‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 3)Chapitre 49 sur 64 · LE 11 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE 11 SEPTEMBRE

Il me tardait, Mes très chers Frères , de replacer dans l'antique crypte du Ronceray la statue miraculeuse de la sainte Vierge, et de ramener à ses pieds, non seulement les fidèles de cette paroisse, mais encore la population tout entière de ma ville épiscopale. C'est le vœu que j'exprimais il y a quelques années, en rouvrant à la dévotion publique la chapelle non moins célèbre de Notre -Dame -de -Sous -Terre. Il me

semblait que, sur Tune et l'autre rive de la Maine, chacune des deux portions de la cité devait avoir son pèlerinage également cher à la piété populaire et consacré par la tradition des siècles. Notre-Dame du Ronceray, son culte, son église, son abbaye : quels souvenirs pour le diocèse d'Angers? C'est ici, dans ce lieu souterrain, au milieu des ronces et des buissons d'épines, que les premiers disciples de l'Évangile célébraient les saints mystères, loin du regard des païens et à l'abri de leurs persécutions. C'est ici que, dès le v" siècle, évêques, comtes d'Anjou, prêtres et fidèles, tous aimaient à venir prier devant l'image de Marie. C'est ici que, au xie siècle, l'un des hommes les plus célèbres de votre histoire, Foulques Nerra, reconstruisait, telle que nous l'avons sous les yeux, l'ancienne crypte du Ronceray, en l'honneur de Celle que deux cents années auparavant Théodulphe, évêque d'Orléans, appelait « La Vierge secourable, » Virgo salutifera! C'est, en effet, à Notre-Dame du Ronceray que, dans les calamités publiques, vos ancêtres venaient en procession pour implorer cette toute-puissance suppliante, omnipotentia supplex. Enfin, c'est

ù l'ombre du sanctuaire édifié par les soins des Foulques, des Hildegarde, des Geoffroy, que s'élevait cette abbaye fameuse, l'une des gloires du pays, où, pendant de si longs siècles, la sainteté de la vie jointe à l'élévation du rang a brillé d'un éclat incomparable. Est-il parmi vous, je vous le demande, Mes très chers Frères, est-il un lieu de pèlerinage auquel s'appliquent mieux ces paroles de la sainte Écriture : Elegi et sanctificavi locum istum : « Je me suis choisi ce lieu et je l'ai sanctifié pour en faire à jamais le théâtre de mes miséricordes, » ut permaneant oculi mei et cor meum ibi cunctis diebus (1).

Voilà pourquoi nous sommes heureux de rendre au culte de Marie un sanctuaire où la bonté divine a fait éclater ses merveilles depuis les temps les plus reculés, suivant les termes mêmes de l'acte de fondation : virtutibus et mirabilibus signis prœclarum (2). Avec la réouverture de chacun de ces lieux autrefois marqués du doigt de Dieu , la foi des

(1)2* livre des Paralip. VII, 1G.

<2) Cartul lire de Notre-Dame l'Angevine p. 238.

peuples se ranime, la piété refleurit, les prières montent vers Je ciel plus abondantes et plus vives ; il s'opère dans la paroisse un accroissement de vie religieuse et morale : comme l'on voit des sources abandonnées depuis longtemps, disparues sous les débris amassés par l'action du temps, et qui une fois rouvertes par l'industrie des hommes ramènent à la surface leurs eaux jaillissantes pour répandre autour d'elles la fraîcheur et la fécondité.

La crypte de Notre-Dame du Ronceray, avec ses pieuses traditions et ses grands souvenirs redeviendra pour vous l'une de ces sources de grâces autrefois si fréquentes sur la terre d'Anjou. Et s'il est vrai que ces restaurations du passé s'accomplissent les unes après les autres à l'heure marquée par la divine Providence, je dirai volontiers que celle-ci a sa raison d'être toute particulière clans les circonstances où nous sommes. En effet, chaque lieu de pèlerinage a son caractère propre ; il s'attache au vocable par où on le distingue une idée qui en détermine le but. Or, quand je me reporte à cette scène mémorable du vie siècle où, dans l'assemblée des évêques de la province réunis autour de saint

Aubin au pied de la Vierge du Ronceray, le Ciel se plut à sceller par un miracle leur charité mutuelle ; quand je me rappelle les fondations charitables multipliées en ces lieux, soit pour distribuer du pain aux indigents, soit pour assurer à des écoliers pauvres le bienfait de l'instruction et de l'éducation chrétiennes, au souvenir de toutes ces choses du passé, si édifiantes et si belles, je comprends que dans la langue du peuple, qui est aussi celle de la religion, la Vierge du Ronceray ait pris le nom si doux et si expressif de Notre-Dame de la Charité.

Notre-Dame de la Charité ! Ah ! Mes très chers Frères, est-il un nom sous lequel il convienne davantage, à l'heure présente, d'invoquer la Mère de Dieu? Et ne semble-t-il pas que ce vocable, si cher à vos ancêtres, reparaisse devant nous au moment même où nous avons le plus besoin de nous rappeler les enseignements qu'il renferme? Notre-Dame de la Charité! Mais ne voyez-vous pas qu'au rebours de la charité, c'est l'égoïsme et la haine qui triomphent partout? Il était permis d'espérer que sous le coup de nos malheurs publics, tous les enfants d'une même patrie oublieraient leurs dissensions pour se

rallier autour des grands intérêts de la religion et du pays ; et c'est tout juste le contraire que nous avons vu arriver. Jamais en France la division des esprits n'a été plus profonde qu'à l'heure où je vous parle : elle est dans les familles où il suffit d'un froissement d'amourpropre pour opérer des séparations irrémédiables ; elle est dans l'État où les partis s'entredéchirent sous les yeux de l'étranger satisfait d'une lutte qui ajoute à sa force ; elle est dans la patrie tout entière où il semble à certaines heures que ce ne soient pas des Français, mais des ennemis qui s'acharnent à détruire la foi de leurs concitoyens. Exciter les pauvres contre les riches, les ouvriers contre leurs patrons, les laïques contre les prêtres, toutes les classes de la société les unes contre les autres, c'est à quoi l'on travaille de toutes parts, dans la presse, au théâtre et dans les réunions publiques ; et le résultat de ces excitations, c'est la haine, la haine qui précède et qui enfante les discordes civiles. Ah ! dites-moi , n'cst-il pas utile , n'est-il pas opportun au moment actuel de déployer à nouveau et de faire reparaître sous les yeux de tous, dans l'antique sanctuaire du Ronceray, l'image

do Notre-Dame do la Charité, au pied de laquelle vos pères oubliaient leurs divisions pour se rencontrer dans un même sentiment de foi et d'amour fraternel?

C'est la pensée qui nous animait, quand, voulant rendre au culte de la Vierge du Ronceray sa splendeur passée, nous songions à replacer sa statue dans la crypte où tant de générations étaient venues la vénérer. Plaise à Dieu que cette image de Notre-Dame de la Charité devienne pour tous les enfants de la cité angevine un gage de paix et de concorde, de rapprochement et d'union ! Qu'elle réveille le dévouement et l'esprit de sacrifice dans ce quartier populeux et trop souvent déshérité des biens de la fortune! Ah ! puissions-nous voir refleurir parmi vous les vertus dont la Vierge -Mère nous offre un exemplaire si parfait ! C'est mon vœu le plus ardent ; et ce vœu, je prie Dieu de l'exaucer, en vous bénissant par mes mains, vous et vos familles, la paroisse et la ville tout entière : Benedicat vos omnipotens Devs, etc.

LETTRE PASTORALE

DU 1er OCTOBRE 1882 AUX CARMÉLITES D'ANGERS

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