‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 3)Chapitre 61 sur 64 · PRONONCEE A L'OCCASION · texte numérisé non relu

PRONONCEE A L'OCCASION

DU 50e ANNIVERSAIRE DE LA FONDATION DE L'ŒUVRE

Le 20 mai, dans la Cathédrale d'Angers.

Messieurs,

Il y a deux semaines, à Paris, je voyais les représentants de toutes les conférences de Saint Vincent de Paul réunis autour du tombeau de leur glorieux patron, dans cette chapelle de la rue de Sèvres, et dans ce couvent de Saint- Lazare, si chers à mon cœur, puisque c'est là que je me console de mon éloigncmcnt du milieu de vous, quand le devoir m'appelle à servir de mon mieux,

dans les circonstances difficiles où nous sommes, les intérêts de la religion et de la patrie.

Ils étaient donc là, venus de tous les points de la France et même de l'étranger, ils étaient là vos délégués et vos frères, célébrant, comme vous le faites aujourd'hui, le cinquantième anniversaire de la fondation de votre œuvre. Et certes, c'est bien là, comme à leur origine et à leur point de départ, qu'il leur convenait de recueillir les souvenirs du passé et de reprendre de nouvelles forces pour l'avenir. Car les conférences de Saint Vincent de Paul sont en quelque sorte l'œuvre posthume de ce grand serviteur de Dieu. Elles ont fleuri sur sa tombe ; elles sont sorties de ce sépulcre glorieux comme un reste de l'immortelle vigueur que Dieu communique aux ossements des saints : Et ossa vestra quasi herba germinabunt (1). Quand les Bailly, lesOzanam, les de la Noue et leurs compagnons conçurent l'idée de cette grande œuvre, où allèrent-ils chercher leurs premières inspirations ? Auprès du tombeau de saint Vincent de Paul. C'est là, dans la société des prêtres héritiers de son nom et de son esprit,

(1) Isaie, lxvi, 14.

qu'ils trouvèrent des directeurs et des guides. Origine mystérieuse sans doute, communications demeurées plus ou moins recouvertes du voile de l'obscurité, comme il arrive d'ordinaire pour les œuvres auxquelles les hommes ont eu peu de part , mais filiation certaine dont il reste assez de traces dans la mémoire des contemporains pour qu'on puisse dire en toute vérité que vos conférences sont un dernier et puissant rejeton de saint Vincent de Paul.

Un demi-siècle s'est écoulé depuis lors, période déjà longue, tour à tour paisible ou traversée par l'épreuve et par la persécution même, mais pendant laquelle vous n'avez cessé de faire le bien sans bruit, suivant la maxime de saint Vincent de Paul. Ah ! qui pourrait dire combien vos conférences répandues par toute la terre ont visité et secouru de familles pauvres ? Qui pourrait dire tout ce qu'un pareil rapprochement, tout ce qu'un contact si direct, si immédiat des classes aisées avec les indigents, a produit d'apaisements dans les âmes, de réconciliations avec l'Église et avec la société? Qui pourrait dire aussi, Messieurs, tout le profit spirituel et moral que vous avez retiré vous-mêmes de cette pratique

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effective et personnelle de la charité : la jeunesse en se familiarisant de bonne heure avec le devoir et les réalités de la vie ; les hommes d'un âge plus mûr, en donnant aux bonnes œuvres des heures que l'oisiveté et le plaisir auraient pu leur disputer ; tous enfin par la mise en commun de la bonne volonté , de l'intelligence et du dévouement de chacun ? Admirable réciprocité de services et de bienfaits, où l'on ne sait qui gagne davantage, de ceux qui reçoivent ou de ceux qui donnent ; merveilleuse organisation du plan divin, qui fait de la charité pour les uns le remède contre l'infortune, et pour les autres la. sauvegarde et le soutien de la vertu.

Je ne suis donc pas surpris de ce concert de louanges qui, depuis quinze jours, s'élèvent de toutes parts pour célébrer dans les conférences de Saint Vincent de Paul l'une des grandes œuvres du xix9 siècle. Et cependant, malgré son caractère charitable, ou plutôt à cause de cela même, votre œuvre, elle aussi, a trouvé ses adversaires et ses détracteurs. Une nouvelle école a surgi, qui croit pouvoir se passer de la charité chrétienne, qui la laisse de côté, qui la répudie même, et lorsqu'un jour, du haut de la

tribune nationale, je faisais l'éloge des bienfaits de la charité, telle que vous la pratiquez, on me fit cette réponse : « Nous ne voulons plus de cette charité-là, nous voulons la solidarité. »

La solidarité ! ah ! s'il suffisait d'un mot ou d'une formule pour changer la face des choses, pour guérir les maux de l'humanité, pour faire disparaître la pauvreté et la misère , il y a longtemps que la rhétorique serait venue à bout de tous les obstacles et de toutes les difficultés. Mais les mots n'ont pas cette puissance, et derrière les formules qui cherchent à les voiler, les réalités continuent à subsister tristes et poignantes. La solidarité ! Mais , si l'on veut prendre ce mot dans son véritable sens, qui donc si ce n'est la religion a enseigné aux hommes qu'ils sont tous solidaires les uns les autres parce qu'ils ont tous un même père, qui est Dieu? N'entendez-vous pas le Sage proclamer déjà sous l'ancienne loi que nul ne doit se désintéresser de ce qui regarde son prochain : Mandavit Mis unicuique de proximo sno (1). Cette responsabilité de chacun envers tous et de

(1) Eccl' xvii, 12.

tous envers chacun, saint Paul ne l'enseignait-il pas il y a dix-huit siècles, dans les termes les plus élevés, quand il comparait l'humanité chrétienne à un corps dont tous les membres doivent être pleins de sollicitude les uns pour les autres, sed idipsum pro invicem sollicita sine membra (1). Est-il possible d'imaginer une solidarité plus étroite que celle dont parle l'Apôtre ? « Un membre est-il en souffrance, s'écrie-t-il, tous les autres souffrent avec lui, si quid patitur unnm membmm, compatiuntur omnia membra, de même qu'il n'est pas de joie particulière qui ne devienne une joie commune, sive gloriatur unum membrum, congaudent omnia membra (2). »

N'est-ce pas là, je vous le demande, le principe même de cette mutualité que l'on préconise de nos jours et avec raison, que l'on cherche à mettre en pratique dans la création des sociétés de secours mutuels, dans l'établissement de caisses de retraite pour les ouvriers atteints par l'âge et les infirmités, dans toutes ces combinaisons économiques où l'épargne accumulée finit

(1) lre aux Cor. xn, 25.

(2) Ibid. 1" 26.

par créer un droit à l'assistance. Nous ne pouvons qu'applaudir à la multiplication de pareilles œuvres, et, loin de nous effrayer, les idées de solidarité et de mutualité , bien comprises et sagement appliquées , ne trouvent parmi nous que des sympathies et des encouragements. Mais, parce que le sentiment de la justice inspire à nos contemporains la pensée d'institutions nouvelles, afin d'éloigner de nous le fléau du paupérisme, est-ce que la charité a perdu pour cela quelque chose de son grand rôle et de son indispensable nécessité? Non certes. Et d'abord n'est-ce pas précisément la charité chrétienne qui pousse, à leur insu peut-être et quelquefois malgré eux , ceux-là même qui voudraient la remplacer par je ne sais quelle utopie aussi généreuse que vaine? Quand ils mettent la main aux problèmes sociaux , n'est-ce pas le plus souvent parce qu'ils ont retenu de leur éducation chrétienne un écho de cette grande parole apostolique : « Aimez-vous les uns les autres d'un amour de fraternité, » charitate fraternitatis invicem diligentes**. (1) Car dans ce pays de France,

(1) Kp. aux Rom. XII, 10.

malgré les courants d'impiété qui la traversent, l'atmosphère est restée chrétienne. Chacun de nous la respire, qu'il le veuille ou non. C'est le souffle de l'Évangile qui dilate tous les cœurs d'où part une pensée d'amélioration sociale. Tel s'imagine n'avoir d'autre guide que sa raison, qui puise ses lumières dans une foi obscurcie, mais non éteinte ; et c'est à la religion qu'il doit ce qu'il a de meilleur et de plus généreux, alors même qu'il met tout en œuvre pour l'écarter de son cœur et de sa vie.

La charité chrétienne est donc la grande inspiratrice de tous les efforts que l'on fait de nos jours pour resserrer entre les membres de la famille humaine les liens de la solidarité et de la mutualité. Qu'on l'avoue hautement ou qu'on cherche à le dissimuler, elle est le ressort apparent ou caché qui met en mouvement toutes les intelligences et qui donne le branle à toutes les volontés. Elle est encore le complément nécessaire des œuvres de bienfaisance fondées sur le droit et sur la justice. Car vous avez beau multiplier les sociétés de secours mutuels, les contrats d'assurance, les associations basées sur des engagements réciproques, vous ne supprimerez

pour cela ni la souffrance ni la pauvreté. Ici, la maladie épuisera toutes les ressources d'une famille ; là , Tinconcluite laissera une femme et des enfants sans abri et sans pain ; plus loin des revers de fortune feront tomber un ménage de l'opulence dans la misère ; et enfin , à défaut de malheurs individuels, les fléaux et les calamités publiques ne cesseront ici-bas de faire des victimes. Qui donc pourra remédier à tous ces maux sinon la charité? Seule elle pénètre partout, là même, là surtout où l'imprévoyance a fait négliger les moyens d'assurer l'avenir; elle compte pour associés tous ceux qui souffrent , et il suffit d'être malheureux pour avoir droit à son secours.

Voilà pourquoi , Messieurs , vos conférences conserveront toute leur raison d'être, malgré les œuvres que Ton pourra foncier sur l'idée de la justice et de l'assistance mutuelle. Toujours hélas ! vous trouverez , dans vos visites charitables, des foyers désolés, des familles que la mort de leur chef aura plongées dans le dénûment, des mansardes où la pauvreté cachera ses souffrances; et même, je le dis avec douleur, moins la religion gardera d'empire sur

les âmes, plus la misère ira en augmentant. Car la religion est pour les passions humaines le frein le plus puissant; c'est elle qui arrête le vice au seuil des familles et qui l'empêche d'y porter le désordre et la ruine. Par les ravages qu'il exerce dans la classe ouvrière, l'athéisme prépare à la charité un champ plus vaste encore que par le passé.

Vous célébrez aujourd'hui le cinquantième anniversaire de votre fondation; et ce n'est pas sans une légitime satisfaction qu'en reportant vos regards en arrière, vous pouvez mesurer l'espace parcouru jusqu'ici. Encore un demisiècle et cette grande œuvre aura atteint son premier centenaire. Que se passera-t-il d'ici à l'année 1933? Les sociétés modernes auront-elles assez de clairvoyance et de sagesse pour prévenir les bouleversements qui les menacent? Ou bien continueront-elles à marcher d'étape en étape sur le chemin qui conduit à la dissolution de toutes choses? Reviendront-elles à la source des vraies lumières et des vraies prospérités? Ou bien feront-elles un pas de plus vers les grandes défaillances et les grandes défections? Je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est que les conférences de

saint Vincent de Paul ont jeté de profondes racines clans le monde entier; c'est que leur passé répond de leur avenir, et que, malgré toutes les attaques et les contradictions, la charité chrétienne restera toujours dans l'esprit des hommes la plus grande et la plus belle des choses d'ici-bas : Major autem horum caritas (1).

(1) 1" aux Corinthiens, XIII, 13.

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