DU 28 JANVIER
NOS TRÈS CHERS FRÈRES
Il y a dix-huit siècles, l'apôtre saint Jean écrivait : « La victoire qui triomphe du monde, c'est notre foi : hœc est Victoria quœ vincit mundum, fides nostra (1). L'événement a vérifié ces paroles; et, depuis lors, l'histoire du genre humain n'a plus été, dans le sens élevé du mot, que l'histoire des triomphes de la foi. La foi a triomphé de la persécution par la
(1) lrc cpitre de S. Jean, v, 4.
constance et l'inébranlable fermeté de ses martyrs. Elle a triomphé de l'erreur par l'excellence et la sublimité de sa doctrine. Elle a triomphé du vice et des passions humaines par cette multitude innombrable de saints qui ont pratiqué toutes les vertus jusqu'au degré de l'héroïsme. Elle a triomphé de la barbarie en civilisant les peuples qui l'ont embrassée, à tel point qu'en dehors d'elle et de son empire, il n'y a plus à l'heure présente, sur toute l'étendue de la terre, une civilisation vraiment digne de ce nom. Elle a triomphé du temps et de l'espace, se fortifiant de siècle en siècle, et ne s'éloignant d'une contrée que pour en conquérir une autre. Elle a triomphé de Satan et de toutes les puissances ténébreuses qui détenaient l'ancien monde sous la domination du mal, en brisant à jamais le joug des idoles pour ramener les âmes au culte du vrai Dieu. Bref, le règne de la foi est devenu dans l'univers entier le règne du droit et de la justice, de la vérité et de la sainteté, de toutes ces choses restées désormais l'honneur, la force et le mérite de l'humanité : hœc est Victoria quœ vincit mundum, fides nostra.
A de tels effets, dont rien n'approche dans
l'histoire du monde, comment ne pas attribuer une cause supérieure à toute puissance humaine? Quel moyen de se méprendre sur des signes aussi manifestes d'une intervention divine? Et cependant, Nos très chers Frères, malgré tant de preuves irréfragables, il s'est toujours rencontré, et de nos jours, il se trouve encore des hommes assez peu clairvoyants pour opposer à la foi une résistance que rien ne justifie. Mesurant le domaine de la vérité aux limites de leur intelligence, ils ne conçoivent pas que Dieu ait pu ou qu'il ait voulu nous révéler un ordre de choses auxquelles notre raison est incapable de s'élever par elle-même. Pour eux, tout l'horizon de la pensée se borne à ce monde extérieur et visible ; et rien de ce qui est au-delà ne leur paraît digne d'occuper leur esprit. Ils oublient que la foi est précisément, selon le mot de l'Apôtre, « la substance des choses qu'on doit espérer et la démonstration de celles qu'on ne voit pas : » Est autem ficles sperandarum substantiel rerum, argumentumnonapparentium(l). Sous prétexte d'exalter la raison humaine, les inerô-
(1) Épitre aux Hébreux, xi, I,
t. vni. £L
dules la rabaissent, car rien n'est plus raisonnable que de croire à la parole de Dieu, tandis que le comble de la déraison serait de ne pas y ajouter foi. Nous ne saurions trop insister sur ce caractère éminemment rationnel de la foi, devant les efforts que Ton fait de tous côtés pour la détruire au fond des âmes, comme il est aussi de notre devoir de vous rendre attentifs aux causes qui peuvent amener de si tristes défections. Le saint temps de carême n'est-il pas d'ailleurs l'époque la plus favorable pour fortifier en nous cette vertu « sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu » (1), et que le Concile de Trente appelle « le commencement du salut, le fondement et la racine de toute justification : » humanœ salutis initium, fundamentum et radix omnis justifîcatio7iis(2).
En faisant de la foi le principe de la vie religieuse, Dieu a mis l'ordre surnaturel dans une
(1) Épître aux Hébreux, XI, 6.
(2) Session vi, ch. 8.
harmonie parfaite avec Tordre naturel. « Quelque chose que nous voulions apprendre, dit saint Augustin, il faut que l'autorité précède la raison ; tel est l'ordre de la nature : » Naturœ qvidem or do ita se habet, ut cum aliquid discimus, rationem prœcedat auctoritas (1) ; et saint Cyrille de Jérusalem ajoute : « Tout ce qui se traite dans le monde, même parmi ceux qui sont étrangers à l'Église, se décide par la foi (2). » La voie du témoignage est en effet celle par où nous arrivent la plupart de nos connaissances, et il n'y a pas d'enseignement possible sans une confiance préalable dans la parole du maître. C'est par là que débute nécessairement toute éducation intellectuelle et morale. L'histoire du genre humain repose tout entière sur la véracité des écrivains qui nous ont transmis les événements accomplis dans les siècles passés. La terre ne nous est connue que par les relations des voyageurs qui l'ont parcourue en tous sens ; et nul d'entre nous ne songe à contester l'existence d'un pays étranger sous prétexte qu'il ne
(1) De Moribus Ecclesiœ 1. I, 3.
(2) 5° catéchèse, De la Foi et du Symbole, III.
Ta pas vu de ses propres yeux. Les sciences les plus positives nous resteraient à jamais fermées, si nous refusions d'ajouter foi à des observations que nous n'avons pas faites par nous-mêmes et à des expériences auxquelles nous n'avons pu assister. Que deviendrait la justice humaine sans la valeur qui -s'attache au témoignage d'autrui? Elle se verrait tout aussitôt arrêtée dans son cours, faute de pouvoir trouver ailleurs des lumières suffisantes pour acquérir la preuve de l'innocence et du crime. Quel moyen de constater avec une entière certitude, si ce n'est par des renseignements dignes de foi, la propriété de chacun, son droit héréditaire, et comme l'observait saint Augustin, jusqu'aux relations d'origine des enfants avec leurs parents (1)? La foi est le fondement de la vie domestique, non moins que de la vie civile et sociale. « Otez cette foi des choses humaines , disait encore le grand évêque d'Hippone, et voyez quel trouble, quelle confusion s'ensuivrait dans le monde entier : » Si auferatar hœc fides de rébus humants, guis
(1) De utilitate credendi, XII.
non attendat quanta rerum perturbation quam horrenda confusio subsequeretvr? (1)
C'est donc un fait incontestable. Nos très chers Frères, que, clans Tordre naturel, le témoignage est la source la plus commune et la plus générale de nos connaissances. La société humaine ne saurait subsister un seul instant sans cette confiance nécessaire, indispensable, dans un enseignement dont nous sommes hors d'état de vérifier par nous-mêmes toutes les données. D'où il suit qu'en faisant arriver aux hommes la vérité religieuse par le canal du témoignage, Dieu a choisi le mode d'instruction le mieux approprié à la nature humaine, à ses besoins et à ses forces : Recte igitur catliolicœ disciplinée majescate institutum est ut accède iiiibus ad religionem fides persuader 'etur ante omnia (2). Car si la confiance dans nos semblables est la condition ordinaire du savoir et de l'activité humaine, à plus forte raison la foi en Dieu doitelle être le fondement de la vie religieuse. C'est
(1 De fuie, c. il, n° i.
(t) S. Augustin, de utilitaie eredendi, xm.
ce que disait déjà, au 11e siècle de l'ère chrétienne,, un Père de l'Église, Théophile d'Antioche, en s'adressant aux païens qui, devançant les incrédules modernes, ne consentaient à croire que ce qu'ils pouvaient voir, entendre et toucher par eux-mêmes.
« Pourquoi vous obstiner à ne pas croire, s'écriait-il ? Vous ne prenez pas garde que la foi dirige et précède nécessairement toutes vos actions. Quel est le laboureur qui pourrait moissonner, s'il ne confiait sa semence à la terre? Qui passerait la mer, s'il ne se fiait et au vaisseau et au pilote? Quel malade pourrait être guéri, s'il ne donnait d'abord sa confiance au médecin? Quel art, quelle science apprendriez-vous, si vous ne commenciez par croire le maître qui doit vous l'enseigner? Quoi donc! Le laboureur se confie à la terre, le navigateur au vaisseau, le malade au médecin, et vous refuseriez de vous fier à Dieu même qui vous a donné tant de preuves victorieuses de sa puissance et de sa bonté ! Ne soyez donc pas incrédules, concluait l'éloquent Évêque, puisque, même dans le cours ordinaire de la vie, vous êtes obligés de vous en
rapporter au témoignage des hommes, sous peine de rester dans l'ignorance (1). »
Cette conclusion, qui est de toute évidence, l'apôtre saint Jean l'avait déjà tirée dans sa Pe Épître : « Si nous recevons le témoignage des hommes, celui de Dieu est plus grand : » si testimonium hominum accipimus , testimonium Dei majus est (2). Et voilà ce qui nous montre, Nos très chers Frères, combien la foi est raisonnable ; car la certitude qu'elle engendre est la plus haute de toutes. Quelque autorité légitime qui puisse s'attacher aux affirmations de la raison humaine, elles n'atteignent jamais jusqu'à l'infaillibilité. C'est à la lumière d'une intelligence toujours sujette à l'erreur, que le physicien étudie les phénomènes de la nature, que l'astronome observe la marche des corps célestes, que l'historien recueille les faits des temps passés, que le moraliste et le philosophe analysent les lois de la conscience et de la pensée. Autre et bien supérieure est la condition
(1) Théophile d'Antioche, livre à AiUohjcus, l, 8.
(2) Cap. v, vers. 9.
du fidèle. Car ce n'est pas sur les affirmations de la raison humaine, si fermes soient-elles, que repose notre foi, mais bien sur l'autorité directe et immédiate de la raison divine. Les vérités qui en sont l'objet ont leur garantie suprême et irréfragable dans la science infinie et dans l'absolue véracité de Dieu, et voilà ce qui les met hors de pair avec n'importe quelle autre source de connaissances. « L'homme, dit saint Thomas avec sa précision habituelle, doit être bien plus rassuré sur la vérité de la parole de Dieu, qui ne peut jamais se tromper, que sur la réalité de ce qu'il perçoit par sa propre raison, qui peut toujours errer : » Multo inagis homo certior est de co quod audit a Deo, qui falli non potest, quant de eo quod videt propria ratione, quœ falli potest (1). Quand vous croyez à la présence réelle de" Jésus-Christ sous les espèces eucharistiques, c'est à un mystère incompréhensible sans doute que vous donnez l'assentiment de votre esprit ; mais appuyé qu'il est sur la parole de Dieu, ce mystère incompréhensible est d'une certitude dont rien n'approche dans
(1) 2" 8*\ qu. iv, art 8.
l'ordre scientifique et intellectuel. Car de l'homme qui affirme à Dieu qui parle, il y a la distance du fini à l'infini, d'un simple reflet de lumière à la lumière essentielle. La foi est donc éminemment raisonnable, parce qu'à la racine des vérités qui en font l'objet, il n'y a pas seulement la certitude de la raison humaine, mais l'infaillibilité de la raison divine.
Oui, sans doute, Nos très chers Frères, la foi renferme des mystères, c'est-à-dire des vérités qui ne sont pas évidentes par elles-mêmes. Il ne saurait en être autrement, observe saint Augustin, car c'est le propre de la foi de s'appliquer à un ordre de choses invisibles : Quid est fides nisi credere quod non vides ? (1) ; et saint Isidore de Séville ajoute : « autre chose est croire, autre chose est voir : » nam credere non possnmus quod videmus (2). Mais la foi cesse-t-elle pour cela d'être raisonnable? Les sciences humaines, même les plus positives, n'ont-elles pas, elles aussi, leur côté lumineux et leur côté obscur ? Que de choses, dans la
(1) S. Aug. de vcrbin Apost. sermo 27.
(2) F.lymolorjiarum lib. vin, cap, 2, art. 4.
nature extérieure et visible, dont nous sommes obligés d'admettre l'existence, sans pouvoir en expliquer ni le comment ni le pourquoi? Que sont, prises en elles-mêmes et clans leur essence, la matière, la force, la lumière, la vie? Autant de mots, autant de mystères que la science constate sans se dissimuler qu'elle est loin d'en posséder le secret. Cette impuissance de la raison humaine à pénétrer le fond des choses nous empêche-t-elle d'en reconnaître la réalité? S'est-il jamais trouvé un laboureur refusant d'ensemencer sa terre sous prétexte qu'il ne saisit pas la force mystérieuse qui d'un grain de blé tombé en pourriture fait surgir un épi, et d'un simple gland le plus majestueux des chênes ? Nionsnous le phénomène de la lumière, faute de comprendre comment la nature entière, avec la verdure de ses campagnes, l'épaisseur de ses forêts, l'immensité de ses mers, l'éclat de son ciel étoile, peut venir se peindre sur le point presque imperceptible qui forme la prunelle de notre œil? L'union de l'âme avec le corps en est-elle moins certaine, parce que nous ignorons quel ressort intime fait mouvoir l'un au moindre signe de l'autre? Non certes; nous croirions agir d'une
façon déraisonnable si, oubliant que l'homme ne sait le tout de rien, nous exigions toujours et partout l'évidence de l'objet avant de donner à une vérité quelconque l'assentiment de notre esprit.
Si donc il en est ainsi, Nos très chers Frères, dans le domaine des choses sensibles, de celles qui, par leur nature même, devraient être davantage à notre portée, comment la foi ne renfermerait-elle pas des mystères, elle qui, suivant l'expression de saint Bernard, atteint des vérités inaccessibles, attingit inaccessa, embrasse des horizons immenses, comprehendit immensa, saisit l'avenir le plus reculé, apprehendit novissima, et comprend en quelque sorte dans son incommensurable sphère jusqu'à l'éternité ellemême, ipsam denique œternitaiem suo Mo vastissimo sinu quodammodo circumcluditf (1) La foi nous met en présence de l'infini : avec elle, nous pénétrons pour ainsi dire dans le sein même de Dieu, dans les relations de sa vie intime, dans l'insondable profondeur de ses éternels conseils, dans l'auguste et indivisible
(1) S. Bernard, Super Cant. cantic. serm. 70.
société du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint. Par-delà les bornes étroites de cet univers visible, la foi nous fait découvrir des mondes d'existences spirituelles dont elle nous dévoile la riche ordonnance et le majestueux concert. Au-dessus de ce plan inférieur, tout terrestre et humain, auquel le mouvement de l'histoire paraît se terminer, la foi nous révèle un autre plan, superposé au premier, le plan de la Rédemption, qui se déroule d'âge en âge avec une magnificence incomparable et dont l'incarnation du Verbe, c'est-à-dire l'union personnelle du Créateur avec sa créature, occupe le centre et le sommet. A la vie corporelle et spirituelle, dont le secret nous échappe, la foi vient ajouter le mystère d'une vie bien autrement haute et profonde, de cette vie surnaturelle et divine qui est communiquée à l'homme par la grâce du sacrement et le fait participer à la nature même de Dieu. En regard de la cité terrestre, de ses intérêts mobiles et passagers, la foi nous montre la cité de Dieu embrassant le temps et l'éternité dans une vaste communion de prières et de souffrances, de mérites et de gloires. Enfin, là
où la raison humaine reste muette ou ne fait que bégayer, la foi nous dit le dernier mot des choses, apprehendit novissima, en assignant pour terme à nos croyances et à nos actes la vue immédiate de l'éternelle vérité et la possession permanente du souverain bien.
Et Ton voudrait, Nos très chers Frères, que tout fût d'une évidence absolue dans une doctrine qui touche à l'infini par tant de côtés? Non, c'est la raison elle-même qui repousserait comme vaine et superflue toute révélation où le mystère n'entrerait pour rien. C'est la raison qui nous oblige de reconnaître à Dieu le pouvoir d'enseigner à l'homme des vérités que notre intelligence, toujours faible et courte par quelque endroit, est incapable de comprendre pleinement. « Qui donc, s'écriait le Sage, peut suffire à raconter les œuvres de Dieu? qui sondera ses merveilles? Quis investigabit magnalia ejus? Qui donnera la mesure de sa grandeur et marquera l'étendue de ses miséricordes ? Quand l'homme se croit au bout de ses investigations, il s'aperçoit qu'il ne fait que de commencer ; et lorsqu'il s'arrête, il sent toute son impuis-
sance (1). » En matière de religion ne vouloir admettre que ce que l'on comprend, c'est limiter la science de Dieu à celle de l'homme, c'est faire de notre esprit borné la mesure absolue de la vérité, c'est déclarer qu'il n'y a rien au-dessus de nos lumières et de nos forces. Or, n'est-ce pas là, Nos très chers Frères, le comble de l'orgueil et de la déraison ?
Voyez au contraire combien la foi est raisonnable jusque dans cette obscurité même dont l'orgueil de l'homme voudrait se prévaloir pour la rejeter. C'est par là, et par là seulement que, sans cesser d'être un don, elle pouvait en même temps devenir un mérite. Évidente par elle-même et dans son objet, la foi se serait imposée à nous comme une nécessité, au lieu d'être un acte libre et volontaire, susceptible de recevoir une récompense ; car, ainsi que le disait le pape saint Grégoire le Grand, il n'y a pas de mérite à croire ce qui tombe sous l'expérience : Ficles non habet meritum, cui ratio htimana prœbet experimentum. (2). Rien n'était donc plus digne
(1) Ecclésiastique, xvm. 2-6.
(2) In Evangel. Ilomil, xxvi.
de la sagesse divine, rien ne pouvait être plus conforme à la nature humaine, que d'exiger la soumission à la parole de Dieu. Si la raison est, en effet, le premier attribut de Fliomme, si c'est par là qu'il domine tout ce qui l'entoure, la subordination de la raison à la foi devient un hommage à nul autre pareil. Voilà pourquoi saint Bernardin de Sienne appelle la foi « le plus grand honneur que la créature raisonnable puisse rendre au Très -Haut : » Capital is honorificentia summi Dei. Car c'est l'intelligence, ajoute-t-il, qui occupe le sommet de l'âme humaine, et ce sommet où rayonnent la lumière, le savoir et le génie, la foi le courbe et l'incline dans le respect et dans l'adoration de la majesté suprême : » Ipsanempecaputhumance mentis, id est intellectum, ad adorandam et venerandam altissimam Dei majestatem incurvât atque inclinât (1).
Admirable économie du plan divin, qui, sans rien ôter à la foi de sa certitude, sait lui conserver néanmoins tout le mérite de l'obéissance ! Est-ce à dire, en effet, que dans ce clair-obsur
(1) Sermo II, de fidei necessitale, œquitatc et dignitalc.
des vérités révélées il n'y ait pas de quoi convaincre tout esprit honnête et sincère? Non, certes. C'est avec raison que saint Bonaventure comparait la foi à la colonne de nuée qui précédait Israël à sa sortie de l'Egypte : Fides est sicut columna Ma quœ prœcedebat populum Israël in exitu de sEgypto (1). Pour suppléer à l'évidence de l'objet, qui ne saurait être notre partage dans l'état présent de nos facultés, elle nous donne ce qui n'a pas moins de force pour entraîner l'assentiment de notre esprit, l'évidence du motif, et si nous n'avons pas la claire vue de ce que Dieu a dit, nous savons du moins d'une science certaine que Dieu a parlé ; or cela suffit pour rendre notre foi éminemment raisonnable. Nous savons que Dieu a parlé, appuyés que nous sommes sur l'autorité d'un témoignage irrécusable. Pour garantir ce témoignage contre toute illusion des sens ou de l'esprit, pour lui imprimer le cachet de l'absolue vérité, Dieu a remué ciel et terre depuis six mille ans, suivant l'expression de Bossuet; il a multiplié à cet effet les signes de sa toute-puissance dans l'ordre
(1) Diœta salutis. tit. V, c. 3.
physique comme dans Tordre intellectuel et moral ; il a fait de l'histoire d'un peuple un tissu de miracles plus éclatants les uns que les autres ; il a suscité d'âge en âge des porte-voix de ses éternels conseils en revêtant leur mission des caractères les plus propres à l'accréditer ; il a envoyé son Verbe dans la plénitude des temps, organe infaillible de la justice et de la vérité; il a environné cet Envoyé par excellence d'un cortège de témoins qui, en l'absence de tout intérêt terrestre, et avec une sincérité éprouvée par le supplice, ont pu dire : « Ce que nous avons vu et entendu, ce que nous avons touché de nos propres mains, nous vous l'annonçons : » Quod vidimus et audivimus , quod rnanus nostrœ contrectaverunt , annuntiamus vobis ; (1) ce témoignage authentique, certain, irréfragable, Dieu l'a déposé au sein d'une société visible à tous, et qui, par son unité, par son universalité, par sa sainteté, par sa perpétuité, offre à la confiance de chacun des titres auxquels rien icibas ne saurait se comparer. Si donc il entrait dans le plan divin de révéler aux hommes des
(1) Ire Épitre de S. Jean, I, 1 et ss.
t. vin. 22
vérités excédant la portée naturelle de leur intelligence, Dieu n'aurait pu choisir une voie plus sûre, plus accessible à tous, plus conforme aux lois de la société humaine, que celle d'un vaste témoignage rendu à l'origine par des envoyés divins, répété par la parole, consigné dans l'écriture, appuyé sur le miracle, scellé par le martyre, garanti par la sainteté, confirmé par la science, justifié par ses merveilleux résultats, et traversant les siècles avec la force toujours croissante que lui donnent également et l'examen de la critique et l'adhésion de la foi. C'est devant un pareil témoignage que nous pouvons nous écrier avec l'un des penseurs des plus profonds du xne siècle, Richard de Saint- Victor : « Seigneur, si nous sommes trompés, c'est par vousmême que nous aurons été induits en erreur : » Domine, si error est, a te decepti sumus ; car les dogmes de la foi ont été confirmés au milieu de nous par des signes et des prodiges tels qu'ils n'ont pu être opérés que par vous ; nam ista in nobistantis signisetprodigiisconfirmata sunt, et talibus, quœ nonnisiper te fieri possunê (1).
(1) De Trinitate, lib. I, cap. 2.
« L'homme, dit saint Augustin, ne pouvant avoir ici-bas l'intuition directe des choses divines, a besoin, pour en devenir capable dans l'avenir, d'y être préparé par l'autorité d'un témoignage infaillible : » Homini non valenti verum intaeri, ut ad id fiai idoneus, auctoritas jwœsto est (1). Nous venons de voir, Nos très chers Frères, tout ce qu'il y a de raisonnable dans cette éducation préliminaire de l'homme par la foi. Dieu est, en effet, le précepteur du genre humain qu'il a créé à son image, et, comme l'ajoute saint Thomas , « pour que l'homme atteigne à sa fin, qui est la vision béatifique, il doit croire Dieu de même qu'un disciple croit la parole du maître qui l'instruit » (2). Gomment donc se i'ait-il que tant d'esprits demeurent rebelles à un enseignement marqué au coin de la sagesse souveraine? Nous ne vou-
(1) De utililate credendi, XVI.
(2) Summa theol. 2a 2ac, qu. II, art. 3.
cirions pas terminer cette instruction pastorale sans vous avoir rendu attentifs à quelques-unes des causes d'une résistance aussi coupable que funeste. Et d'abord il est assez fréquent d'entendre dire dans le monde : il n'est pas donné à tous d'avoir la foi, Dieu l'accorde à qui et clans la mesure où il lui plaît. Vain prétexte pour couvrir une faute que l'on voudrait pouvoir se dissimuler à soi-même ! Assurément la foi est un don de Dieu qui éclaire l'intelligence et meut la volonté pour faire adhérer l'homme aux vérités révélées que l'Église lui propose de croire ; mais ce don purement gratuit, Dieu ne le refuse à personne; il l'accorde à tous ceux qui se placent dans les conditions nécessaires pour l'obtenir. Ces conditions, avez-vous cherché à les remplir, vous qui vous plaignez de n'avoir pas la foi? Demandez-vous à Dieu, dans une humble prière, d'illuminer votre esprit et de toucher votre cœur? Prenez-vous les moyens que la religion vous met en main pour vous instruire dans sa doctrine? Écoutez-vous la parole qui tombe du haut de la chaire chrétienne? Écartez-vous les obstacles qui surgissent soit de l'orgueil, soit des passions ? Tant que la prière ne montera pas
de votre cœur à vos lèvres, et que la bonne volonté fera défaut à vos recherches, ne dites pas que le don de la foi vous a été refusé : ce n'est pas la grâce de Dieu qui vous manque, c'est vous qui manquez à l'appel de Dieu.
Il en est d'autres qui, après avoir eu la foi, l'ont perdue par leur faute ; et c'est le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme en ce monde. Gomment l'ont-ils perdue? Par leur négligence à cultiver le don de Dieu. Rebelle au travail de la grâce, leur âme est devenue comme une terre tombée en friches, où les ronces et les épines ont fini par étouffer la bonne semence. Prière, sacrements, prédication évangélique, toutes ces sources auxquelles s'alimente la foi, ils les ont désertées les unes après les autres. Faute d'instruction entretenue avec soin et développée suivant les besoins de l'âge et de la condition, les dogmes chrétiens se sont peu à peu effacés de leur esprit; le vide s'est fait dans leur intelligence absorbée par des préoccupations toutes matérielles et terrestres; et il ne leur est plus resté de leur éducation première que de vagues souvenirs ou d'incertaines lueurs. Ainsi livrés sans défense à toutes les attaques de l'ennemi,
ils ne pouvaient manquer d'être un jour ou l'autre le jouet de sophistes habiles a troubler leur esprit en flattant leurs passions. La presse impie d'une part, les discours pernicieux de l'autre, et le mauvais exemple plus contagieux encore, voilà ce qui devait tôt ou tard triompher sans trop de peine d'une foi devenue languissante et inerte. Faut-il s'étonner que, dans de pareilles conditions, il ait suffi d'une secousse tant soit peu violente pour arracher cette plante éphémère d'un sol où elle ne tenait plus que par de faibles racines? C'est l'histoire de tant de défections que la religion déplore, et à l'origine desquelles on trouve invariablement la négligence à s'instruire des vérités de la foi et l'abandon du devoir religieux. A force de se détourner de la lumière, l'œil s'accoutume aux ténèbres, et la nuit se fait dans une àme qui n'a plus nul souci de recueillir en elle-même les rayons de l'éternelle vérité.
Est-il besoin, Nos très chers Frères, de vous signaler dans l'orgueil une autre cause de résistance à l'autorité de la foi ? S'incliner devant la parole de Dieu est un acte d'humilité, et, quelque raisonnable que soit cet acte, il n'en heurte pas
moins la vanité et la présomption. Do là ces rébellions qui prennent leur source dans le mépris de la souveraineté divine et dans l'infatuation de soi-même. Ce n'est pas aux vrais savants qu'il en coûtera jamais de se soumettre aux vérités de la foi : ils éprouvent trop par euxmêmes combien l'esprit de l'homme est faible, pour ne pas sentir la nécessité du secours divin là où les lumières naturelles font défaut. La modestie accompagne toujours la science vraiment digne de ce nom. Mais il est un demisavoir, souvent pire que l'ignorance, et qui, par son insuffisance même, succombe facilement à la tentation de se prendre pour la mesure de la vérité. Jusqu'au fond de vos campagnes, il n'est pas rare de rencontrer des esprits superficiels qui, pour avoir reçu quelque légère teinture des sciences humaines, cherchent à se donner des airs de supériorité en affectant de paraître incrédules. Livres sacrés, ouvrages des saints Pères, traités de philosophie ou de théologie, tout cela leur est étranger : n'importe! enflés de quelques connaissances rapidement acquises, ils n'hésitent pas à trancher en un clin-d'œil et avec un aplomb imperturbable des questions que les
Augustin et les Thomas d'Aquin n'abordaient qu'après un long travail et avec l'autorité du génie. Ces hautes, ces sublimes doctrines devant lesquelles se sont inclinés les plus éminents penseurs qu'il y ait eu dans le monde depuis dix-huit siècles, ils ne les trouvent plus au niveau de leur esprit ; et parce qu'ils sont devenus les esclaves d'une secte quelconque, ils s'imaginent avoir conquis la vraie liberté. Tristes victimes d'un orgueil insensé, ils placent la dignité de l'intelligence dans ce qui en est la négation , oubliant que l'homme n'est jamais plus grand ni plus fort que lorsqu'il possède assez de lumières et d'empire sur lui-même pour proclamer devant Dieu sa faiblesse et son absolue dépendance.
Un des plus grands moralistes de l'antiquité chrétienne, saint Jean Chrysostome, disait au peuple d'Antioche : « Il est impossible que la foi ne vienne pas à vaciller là où il n'y a plus la pureté de la vie : » Impossibile est qui vitam impuram ducit in fide non vacillare (1).
(1) 1" Homélie sur ces paroles de l'Apôtre « ayant le même Esprit, etc. », n° 9.
Parole profonde, Nos très chers Frères, et qui marque bien le rapport intime de la vie de l'esprit avec la vie des sens : plus on accorde à celle-ci, plus on enlève à celle-là ; c'est la loi de notre être, et cette loi se vérifie chaque jour. Parmi ceux qui ont eu le malheur de perdre la foi, combien n'en est-il pas qui, s'ils voulaient remonter à l'origine de leur défection, y trouveraient en première ligne le dérèglement des mœurs ? Les passions sont comme d'épaisses vapeurs qui s'élèvent du fond de la conscience pour venir se placer entre l'œil de l'àme et le soleil de la vérité ; on dirait autant de nuages qui interceptent les rayons de l'éternelle justice. Ah! si la foi ne contenait pas des préceptes à côté de ses dogmes, on pounait contester cette relation si étroite entre le vice et l'incrédulité. Mais la foi commande à l'homme de maîtriser les sens au lieu de se laisser asservir par eux ; elle lui ordonne de tenir son cœur assez haut pour que la matière n'arrive pas à le dominer. Voilà ce que l'on redoute en elle ; c'est précisément ce qui gène, ce qui déplaît, ce qui pèse; et l'on cherche à nier ce qu'elle enseigne, pour se dispenser de faire ce qu'elle prescrit. Il y a là une barrière
qui s'oppose à la liberté du vice ; un frein que la passion est intéressée à rompre ; un témoin incommode dont elle voudrait pouvoir étouffer la voix. C'est pourquoi tant d'hommes se font des théories à l'unisson de leurs œuvres et mettent les révoltes de l'esprit au service des égarements du cœur. Notre Seigneur l'a dit dans le saint Évangile : « La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises : » Erant enirn opéra eorum mata (1).
Une vie pure, un esprit éloigné de toute vaine présomption, la pratique du devoir religieux et le soin de s'instruire dans la doctrine chrétienne, tels sont les préservatifs les plus sûrs contre l'incrédulité. Gardez votre foi, Nos très chers Frères, comme le premier de vos biens, et transmettez-la, intègre et forte, à vos enfants, comme leur héritage le plus précieux. « Richesses, trésors, honneurs, disait saint Augustin, il n'est rien dans ce monde qu'il faille estimer au-dessus de la foi catholique : » Nullœ sunt majores
(1) S. Jean, III, 19.
diviiiœ, nulli thesauri, nulli honores, nu lia mundi hujus major substantia quam est fides catholica (1). Laissez à l'incrédule ses doutes et ses négations, ses horizons étroits, ses aspirations limitées à la terre, son esprit qui s'emprisonne dans le temps, son cœur vide de Dieu, son âme fermée à l'espérance, sa vie qui s'éteindra dans d'inutiles regrets. Pour vous qui avez le regard plus ferme et devant qui se déroulent de plus vastes perspectives, gardez votre foi : elle est votre soutien et votre consolation au milieu des épreuves de la vie présente ; elle sera le principe de vos mérites pour la vie future, car « la maison de Dieu est fondée sur la foi ; elle s'élève avec l'espérance, et la charité la couronne, » domus Dei credendo fundatur, sperando erigitur, diligendo perficitur (2).
Ainsi parlaient nos pères dans la foi. Ils ne trouvaient pas d'accents assez sublimes pour célébrer l'excellence du don de Dieu . « 0 vertu de la foi, s'écriait saint Bernardin de Sienne, que vous êtes pleine de charme et d'attrait ! 0 gra-
(1) Saint Augustin, De verbis apost. sermo i.
(2) Ibid. De verbis apost. sermo 20.
tiosa et amabilis fidei virtus ! Qui ne s'attacherait à vous comme au fondement de toute grâce et de toute vertu ! Quis igitur te non amabit quœ fundamentum es omnis gratiœ et virtutis? Par vous, les péchés s'effacent, purgas peecata; les âmes reçoivent la vie, vivificas animas; les aveugles reviennent à la lumière, illuminas cœcos ; les membres du Christ s'unissent à leur chef, connectis membra capiti nostro Christo; vous êtes une pierre de touche pour les justes, probas justos; vous triomphez dans tous les chrétiens, in omnibus triumphas; et vous devenez pour ceux qui persévèrent en vous la couronne de l'éternelle félicité, atque œterna felicitate persévérantes in te coronas (1). »
Oui, Nos très chers Frères, la persévérance dans la foi, voilà ce qui nous permet, malgré la faiblesse de nos mérites, de jeter vers l'avenir un regard d'espérance. Ah ! dans ce moment suprême où, sur le seuil de l'éternité, l'Église recommande à Dieu l'âme de l'un de ses enfants, c'est dans une foi restée intacte qu'elle cherche le
(1) Sermo IV, de Fidei nobilitate, art. 3, cap. 4.
principal motif de sa confiance : « Quelles qu'aient pu être ses fautes, licet enim peccaverit, dit-elle au souvenir de la fragilité humaine, cette àme n'a pourtant pas renié le Père, le Fils et l'Esprit-Saint : tamen Patrem et Filium et Spiritum Sanctum non negavit, mais elle a
cru, sed credidit » (1) Et quand, à quelques
jours de là, debout devant la dépouille mortelle du chrétien, le prêtre supplie le Seigneur d'introduire dans la patrie céleste cette âme qui vient de quitter la terre, jubeas eam adpatriam paradisi perdue i, c'est encore sur une fui religieusement gardée qu'il s'appuie pour faire ce dernier appel à la miséricorde divine : Quia in te speravit et credidit (2) ! La foi qui opère par la charité est en effet le principe de l'immortalité bienheureuse, suivant cette grande parole restée à jamais l'espérance du genre humain : « Celui qui croit en moi vivra, et je le ressusciterai au dernier jour (3). »
(1) Ordo comrnendalionis animœ.
(2) Bituale romanum.
(3) S. Jean, vi, 40, xi, 25.
ALLOCUTION