initiée par elle à la révélation, s'est enrichie du don de la foi ; le désir du bonheur, qui nous est inné, s'est changé en vertu sous le nom d'espérance; la sympathie naturelle pour nos semblables a revêtu les formes célestes de la charité ; le sentiment de notre dépendance vis-à-vis de l'Être suprême est devenu cet admirable mélange de défiance de nous-mêmes et de confiance en Dieu qu'on nomme l'humilité ; la tempérance s'est élevée jusqu'à la souveraineté complète de l'esprit sur la chair; et l'on a vu se produire sous mille formes, comme autant de merveilles d'un monde nouveau, la pauvreté selon l'esprit, l'abnégation,
le détachement, toutes ces forces et toutes ces grandeurs morales que nous admirons depuis dix-huit siècles. Bref, l'homme spirituel est sorti des mains du Christ, agrandi et perfectionné, présentant sa face au Ciel, d'où lui arrivent des lumières et des énergies supérieures pour son activité terrestre ; et c'est dans cette transfiguration des vertus naturelles par la grâce que consiste la sainteté.
La sainteté est donc tout ce qu'il y a dans le monde de plus digne d'estime, de respect et de vénération. Peu importe que les choses de la terre viennent y mêler leur éclat passager ; c'est de la grâce, c'est de la conformité avec le Christ, idéal de la perfection souveraine, qu'elle tire son immortelle splendeur. « Les saints, écrivait un homme de génie dans une page admirable de profondeur et d'élévation, les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles, où elles n'ont nul rapport, car elles n'y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges, et non des corps et des esprits curieux : Dieu leur suffit... Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles comme s'il n'y en
avait pas de spirituelles ; et d'autres qui n'admirent que les spirituelles comme s'il n'y en avait pas d'infiniment plus hautes dans la sagesse. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela et soi ; et les corps, rien. Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité ; cela est d'un ordre infiniment plus élevé. De tous les corps ensemble on ne saurait en faire réussir une petite pensée ; cela est impossible et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité ; cela est impossible et d'un autre ordre, surnaturel. » (1).
Oui, l'ordre surnaturel, la grâce, la divine charité, voilà, Nos très chers Frères, ce qui élève la vertu des saints à une hauteur incomparable. Par là, par cette participation étroite à la vie et à la perfection divines, se justifient pleinement les honneurs que l'Église se plaît à rendre à l'élite de ses fils. Ce sera peut-être un
(1) Pensées de Pascal, livre II, chap. I, § 1.
pauvre mendiant qu'elle placera sur ses autels, comme le bienheureux Benoît Labre : qu'importe un tel état, si les haillons de ce pauvre volontaire ont recouvert une âme saintement héroïque ; si cet homme, petit et méprisable aux yeux du monde a été grand devant Dieu, d'une grandeur surhumaine ; si ce martyr de la pénitence semble avoir été suscité à la fin du xvme siècle pour en expier les désordres par ses effrayantes austérités ; si ce séraphin en chair, comme l'appelaient ses contemporains, les a édifiés et ravis par son angélique piété ; si cette vie extraordinaire nous offre un assemblage de vertus qui témoignent d'un empire sur soi-même et d'une force de volonté à peine croyables ; si l'innocence des mœurs, la pureté du cœur et la délicatesse de la conscience ont rarement atteint de telles limites ; si à la mort de cet indigent, « le rebut et la balayure du monde » (1), ont éclaté les transports d'enthousiasme de toute une ville, suivis bientôt des gloires d'une renommée devenue générale ; si enfin, pour couronner une telle carrière, Dieu s'est plu à confirmer la sain-
( ) ' aux Corinthiens, iv, 13.
teté de son serviteur par le sceau irréfragable de sa toute-puissante bonté? Q'importent après cela les bassesses d'une condition dont s'effraient les uns et qui scandalise les autres? L'Église qui estime avant tout la grandeur morale, et dont la mission est de glorifier les chefs-d'œuvre de la grâce et de la divine charité, l'Église ne craindra pas de faire monter sur ses autels cette pauvreté victorieuse, cette humilité triomphante, et, bien que dans leur sublime audace de tels héroïsmes soient plutôt faits pour être admirés qu'imités, l'Église les opposera aux excès du sensualisme moderne comme un éloquent rappel à la loi évangélique du détachement et de l'abnégation. On parle d'égalité, de rapprochement des classes, d'estime et de respect pour les déshérités de la fortune ! Ne vous semble-t-il pas, Nos très chers Frères, que, dans ce qu'ils ont de vrai et de bien fondé, ces sentiments empruntent à de pareils actes de la puissance spirituelle leur plus haute consécration? Quoi ! voilà un homme qui, de son vivant, était confondu dons la foule, au dernier rang de la société, et parce qu'il a pratiqué la vertu au degré de l'héroïsme, malgré l'obscurité, nous dirions presque l'ignominie de
sa condition, il va recevoir, après sa mort, des honneurs inaccessibles à ceux qui ont paru avec le plus d'éclat sur la scène du monde. Son nom, célébré de bouche en bouche, ira là où n'arrivera jamais le nom des plus grands génies, et leur louange pâlira auprès de la sienne. Est-il possible de donner au genre humain une plus haute idée de la vertu, c'est-à-dire de ce qui est le tout de l'homme? Et ne comprenez-vous pas dès lors quel sens profond, quel enseignement salutaire s'attache à la canonisation des saints ? Ah ! sans doute, nous ne le voyons que trop, le sens du surnaturel et du divin a baissé au milieu de nous ; le sens moral lui-même tend à s'affaiblir de plus en plus. Mais ne nous laissons pas éblouir par cette vaine figure du monde qui passe, par ce que l'Écriture sainte appelle avec tant de raison « la fascination de la bagatelle » fascinatio nugacitatis (1). L'Évangile est la seule mesure à laquelle il faille rapporter les hommes et leurs œuvres : toute vraie grandeur se juge d'après cette règle invariable. Avantages de la fortune, distinctions sociales, qualités de
(1) Livre de la Sagesse, IV, 12.
l'esprit, rien de tout cela ne pèse dans la balance du mérite. Tel qui tient la première place dans un État, peut n'occuper que le dernier rang dans le monde des âmes, si, au lieu de pratiquer la vertu, il se fait l'esclave de ses vices ; et c'est peu de chose d'attirer sur soi l'attention des hommes par le talent ou le succès, si, au regard de Dieu, l'on n'est digne que de réprobation. Oh ! que la vie future, avec ses révélations suprêmes, fera justice de tout ce faux éclat et de toutes ces grandeurs d'emprunt ! Les jugements de Dieu, auxquels l'Église prélude en quelque sorte par la canonisation des saints, nous les verrons s'exercer dans ce monde à venir où toutes choses seront remises à leur place ; où l'opinion des hommes ne sera d'aucun prix ; où la valeur morale de chacun fera son unique mérite; où la sainteté seule déterminera les degrés de la béatitude, selon cette parole du divin Maître, à la fois terrible et consolante : Les derniers seront les premiers, et les premiers les derniers : » erunt novissimi primi, et primi novissimi (1). Humbles aussi, et de condition modeste,
(t) S. Matthieu, XX, 1G.
étaient les serviteurs de Dieu que le souverain Pontife associe au pèlerin d'Amettes dans les honneurs de la canonisation. Non pas qu'ils n'aient rendu de signalés services et répandu autour d'eux l'éclat de leurs vertus, comme ce grand franciscain Laurent de Brindes, qui, sous la bure du moine, a déployé une si merveilleuse activité au milieu des peuples et jusque dans les conseils des princes. Mais ce qui domine dans leur vie, c'est la perfection propre à l'état religieux qu'ils avaient embrassé. Grande leçon, Nos très chers Frères, sublime enseignement que l'Église donne au monde, à l'heure même où l'impiété poursuit de sa haine les ordres monastiques ! Loin de se laisser émouvoir par tant d'injustices et de violences, c'est le moment de la persécution qu'elle choisit pour glorifier la vie religieuse dans un disciple de saint François d'Assise et dans une humble fille de saint Augustin. Ah! c'est que là surtout, dans les austérités du cloître, éclate la vraie grandeur morale, non pas au regard de la chair, « mais aux yeux du cœur et qui voient la sagesse » (1).
(1) Pascal, ibid.
Là, aidée de la grâce, la volonté humaine foule aux pieds la triple concupiscence, pour établir sur ses ruines le règne parfait de l'obéissance, de la pauvreté volontaire et de la chasteté ; là, par le renoncement à tous les biens et à toutes les jouissances de ce monde, l'esprit de sacrifice s'élève à sa plus haute puissance ; là, en l'absence de tout autre lien qui l'entrave, là se réalise l'union des âmes avec Dieu dans ce qu'elle a de plus intime. La vie religieuse, avec sa pureté et ses élévations, est le plus noble effort de la nature humaine pour atteindre au faîte de la grandeur morale. Aussi ne sommes-nous pas surpris que, pour des âmes d'élite la persécution n'ait fait qu'ajouter un nouvel attrait à de si belles vocations. C'est avec bonheur que nous avons vu, dans ces derniers temps, le Carmel, le Sacré-Cœur, et tant d'autres communautés religieuses, se recruter parmi des familles dont la noblesse égale la piété. Nous n'avons pas moins admiré la foi et le dévouement de ces jeunes hommes qui, n'écoutant que leur générosité, sont allés prendre place dans les rangs de l'illustre Compagnie de Jésus, à l'heure même où s'ouvrait pour beaucoup de ses membres le
chemin de l'exil. De tels sacrifices, accomplis dans de telles circonstances, sont pour notre diocèse un honneur et une bénédiction.
Est-ce à dire, Nos très chers Frères, qu'en relevant par de si grands honneurs l'état religieux aux yeux des peuples, à rencontre de ceux qui en méconnaissent les mérites et les services, l'Église nous fasse perdre de vue les conditions communes et ordinaires de la sainteté? Non, certes. C'est un point fondamental de sa doctrine, que chacun peut et doit se sanctifier dans la situation où la Providence l'a placé. Voilà pourquoi, dans cette extase prophétique où la Jérusalem céleste se déroulait devant lui, il avait été donné à l'Apôtre de voir « debout devant le trône de Dieu une foule innombrable de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue (1). » Cette élite de l'humanité, que l'Église a inscrite au catalogue des saints, toutes les conditions ont servi à la former, les plus brillantes aussi bien que les plus obscures, les plus modestes non moins que les plus élevées. La sainteté est avec saint Louis sur le trône,
(1) Apocalypse, VII, 9.
comme elle est avec saint Bernard dans la solitude. Elle est avec sainte Monique dans l'intimité de la vie de famille, comme elle est avec sainte Glotilde dans l'éclat des grandeurs humaines. Elle est avec saint Maurice au milieu des armées et dans le tumulte des camps, comme elle est avec saint Antoine dans les déserts de la Thébaïde. Elle est avec saint Thomas d'Aquin dans le silence de l'étude, comme elle est avec saint Grégoire dans le gouvernement de l'Église. Elle est avec saint Isidore dans le travail du laboureur, comme elle est avec saint Éloi dans le métier de l'artisan. Elle est avec saint Vincent de Paul dans les œuvres du dévouement, comme elle est avec sainte Thérèse au milieu des exercices de la vie contemplative. Elle resplendit également dans la richesse comme dans la pauvreté, au foyer domestique et à la tête des États, au fond des cloîtres et sur la scène du monde : la sainteté est partout, comme Dieu est partout, comme l'Église est partout.
Efforçons-nous donc à notre tour de devenir des saints : c'est le sens et le but de la vie humaine. Sancti estote, quia ego sanclus sum,
« soyez saints, parce que je suis la sainteté même, » nous dit le Seigneur dans les divines Écritures (1). C'est dans la ressemblance avec Dieu par la vertu et par la sainteté que réside la vraie grandeur de l'homme : elle n'est pas ailleurs. S'il ne nous est pas donné d'atteindre à l'héroïsme qui éclate clans la vie des saints, que du moins leurs exemples nous enflamment d'une noble ardeur pour notre propre perfection. Le Fils de Dieu comparait le royaume des cieux à une cité bâtie sur la montagne : pour y arriver, il faut monter, monter encore, monter toujours (2). Notre vie doit être une ascension continuelle vers Dieu, un acheminement de tous les jours vers le souverain Bien. Chaque vertu est un rayon qui vient s'ajouter à la couronne de notre éternité; chaque bonne œuvre est une pierre que nous apportons à l'édifice de notre grandeur future ; et l'accomplissement de la loi divine dans toute son étendue sera pour nous le gage certain de la béatitude céleste. Ainsi le règne de la grâce prépare-t-il le règne de la
(1) Lévitique, xix, 2.
(2) S. Mathieu, v, 14.
gloire à travers le monde de la nature où il s'étend et se développe avec une invincible puissance. Les hommes ont beau le "contrarier par leurs entreprises d'un jour, par leurs attaques qui ne tiennent pas : leur influence passe, l'action des saints demeure. A travers ce pêlemêle d'événements politiques qui attirent tant l'attention et qui la méritent si peu, Dieu fait son œuvre, l'Église poursuit sa mission, les âmes se sanctifient, le livre des élus se remplit d'heure en heure, les destinées éternelles de l'humanité s'achèvent : c'est le sens de l'histoire, telle qu'elle nous apparaît dans la vie des serviteurs de Dieu, comme une lumière, une espérance et une force.
vin. 11