XII
intimes devenir le partage de quelques âmes privilégiées? Et le don des miracles ne s'était-il pas prolongé depuis le temps des apôtres, à travers l'âge héroïque du christianisme, comme une émanation visible de la puissance divine? Quel épanouissement splendide du surnaturel dans la vie des Pères du désert, de ces hommes qu'une vertu céleste semblait avoir affranchis de tout lien terrestre ! Les mêmes faveurs spirituelles allaient se reproduire pour les martyrs qu'une charité parfaite, éprouvée par la souffrance, élevait le plus souvent au-dessus des conditions ordinaires de l'intelligence et de la volonté humaines. Puis, lorsqu'à partir de saint Benoît, l'ordre monastique se fut répandu sur la surface du monde entier, ramenant les âmes du dehors vers la vie intérieure, pour les faire participer à un commerce plus étroit avec Dieu, c'est dans la solitude des cloîtres, au milieu des exercices de la pénitence et de l'oraison, que l'on vit éclater de préférence, avec les vertus propres à la perfection religieuse, ces dons merveilleux dont l'Apôtre célébrait la grandeur à l'origine du christianisme. Lumières surnaturelles, visions prophétiques, révélations i ri té-
Heures, ravissements de l'esprit en Dieu, toutes ces faveurs extraordinaires l'histoire de l'Église nous les montre, d'âge en âge, dans des âmes d'élite en tête desquelles apparaissent, pour ne parler que des servantes du Seigneur, les Hildegarde, les Gertrude, les Catherine de Sienne, les Brigitte, les Catherine de Gènes, ces glorieuses devancières de sainte Thérèse dans les voies de la grâce et de la vie spirituelle.
Non pas que le mérite et la sainteté consistent précisément dans ces dons exceptionnels dont il plaît à Dieu de favoriser quelques-unes de ses créatures. Qui l'a mieux dit et plus hautement, mes chères filles, que sainte Thérèse, cette illustre maîtresse de la vie spirituelle ? « En quoi consiste, vous dit -elle quelque part, la souveraine perfection? Evidemment ce n'est ni dans les consolations intérieures, ni dans les sublimes ravissements, ni dans les visions, ni dans le don de prophétie ; mais elle consiste à rendre notre volonté si conforme et si soumise à celle de Dieu, que nous embrassions de tout notre cœur ce qu'il veut, et que nous acceptions avec la même allégresse ce qui est amer et ce qui est doux, dès que nous savons que c'est son bon
plaisir (1). » Admirable maxime, qui résume tout le code de la spiritualité dont la vierge d'Avila a été l'éloquente interprète! Ah! sans doute, elle aspirait à la souveraine perfection, dès sa première enfance, lorsqu'à l'âge de sept ans, le cœur enflammé par la lecture de la vie des saints, elle brûlait du désir d'aller cueillir la palme du martyre au pays des Maures; quand elle s'essayait, avec une ardeur au-dessus de ses forces, à mener la vie saintement héroïque des ermites du désert : naïve mais touchante expression d'une charité qui allait croissant de jour en jour (2) ! Pour arriver au but où elle tend de toutes les forces de son âme, il lui faudra toutefois subir des épreuves de plus d'un genre. Elle traversera la vie du monde, pour en mesurer les périls, mais sans y rien laisser d'un cœur que Dieu s'est réservé tout entier. Appelée à devenir le guide d'un si grand nombre d'âmes, elle passera par les états les plus divers, tour à tour abattue et confiante, calme et troublée; elle connaîtra les sécheresses et les aridités spiri-
(1) Livre des Fondations, ch. V, Médina del Campo.
(2) Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même, ch. 1.
tuelles, non moins que les consolations intérieures ; de cruelles infirmités l'affranchiront par degrés des liens de la chair et du monde ; vains jugements des hommes, persécutions, calomnies môme, rien ne lui sera épargné pour achever l'œuvre de Dieu en elle; et c'est après tant de luttes et depreuves, apprentissage nécessaire des voies spirituelles, qu'une expérience consommée des choses de l'âme lui permettra de faire du Carmel l'une des grandes écoles de la perfection religieuse.
Car c'est avec raison que l'Église nous indique dans les écrits de sainte Thérèse une doctrine céleste dont elle souhaite que nous fassions un aliment pour nos âmes : ita cœlestis ejus doctrinœ pabido nutriamur (1). Quel magnifique enchaînement de maximes et de règles spirituelles dans cette série d'ouvrages dont chacun confirme celui qui le précède et prépare celui qui le suit ! La Vie de la Sainte écrite par elle-même nous permet de la suivre pas à pas dans cette progression toujours croissante de lumières et de vertus, tandis que le Livide des
(1) Oraison pour la fête de sainte Thérèse.
Fondations nous montre la vie intérieure se manifestant par la vie extérieure et Faction succédant à la contemplation. En traçant le Chemin de la Perfection, elle rappelle à ses filles la voie qu'elle a parcourue elle-même d'un degré à l'autre, et les Avis spirituels complètent ce trésor de sagesse et de science pratique. Dans la Paraphrase du cantique des cantiques comme dans les Élévations de Vûme, le cœur de sainte Thérèse embrasé de l'amour divin éclate en traits de feu, de même que dans le Château intérieur, couronnement de cette merveilleuse synthèse, son génie, éclairé par une lumière toute céleste, parcourt les sommets de la théologie mystique. Toutes ces parties d'un même édifice, reliées entre elles par une pensée commune, forment un ensemble ravissant de grâce et de beauté. Qui jamais a su analyser avec plus de finesse et de pénétration les différents états de l'âme, distinguer plus nettement les degrés de l'oraison, décrire d'une main plus sûre les mouvements de la nature et les opérations de la grâce depuis la première conversion du cœur jusqu'à l'union parfaite avec Dieu? Comment n'être pas frappé de cette prodigieuse
sagacité dans le discernement du vrai et du faux surnaturel, des illusions et des réalités, « des batteries mises en jeu par le démon pour gagner une âme et des divins artifices du Seigneur pour la rappeler à lui? (1) » Mais aussi quel soin extrême à prendre constamment pour règle l'enseignement de l'Église, à suivre en tout point la direction des hommes les plus autorisés par leur savoir et par leur sainteté ! Dieu qui se plaît à rapprocher ici-bas les grandes âmes, fit à sainte Thérèse la grâce de trouver sur sa route les maîtres les plus éminents de la vie spirituelle. Saint François de Borgïa, le bienheureux Alvarez, le vénérable Jean d'Avila., saint Jean de la Croix , saint Pierre d'Alcantara : quels meilleurs guides aurait-elle pu rencontrer dans le chemin de la perfection? Il est pourtant permis de se demander si, malgré leur degré d'avancement dans les voies intérieures, ces hommes de Dieu n'ont pas plus profité euxmêmes d'une connaissance si haute, qu'ils n'avaient su y ajouter par leur propre expérience. Saint Jean de la Croix, « ce sublime con-
(1) Vie, ch. VIU. ,
templatif, » comme l'appelle Bossuet, ne rcnonçait-il pas à traiter, après sainte Thérèse, des matières qu'il regardait comme épuisées par celle dont il se glorifiait d'être l'humble disciple? (I).
Et pourquoi sainte Thérèse s'est-elle élevée à une telle hauteur dans l'intelligence et dans l'exposition de la doctrine? Parce qu'elle a fait reposer tout l'édifice spirituel sur l'obéissance et sur l'humilité. Malgré l'assurance qu'elle puise dans les communications divines, rien n'est plus éloigné d'elle que l'attachement au sens propre ; et la défiance qu'elle a de ses forces semble croître avec les lumières dont il plaît au Ciel de la favoriser. Gomme le rappelle le pape Grégoire XV dans la bulle de canonisation, plutôt que de perdre le mérite de l'obéissance, elle jettera au feu un écrit dont la disparition nous devait être si sensible ; il n'y a pas de sacrifice si pénible qu'elle ne soit prête à faire, pour échapper au péril de tomber dans l'illusion. « La bannière de l'humilité, écrit-elle, doit toujours marcher devant nous, afin de nous faire
(1) S. Jean de la Croix, Cantiques spirituels, cant. XIII.
comprendre que les forces ne viendront pas de notre fond (1). » C'est par ce signe qu'elle vaincra et qu'elle promet aux autres de remporter la victoire après elle : « Voulez -vous avoir, mes filles, une marque sûre de votre avancement clans la vertu? Que chacune de vous examine si elle se croit la plus mauvaise de toutes, et si, pour le bien et l'utilité des autres, elle fait connaître par ses actions qu'elle pense vraiment de la sorte : là est la marque certaine du progrès spirituel, et non dans les délices de l'oraison, dans les ravissements, les visions et les autres faveurs de cette nature que Dieu accorde aux âmes quand il lui plaît. Nous ne connaîtrons la valeur de ces biens que dans l'autre monde. Il n'en est pas ainsi de l'humilité : c'est une monnaie qui a toujours cours, un fonds assuré, une rente perpétuelle; ces faveurs extraordinaires sont un argent que Ton nous prête pour un temps, et qu'à tous les instants on peut nous redemander. Je le répète, notre vrai trésor est une humilité profonde, une grande mortification et une obéissance qui,
(1) Vie, ch. XIU.
voyant Dieu même dans le supérieur, se soumet à tout ce qu'il commande (1). »
Ce beau langage vous est familier, mes chères filles , à vous qui faites des écrits de sainte Thérèse la nourriture de votre àme. Vous savez tout ce qu'il y a de gracieux dans ces pages où l'amour divin s'épanche avec tant de charme et d'abandon. La profondeur des pensées n'y a d'égale que la fraîcheur et l'éclat des images qui servent de vêtement à la doctrine. N'est-ce pas là d'ailleurs le privilège de ces écrivains au cœur aimant qui, depuis saint Denis l'Aréopagite jusqu'à saint François de Sales, ont vu dans les objets de la nature autant d'échelons pour s'élever à Dieu ? Semblable à la tranquille surface d'une eau limpide, leur àme purifiée par la grâce reçoit fidèlement les rayons de la vérité divine pour les renvoyer en traits de lumière qui pénètrent sans peine dans toutes les intelligences. Veut-elle donner une idée exacte des divers degrés d'oraison auxquels le Seigneur se plaît à élever ses créatures, sainte Thérèse représentera l'àme fidèle sous l'image d'un jardin qu'il
(1) Le Chemin de la Perfection, ch. XIX.
s'agit d'arroser, et dans lequel les commençants tirent péniblement de l'eau d'un puits, tandis que pour les parfaits le céleste jardinier se charge tout seul de répandre la pluie en abondance (1). Ailleurs, 1 ame sera comme un château fait d'un seul diamant ou d'un cristal très pur, dans lequel il y a comme au Ciel diverses demeures; et ces demeures, les unes plus élevées que les autres, sainte Thérèse les décrira comme un séraphin qui parlerait la langue des hommes (2). Plus loin, dans une comparaison admirable de relief et de justesse, l'âme chrétienne lui apparaîtra comme le ver à soie qui, après avoir achevé son œuvre, en soit transfiguré, pour reprendre une nouvelle vie sous la forme d'un insecte aï lé ; et ce rapprochement si vrai, si frappant, lui suggérera une apostrophe sublime : « Courage donc, mes filles, et à l'œuvre sans perdre un moment. Hâtons-nous de former le tissu de cette coque mystérieuse, en étant de nous l'amour-propre, notre volonté, tout attachement aux choses de la terre, en faisant
(1) Vie, ch. XJetss.
(2) Le Château intérieur, ch. I et ss.
désœuvrés de mortification et de pénitence, en nous occupant à l'oraison, en pratiquant l'obéissance et toutes les autres vertus, en nous acquittant de tous les devoirs de notre état avec le même soin qu'on a mis à nous en instruire. Qu'au plus tôt notre travail s'achève, et puis, mourons, mourons, ainsi que fait le ver à soie après avoir accompli l'ouvrage pour lequel il a été créé(l). » Ah ! combien je voudrais que des écrits si lumineux et empreints d'une grâce si ravissante fussent lus et répandus dans le monde i Car c'est là un trésor de vérités où tous pourraient puiser; et les personnes les moins familières avec ces hautes doctrines en tireraient leur profit non moins que les âmes vouées aux exercices de la vie contemplative. « Il importe, écrivait sainte Thérèse, il importe beaucoup de comprendre que Dieu ne nous conduit pas tous par un seul chemin, et que souvent celui qui est le plus petit à ses propres yeux, est le plus élevé devant le Seigneur (2). » Tendre à la perfection, c'est le devoir de tous les disciples de l'Évangile. Car,
(I) Le Château intérieur, cinquièmes demeures, chap. II. (î) Le Chemin de la Perfection, ch. XVIII.
ajoutait la sainte réformatrice du Carmel, « il n'est point de chrétien qui, avec l'aide de la grâce, ne puisse arriver à la véritable union, pourvu qu'il s'efforce de tout son pouvoir de renoncer à sa volonté propre, pour s'attacher uniquement à la volonté de Dieu (1). » Le centenaire de la vierge d'Avila deviendrait une date mémorable, s'il pouvait avoir pour résultat de ramener l'attention sur les écrits de cette sainte « que l'Église met presque au rang des Docteurs, en célébrant la sublimité de sa céleste doctrine, » pour parler le langage de Bossuet (2). Ce serait un sitrsum corda pour nos contemporains trop attachés pour la plupart aux choses de la terre, et dont l'activité extérieure se développe de plus en plus au détriment de la vie intérieure. L'âme qui, dans son vol vers Dieu, sait s'élever au-dessus de tout le créé et d'ellemême, n'arrive-t-clle pas à réaliser les plus hautes conditions de la science, de la dignité morale et du véritable bonheur?
(1) Le Château intérieur, cinquièmes demeures, eh. III.
(2) Mulla cœJestis sapientiœ documenta conscripsit, cjuibus (idelium mentes ad supernœ patries desiderium maxime eoccitantur, 5e leçon de l'office de sainte Thérèse.
Pour vous, mes chères filles, qui avez été formées à cette grande école de la perfection religieuse, vous n'oublierez pas les paroles que vous adressait votre mère séraphique dans l'un de ses plus admirables écrits : « Nous toute?, mes sœurs, qui portons cet habit du Carmel, nous sommes appelées à l'oraison et à la contemplation ; c'est là notre première institution, et nous sommes les filles de ces saints Pères du Mont-Carmel qui, foulant aux pieds toutes les choses du monde, cherchaient au sein de la plus profonde solitude ce riche trésor et cette perle préciause dont parle le saint Évangile (1). » Vous êtes là, au milieu du monde, comme une éloquente protestation contre les théories matérialistes qui tendent à rabaisser la grande famille humaine, comme un rappel incessant à la vie intérieure, aux choses de l'àme, à tout ce qu'il y a de plus profond et de plus élevé dans la doctrine et dans la sainteté. Par vos prières, comme par vos austérités, vous appelez la protection divine sur l'Église et sur la France. Vos monostères sont autant de forteresses spiri-
I) I.c Château intérieur, cinquièmes demeures, ch. I.
tuelles au pied desquelles viennent se briser les efforts de l'ennemi de tout bien. Pendant ces jours qui vont remplir vos âmes d'une douce et sainte allégresse, vous redoublerez de supplications pour recommander à Dieu les intérêts de la religion et de la patrie. Anges de la terre, vous ferez monter nos vœux vers le ciel, et la fête que nous allons célébrer en l'honneur de sainte Thérèse, deviendra pour nous tous une source de grâces et de bénédictions.
Que la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communication de l'Esprit- Saint demeure avec vous ! Ainsi soit-il !