LE 27 DECEMBRE
Messieurs,
Vous venez de chanter les louanges de saint Jean dans une prose pleine de sentiment et d'élévation. Chaque strophe vous rappelait quelque trait de cette belle vie où la virginité et l'apostolat, la prophétie et le martyre semblent avoir résumé toutes les grandeurs intellectuelles et morales. Vous avez suivi de degrés en degrés cette progression de lumière et de sainteté qui commence par la fidélité à, la vocation divine pour aboutir aux délices de l'éternelle béatitude.
Or, qu'est-ce qui fait l'unité de cette grande carrière? Quelle est la note dominante du cantique par lequel vous venez de la célébrer? Quel est le mot qui, tout à l'heure, revenait sans cesse sur vos lèvres comme l'expression fidèle, comme le résumé de tout un siècle de travaux et de vertus? Ce mot, le cantique sacré le place en tête de toutes ses effusions de joie et d'admiration :
Quem ad terras amor vexit, Qiii nos prior sic dilexit, Rcdamari diligit.
« Celui que l'amour a conduit sur la terre, celui qui le premier nous a aimés, demande à être aimé en retour. »
Il y a dans l'homme une puissance, la plus haute et la plus souveraine de toutes. C'est par elle et dans elle que nous trouvons, à proprement parler, la perfection de notre nature. Car si un homme peut être grand par l'esprit, grand par le caractère, il est encore plus grand par le cœur, et le meilleur éloge qu'on puisse faire de lui, c'est de dire : il y a là un grand cœur. C'est du cœur en effet que procède son mérite ou son démérite, sa noblesse ou son ignominie ; et l'homme ne s'élève pas autant par ce qu'il sait,
que par ce qu'il aime. Voilà pourquoi saint Augustin voulant définir la vertu ou la sainteté, c'est-à-dire tout l'homme, écrivait ce mot, un des plus profonds qui soient tombés de sa plume : « La sainteté, c'est Tordre dans l'amour. »
C'est cet amour que saint Jean a donné au Sauveur : hune Joannes dans amorem. C'est l'amour qui l'entraîne à la suite du divin Maître partout où il lui est donné de l'accompagner, quovis loci sequi datur ; c'est l'ardeur, c'est la vivacité de cet amour qui lui mérite d'être surnommé le fils du tonnerre : utpro Christo fervet tolus, filius tonitrui! L'amour qui le rapproche du cœur de Jésus à la dernière Cène, ambit prope consedere, l'amour qui le tient debout au pied de la croix, et ad crucem juvat stare, l'amour qui l'entraîne vers le sépulcre du Ressuscité, ad sepulcrum amor rapit, l'amour qui lui fait reconnaître son bien-aimé des yeux du cœur, sur le rivage du lac de Tibériade, ut aspexit statim novit, c'est cet amour enfin qui va lui donner la force d'entreprendre les grandes œuvres qui devront remplir sa vie, tentât amor grandia.
Ah ! c'est qu'il n'y a de vraie puissance que dans l'amour. L'on est bien fort alors que l'on aime
bien. Car l'amour rend léger ce qui est pesant, agréable et doux ce qui est amer. L'amour ne calcule pas : rien ne l'arrête, rien ne l'effraie. L'amour donne des ailes : c'est une flamme libre et vivante qui pénètre où elle veut, qui embrase ce qu'elle touche, quo non amor pénétrât? L'amour ne connaît pas d'obstacles, il triomphe de toutes les difficultés, il passe par-dessus toutes les répugnances de la nature ; il fait du devoir une passion, du sacrifice un bonheur. Aussi voyez tous les grands dévouements qui s'accomplissent dans le monde, depuis le prêtre qui consacre à ses frères son cœur et sa vie, jusqu'au soldat qui verse son sang pour la patrie, sa mère, c'est l'amour, l'amour pur, l'amour sacré qui inspire toutes ces choses, les ennoblit, les féconde, les transfigure en quelque sorte : tentât amor grandia.
Ne vous étonnez donc pas que l'amour divin rende l'apôtre saint Jean supérieur à toutes les tribulations ; qu'il le dispose à donner sa vie pour servir le Christ et pour sauver ses frères,
Ut pro Christi servitute Sic et fratrum pro salute Vitam velit poncre .
Domitien a beau lui préparer des supplices dans la chaudière de Latran : plus vive, plus ardente encore est la flamme de l'amour divin qui brûle dans le cœur de l'apôtre, fervet intus major ignis ; par le supplice de cette huile bouillante, Rome païenne ne fera que consacrer dans une onction nouvelle le soldat du Christ : Ungis Roma militem. L'âge et les fatigues de l'apostolat pourront bien exténuer et briser son corps; mais les forces que la vieillesse lui enlève, l'amour les lui rendra : Quas senectus vires aufert, fratrum amor novas référé; et quand sa voix presque éteinte ne pourra plus se faire entendre dans l'assemblée de ses frères, l'amour du moins saura retenir sur ses lèvres une dernière parole, la parole qui résume tout l'Évangile :
Alterutrum diligatis, Cunctis Chrittus pro mandatis Hoc sit unum voluit.
Puissiez - vous tous, mes chers enfants, recueillir en vous ce feu sacré de l'amour divin qui embrasait le cœur de saint Jean. L'amour de Jésus-Christ est la vie du lévite, du prêtre ; c'est le principe de leur force , la source de
leurs joies et de toutes leurs consolations. Et comment l'amour de Jésus- Christ ne remplirait-il pas votre âme d'une sainte ardeur pour son service? N'est-ce pas lui qui vous a discernés dès vos plus jeunes années, et qui vous a choisis parmi tant d'autres pour vous conduire comme par la main dans ce noviciat du sacerdoce? Quoi de plus aimable que ce divin Sauveur, qui est la bonté et la beauté même, en qui toutes les perfections se réunissent comme dans leur centre et dans leur foyer? Tout ce qu'il y a dans les créatures de saint, de noble, d'attrayant, de parfait, se retrouve dans Jésus-Christ, mais élevé à une puissance qui n'est autre que celle de l'infini. Ne me parlez pas de joie, s'écriait saint Bernard, de satisfaction, d'allégresse, si Jésus n'y entre pour quelque chose. Jésus c'est le miel sur les lèvres, c'est l'harmonie dans l'oreille, c'est la jubilation dans le cœur : Jésus met in ore, in aure melos, in corde jubilus. Il ne se peut rien chanter de plus suave, nil canitur suavius, il ne se peut rien entendre de plus agréable, nil auditur jiicundius, il ne se peut rien concevoir de plus doux, nihil corjitatur dulcins, que Jésus le Fils de Dieu, quam Jésus Dei Filius.