PRONONCÉE AU GRAND-SÉIRIRAIRE D'ANGERS
L'Évangile que nous venons de réciter nous montre à leur début deux vocations sacerdotales qui, bien qu'ayant la même fin, devaient prendre néanmoins deux directions différentes : la vocation de saint Pierre et celle de saint Jean. Le premier suivra son Maître, tu me seguere, en mourant comme lui sur la croix ; le second sera réservé à de plus longs travaux ; il demeurera, sic eum volo manere, il demeurera près d'un siècle durant au milieu de ses frères comme le dernier survivant de l'âge apostolique ; il atteindra une heureuse vieillesse, et il verra
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venir à lui, donec veniam, il verra venir à lui son Maître qui l'enlèvera de ce monde par une mort tranquille.
Tel est, au jugement des Pères et des commentateurs, le sens littéral de ces mystérieuses paroles par lesquelles le Sauveur du monde prédit les destinées de saint Pierre et de saint Jean. Or la question que saint Pierre adresse à Jésus-Christ en parlant de saint Jean, hic autem quidf elle se pose à l'origine de toute vocation sacerdotale. Hic autem quid? qu'en sera-t-il de ce jeune prêtre, de son avenir, de sa destinée ? Et, ici, je ne parle pas seulement des vicissitudes d'une carrière tantôt brusquement interrompue par une mort prématurée, tantôt se prolongeant jusqu'aux limites extrêmes de la vieillesse ; ici, traversée par la souffrance et par la persécution; là, paisible et tranquille. C'est au sens moral, surtout, que la question se pose au début de chaque vocation sacerdotale. Hic autem quid? Voilà ce que se demandent vos supérieurs et vos maîtres, lorsque, pendant les années de votre séminaire, interrogeant vos goûts, vos attraits, vos aptitudes, vos dispositions naissantes, ils cherchent, autant qu'il est
en eux, à soulever un coin du voile qui dérobe à leurs yeux votre avenir sacerdotal.
Hic autem quid? Que deviendra ce jeune clerc, aujourd'hui animé d'une sainte ardeur, lorsqu'une fois il se verra engagé au milieu des épreuves et des difficultés de la vie extérieure et publique? Restera-t-il fidèle aux résolutions qu'il avait prises durant son noviciat lévitique, ou bien perdra-t-il de vue les bons conseils et les sages avis qu'il avait reçus de ses maîtres? Ira-t-il marquer son rang parmi ces prêtres fidèles qui réjouissent et fortifient la sainte Église par l'éclat et par la solidité de leur vertu, ou bien le verra-t-on augmenter le nombre, faible sans doute, mais toujours trop considérable, de ceux qui nous contristent sinon par leurs chutes, du moins par leur tiédeur, leur mollesse et leur indifférence dans le service de Dieu et des âmes? Sera-t-il, oui ou non, un apôtre dans le sens véritable, dans le sens élevé du mot? Hic autem quid? Redoutable question à laquelle vous seuls, chers enfants, pouvez répondre à l'avance en profitant des années de votre séminaire pour vous former à la piété et aux vertus sacerdotales, pour exciter, pour
éveiller en vous l'esprit de prière, le goût de l'étude, le zèle des âmes, l'amour de la doctrine, toutes ces choses qui, pour vous, devront remplir la vie du temps et assurer la vie de l'éternité.
Car ces deux vies, la vie du temps et la vie de l'éternité, saint Augustin les voyait préfigurées et symbolisées l'une et l'autre dans l'Évangile que nous venons de lire : Duas vitas sibi divinitus prœdicatas et commendatas novit Ecclesia. Celle-ci est représentée par l'apôtre saint Pierre, celle-là par saint Jean : Ista significatur per apostolum Petrum , Ma per Joannem. D'un côté, les douleurs de l'exil, les fatigues, l'action ; de l'autre, les joies de la patrie, le repos, la contemplation : una in tempore peregrinationis , altéra in œternitate mansionis ; una in labore, altéra in requie; una in opère actionis, altéra in mercede contemplationis. Et certes, messieurs et chers enfants, elle sera pour vous pleine de luttes et d'épreuves, la première de ces vies. Vous entrez dans la carrière ecclésiastique à l'une des époques les plus tourmentées de l'histoire, et Dieu seul sait ce que l'Église de France aura de persécutions à souffrir, pendant ce dernier quart
du xixe siècle. Le divin Maître vous dit à chacun, comme autrefois à saint Pierre : Tu mesequere: Suivez-moi, c'est-à-dire, comme l'explique saint Augustin : per imitât ionem perferendi temporalia mata. Vocation qui demande du courage, de l'énergie, un grand esprit de sacrifice et d'abnégation ! Mais, aussi, quelle perspective de gloire et de grandeur dans cette deuxième vie préfigurée par saint Jean ! Courtes et légères, momentaneum et levé, comme disait l'Apôtre, les épreuves de la vie présente produiront pour nous le poids éternel et sublime d'une incomparable gloire, supra modum in sublimitate œternum gloriœ pondus. Avec saint Pierre, c'est le combat; avec saint Jean, c'est le règne de l'éternelle paix : una cum hoste pugnat, altéra sine hoste régnât.
Aussi bien, Messieurs, ne semble-t-il pas que, dans ce saint temps de Noël, l'Église veuille réunir autour de la crèche du Sauveur tous les grands souvenirs et toutes les grandes figures capables d'éveiller en nous l'esprit de sacrifice. Le plus près de la crèche, c'est saint Etienne, le sacrifice du sang; puis saint Jean, le sacrifice de la virginité ; ensuite les saints Innocents,
le sacrifice de l'enfance ; plus loin, saint Thomas de Cantorbéry, le sacrifice du Pontife immolé pour la défense des droits et de la liberté de l'Église. Voilà le cortège dont la sainte liturgie environne le divin enfant, à son entrée dans le monde, pour bien marquer que tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ Jésus souffriront la persécution : Omnes qui pie volunt vivere in Christo Jesa persecutionem patientur. Aimons à méditer sur ces divines leçons, pendant la sainte octave de Noël, afin d'y puiser la lumière et la force pour tout le cours de notre vie.