DD CENTENAIRE DE SAINTE THÉRÈSE
Mes chères Filles,
Dans quelques jours nous allons célébrer avec vous le centenaire de sainte Thérèse, votre illustre fondatrice. Il appartenait à la catholique Espagne de prendre l'initiative d'une manifestation qui a pour objet l'une de ses gloires les plus éclatantes et les plus pures. La vierge d'Avila ne inarque-t-elle pas au premier rang des saints, des docteurs et môme des écrivains de ce noble pays? Aussi l'on comprend avec quel enthousiasme la patrie de sainte Thérèse s'apprête à fêter un anniversaire qui lui rappelle l'une des grandes pages de son histoire. Mais quelque
admiration que puissent réveiller de tels souvenirs au berceau même de tant de vertus, ce n'est pas aux frontières de la Vieille-Castille que doivent s'arrêter les honneurs rendus à une mémoire restée en bénédiction chez toutes les nations chrétiennes. Il faut que la louange soit universelle comme le bienfait.
La France, en particulier, ne saurait oublier tout ce qu'elle doit de grandeur morale, de force et de vie spirituelles à cette héroïque servante de Dieu. Dès l'origine de sa mission, c'est vers la Fille aînée de l'Église que sainte Thérèse porte ses regards : si elle soumet ses monastères aux règles d'une observance si rigide, c'est afin d'arracher le royaume très chrétien à l'hérésie protestante qui vient de l'envahir. « J'aurais donné volontiers mille vies, écrivait-elle, pour sauver une seule des âmes que je voyais se perdre en si grand nombre dans ce pays (1) ».
(1) Œuvres de sainte Thérèse, Chemin de la perfection, chap. I : « Ayant appris vers ce même temps les coups portés à la foi catholique en France, les ravages qu'y faisaient les hérétiques, et combien cette secte désastreuse se fortifiait de jour en jour, j'en eus l'âme navrée de douleur. Dès ce moment, comme si j'eusse pu, ou que j'eusse été quelque chose, je répandais des larmes au pied de Notre-Seigneur, et je le suppliais de porter remède à un si grand mal. »
Faut-il s'étonner qu'après une telle marque de prédilection, le Carmel ait refleuri parmi nous comme nulle part ailleurs, depuis le jour où, par les soins du pieux cardinal de Bérulle, la réforme partie du couvent de saint Joseph d'Avila s'introduisit en France pour y renouveler une sève qui semblait épuisée? Est-il rien de plus beau, de plus touchant dans l'histoire du xvne et du xvme siècles que cette succession de douces et saintes figures qui vont de la bienheureuse Marie de l'Incarnation jusqu'à Madame Louise de France, héritières de l'esprit de sainte Thérèse, et contrastant par leur pureté d'ange avec les désordres et les souillures de l'époque ? Aujourd'hui encore, après tant de changements survenus dans notre patrie, c'est en France que la sainte réformatrice du Carmel compte le plus de vierges chrétiennes soumises à ses lois : cent huit monastères établis dans nos diocèses forment en ce moment le joyau le plus précieux de sa couronne terrestre.
Vous êtes, au milieu de nous, Tune des familles spirituelles qui s'honorent d'avoir sainte Thérèse pour mère. Le Carmel d'Angers est pour mon diocèse une grâce et une bénédiction.
Aussi est-ce vers vous, mes chères filles, que nos regards ont dû se tourner tout d'abord, au moment où Ton se prépare dans le monde chrétien à célébrer un centenaire qui vous intéresse plus particulièrement. Avec vous, nous allons repasser dans notre esprit les merveilles que Dieu s'est plu à opérer par cet instrument privilégié de sa providence. Décrire la mission qu'il a été donné à sainte Thérèse d'accomplir au xvie siècle, par ses œuvres et par ses écrits, c'est vous rappeler à vous-mêmes le but de votre ordre et l'esprit qui doit l'animer pour la suite des temps, suivant cette maxime du Sage : Ne dimittas legem mairis tuœ (1).
Dieu est admirable dans ses saints : il les suscite à l'heure où le monde a le plus. besoin de leur activité, et les revêt des dons les mieux appropriés au caractère de leur mission. Soit qu'il s'agisse de conquérir l'homme à la foi, soit qu'il faille sceller la doctrine par le témoignage
(1) Prov. I, 8.
du sang, soit enfin qu'il y ait nécessité de combattre Terreur par les armes de la science, apôtres, martyrs, docteurs, les saints ne manquent jamais à l'œuvre divine. C'est la merveille des merveilles que nous contemplons depuis dix-huit siècles dans l'histoire de l'Église ; et cette inépuisable fécondité de l'Épouse de Jésus-Christ est la marque certaine d'une origine céleste.
A l'époque où naissait dans une petite ville de la Vieille-Castille l'enfant prédestinée à remplir une si haute mission, l'humanité chrétienne traversait l'une des épreuves les plus redoutables qu'elle eût subies jusqu'alors. La renaissance païenne du xve siècle avait affaibli dans beaucoup d'âmes le sens du surnaturel, et la révolte protestante du xvie siècle était sur le point d'ébranler en tout lieu le principe d'autorité. Rien ne devenait plus nécessaire que de remettre en honneur, avec la pratique de l'obéissance, les saintes austérités de l'Évangile. Au sein même de l'Église, dans les cloîtres comme sur la scène du monde, le relâchement de la discipline appelait une réforme sérieuse. Cette réforme, qui pouvait l'opérer avec fruit sinon l'Église elle-
même, par la voix de ses pasteurs et avec l'aide de ses saints? Assisté de Celui qui lui a promis d'être avec elle jusqu'à la fin des temps , l'Église possède dans sa doctrine , dans sa constitution, dans sa vie propre, la force nécessaire pour réagir victorieusement contre les passions humaines. C'est faute d'avoir compris cette loi fondamentale de l'institution divine, que des novateurs, sans scrupule comme sans mission, allaient s'arroger le droit de tout bouleverser, sous prétexte de corriger des abus, esprits téméraires, impatients de tout frein, aussi incapables de remédier au mal que prompts à l'aggraver, confondant la liberté avec ia licence et le pouvoir avec l'oppression, n'ayant plus pour se conduire ni règle ni guide, allant sans cesse d'un extrême à l'autre, tantôt pour exalter la grâce aux dépens de la nature, tantôt pour ériger la raison en juge suprême de la foi, impuissants à se mettre d'accord soit avec l'Église, soit entre eux, aujourd'hui incrédules, fanatiques demain, sans lumière pour les âmes qu'ils livraient à elles-mêmes, sans force contre les vices dont ils subissaient l'esclavage, serviles et factieux tour à tour suivant qu'ils trouvaient leur intérêt à
flatter les princes ou à soulever les peuples, hommes de haine et de discorde qui, après avoir déchiré pour des siècles l'unité chrétienne, ne devaient laisser derrière eux, comme traces de leur passage, que des ruines, des larmes et du sang.
Pendant que s'accomplissait cette œuvre de destruction, la vraie réforme, la réforme des mœurs et de la discipline s'opérait ailleurs, dans l'Église elle-même, par les soins des pasteurs légitimes et avec la puissante coopération des saints. Le xvic siècle est par excellence le siècle des restaurations catholiques. Autour du Concile de Trente, centre et foyer de cet admirable mouvement de foi et de piété, soit avant, soit après la révolte protestante, hommes et institutions, tout surgit comme par enchantement. La papauté prend la tête du mouvement pour s'élever dans la personne de saint Pie V à une hauteur incomparable. Marchant sur les traces de saint Charles Borromée, les évêques rétablissent clans les rangs du clergé les saintes règles de la discipline ecclésiastique. Avec les Thomas de Villeneuve, les Pierre d'Alcantara, les Philippe de Néri, les Gaétan de Thienne, les Jérôme Émilien, les Jean
de Dieu, les Camille de Lellis, les anciens ordres religieux reviennent aux pratiques d'une observance plus rigoureuse, ou bien il s'en fonde de nouveaux pour ranimer la foi et la charité dans toutes les classes de la société chrétienne. A la voix de saint Ignace, la Compagnie de Jésus se forme, s'organise; et tandis que des légions d'apôtres s'élancent à la conquête des âmes sur les pas de saint François Xavier, Bellarmin et Suarez se préparent à restaurer les sciences théologiques. L'élan est universel : partout, c'est un réveil complet de l'esprit chrétien, une rénovation des âmes sous l'action de la grâce, un rajeunissement de toutes les institutions du passé. Comme les nuages qui passent sur le soleil, sans lui rien ôter de son éclat, les défaillances des uns et les attaques des autres n'avaient servi qu'à manifester davantage la sainteté de l'Église et son immortelle vigueur.
C'est dans cette œuvre de réformation spirituelle et morale que sainte Thérèse était appelée à tenir une grande place. Et quelle devait être cette place, mes chères filles ? En quoi le Carmel ramené à sa ferveur primitive pouvait-il aider une restauration que la chrétienté appelait de tous
ses vœux? Il y a dans l'Église du Dieu vivant des forces bien diverses et qui contribuent chacune, pour leur part d'influence, à la réalisation du plan divin. Tout s'entr'aide dans ce corps mystique dont les membres participent à une même vie. Il y a la tête qui conçoit, le bras qui exécute, et le cœur qui donne le branle à tout le reste. Parmi les enfants de la grande famille du Christ, les uns combattent dans la plaine comme Josué, les autres prient sur la montagne à l'exemple de Moïse et d'Aaron (1) ; ceux-ci se répandent au dehors dans les luttes de la doctrine, dans les travaux de l'administration et du gouvernement, ceux-là se replient sur euxmêmes, dans le calme du recueillement et de l'oraison. Entre des fonctions en apparence si diverses, il y a une correspondance parfaite, une réciprocité continue ; tout ce que la vie intérieure gagne en perfection profite aux œuvres de la vie extérieure. C'est la contemplation qui, toujours et partout, féconde l'action ; ce que l'enseignement commence, la prière l'achève ; et là où la parole évangélique ne pénétrerait pas toute
(1) Exode XVII, 9 et 11.
seule, la pénitence et la mortification, bénies de Dieu, brisent la résistance et ouvrent le chemin des cœurs. Admirable concert de la force et delà pureté, qui nous montre tout ce qu'il y a de vertu surnaturelle et divine dans ces saintes solitudes du cloître où se préparent les armes invisibles à l'aide desquelles la grâce divine triomphe des âmes ! Harmonie merveilleuse, par où l'œuvre de sainte Thérèse nous apparaît dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté !
Éclairée des lumières d'en-haut, votre séraphique Mère avait compris quel concours efficace la réforme du Carmel apporterait à la sainte Église clans ses luttes avec l'enfer et avec le monde. Chose étonnante ! On la dirait absorbée tout entière dans les pieux exercices de la vie contemplative, et la fin principale qu'elle se propose, c'est le salut des âmes (1). Elle cherche à former une armée d'élite pour briser l'effort de
(1) Le Chemin de la Perfection, ch. III. « Je reviens au principal, c'est-à-dire à la fin que Notre-Seigneur s'est proposée en nous réunissant dans cette maison. Cette fin, comme je l'ai dit, c'est le salut des âmes. J'ai le plus ardent désir que nous prêtions au divin Maître une petite part du concours dans une œu.re si belle. »
l'hérésie et arrêter ses progrès (1). Cette troupe choisie, elle veut la distribuer, suivant sa belle expression, en autant de forteresses qui puissent la rendre inaccessible à l'ennemi. Là , retranchées souslagardedudivinMaître, ces milicesspirituelles devront, elles aussi, du fond de leur solitude, combattre pour la cause de Dieu, aider par leurs prières les défenseurs de l'Église, rapporter à « ce but tout apostolique, » leurs oraisons, leurs jeunes et leurs mortifications. « C'est pour cette fin, dira-t-elle à ses filles selon la grâce, que le divin Maître vous a réunies dans cet asile. C'est là votre vocation; ce sont là vos affaires; là doivent tendre tous vos désirs; c'est pour ce sujet que doivent couler vos larmes; enfin, c'est là ce que vous ne devez cesser de demander à Dieu (2). » Pendant que les fils de saint Ignace, de saint Dominique, de saint François-d'Assise, s'en iront à travers le monde, répandre clans les âmes la semence de la parole, les Vierges du Carmel, renfermées dans leurs saintes retraites, prieront le Seigneur de bénir la moisson évan-
(I; Le Chemin de la Perfection, ch. III. (2) lbid. ch. I.
gélique ; elles coopéreront, par leurs pénitences et leurs austérités, au ministère des pasteurs, à la prédication des missionnaires, aux luttes et aux travaux des champions de la foi ; elles auront, elles aussi, leur grande part dans les victoires de l'Église, la part du sacrifice mille fois plus puissant dans le plan divin que la science et le génie pour vaincre le mal et faire triompher le bien.
Ne vous étonnez pas dès lors qu'après avoir rendu au Carmel sa beauté primitive, sainte Thérèse ait déployé une ardeur infatigable à développer l'œuvre dont le monastère de Saint- Joseph d'Avila avait été le berceau. N'était-ce pas le salut des âmes qu'elle cherchait avec une charité tout apostolique? Dans chaque monastère qu'elle parviendrait à fonder, l'Esprit de Dieu lui faisait découvrir un nouveau foyer de sainteté, une source de bénédictions plus abondantes pour l'Église et pour le monde. Aussi n'est-il pas d'obstacle qui puisse arrêter son zèle, ni de contradiction assez forte pour ébranler sa constance. Quelle merveilleuse histoire que celle de ses fondations écrite par elle-même dans un livre qu'on ne se lasse pas de lire et
d'admirer ! (1) Quinze années durant, on la voit accablée de fatigues, exténuée par la souffrance, et poursuivant sans se lasser ni un jour ni une heure le cours de ses pacifiques conquêtes. Médina, Valladolid, Tolède, Salamanque,Ségovie, Séville, Burgos, dix autres villes où la Providence la conduit comme par la main, voilà autant de stations marquées d'avance pour de nouveaux établissements. Chacune de ces fondations est un drame qui s'ouvre avec les résistances du monde, ses étonnements et ses frayeurs, et qui se termine par le triomphe de la patience et de l'humilité. Et quel ensemble de qualités et de vertus dans celle que Dieu avait appelée à opérer de si grandes choses ! A côté d'élans célestes, au milieu des ardeurs d'un zèle généreux et hardi, vit-on jamais rien de plus raisonnable et de mieux ordonné? Que de bon sens et de dextérité dans la conduite d'une entreprise ! Quelle sûreté de coup d'œil et quel esprit de discernement dans l'appréciation des moyens et des difficultés ! A la voir en lutte avec
(t) Le Livre des Fondations, commencé en 1562 et terminé en 1582.
des oppositions d'origine et de nature si diverses, on ne sait ce qu'il faut admirer davantage dans cette âme d'élite, de sa fermeté ou de sa prudence, du courage qui la rend supérieure à toute faiblesse ou du soin qu'elle met à se préserver de la moindre illusion. Ses Lettres sont là, immortel monument d'une sagesse qui tient du génie, trésor inépuisable d'avis appropriés à toutes les situations, de maximes et de règles où éclate avec l'art de gouverner une science consommée du cœur humain (1). C'est dans ce recueil, peut-être sans rival pour le charme du style et la profondeur de la pensée, qu'il faut chercher dans toute sa plénitude l'esprit du Garmel avec sa grâce touchante et son austère simplicité.
Cet esprit est resté le vôtre, mes chères filles ; car, à trois siècles de distance, nous vous retrouvons telles que sainte Thérèse vous a faites, coopérant au salut des âmes par la prière et par les œuvres de la pénitence chrétienne. Comme autrefois en face des révoltes et des défaillances du xvie siècle, les monastères du Carmel se dressent devant l'impiété moderne, vraies for-
(1) Lettres de sainte Thérèse, traduites par le P. Marcel Bouix, 3 volumes, Paris, 1861.
teresscs spirituelles, « pour briser son effort et arrêter ses progrès », ainsi que s'exprimait la Vierge d'Avila clans le transport de sa foi. Vous prolongez, au milieu de nous, ce rôle d'auxiliaires du ministère pastoral et de la prédication, que sainte Thérèse ne craignait pas d'assigner à son ordre. Nous prêchons la doctrine ; mais ce sont vos ferventes supplications qui appellent sur notre enseignement les bénédictions divines. Nous travaillons à convertir les âmes ; mais le coup de la grâce qui finit par triompher d'une volonté rebelle, c'est par vos mortifications que vous l'obtenez en vertu de la communion des saints. Nous combattons l'erreur et le vice ; mais par vos exemples comme par vos mérites, vous contribuez puissamment aux victoires de la vérité et de la vertu. Nous cultivons le champ du père de famille ; mais vous l'embaumez du parfum de la piété, et cette bonne odeur du Christ attire et dilate les âmes. C'est ainsi que sainte Thérèse comprenait votre mission : elle voulait apporter à l'Église militante le concours de la prière et du sacrifice, en même temps qu'elle faisait du Carmel l'une des grandes écoles de la perfection religieuse.
« Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (1) : » tel est le précepte du Seigneur, et ce précepte regarde tous les chrétiens ; car chacun doit tendre à la ressemblance et à l'union avec Dieu. Il est néanmoins des âmes que Dieu destine à une perfection plus haute, et qu'il se plaît à conduire par des voies extraordinaires. Dans sa première Épitre aux Corinthiens, saint Paul énumère ces dons merveilleux de la grâce, et il n'hésite pas à provoquer parmi les fidèles une sainte ardeur à rechercher les meilleurs et les plus utiles à l'Église : œmulamini autem charismata meliora (2). L'Esprit-Saint n'était-il pas descendu sur l'Église, le jour de la Pentecôte, pour déposer en elle à tout jamais ce trésor si précieux et si varié? N'avait-on pas vu dès lors, outre les lumières de la foi communes à tous les fidèles, des communications plus
(1) S. Mathieu, V. 48.