A L'OCCASION
du 50e anniversaire de la fondation des Conférences de Saint Vincent de Paul.
Qui dili'jit proximum legem implevit.
Quiconque aime son prochain accomplit la loi . (Ep. de S. Paul aux Rom., xm, 8.)
Il est une loi, la plus simple et la plus claire de toutes, une loi qui résume toutes les autres, parce qu'elle les suppose et les complète, parce qu'elle en est le couronnement et la fin ; une loi qui pour être comprise n'a besoin que d'être entendue, que l'on goûte sitôt qu'on la pratique, parce qu'elle n'enseigne que ce que l'on sent et
qu'elle fait un devoir de ce qui est un plaisir ; une loi qui est fille de la terre comme elle est fille du ciel, qui est tout ensemble une voix de Dieu et un cri de l'âme, un écho du cœur ; une loi qui porte avec elle son charme, qui puise sa force dans sa douceur, qui satisfait un besoin plutôt qu'elle n'impose un joug, qui joint à la sévérité d'un précepte l'attrait d'une vertu et la séduction d'un bonheur ; une loi qui transforme l'abondance en mérite et qui permet à la richesse de devenir une vertu; une loi qui demande à la force des secours pour la faiblesse, à la science des lumières pour les petits, les ignorants, à la pitié des larmes pour l'infortune ; une loi qui dit à l'homme : aime tes semblables, aime-les comme toi-même, fais pour eux tout ce que tu voudrais qu'ils fissent pour toi, s'ils manquent du nécessaire, donne leur de ton superflu, ouvre leur ta main, et après leur avoir ouvert ta main, ouvre leur aussi ton cœur, pleure avec ceux qui pleurent, souffre avec ceux qui souffrent, donne leur de ton amour et au besoin de ton sang, de ta vie. Cette loi si simple et si claire, si douce et si facile, cette loi qui sort en même temps du sein de Dieu et des entrailles de l'homme; qui
enfante les actions généreuses, les nobles dévouements , les sacrifices héroïques , qui cimente ici-bas la concorde et la paix, la joie et l'union, cette loi la plus sainte et la plus divine de toutes parce qu'elle est pardessus toutes la loi du cœur, la loi qui part du cœur, qui va droit au cœur, c'est la loi de charité.
La loi de charité, voilà le christianisme tout entier : elle est à la fois sa raison d'être et sa fin, son âme et sa vie. Unir tous les hommes entre eux par les liens de l'amour, faire d'eux une seule et même famille, un peuple de frères, sous les yeux du père commun qui est Dieu , n'est-ce pas le but principal de la religion chrétienne, le sens de sa mission, le terme de ses aspirations et de ses efforts ? Tout en elle part de cette idée et tend à la réaliser par une action progressive et continue. En ralliant les esprits autour d'une même doctrine, elle incline les cœurs vers l'union fraternelle ; et l'autel destiné à rassembler tous les hommes dans l'unité de la prière et du sacrifice, la table mystérieuse où tous doivent se nourrir d'un même pain et goûter le même breuvage, ne sont-ils pas autant de foyers divins où la charité s'alimente et s'embrase? Dieu est
amour a dit un apôtre (1), le christianisme aussi n'est qu'amour, parce qu'il est né de l'amour de Dieu pour les hommes et que cet amour toujours vivant et fécond appelle sans cesse un amour réciproque, l'amour des hommes pour Dieu et l'amour des hommes entre eux. Aussi quand le divin fondateur du christianisme eut fait aux hommes un précepte de ce double amour, il ajouta que toute la loi et les prophètes s'y trouvent renfermés (2) ; et l'apôtre saint Paul, fidèle interprète de la pensée de son maître, réduisant à un seul ces deux amours qui se supposent l'un l'autre, ne craignait pas de dire qu'aimer le prochain, c'est accomplir toute la loi (3).
Puis donc que la charité est l'accomplissement de toute la loi, que l'Évangile se réduit en quelque sorte à la pratique sincère et intelligente de cette double maxime : aimez le prochain comme vousmême pour l'amour de Dieu (4), et faites lui tout le bien que vous voudriez qu'il vous fît (5), il
(1) S. Jean, iv, 8.
(2) S. Math., vu, 12.
(3) S. Paul aux Rom., xin, 8.
(4) S. Math., xix, 19.
(5) S. Math., vil, 12.
faut bien que cette loi appelée par l'apôtre saint Jacques « la loi royale », lex regalis (1), soit en harmonie avec toutes les lois de Tordre religieux et moral. Or toutes les lois de l'ordre religieux et moral dérivent de Dieu , de l'homme et de la société, et par conséquent il faut que la loi de charité soit ordonnée par rapport à l'homme dont elle doit satisfaire les besoins légitimes, par rapport à la société dont elle doit assurer l'existence et la durée, et par rapport à Dieu, dont elle doit seconder l'économie providentielle. Je dis donc que, d'une part, la pratique sincère et intelligente des maximes évangéliques répond à tous les instincts légitimes du cœur humain et aux grandes lois de conservation sociale, tandis que, d'autre part, le précepte chrétien de la charité remplit le but providentiel de l'inégale répartition parmi les hommes des dons de l'intelligence et de la fortune.
Il y a dans le cœur humain un premier sentiment naturel et instinctif, qui s'éveille aussitôt
(1) S. Jacques, n, 8.
que l'homme se trouve en contact avec ses semblables. A la vue d'un être qui dans un corps pareil au nôtre porte une âme sœur de notre âme, sur le visage duquel nous découvrons nos propres traits, qui est un autre nous-même, puisqu'il est du même sang que nous, que nous avons tous deux une égale origine, une même nature, une destinée commune, à notre insu, malgré nous, une force secrète nous attire vers lui, nous dérobe à nous-même, reporte une partie de notre cœur, de notre âme sur cet être qui à nos yeux reproduit dans sa personne notre image et notre vie. Cet attrait mystérieux auquel nous cédons sans peine et sans effort , ne nous permet pas de rester indifférent sur ce qui concerne cet autre nous-même, sur l'état de son corps et de son âme : nous nous intéressons à ce qu'il pense, à ce qu'il éprouve, à ce qu'il fait. Nous sentons le besoin de nous mettre à l'unisson et comme en équilibre avec lui : si la joie dilate son cœur ou rayonne sur son front, notre visage à son tour réfléchit le contentement, s'illumine, s'épanouit, son bonheur a trouvé de l'écho dans notre âme. Si au contraire nous découvrons sur sa figure les marques de la
DE CHARITÉ, m
détresse et de la misère, si la douleur est peinte dans ses traits, si le malheur ou la souffrance ne lui permet plus d'arrêter sur nous qu'un regard désolé, ou bien si la pauvreté en le privant de pain, de vêtement, d'abri, nous le fait rencontrer triste et languissant, sans ressources dans le présent, sans espoir pour l'avenir : oh alors ! à l'aspect de ce pauvre frère, qui semble avoir épuisé jusqu'à la lie le calice de l'amertume, nos entrailles s'émeuvent, nos yeux s'emplissent de larmes, notre cœur se fend, se déchire. Une femme célèbre (1) écrivait à sa fille malade : J'ai mal à votre poitrine ; ce mot-là est vrai pour nous tous et à l'égard de tous. Oui, à moins que nous ne soyons égarés par l'intérêt, ou aveuglés par la passion, nous souffrons des souffrances de nos semblables , leur tristesse se communique à nous, leurs douleurs deviennent nos propres douleurs, nos larmes "se mêlent à leurs larmes. Cet homme sera un étranger, un inconnu, un ennemi peut-être : qu'importe ? Il est malheureux, il souffre, il pleure; c'en est assez pour que notre cœur remué jusque dans sa fibre la
(1) Mme de Sévigné.
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plus secrète, nous fasse dire avec le poète latin : Je suis homme et rien de ce qui est de l'homme ne m'est indifférent (1). Ce sentiment involontaire et spontané qui nous fait compatir au malheur d'autrui, cet écho fidèle qui répond en nous à tout ce qu'il y a autour de nous de plaintes et de gémissements, ce ressort intime qu'il suffit de mettre en jeu pour faire vibrer notre cœur au contact de l'infortune ou au cri de la douleur, cette faculté que possède chaque homme de sortir de lui-même, de se mettre à la place des autres, de ressentir ce qu'ils éprouvent, de s'émouvoir, de s'attendrir avec eux, ce besoin inné à tous de se réjouir avec ceux qui se réjouissent, de pleurer avec ceux qui pleurent, de souffrir avec ceux qui souffrent, c'est le besoin, c'est l'instinct de la sympathie. Doux besoin, admirable instinct, qui établit entre tous les hommes un commerce réciproque, un échange mutuel de joies et de larmes, qui soulage la douleur en la partageant, qui augmente le plaisir parce qu'il le multiplie ; ébauche humaine de la divine charité qui fait des émotions de la nature un avant-goût de la grâce ;
(1) Térence.
lien merveilleux , qui enlaçant tous les cœurs, ressemble à une chaîne immense dont chaque anneau communique à l'autre le mouvement qu'il a reçu , jusqu'à ce qu'ayant transmis de proche en proche les battements des cœurs qui se réjouissent et les angoisses des cœurs qui souffrent, elle ait propagé d'une extrémité à l'autre les commotions de la douleur et les tressaillements de la joie.
Ce n'est là toutefois qu'un premier instinct, noble et légitime sans doute, puisqu'il est la racine des plus beaux sentiments qui animent le cœur de l'homme ; mais si vif que soit en nous l'instinct de la sympathie, il resterait néanmoins infécond et stérile, s'il n'éveillait aussitôt dans l'âme un deuxième instinct qui l'achève et le complète. L'homme, en effet, mis en présence de l'infortune ou du bonheur de ses semblables, ne se contente pas de ressentir ce qu'ils éprouvent, il ne reste pas purement passif; s'il n'agit pas encore , du moins l'impression qu'il a reçue excite la volonté , et le premier mouvement de la volonté, c'est le désir. Nous désirons que les autres soient heureux : s'ils souffrent, nous désirons que leurs souffrances s'abrègent,
que leurs maux disparaissent, que des jours meilleurs se lèvent sur leur tête, qu'un avenir plus serein vienne dissiper pour eux les nuages de l'adversité; si le ciel sourit à leurs efforts, nous désirons que la joie continue à reluire sur leur front radieux ; en un mot, nous leur voulons du bien. Si l'homme est naturellement sympathique à l'homme, l'homme n'est pas moins de sa nature bienveillant pour l'homme. L'instinct de la bienveillance est à l'instinct de la sympathie ce que le désir est à l'impression et la volonté au sentiment. A moins que la haine ou les passions ne l'étouffent dans notre cœur ou ne l'arrêtent sur nos lèvres, ce cri de la bienveillance nous est tellement familier qu'il nous échappe pour ainsi dire à chaque pas dans le commerce de la vie : santé, richesse, bonheur, dons du ciel, faveurs de la terre, tels sont les souhaits qui volent d'une bouche à l'autre, qui s'échangent et se croisent comme les témoignages naturels d'une bienveillance innée au cœur de l'homme. Il en est sans doute de la bienveillance comme de la sympathie : le cœur humain , lorsqu'il se déprave et se corrompt, les remplace souvent l'une et l'autre par la malveillance et par l'antipathie;
mais il n'en est pas moins vrai que toutes deux surnagent et reparaissent à la surface de l'âme, chaque fois que le silence des passions a rendu le calme à cette mer agitée. Alors nous désirons le bonheur de ceux qui nous entourent; ce désir part du fond de notre cœur, vient se réfléchir sur notre visage ou bien montant à nos lèvres se traduit et s'exprime en paroles bienveillantes. Cette disposition affectueuse où nous sommes, se peint dans nos traits, éclate dans tout notre être : c'est le fort qui naturellement sourit au faible; c'est l'expérience de l'âge mûr qui condescend aux erreurs et à l'ignorance du jeune âge; c'est le pauvre, c'est l'affligé qui lisent dans nos yeux le désir de voir sécher leurs larmes, de voir finir les maux qui les accablent. Ainsi la sympathie et la bienveillance germant dans notre cœur croissent et se développent-elles au contact de nos semblables, à la vue de leurs joies et de leurs douleurs, comme deux fleurs qui, écloses à la même heure, s'épanouissent sur une même tige et joignent au même éclat un égal parfum.
Ce double instinct de la bienveillance et de la sympathie est loin cependant d'épuiser la mer-
veilleuse fécondité du cœur humain. A la compassion naturelle que font naître en lui les maux de ses frères, au désir spontané qu'il éprouve de les voir heureux, s'ajoute dans l'homme un troisième besoin non moins noble que les deux premiers, ni moins impérieux, le besoin d'agir en raison de sa bienveillance et de sa sympathie, le besoin de leur faire lui-même tout le bien qu'il leur désire. Si l'aspect des maux que nous pleurons nous fait souhaiter d'y voir un terme, si l'instinct de la sympathie éveille aussitôt dans notre cœur l'instinct de la bienveillance, l'instinct de la bienfaisance ou de la générosité surgit à son tour pour rendre ce désir efficace et convertir en actes cette disposition de l'âme. Faire du bien aux autres dans la mesure de nos forces et de nos facultés, n'est-ce pas un premier mouvement, un cri de la nature? Un homme s'offre à nous pauvre et misérable : quelques haillons recouvrent à peine ses membres épuisés, il n'a pas de quoi nourrir son corps, il ne sait peutêtre pas où reposer sa tête, les besoins matériels le pressent, l'assiègent de toutes parts, le tourmentent et l'accablent ; ou bien les souffrances l'ont visité , la maladie le retient cloué sur un
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lit de douleur, au milieu d'une famille éplorée, dont il était l'unique appui : il est là, en proie aux angoisses les plus vives ; nul secours, nulle consolation; la détresse des siens, de ceux qu'il aime, augmente sa propre détresse, son malheur s'accroît de tout le poids d'une infortune qu'il partage sans pouvoir la soulager, et la vue d'un spectacle si navrant tourne et retourne dans son âme le glaive de la douleur. A l'instant même, qui de nous, si la Providence le conduit auprès de cet infortuné, ne se sent porté à lui tendre une main secourable, à verser sur ses plaies le baume réparateur, à faire renaître la joie et l'abondance dans ce réduit que la misère enveloppe d'un voile de deuil et de tristesse? C'est chose si douce et si naturelle à l'homme de venir en aide à ceux d'entre ses frères qui implorent son assistance, de subvenir à leurs besoins, d'alléger le poids de leurs souffrances, de les serrer contre son cœur, de les réchauffer sur son sein, de partager avec eux le pain que le ciel nous donne et que la terre produit pour nous : si malheureux qu'ils soient, la misère n'a pas effacé de leur front le signe de la fraternité ; à travers toutes ces marques de détresse que l'in-
fortune a imprimées sur leur personne, nous y découvrons toujours avec leurs titres de noblesse les insignes de leur dignité ; peut-être même l'auréole du malheur ajoute-t-elle à leur grandeur naturelle je ne sais quoi de noble et de touchant qui les relève à nos yeux et fait du pauvre une chose respectable entre toutes. Aussi le plaisir que nous éprouvons à secourir nos semblables nous avertit qu'en soulageant leurs maux, nous ne faisons que répondre au besoin de notre cœur, et qu'ainsi le devoir le plus rigoureux est également le plus doux à pratiquer, parce qu'il suffit pour l'accomplir de prêter l'oreille à la voix de la nature et de céder à l'élan le plus spontané de notre âme. J'ai perdu ma journée, disait avec une vive amertume ce noble Titus, l'honneur du monde romain, chaque fois qu'il avait passé un jour sans avoir trouvé l'occasion de faire une action généreuse. Y a-t-il en effet une source d'émotions plus pures et plus légitimes que l'exercice de la bienfaisance ? Voyez cet homme qui vient de mettre son cœur et sa main au service de ses semblables : quelle douce satisfaction se répand dans son âme et anime tous ses traits! Comme il goûte le plaisir d'avoir fait
des heureux ! Son cœur s'ouvre, se dilate, il se sent plus léger et plus pur, plus digne de Dieu, plus digne de lui-même, de sa noble origine et de ses grandes destinées. C'est qu'en effet Dieu a passé par là, Dieu qui a fait la nature humaine, qui l'a douée de pitié, d'attendrissement et d'amour. Non il n'est pas donné à l'homme de remplir ici-bas une fonction plus sainte, d'exercer un ministère plus auguste, que d'employer au soulagement de ses frères les dons qu'il a reçus, les biens qu'il possède ; il n'est rien que les peuples bénissent et admirent à l'égal d'un cœur bienfaisant et d'une main généreuse, parce que rien n'est mieux compris que ce qui est dans tous les cœurs, rien ne trouve plus d'écho dans l'humanité que cette voix qui toujours la même parle toujours et partout, la voix de la nature, ou plutôt la voix de Dieu.
Mais quoi? Est-ce là le dernier son de cette voix de la nature qui parle au cœur de l'homme? Et qu'y a-t-il, que pourrait-il y avoir au-dessus de ce triple instinct de la sympathie, de la bienveillance et de la générosité? Compatir au malheur des autres, leur vouloir du bien, leur faire du bien, n'y a-t-il point là de quoi fonder et
affermir à jamais la fraternité humaine ? Sans doute, mais à vrai dire, l'instinct de la bienfaisance ou de la générosité, en nous faisant ouvrir une main secourable, ne nous porte qu'à verser dans le sein de nos frères le superflu de nos biens ; or, quelque puisse être le prix ou l'étendue de ce bienfait, ce n'est toujours qu'un don extérieur à nous, qui procède de nous assurément, de notre cœur, de notre âme, mais qui pourtant n'est pas nous-même. Eh bien, Dieu a resserré à un tel point les liens qui doivent unir entre eux les membres de la grande famille humaine, que chacun de nous éprouve le besoin de donner à ses semblables non seulement une partie de ce qu'il possède, mais encore une portion de ce qu'il est, son travail, ses forces, sa santé, s'il le faut, même sa vie. Ce besoin est si naturel à l'homme que dans sa famille, tous les jours, du matin au soir, le père travaille pour d'autres que lui, leur consacre ses veilles, ses sueurs; que dans la société, des milliers d'hommes se dévouent pour leurs concitoyens, veillent l'arme au bras pour les défendre, versent leur sang pour les sauver, et cela presque sans peine, sans effort; ils ne s'imaginent point faire une
action merveilleuse, tant elle leur paraît simple et naturelle. L'histoire enregistre avec éloge le dévouement d'un Coclrus qui donne sa vie pour un peuple, mais que d'hommes chaque jour, sur tous les points du globe, accomplissent en faveur de leurs semblables, sans bruit et sans éclat, des sacrifices d'autant plus héroïques qu'ils sont plus obscurs et plus ignorés! Tant il est vrai de dire que l'instinct du dévouement, l'instinct du sacrifice est inné au cœur de l'homme et le rend capable des plus grandes choses, aussi longtemps que les passions mauvaises ne sont point parvenues à l'éteindre ou à le comprimer. Cet instinct, le plus beau que Dieu ait mis au cœur de l'homme, cet instinct qui couronne si admirablement le triple instinct de la sympathie, de la bienveillance et de la générosité, qui en est l'expression la plus élevée et l'épanouissement le plus complet, n'est point le partage exclusif de quelques âmes d'élite, le propre d'un petit nombre de natures privilégiées. Il en est sans doute qui plus fortes ou plus aimantes arrivent plus facilement à ce degré d'élévation où le dévouement succède à la générosité et où le sacrifice s'ajoute au dévouement; de plus cette voix de la nature
qui nous inspire en faveur de nos frères de si nobles sentiments ne nous parle pas tous les jours avec une égale énergie. Toujours est-il qu'il n'y a pas d'homme qui, à un moment donné de sa vie, placé au milieu de certaines circonstances, ne puisse trouver dans son cœur assez de force et d'amour pour se dévouer même jusqu'à la mort. Un homme est sur le point de périr : déjà les flots l'entraînent, les flammes l'enveloppent; encore un instant, et c'en est fait de lui, un pas de plus, et la mort va atteindre sa proie. Aussitôt mille bras se lèvent, mille cœurs battent : un homme fend la presse, se jette dans le fleuve ou bien se précipite à travers l'incendie. Est-ce calcul? Est-ce réflexion? Non, lui-même risque la vie; il laisse peut-être après lui des enfants en bas âge, une famille indigente qui va perdre avec son chef le pain de chaque jour. Qu'importe? Un homme va périr : cela suffit pour qu'un autre homme, ne songeant qu'au péril de son frère, renonce à la vie pour l'arracher à la mort. S'il parvient à le sauver, si le succès couronne son dévouement, les applaudissements de la foule l'avertissent assez qu'il n'a fait que ce que chacun eût désiré de faire, ce qui se trouvait naturellement au fond
de tous les cœurs. Donc le dévouement n'est pas moins naturel à l'homme, partant non moins légitime que la sympathie, la bienveillance et la générosité : tous ces instincts surgissent du cœur de l'homme comme d'une même racine, s'étendent et se déploient comme autant de branches issues d'un même tronc. De la sympathie naît la bienveillance, comme le désir procède du sentiment; l'une et l'autre en se pénétrant donnent naissance à la générosité, comme la volonté part du sentiment qui l'excite et du désir qui la fait se mouvoir et agir, et enfin toutes trois se rejoignent et s'enlacent dans le sacrifice qui en est le couronnement et le faîte. Admirable constitution du cœur humain qui fait de l'homme un foyer d'amour toujours vivant où les rayons de la Divinité tombant comme sur une surface polie se relèvent et se disséminent sur les autres hommes : semblables aux rayons du soleil qui se concentrent sur un point pour mieux se réfléchir à l'entour et répandre davantage la chaleur et la vie.
Donc Notre Seigneur Jésus-Christ voulant déterminer les rapports qui devaient unir les hommes entre eux, pénétra l'âme humaine du
regard de sa divinité, et la voyant naturellement chrétienne, il ne fit que dicter en Dieu ce qu'enseignait la nature. Un obstacle puissant empêchait l'accomplissement de cette loi d'amour en apparence si facile et si naturelle à l'homme : c'étaient l'orgueil et les passions, l'orgueil qui se concentre au dedans de soi au lieu de s'épancher au dehors, les passions qui arrêtent au seuil de l'âme l'élan du cœur. Il commença par briser cet obstacle en combattant sans relâche l'orgueil et les passions. Puis après avoir étouffé dans son germe l'égoïsme qui rend insensible au malheur d'autrui, qui ne veut du bien qu'à soi, qui bannit la générosité, et tue le dévouement, il réunit tous ces nobles instincts comme autant de sons divers qui s'échappent du fond de l'âme, il y mêla sa voix divine, et du mélange harmonieux de cette voix de la nature et de la voix de Dieu naquit la loi de charité. Gomment donc la loi de charité ne satisferait-elle pas les instincts légitimes du cœur humain? N'est-elle pas cette voix du cœur rendue plus nette et plus forte, plus sainte et plus pure par la voix d'un Dieu fait homme ? N'est-ce pas l'écho de l'âme qui répond au dedans à la parole de Dieu qui retentit au
dehors ? Ce que la nature a ébauché, l'Évangile l'achève ; ce que l'homme pressent , le Christ l'accomplit; ce qui est un besoin plus ou moins vague, une simple aspiration de l'âme, devient une loi clairement définie; bref, les maximes évangéliques sont autant de formules divines qui règlent dans son exercice l'activité humaine. L'homme est par nature sympathique à l'homme ; la charité chrétienne lui fera de cette sympathie un devoir et un mérite. Elle ajoutera à cette image de son semblable quelques traits de plus qui la lui feront estimer et chérir davantage. L'homme découvrira dans l'homme un frère de Jésus-Christ, un héritier de sa gloire ; il le verra couvert du sang adorable de l'Homme -Dieu, purifié par sa grâce, transfiguré par sa doctrine; et à cette vue il ressentira plus vivement ce qu'éprouvent ses semblables, leurs joies, leurs douleurs; sa compassion croîtra en raison même de la dignité qu'il verra reluire sur le front de ses frères malheureux. Si déjà son cœur le prédispose à partager leurs peines et leurs soufrances, la charité chrétienne ne fera que développer cet instinct de la sympathie. Elle dira avec saint Paul : qui d'entre mes frères est infirme
sans qu'aussitôt je ne sois infirme avec lui (1)? Ou plutôt, elle dira avec son divin modèle (2) : J'ai pitié de ce pauvre peuple parce qu'il manque de pain; elle pleurera avec une veuve désolée d'avoir perdu l'unique soutien de sa vieillesse, elle versera des larmes sur le tombeau de Lazare, elle gémira sur le sort douloureux d'un peuple infortuné ; et ainsi, sous l'empire de la loi de charité, l'instinct de la sympathie s'éveillera plus vif et plus puissant : en dilatant le cœur humain, la charité chrétienne le rendra capable d'embrasser tous les hommes dans la largeur de son amour, de telle sorte que dans ce vaste corps qu'on appelle l'humanité il n'y aura pas de fibre si délicate qu'elle ne rende un son qui, se propageant d'un membre à l'autre, n'arrive jusqu'aux extrémités les plus reculées. Mais si la loi de charité répond admirablement à ce besoin de sympathie qui se fait sentir au dedans de nous-même, elle ne satisfait pas moins l'instinct de la bienveillance. Gomment ne pas vouloir du bien à ceux que Jésus-Christ nous
(1) IIe aux Corinth., xi , 29.
(2) S. Marc, vm,2.
ordonne d'aimer comme nous-même ? S'il est vrai de dire qu'aimer c'est vouloir le bonheur de ceux qu'on aime, la loi de charité qui nous prescrit d'aimer tous les hommes ne nous fera-t-elle pas étendre à tous cette disposition bienveillante de notre cœur ? Comment dès lors le désir de les voir heureux ne se trahirait-il pas dans l'accueil que nous leur faisons, dans la douceur de notre commerce, dans l'aménité de notre langage ? Laissez les petits enfants venir à moi (1), dira la charité chrétienne avec ce doux sourire qui est le signe d'un cœur bienveillant. Or l'enfance, c'est tout ce qui est faible, tout ce qui a besoin d'appui, de soutien, tout ce qui pleure, tout ce qui souffre ; et qui d'entre nous n'a pas besoin d'un sourire pour dissiper sa tristesse, d'un regard de bonté qui aille à son âme, d'une parole qui le console dans ses chagrins et le soulage plus que ne saurait faire tout autre service? Donc la charité chrétienne en inclinant notre cœur vers tous ceux qui nous entourent, nous invite à leur souhaiter tout le bien que nous désirons pour nous-même, et par suite elle développe et
(1) S. Marc, x, U.
t. vin. 25
fortifie l'instinct de la bienveillance inné au cœur de l'homme.
Ce n'est là toutefois que le prélude de cette harmonie merveilleuse qui existe entre les maximes évangéliques et les instincts de notre cœur. Un sentiment naturel nous porte à faire aux autres le bien que nous leur désirons : la charité chrétienne s'empare de ce sentiment, l'anime, le féconde, le vivifie; elle ne se contente pas de lui donner un libre cours, elle le suit dans son développement, le dirige, le gouverne; elle règle l'exercice de la bienfaisance, en détermine les actes, en prescrit la mesure et l'étendue. Cette règle, cette mesure, c'est l'amour bien ordonné que chacun porte à soi, le bien que nous voudrions que l'on nous fît à nous-même. D'où vient en effet ce besoin que nous éprouvons de voler au secours de nos semblables , de soulager leurs maux, d'alléger le poids de leurs souffrances, sinon de ce qu'ils sont hommes comme nous et au même titre que nous? Dès lors, ayant le même prix, la même valeur que nous, ils méritent que nous les aimions comme nous et que nous leur prouvions cet amour en leur faisant tout le bien que nous voudrions qu'on nous fît.
Donc les maximes évangéliques répondent à merveille aux besoins de la nature humaine : elles traduisent en langue divine le langage du cœur; les suivre, c'est obéir à cette voix intérieure qu'elles interprètent avec une force et une clarté nouvelles. La nature fait trouver à l'homme dans la bienfaisance le plus pur et le plus noble des plaisirs : la charité chrétienne passera en faisant le bien. Si par un mouvement spontané le cœur de l'homme va au-devant des souffrances et de la pauvreté, si sa main suit d'elle-même le chemin de son cœur, la charité chrétienne marchant sur les traces d'un modèle divin recherchera pour les consoler et les guérir toutes les douleurs et les infirmités humaines. Si pour tout homme bien né, le pauvre est une chose respectable entre toutes, le chrétien y verra de plus une chose sainte et sacrée, une chose divine : il se mettra aux pieds du pauvre comme saint Louis, il baisera ses plaies à l'exemple d'Elisabeth de Hongrie, comme Martin de Tours il partagera avec lui le vêtement qui le couvre ; ce que la nature n'aura fait que lui insinuer, l'Évangile le lui commandera ou plutôt le lui inspirera au nom du Christ, au nom de Dieu. Si enfin il sort
de toute poitrine humaine un cri de réprobation contre un cœur qui se ferme aux besoins de ses semblables, si le remords déchire toute âme que l'égoïsme a endurcie en face des misères du pauvre, la loi de charité répondant à cette grande voix de la nature par la voix plus puissante encore de Dieu frappera d'anathème le riche assez cruel pour ne pas partager le pain de chaque jour avec le pauvre Lazare que la misère aura conduit à la porte de sa demeure. C'est ainsi que la loi de charité, soit qu'elle prescrive ou qu'elle défende, qu'elle commande ou qu'elle frappe, règle et perfectionne les sentiments de générosité qui animent le cœur humain. Elle fait croître enfin et fortifie l'instinct du dévouement. En faisant de l'abnégation de soi-même la première de ses maximes, l'Évangile prédispose l'homme au sacrifice. Comment une âme affranchie de l'orgueil qui ramène tout à soi, des passions qui ne cherchent qu'à se satisfaire aux dépens d'autrui, ne seraitelle point prête à se dévouer en toute occasion pour le bien de l'humanité ? S'agira-t-il d'arracher des frères aux ténèbres de l'ignorance, aux horreurs de la captivité, aux souffrances et à la mort ? La charité chrétienne élèvera l'instinct du
dévouement à l'héroïsme du sacrifice ; elle dira avec saint Paul (1) : Je donnerai tout très volontiers et je me donnerai moi-même pour le salut des âmes ; avec les Belzunce, les Charles Borromée elle bravera la contagion et la mort, avec Vincent de Paul elle se chargera elle-même des chaînes qu'elle n'aura pu briser. Si le don de soi-même aux autres est la plus noble aspiration du cœur humain, qu'est-ce qui nourrira cette flamme du dévouement, si ce n'est une loi qui se personnifie et s'incarne dans le sacrifice d'un Homme-Dieu donnant sa vie pour sauver ses frères? Les échos du Calvaire ne se mêleront-ils pas au cri de la nature pour enseigner à l'homme qu'il est des moments où il doit à ses semblables ses larmes et ses sueurs, son sang et sa vie ? Si l'Évangile nous ordonne d'aimer notre prochain comme Jésus-Christ nous a aimés (2), comment un si grand exemple et une si haute leçon ne créeraient-ils point au sein de l'humanité une légion d'hommes assez dévoués pour mettre leur bonheur à consacrer au service des autres leurs
(1) [T« aux Corinth., xn, 15.
(2) S. Jean, XIII, 3i, cMc.
lumières, leurs forces, leurs travaux, leur être tout entier? Donc en relevant à nos yeux la dignité humaine, l'Évangile excite et réveille dans notre cœur avec une puissance toute divine la sympathie naturelle que nous éprouvons pour nos semblables. En nous prescrivant d'aimer les autres comme nous-mêmes, l'Évangile nous oblige à leur vouloir autant de bien qu'à nous et par suite il règle et fortifie l'instinct de la bienveillance. En nous ordonnant de faire aux autres tout ce que nous voudrions qu'on nous fît, il développe l'instinct de la bienfaisance dans toute son étendue. Et enfin en nous portant à nous aimer les uns les autres comme Jésus-Christ luimême nous a aimés, l'Évangile élève l'instinct du dévouement jusqu'à la hauteur du sacrifice. Gonséquemment la loi de charité favorise tous les instincts légitimes du cœur humain, les rehausse, les ennoblit, les divinise, pour ainsi dire, et leur offre avec un aliment toujours pur la plus vive satisfaction.
Mais si la loi de charité est en harmonie avec tous les besoins de l'individu, dont elle satisfait pleinement les instincts légitimes, elle répond également aux besoins de la société dont elle assure l'existence et la durée. Quelle est en effet la première loi de conservation sociale ? C'est évidemment la loi de l'union. L'union des membres d'une société entre eux, tel est le principe de sa force, la première condition de sa vitalité. Qu'est-ce qui conserve le corps humain, ce modèle, ce type de toute société ? Ce qui conserve le corps humain, ce qui l'affermit et le soutient, c'est l'étroite liaison qui règne entre ses différentes parties, qui en fait un tout harmonique et bien ordonné, un ensemble indivis et complet. Ses membres adhèrent les uns aux autres, ceux-ci s'emboîtent dans ceux-là, mille articulations les relient entre eux : de là , l'unité, la vie. Otez cette union, l'harmonie disparaît, les liens se relâchent peu à peu, se rompent un à un, le corps finit par se dissoudre,
languit et meurt. Cette première loi de conservation sociale ne s'applique pas moins à la société domestique, à la société civile et enfin à la société humaine. Une famille dont les membres ne conservent plus entre eux aucun lien d'union, se sépare, se disperse ; l'union faisait sa force et sa vie , la division l'affaiblit, la tue. Qu'est-ce qu'un État d'où la division a banni la concorde et la paix? Un assemblage confus d'éléments disparates, un amas de volontés qui s'entrechoquent et se mêlent, se heurtent et se croisent, un édifice en ruines. La discorde arme les citoyens les uns contre les autres ; bientôt les faibles succombent sous les forts, ceux-ci disparaissent à leur tour; de là, un malaise général , une hostilité perpétuelle, une confusion toujours croissante, et par suite le chaos, la mort ; car, comme l'a dit l'éternelle Sagesse (1), tout royaume désuni s'affaisse sur lui-même et s'écroule. Voyez Rome ancienne : aussi longtemps que la concorde régna dans ce vaste corps, le monde entier ne put en venir à bout ; sitôt que l'Empire se trouva en proie aux factions, le colosse fut en ruines.
(1)S. Math., xii, 15.
On ne rompt une chaîne qu'en détachant ses anneaux successivement, on ne brise un faisceau d'armes qu'en les séparant Tune de l'autre. S'il en est ainsi dans cette famille de citoyens qu'on appelle un État, il en est de même dans cette famille de peuples qui constitue l'humanité. En place de l'union qui établit entre les diverses nations des rapports de paix et d'amitié, supposez la division : à l'instant même , la guerre troublera les peuples, bouleversera le monde, des luttes terribles ensanglanteront la terre; et si un tel état de division pouvait jamais devenir universel et permanent, si la guerre au lieu d'être un accident dans la vie des sociétés devenait leur condition normale, c'en serait fait du genre humain ; l'univers dépeuplé n'offrirait bientôt plus que l'aspect d'une vaste solitude où régneraient la désolation et le silence des tombeaux. Tant il est vrai que toujours et partout l'union est la première loi de conservation sociale : seule , elle cimente la société depuis la base jusqu'au sommet, et reliant entre elles toutes ses parties, leur fait trouver l'unité dans la force et la force dans l'unité.
Or qu'est-ce qui produit l'union et par suite
sauvegarde et affermit cette première loi de conservation sociale? Est-ce la crainte, la force matérielle? Sans doute la force matérielle peut quelquefois prévenir les divisions, étouffer la discorde, triompher des soulèvements ; la crainte arrête souvent ceux que pousseraient en avant l'ambition et l'intérêt. Mais il est des jours où la force elle-même se divise et devient la faiblesse, où la crainte par conséquent ne fait plus reculer devant des lois impuissantes et un pouvoir désarmé. L'histoire est là avec ses mémorables exemples et ses graves enseignements pour témoigner à jamais de l'insuffisance de la force matérielle à maintenir dans un État la concorde et la paix. Donc la crainte seule ou la force matérielle ne saurait assurer à une société ce qui la conserve et la soutient, l'union de ses membres entre eux. Qu'est-ce donc qui viendra s'ajouter à la crainte pour réaliser ce qu'elle seule n'est point capable de produire? Ah! il est un principe d'union bien autrement fécond et puissant que la crainte, une force de cohésion à la fois plus douce et plus efficace, un lien moral qui resserre plus vivement, parce qu'il est le lien des cœurs : ce lien des cœurs , cette force de
cohésion, ce principe d'union, c'est l'amour. L'amour incline un cœur vers l'autre, les entraîne dans une même orbite, les attire vers un centre commun. C'est un fil invisible qui part du plus profond de l'âme, se prolonge au dehors, atteint une autre âme, les relie toutes deux, les enlace, passe d'elles à d'autres âmes, et finit par envelopper dans un vaste réseau la société tout entière. L'amour retranche jusqu'à la racine même des divisions, car ce qui fait naître les divisions dans le corps social, ce qui les entretient, les fomente, ce sont les défiances réciproques, les colères mal éteintes, les haines sourdes qui, après avoir fermenté pendant un certain temps, éclatent au grand jour et laissent après elles des traces sanglantes sur les ruines de la société. Or l'amour rapproche les esprits éloignés par la défiance et divisés par la haine. Supposez un État dont les citoyens n'auraient entre eux que des rapports de bienveillance et d'amitié : à coup sûr, les animosités s'éteindraient ou du moins deviendraient moins vives, les oppositions moins violentes, les critiques moins amères et moins' passionnées; l'affection mutuelleamortiraitle choc des intérêts particuliers et des opinions diver-
gentes ; les petits ne souffriraient plus de Toppression des grands, ceux-ci auraient moins à redouter la jalousie des petits; il ne suffirait plus d'une seule faute du pouvoir pour donner le signal d'une lutte fratricide, car tandis que la haine grossit les torts, l'amour les atténue et l'on pardonne facilement à ceux que l'on aime. C'est ainsi que l'amour, étouffant jusqu'aux germes de la discorde, unirait tous les membres entre eux et réaliserait dans les limites de la perfection humaine l'idéal d'une société sur la terre.
Cela posé, quel est le premier devoir que l'Évangile impose aux membres d'une société? C'est de s'aimer entre eux, d'aimer les autres comme on s'aime soi-même, pour l'amour de Dieu. Qui ne voit combien la pratique sincère et intelligente de cette maxime évangélique satisfait la première loi de conservation sociale, qui est la loi de l'union ? Si l'amour est, en effet, comme nous venons de voir, la première condition, la source la plus féconde de l'union, qu'y a-t-il de plus propre à produire cette union que la charité chrétienne, c'est-à-dire l'amour le plus large et le plus élevé, l'amour déterminé par une
règle invariable et sûre, l'amour rehaussé et soutenu par l'excellence du motif? Si tous les membres d'une société restaient constamment fidèles à cette grande maxime, pourrait-il y avoir jamais entre eux ces déplorables divisions qui déchirent les peuples et bouleversent les empires ? Chacun désirerait le bonheur d'autrui à l'égal de son propre bonheur, et chercherait à faire aux autres tout le bien qu'il voudrait se procurer à lui-même. Le malheur d'un seul deviendrait l'infortune de tous, le bien-être de chacun une commune félicité. Survient-il une cause de dissension, un trouble passager? La charité qui ne fait souhaiter à l'un que ce qui ne nuit pas à l'autre, saura, sans sacrifier les droits de personne, concilier les intérêts de tous. Un membre est-il lésé dans sa personne, dans son honneur, dans ses biens? Lors même que la charité devra laisser à la justice son libre cours, elle réprouvera toute mesure violente, capable de troubler la concorde et la paix ; et tandis qu'elle placera le regret sur les lèvres de l'un, elle fera germer le pardon dans le cœur de l'autre, étendant à tous ce que Cicéron disait de César, qu'il n'oubliait rien que les injures. La charité
chrétienne corrige ce que l'autorité pourrait avoir d'âpre et de dur, elle tempère par la douceur l'exercice du pouvoir, elle mêle à la sévérité du maître la bonté du père, elle met dans la main qui frappe le baume qui guérit et dans le cœur des princes ce qui fait à la fois leur gloire et leur force, la clémence et la mansuétude. D'autre part, elle rend la soumission plus prompte et plus facile, parce que l'homme bien souvent accorde à l'amour ce qu'il refuse à l'autorité toute seule. Bien plus que la science la charité fait tomber les préjugés, dissipe les préventions, comme d'ailleurs elle triomphe à merveille des répugnances du cœur et des obstacles de la volonté. Avec elle et par elle le joug de l'obéissance perd ce qu'il aurait de pénible et d'odieux ; telle charge pesante devient légère, parce qu'on obéit facilement à ce que l'on aime ; l'amour soulève le fardeau le plus lourd et le porte sans pour ainsi dire en sentir le poids. Enfin la charité multiplie entre tous les membres d'une même société les rapports de bienveillance et d'amitié : elle écarte avec soin ce qui peut blesser les uns, nuire aux autres; elle assouplit les caractères, ménage les susceptibilités; elle tolère
ce qu'elle ne saurait empêcher, et subit un moindre mal , pour en éviter un plus grand ; elle calme la colère, sourit à la haine et par suite elle produit l'union, la cimente, la perpétue. Dès lors que de conflits écartés ! Que d'oppositions détruites entre les gouvernants et les gouvernés, entre les différentes classes de citoyens qui composent un État, entre les divers individus appartenant à une même classe ! Gomment imaginer un lien d'union plus étroit, un principe de conservation sociale plus sûr et plus efficace que cette divine charité dont le grand apôtre a pu dire (1) : « la charité est patiente, elle est douce, elle ne porte point envie, elle ne s'enfle pas d'orgueil , elle n'est point ambitieuse, elle ne cherche pas son propre intérêt, elle ne s'aigrit point, elle ne pense pas le mal, elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se plaît dans la vérité, elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout. » Sans doute c'est là le beau idéal de la charité chrétienne et il est peu d'hommes qui atteignent à une telle élévation de conduite et de sentiments.
(1) lre Ép. aux Cor., xm, 4, 5, etc.
Qui ne voit pourtant ce que la pratique même imparfaite de ces maximes évangéliques produirait d'effets salutaires dans un État au sein duquel elle étoufferait les germes de division, pour y implanter à leur place ce qui fait la force d'une société, l'union et la paix.
L'union des membres d'une société entre eux, telle est la première loi de conservation sociale ; partant la charité chrétienne qui produit au plus haut degré l'union dans l'amour, satisfait pleinement cette loi fondamentale qui régit les sociétés. Toutefois cette union ne saurait être sérieuse et réelle, si les membres qui composent le corps social ne se prêtaient les uns aux autres le concours de leurs forces et de leur activité. De là une deuxième loi de conservation sociale, qui n'est que la suite et le complément de la première, la loi de l'assistance réciproque. L'apôtre saint Paul, dont le coup d'œil philosophique égalait en sûreté et en profondeur la science des choses révélées, développait ainsi ce besoin d'assistance mutuelle qui ressort de la nature même d'une société. A la vue du corps humain dont les différentes parties contribuent chacune selon ses fonctions à l'harmonie de l'ensemble, ce grand
homme disait (1) : « Dieu a mis dans le corps plusieurs membres et il les y a placés comme il a voulu. Or l'œil ne peut pas dire à la main : je n'ai pas besoin de vous, ni la tête dire aux pieds : vous ne m'êtes point nécessaires. Car Dieu a disposé le corps de telle sorte, que tous les membres fussent remplis de sollicitude les uns pour les autres. » Telle est la constitution divine du corps humain. Tous les membres sont unis entre eux par une réciprocité de services et de fonctions. L'un soutient l'autre, ceux-ci donnent de leur abondance à ceux-là, le fort déverse son surplus sur le faible : c'est un courant qui va du plus proche au plus éloigné, un flux et reflux incessant, un échange mutuel de forces, de santé, de vie. Que si au lieu de répartir son superflu sur les autres, l'un d'entre eux voulait absorber à lui seul cette somme de richesses et de bien-être à laquelle tous doivent participer, à l'instant même le corps entier tomberait en dissolution, parce qu'il aurait violé une loi essentielle et divine, la loi de l'assistance réciproque. Cette loi sans laquelle le corps humain ne sau-
(1) 1" Ép. aux Cor. xn, 18, 19 et 33.
t. vni. 28
rait subsister une minute, est inhérente à toute société, parce que toujours et partout les faibles ont besoin de la protection des forts, les pauvres de l'assistance des riches, les ignorants de la science des savants, comme les savants, les riches et les forts ne peuvent à leur tour se passer des bons services de ceux qui ne possèdent pas les mêmes avantages. Un jour le peuple romain parut vouloir oublier cette vérité capitale : on vit cette société fameuse se diviser en deux camps; les riches d'un côté se prirent à négliger les intérêts des pauvres, ceux-ci de leur côté crurent pouvoir se suffire à eux-mêmes. Rome fut à deux doigts de sa perte. Alors un homme sage se leva du milieu d'elle : il fit voir aux uns et aux autres que le salut commun était dans l'assistance réciproque des deux classes. Se servant de la même comparaison que devait employer plus tard l'apôtre saint Paul, il montra dans un ingénieux apologue qu'il en est d'une société comme du corps humain, où chaque membre donne et reçoit tour à tour ce qui est nécessaire à la subsistance de tous. Cette vérité que Ménennius Agrippa rappelait au peuple romain sur le mont Sacré, la
raison l'enseigne et l'expérience la confirme. Pourquoi la nature porte-t-elle les hommes à vivre en société? Parce que nul ici-bas ne peut se suffire à lui-même : le besoin de secours et d'assistance naît avec l'homme ; de là cette première société qu'on appelle la famille , au sein de laquelle nous recevons avec la nourriture du corps l'aliment de l'âme. A mesure que l'homme croît et se développe, le besoin qu'il a d'autrui varie, mais ne disparaît jamais. Quelsque puissent être ses talents, ses richesses, sa force, à quelque rang de la société qu'il appartienne, que serait-il, abandonné à lui-même? Un être isolé, incapable à lui seul de se procurer le pain d'un jour. Si d'autres moins favorisés de la fortune devront recourir à son assistance, il aura besoin également du secours de leurs bras. Ils lui rendront pour prix de ses bienfaits le fruit de leur labeur. S'ils reçoivent de lui de quoi soulager leurs souffrances et subvenir à leur misère , ils lui donneront en retour ce qui est le patrimoine de tout homme, leur travail, au besoin même, leur sang, leur vie. Sans cet échange mutuel de services et de fonctions, que deviendrait la cité?
Que dis-je ? L'humanité elle-même, cette grande société qui enveloppe toutes les autres, ne saurait se soustraire à la loi de l'assistance réciproque. Pour qu'un juste équilibre y maintienne constamment l'harmonie et la paix, il faut que les membres de ce vaste corps, les nations, se prêtent mutuellement aide et protection, qu'elles échangent de l'une à l'autre les richesses de leur sol, les produits de leur industrie, il faut que les grands États volent au secours des petits, que tous enfin soient unisentre eux par une réciprocité de bons offices et de bienfaits. Aussi dès que l'ambition d'un seul tend à absorber à son profit ce qu'il y a dans les autres de force et de vitalité, tous aussitôt s'arment contre lui au nom de l'intérêt général. Tant il est vrai de dire que dans l'humanité comme dans la cité, dans la cité comme dans la famille, dans la famille comme dans le corps humain, tous les membres, sous peine d'une mort certaine, doivent obéir à la loi fondamentale qui conserve les sociétés, la loi de l'assistance réciproque.
Or cette loi de l'assistance réciproque sans laquelle toute société deviendrait impossible, les maximes évangéliques la proclament, la sancti-
fient, la déterminent. Car suivant cette sublime
doctrine de saint Paul(l), dans laquelle se résume le christianisme, nous ne formons tous qu'un seul et même corps dont Jésus-Christ est la tête, nous sommes les membres les uns des autres, et par suite il doit y avoir entre tous une étroite solidarité, un échange mutuel de services et de fonctions. C'est la grande maxime que Jésus-Christ consacrait par son exemple, lorsqu'il disait (2) : « Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir. » Donc sous l'empire de la charité chrétienne l'assistance réciproque devient un service divin, l'humanité se transforme et s'organise en une vaste société de secours mutuels où les besoins des uns et les bienfaits des autres s'harmonisent et s'équilibrent, où la richesse vient en aide à la pauvreté et où la pauvreté se met au service de la richesse, où la force de ceux-ci supplée à la faiblesse de ceux-là, où la science de chacun tourne au profit de tous. Ne craignez donc plus, ô vous tous qui souffrez ici-bas, qui avez besoin de secours et de protection, membres infirmes
(\) V.p. aux Cor. tu. 27.
h») s Math , 28.
ou malheureux de la grande famille humaine, l'Évangile vous déclare les membres d'un corps mystique dont Jésus- Christ est le chef : ce qu'on vous donne, tout le corps le reçoit; en vous soulageant, c'est soi-même qu'on honore et qu'on soulage; vous refuser, c'est refuser à Jésus- Christ, car il nous a dit à tous (1) : « Ce que vous aurez fait au moindre d'entre vos frères, vous l'aurez fait à moi-même. » Heureux celui qui, obéissant à cette grande voix, ne se contentera pas d'aimer son prochain de bouche et en paroles , mais qui l'aimera de cœur et en réalité ! Au jour de la rétribution générale , le chef de cet auguste corps dira au membre fidèle (2) : « Soyez béni, car j'ai eu faim, j'ai eu soif dans ceux qui avaient faim, qui avaient soif, et vous m'avez donné à manger, vous m'avez donné à boire; j'étais infirme, j'étais prisonnier dans la personne des prisonniers et des infirmes, et vous m'avez visité, vous êtes venu à moi. » Heureuse la société dont tous les membres observeraient cette loi touchante et sublime de la
(1) S. Math, xxv, 40.
(2) Ibid. xxv, 35, 36.
fraternité chrétienne ! Quelles douces relations naîtraient de cet échange de services et de bienfaits ! Gomme les cœurs s'enchaîneraient par les liens d'une mutuelle reconnaissance! Quel intérêt n'auraient pas les pauvres à voir les riches devenus leurs bienfaiteurs jouir en paix des privilèges du rang et des faveurs de la fortune? Les peuples, à voir les princes conserver un pouvoir devenu un service en même temps qu'un honneur? Le murmure expirerait sur les lèvres, les haines s'éteindraient dans les cœurs, de telle sorte que la pratique constante et fidèle des maximes évangéliques demeurerait le préservatif le plus sûr, le remède le plus efficace contre les révolutions qui bouleversent Tordre social. La charité chrétienne en prolongeant à travers le monde la chaîne de ses bienfaits, tarirait la source des mécontentements et par là retrancherait jusqu'à la racine même des discordes civiles. Aussi les sociétés payennes privées de cet élément de force et de vitalité, qui cimente depuis la base jusqu'au sommet l'édifice social, se voyaientelles sans cesse exposées à périr sous les coups des classes ennemies qui s'agitaient dans leur sein. La révolution sociale y était une menace
perpétuelle. A Rome, à Sparte, à Athènes, les esclaves, c'est-à-dire les pauvres de l'antiquité, ébranlaient à chaque instant par des secousses formidables une société qui, en place d'une assistance fraternelle, ne leur offrait le plus souvent dans le pouvoir qu'un abus de la force, dans la richesse qu'une oppression et une tyrannie. Le christianisme, au contraire, en faisant des riches et des grands les serviteurs des pauvres et des petits, assure aux sociétés modernes une force de durée qui manquait aux sociétés anciennes. Sans doute les passions humaines, en secouant le joug de l'Évangile, ont pu depuis dix-huit siècles ébranler bien des trônes, renverser des dynasties, semer le trouble et l'épouvante parmi les nations, mais du moins ce spectre formidable qu'on appelle la révolution sociale n'a-t-il pu apparaître qu'à de rares intervalles au milieu des peuples chrétiens; et si de nos jours des hommes égarés ont cherché à ressusciter ces luttes sanglantes du paganisme, s'ils ont cru même pouvoir trouver dans cette loi tufélaire de la charité un prétexte pour couvrir leurs desseins odieux, c'est qu'ils n'ont pas compris que In charité chrétienne en prescrivant
les devoirs les plus rigoureux consacre en même temps tous les droits légitimes. Car si d'une part le précepte chrétien de la charité satisfait pleinement les deux grandes lois de conservation sociale, la loi de l'union et la loi de l'assistance réciproque, d'autre part, bien loin de léser aucun droit, il remplit le but providentiel de l'inégale répartition parmi les hommes des dons de l'intelligence et de la fortune.
S'il est un fait incontestable dans l'histoire de l'humanité, c'est que de tout temps les hommes ont reçu de Dieu dans une mesure inégale les dons de l'intelligence et de la fortune. Au siècle dernier, un homme habile à revêtir de formes captieuses les erreurs les plus funestes se prit un jour à examiner l'origine et les fondements de l'inégalité des conditions (1). Loin d'y voir un but providentiel, il n'y trouva qu'un fait
(1) J.-.T. Rousseau, Discours sur V origine et les fondements de l'inégalité parmi 1rs homm s.
arbitraire, résultant du jeu multiple des passions humaines. Sans tenir le moindre compte des données les plus certaines de l'histoire, il imagina un état primitif où les hommes n'ayant entre eux aucun rapport social jouissaient des mêmes droits en possédant une égale fortune. Qu'est-ce donc, disait-il, qui a pu faire sortir l'humanité de sa constitution originelle et détruire cette égalité radicale? Gomment s'est opérée cette déviation successive? C'est que les hommes ont passé de l'état naturel à l'état social. Là est la source unique de l'inégalité des conditions. Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Or c'est la société civile, c'est l'éducation sociale qui, en introduisant parmi les hommes différentes manières de vivre, a détruit l'égalité native des forces du corps et des facultés de l'esprit, c'est elle qui a fait naître toutes ces distinctions de rang, de naissance, de fortune, que réprouve la nature ; car ce n'est point la nature ou la Providence qui a déterminé un tel état de choses : l'inégalité des conditions n'est que le fait de
l'homme, la conséquence inique de Tordre social. — C'est ainsi que, prêtant à un paradoxe spécieux le coloris d'un langage enflammé, Rousseau fraya la voie à ces théories sauvages, qui, dépouillant l'inégalité des conditions de son caractère providentiel, prêchent le nivellement au nom de l'égalité : semblable à ces agitateurs de l'ancienne Rome dont l'ambition turbulente offrait en appât aux passions de la multitude une égalité chimérique qui, sous prétexte d'assurer la prospérité de chacun eût amené la ruine de tous, rêve insensé qu'un même jour aurait vu naître et mourir, comme toute chose qui répugne aux lois de la nature, en combattant les desseins éternels de la Providence. Ce qui prouve en effet que l'inégalité des conditions est une loi de la nature, un fait providentiel, c'est que tous les efforts des hommes réunis ne parviendraient pas à la détruire. Toujours, en effet, antérieurement à toute éducation, les hommes naissent avec des aptitudes diverses et d'inégales dispositions. Il est des esprits heureux qui offrent à la culture un champ aisé, comme ces terrains naturellement fertiles qu'il suffit de remuer pour faire fructifier la semence
qu'on leur confie. Il en est d'autres au contraire où le germe de la science se dessèche et périt, comme ces terres ingrates qui rejettent à la surface le grain de blé qu'elles ont reçu. Tel conçoit et exécute presque sans peine ce que tel autre ne conçoit et n'exécute qu'avec une extrême difficulté. Comment, dès lors, avec cette prodigieuse variété de forces et de talents, l'égalité des conditions pourrait-elle subsister un seul instant au milieu des hommes? Supposez, en effet, qu'en un jour donné, après un dénombrement exact de tous les membres de la famille humaine, chacun ait reçu une part égale de terres et de fortune. Les voilà tous à l'œuvre avec le fonds particulier dévolu à chacun. Le lendemain du partage l'égalité aura disparu. Le plus fort fera plus d'ouvrage, le plus adroit tirera meilleur parti du sien, le plus ingénieux trouvera des moyens d'abréger le travail, et même en travaillant également, l'un gagnera beaucoup, tandis que l'autre aura peine à vivre. Tel plus actif et plus prévoyant s'élèvera peutêtre au faîte de l'opulence, tel autre, au contraire, moins apte ou moins prudent, pourra déchoir jusqu'au dernier degré de l'indigence et de la pauvreté. Parlerai-je des accidents de la vie, des
coups de fortune, des revers inattendus, des calamités soudaines qui affligent les uns en épargnant les autres? Que de causes multiples pour rompre cet équilibre d'un jour, d'une heure, pour faire pencher la balance du côté de ceux-ci au détriment de ceux-là ! Donc si l'inégalité des conditions est un fait nécessaire et inévitable, il faut bien reconnaître qu'elle ne doit pas son origine au vain caprice des hommes, mais qu'elle ressort de la constitution même de l'humanité, et par suite qu'elle rentre dans l'économie générale de la Providence.
Pourquoi donc la Providence suit-elle cet ordre dans la distribution des biens? D'où vient qu'elle déploie une telle inégalité dans la répartition parmi les hommes des dons de l'intelligence et de la fortune? 0 admirables dispositions de la divine sagesse! Là où l'œil de l'homme croit découvrir une ombre, une imperfection, éclate au contraire dans toute sa perfection l'harmonie merveilleuse du plan de la Providence. Si Dieu permet qu'il y ait ici-bas des riches et des pauvres, des faibles et des forts, des savants et des ignorants, c'est pour établir entre tous cette dépendance mutuelle qui ne devrait faire
de la société humaine qu'un seul cœur et une même âme. En se déchargeant sur les hommes du soin de répartir entre leurs frères les biens du corps et les biens de l'âme, il fait de nous les ministres de sa bonté et les instruments de ses largesses : nous devenons le canal de ses secours, les associés, les coopérateurs de sa providence. Dieu veut bien nous laisser à nous-mêmes tout le mérite, tout l'honneur de ses dons : pour lui, il se cache, il s'efface, il disparaît derrière la main de l'homme qui donne ce qu'elle a reçu et derrière le cœur de l'homme qui jouit de ce qu'il a donné. Il veut que nous fassions pour nos semblables ce qu'il fait pour nous tous, que nous devenions pour eux une providence terrestre et visible, comme il est luimême pour tous les hommes une providence invisible et céleste. Si tous étaient égaux en lumières et en fortune, chacun ne songerait qu'à soi sans s'occuper d'autrui, et alors peutêtre, au milieu de cet isolement général, fruit de l'égalité absolue, il serait vrai de dire avec le sophiste de Genève : heureux celui pour qui le village voisin est une terre étrangère ! Mais Dieu n'a pas voulu qu'il en fût ainsi. De même
que l'harmonie naît des contrastes, ainsi l'abondance de ceux-ci et les besoins de ceux-là doivent concourir également au bien-être et à l'unité de l'ensemble. Si le lierre est incapable d'élever au-dessus du sol sa tige flexible et délicate, tandis que le chêne porte sans difficulté jusqu'aux nues sa tête altière, en s'attachant au chêne, le lierre trouvera en lui un appui, un soutien : le pauvre aussi cherchera dans le riche une force qui supplée à sa faiblesse, des ressources contre l'indigence et la privation ; le riche à son tour, par le noble usage qu'il fera de ses richesses, trouvera dans ce ministère d'honneur une source de grâces et démérites, et ainsi l'inégalité des conditions en rapprochant les uns des autres et en exerçant la vertu de tous, perdra ce qu'elle a de dur et de pénible en apparence par la pratique sincère et intelligente du précepte chrétien de la charité.
Elle seule en effet peut rétablir dans une juste mesure cet équilibre rompu par l'inégale répartition des dons de l'intelligence et de la fortune. Sans doute la loi de charité ne tend pas à effacer entièrement la distance naturelle qui sépare les petits des grands, les pauvres des riches, les
ignorants des savants : elle respecte ces distinctions que rien ne saurait détruire. Mais du moins la charité les dépouille de ce qu'elles pourraient avoir de cruel et d'odieux. Si elle ne fait pas du pauvre l'égal du riche, elle fait plus, elle dit au riche : « Vois cet homme que tu as rencontré sur ton chemin ; en entrant dans la vie il a trouvé pour sœur la pauvreté et pour mère la souffrance. Dieu ne lui a point départi comme à toi les biens du corps, les trésors de l'esprit. A ton entrée dans le monde, l'avenir s'ouvrait riant devant toi, on prévenait tes désirs, tu cueillais sans peine les fruits de la terre comme ces fleurs qui présentent leur calice à la rosée du ciel, comme ces oiseaux qui récoltent sans qu'ils sèment ni moissonnent. Pour lui, au contraire , il n'a reçu avec la vie qu'un douloureux héritage de maux et de privations, un peu d'espace pour se mouvoir, de l'air pour respirer et deux bras pour travailler et se nourrir. Et depuis, le temps n'a fait qu'accroître sa misère. Eh bien, cet homme, séparé de toi par une telle distance est plus que ton égal, il est ton frère. Que dis-je ? Il est ton aîné. Dieu , en paraissant sur la terre , s'est fait
pauvre comme lui, souffrant et misérable comme lui, et pour mettre le comble à cet excès d'honneur, avant de disparaître du milieu des hommes, il Ta déclaré bienheureux. Donc, si obscure que soit son origine, si infime que soit son rang, si triste que puisse être sa condition, il n'en reste pas moins ton frère : ton sang parle en lui, ton cœur bat dans son cœur. A défaut de l'égalité de fortune et de condition que la nature lui a refusée, il a droit d'en appeler aux liens les plus sacrés, aux liens de la divine fraternité. Sois donc pour lui un frère, un père, une mère, sois pour lui ce que Dieu est dans le ciel, une providence sur la terre. » C'est ainsi que la charité chrétienne, sans confondre les rangs, les distinctions sociales, sait compenser néanmoins à force de sollicitude et d'amour l'inégale répartition des dons de l'intelligence et de la fortune. Au nom de cet amour que l'Évangile met au cœur des hommes, les uns viennent chercher dans la science des autres les lumières qui dissipent leur ignorance, les pauvres trouvent leur nécessaire clans le superflu des riches, les mieux favorisés font part de leurs avantages à ceux qui n'ont pas obtenu les mêmes faveurs, le plus grand se fait petit comme
le moindre d'entre ses frères. De cette manière, sans blesser aucun droit, sans troubler un ordre de choses que Dieu lui-même a établi, la charité chrétienne rapproche les uns des autres ceux qu'éloignent le rang, la science, la fortune. Le savant trouvera sa gloire et son mérite à se mettre à la portée de l'ignorant, le riche goûtera le plaisir d'épancher sur le déshérité de la fortune avec les trésors de sa main les tendresses de son âme : c'est Bossuet faisant le catéchisme aux petits enfants de Meaux, saint Louis lavant les pieds des pauvres sur le premier trône du monde, Saint Vincent de Paul trouvant dans les ressources de sa charité un remède à tous les maux, un baume pour toutes les blessures, une larme pour toutes les misères. 0 heureuse inégalité qui ouvre à tous les hommes une telle source de vertus, qui oblige une moitié de l'humanité à se mettre au service de l'autre, et qui resserrant les liens entre les membres de la grande famille humaine, s'efface et disparaît en quelque sorte dans l'égalité de l'amour ! Par les merveilles de cet amour saint comme Dieu, large comme le monde, puissant comme la mort, tout se lie, tout s'enchaîne ici-bas ; tout s'explique
et se découvre au flambeau de cette loi divine, les desseins de la Providence, les harmonies sociales, les mystères de la destinée. Aimez-vous les uns les autres, faites du bien à tous sans distinction d'amis ou d'ennemis, d'étrangers ou de concitoyens, telle est la grande voix qui retentit d'un pôle à l'autre, c'est l'étincelle céleste qui embrase tous les cœurs. Au son de cette voix divine, au contact de ce feu sacré, les cœurs en se dilatant finissent par s'unir, et dès lors les divers rangs de la société se rapprochent, les barrières tombent, les intervalles se comblent, la charité chrétienne en suppléant à l'inégalité des conditions complète et achève l'œuvre de la divine Providence : elle part de Dieu son principe et sa source, descend vers l'homme dont elle divinise les instincts les plus légitimes, se répand sur la société, qu'elle pénètre, cimente et fortifie, puis enfin elle remonte vers Dieu qui se l'associe dans le ministère de sa Providence. Semblable à cette échelle mystérieuse que le patriarche vit en songe sur la pierre du désert, la charité chrétienne permet aux riches de descendre vers les pauvres, et aux pauvres de monter vers les riches, jusqu'à ce que les uns et les
autres, se soutenant par la main, soient arrivés au terme de la destinée, en présence de Dieu qui les contemple du haut de son trône et qui les bénit en les contemplant.
0 vous donc qui, écoutant les nobles inspirations de votre cœur, cherchez un remède aux maux de vos semblables, hommes de ce siècle, qui souffrez des douleurs de vos frères, ouvrez l'Évangile, le remède est sous vos yeux, il est dans vos mains. Aimez-les, ces pauvres malheureux, aimez-les beaucoup, aimez-les toujours; soyez miséricordieux envers eux comme votre Père céleste est miséricordieux envers vous (1).
N'est-ce pas que votre âme naturellement chrétienne éprouve par instinct ce qu'ordonne la charité? Suivez donc cet élan généreux qui vous porte à secourir vos semblables : à l'exemple de saint Paul (2), réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, pleurez avec ceux qui pleurent. Ne vous contentez pas de désirer le bonheur des autres, faites-leur vous-mêmes tout le bien que vous leur souhaitez. Gomme Jésus-Christ, donnez-
(1) S. Luc, vi, 36.
(2) S. Paul aux Rom. xii, 15.
leur au besoin la plus grande preuve d'amour que l'on puisse donner ici-bas , en vous sacrifiant pour eux ; et alors, n'en doutez pas, le problème sera résolu. Sans doute, la pauvreté et la souffrance resteront à jamais sur cette terre. Mais du moins, bien mieux que tous les discours et toutes les théories, la charité chrétienne allégera le poids de la pauvreté en émoussant l'aiguillon de la souffrance. Vous tremblez pour l'avenir de la société, les passions humaines tiennent ouvert devant vous le gouffre béant des révolutions. Eh bien, la charité chrétienne consolidera l'édifice social depuis la base jusqu'au sommet; seule elle pourra fermer l'abîme creusé sous vos pieds. Elle unira tous les membres de la société humaine par les liens de l'amour, elle resserrera et fortifiera ces liens en établissant partout une vaste réciprocité de services et de bienfaits. Et enfin, si elle laisse debout l'inégalité des conditions comme la base naturelle de tout ordre, de toute hiérarchie, du moins elle saura compenser à force de dévouement et d'amour cette inégale répartition des dons de l'intelligence et de la fortune. A défaut d'une égalité chimérique qu'un môme jour verrait naître et mourir, d'un