Oeuvres de Mgr. Freppel
« Il marcha daQS toutes les voies de son père, sans jamais s'en écarter et faisant toujours ce qui était droit au regEird du Seigneur. »
m* Li^Te des Rois, xxu, 43.
Monseigneur (1),
Mes Révérends Pères,
Tel est l'éloge que rÉcriture sainte faisait d'un roi de Juda, et c'est aussi la pensée qui va inspirer tout mon discours.
A l'origine de toute grande œuvre, dans Tordre de la nature comme dans celui de la
(1) M»' l'évêque du Mans.
T. su. 1
grâce, on trouve un homme ayant reçu de Dieu tous les dons nécessaires pour la fonder : l'esprit d'initiative, la pensée créatrice, l'intuition du présent, la vue sur l'avenir, toutes ces supériorités de l'intelligence, ces énergies du caractère et de la volonté qui placent si haut, dans les jugements de l'histoire, le nom et la figure de ceux au front desquels apparaît le titre à la fois le plus rare et le plus éclatant, celui de fondateur.
Mais, après le mérite d'avoir fondé une œuvre, il en est un autre qui a bien aussi sa grandeur : celui de savoir la maintenir dans toute son intégrité, la maintenir après l'enthousiasme et les fidélités de la première heure, alors qu'arrivent les jours de l'épreuve, avec les violences et les contradictions humaines. Ah ! vraiment, je ne sais ce qu'il y a de plus difficile, de créer une institution, ou bien de lui conserver sa vigueur primitive , quand tout semblait fait pour en amener la ruine.
Voilà pourquoi, chaque fois que l'Écriture sainte veut célébrer la mémoire d'un roi de Juda successeur de David, elle renferme ses louanges dans ce simple mot : Ambulavit in omni via
patris sui; « il marcha dans la voie qu'avait suivie son père (1). »
Je viens de marquer d'un trait les rapports entre les deux premiers abbés de Solesmes. A dom Guéranger, la gloire d'avoir reconquis à la grande famille bénédictine son rang dans l'Église de France : gloire immortelle et qui ne fera que resplendir de plus en plus a travers les âges. Mais, à côté du moine de génie dont l'empreinte est encore partout, n'y aura-t-il pas de place, dans notre admiration, pour l'humble religieux qui, recueillant l'héritage paternel en des temps difficiles, a su faire front aux persécuteurs, rallier autour du foyer de la famille ses enfants dispersés, maintenir la discipline et l'observance de la sainte règle en dépit de mille obstacles, prévenir les défaillances et les découragements, écarter les dangers de l'isolement dans une institution dont la vie commune est l'essence même, et, bien loin de laisser s'amoindrir entre ses mains l'œuvre monastique, la transmettre à son successeur plus forte, plus prospère et plus vivante qu'il ne l'avait reçue ?
(1) Ule Livre des Rois, xxii, 43 ; IV«, xviii, 3 ; xxn, 2.
Oui, assurément, c'était là une tâche qui ne le cède à aucune autre en mérite et en difficultés. Il y fallait les qualités et les vertus que le vénérable défunt a su y apporter : un grand esprit de foi et une science rare du gouvernement des âmes. C'est dans le développement de cette pensée que j'ai l'intention de chercher la matière de l'éloge funèbre du Révérendissime Père Dom Couturier, Abbé de Solesmes et Supérieur général de la Congrégation des Bénédictins de France. •
Mes Chères Sœurs,
Vous êtes associées â tous les deuils comme à toutes les joies de Solesmes. Après avoir formé à la vieillesse de Dom Guéranger une couronne d'honneur, vous étiez devenues, pour son successeur, l'une de ses plus douces consolations au milieu des amertumes de l'exil. C'est parmi vous qu'il aimait à se reposer des fatigues de la lutte, et les chants de Sainte-Cécile avaient le don de charmer ses peines. Laissez-nous espérer que vos prières , sortant de Solesmes comme la colombe de l'arche, y apporteront le rameau d'olivier, indice de la fin de nos maux.
Lorsque, au mois d'octobre 1833, le séminaire d'Angers rouvrait ses cours, les directeurs de cette grande institution virent arriver à eux un jeune homme de seize ans, dont la vocation à l'état ecclésiastique ne leur parut pas douteuse un seul instant. Nature simple et droite, tout prévenait en sa faveur : une piété exemplaire où n'entrait rien de dur ni d'affecté ; des manières douces et polies ; un air de bonté répandu sur son visage, et surtout une grande modestie qui allait jusqu'à une défiance excessive de soimême. D'où lui venaient, à lui si bien doué des dons de l'intelligence, cette timidité de langage et cette retenue presque craintive, qui, de prime abord, semblait avoir quelque chose de froid et de concentré? Fallait-il y voir le résultat d'une éducation première qui avait eu ses lacunes et ses difficultés ? Était-ce parce que, ayant eu le malheur de perdre sa mère dès le bas âge, il s'était vu privé trop tôt d'une affection que rien
d'humain ne remplace, et qu'il n'avait pas senti son cœur s'épanouir et se dilater joyeusement au contact de cette tendresse incomparable dont il a plu à Dieu d'envelopper l'enfance de l'homme ? Peut-être. Assurément la grâce allait parfaire en lui ce que la nature y avait laissé d'incomplet et d'inachevé : mais il n'en devait pas moins se ressentir des circonstances dans lesquelles s'étaient écoulées ses premières années. Je ne sais si l'on se trompait, mais il a toujours paru à ses amis que cette absence des premières intimités du foyer domestique avait laissé en lui quelque trace. Les marques d'affection paraissaient l'étonner autant qu'elles le touchaient ; et, tandis que son humilité le portait à s'en croire peu digne, trop de réserve l'empêchait d'y répondre avec une pleine effusion. 0 les douces influences de la famille! elles suivent l'homme tout le long de ses jours, pénétrantes et vives, et là où elles viennent plus ou moins à manquer, il n'y a, pour y suppléer, que la grâce de Dieu. Cette grâce de Dieu allait opérer victorieusement dans l'âme du jeune lévite. Le séminaire d'Angers n'avait encore rien vu de plus correct, ni de plus édifiant. Aussi nos annales ont-elles
gardé précieusement le souvenir de tant de vertu jointe à un talent si solide. Délicieuses et trop courtes années dans la vie sacerdotale, que celles oîi rélève du sanctuaire se prépare à sa haute mission, appliqué du matin au soir à la science des sciences et à Tart des arts, plongé dans l'étude des divines Écritures, en commerce assidu avec les saints Pères et les docteurs de l'Église , et travaillant d'autre part à purifier son cœur et à l'affranchir des passions humaines, pour l'élever au-dessus des choses d'ici-bas et le tenir dans cette région sereine où n'arrivent plus les bruits et les agitations de ce monde ! Années de silence et de prière, de recueillement et de méditation, qui ne ressemblent en rien aux exercices par où s'ouvrent les carrières profanes ! Aussi quand je songe qu'à ces années de retraite et de détachement de soi-même, pendaht lesquelles le clerc consacré au Seigneur doit rester là, dans sa cellule de séminaire, seul avec son crucifix et ses livres, pour puiser dans le sacré cœur de Jésus l'esprit de douceur et de miséricorde, on veut mêler la vie de caserne, le tumulte des camps, le métier des armes, ce qu'il y a de plus inconciliable avec l'éducation sacerdotale, je ne
sais ce qu'il faut déplorer davantage , des desseins qui se cachent sous un tel plan, ou de la résignation avec laquelle la conscience publique semble accepter si facilement de pareilles aberrations !
Le petit séminaire de Combrée, où s'étaient achevées ses études classiques, commencées au collège de Baugé, devait avoir les prémices du ministère de Tabbé Charles Couturier. Aucune autre fonction ne paraissait mieux convenir à ce prêtre modeste et studieux, dont on aurait pu dire alors déjà qu'il était bénédictin avant de le devenir. C'était le moment où l'Église de France luttait pour reconquérir la liberté d'enseignement qui lui avait été ravie depuis la tourmente du siècle dernier : lutte que nous voyons se prolonger sous nos jeux et qui ne s'éteindra jamais, parce qu'elle est un Ses grands côtés du combat de la vérité contre l'erreur. Pourquoi faut il que, dès 1836, les hommes d'État considérables de ce temps-là n'aient pas compris ce qu'une expérience cruelle devait leur apprendre à quelques années de là, l'importance de l'éducation chrétienne pour défendre l'autorité contre la Révolution ? Par suite de quelles préventions se
refusaient-ils à reconnaître que l'État moderne, n'ayant pas et ne pouvant avoir de doctrine en vertu même de son principe, ne saurait être à aucun titre un pouvoir d'enseignement ; qu'il est, au contraire, de l'essence de l'Église, puissance spirituelle et morale, de faire l'éducation des âmes par les moyens d'influence et d'action qui lui sont propres ? Fatale erreur, que nous n'avons pas encore réussi à dissiper, et dont, à moins d'un miracle de la Providence, nos arrièreneveux verront les conséquences dernières, alors que toutes choses s'effondreront peut-être dans un cataclysme final, et que le socialisme révolutionnaire se dressera debout, avec la force du nombre, sur la ruine universelle des croyances et des mœurs.
A l'époque où l'abbé Couturier entrait à Gombrée, pour y travailler sous la direction du vénérable abbé Levoyer, notre grand établissement diocésain n'était pas encore ce « palais de l'éducation » qu'il allait devenir plus tard, selon le mot d'un illustre évêque Quelques bâtiments d'assez médiocre apparence, plus ou moins délabrés et formant un tout peu harmonique, c'est à quoi se réduisait l'œuvre matérielle de l'abbé
Drouet, cet autre vétéran du clergé angevin, dont la mémoire est restée en bénédiction parmi nous. Et cependant, c'est de là, de ces étroites masures, mal reliées entre elles, qu'allaient sortir cette légion de missionnaires qui forment une couronne de gloire pour Combrée, cette pléiade de prêtres distingués, devenus l'ornement et la force de mon diocèse, et ces laïques dévoués que nous trouvons encore à la tête de nos œuvres. Pendant dix-huit ans, l'abbé Couturier a eu sa grande part dans les succès d'une institution traversée par tant d'épreuves. Soit qu'il formât ses élèves à l'art de bien penser et de bien écrire, dans cette classe intermédiaire placée entre les études de grammaire et les humanités pour terminer les unes et conduire aux autres ; soit que, dans son cours d'histoire, il déroulât devant ces jeunes esprits le plan de la Providence, non moins admirable dans les détails que dans l'ensemble des faits : c'était, au vrai sens du mot, un professeur modèle. Sa remarquable critique d'un manuel d'histoire alors trop répandu venait de révéler son talent d'écrivain. Et que dirais-je du prêtre? L'étude et la prière se partageaient tout son temps : il allait de l'une à l'autre,
donnant à ses entreliens avec Dieu ce que sa charge lui laissait de moments libres; l'esprit ouvert à toutes les recherches de la science, sans jamais rien retrancher de ses exercices de piété ; constamment attaché aux saines doctrines, à une époque et dans un milieu où il y avait du mérite à ne pas céder à de faux courants d'opinion; suivant toujours le droit chemin à la lumière des enseignements de l'Église et du Saint-Siège ; et montrant ainsi, par tous ses actes, qu'il n'avait d'autre souci que de pratiquer les vertus et de remplir les devoirs de la vie sacerdotale.
Ah ! sans doute, Mes Frères, dans cette vie de prêtre, renfermée à l'intérieur d'un collège, et toujours égale à elle-même, il n'y a rien qui parle aux yeux ni qui frappe l'imagination. Mais n'oublions pas que ce qui fait le mérite de la vertu, c'est moins son éclat que sa constance et sa fidélité. Il n'est pas difficile, à un moment donné, de s'élever au-dessus de soi par l'effort d'une bonne volonté aidée de la grâce. L'énergie humaine servie par les circonstances trouve sans trop de peine ces élans passagers qui la laissent bien vite retomber sur elle-même. Mais la vertu n'est pas le triomphe d'une heure ni d'un jour ;
sa grandeur comme ses difficultés consistent dans sa persévérance. Rester constamment rhomme de la règle et du devoir; suivre d'un pas ferme et jusqu'au bout la voie du bien ; reprendre chaque jour, sans lassitude ni faiblesse, le travail interrompu la veille , quelque obscur et modeste qu'il puisse être ; rattacher une bonne œuvre à l'autre comme les anneaux d'une chaîne dont chacun se relie à celui qui le précède et soutient celui qui le suit; consommer dans le silence cette immolation lente et prolongée des sens à l'esprit, de la raison à la foi, du plaisir au devoir, de la passion à la loi, de la volonté propre à l'autorité, du bien particulier au bien général, de toute l'existence à Dieu : voilà. Mes Frères, la vraie perfection de la vie.
C'est parce qu'il y tendait de toutes les puissances de son âme, que l'abbé Couturier devait arriver tôt ou tard à l'état qui la réalise dans toute sa plénitude. Y songeait-il depuis plusieurs années ? Tout porte à le croire, lorsqu'on voit avec quel empressement il répondit à l'appel divin, du jour où sa vocation lui parut clairement indiquée. C'était au mois de septembre de l'année 1853. Suivant une coutume qu'il envisa-
geait comme un devoir, et dont l'observation fidèle est devenue pour le clergé français un si grand honneur et un secours si efficace, le jeune professeur de Combrée se disposait à faire sa retraite annuelle. C'est là que la Providence l'attendait, pour décider de son avenir par l'un de ces moyens dont elle a seule le secret. Parti pour le monastère de Port-du-Salut afin d'y suivre ces pieux exercices, un incident tout fortuit en apparence le fit changer d'avis en déterminant son choix pour l'abbaye de Solesmes. Il allait y trouver l'homme de ce siècle qui, en France du moins, a le mieux compris l'esprit et le but de l'ordre monastique. Et puis, la chapelle de Notre-Dame-du-Chêne n'était-elle pas là, tout auprès de la famille bénédictine renaissante, comme un foyer de grâces et de lumières surnaturelles? Un jour qu'il y était entré pendant sa retraite, le 29 septembre, fête de l'archange saint Michel, il en sortit avec l'une de ces impressions victorieuses qui ne laissent plus de doute sur l'appel d'en haut. Dieu avait parlé à son cœur l'antique sanctuaire des pèlerins de l'Anjou et du Maine était devenu le berceau de sa vie monastique.
L'abbaye de Solesmes était en pleine période d'accroissement , quand le prêtre angevin y prenait l'habit monastique, aux premières vêpres de la Nativité, fête patronale de Notre-Dame-du- Chêne. Son illustre fondateur avait appelé sur elle l'attention du monde entier. J'ai dit, à cette même place, il y a quelques années, combien large et fécond avait été le mouvement imprimé par dom Guéranger à la science et à la piété chrétiennes (1). Déjà s,eB> Institutions liturgiques avaient puissamment contribué au retour des Eglises de France vers la liturgie romaine et, par une conséquence aussi naturelle qu'heureuse, vers les doctrines et les traditions de l'Église mère et maîtresse de toutes les autres. Sous l'impulsion d'un esprit que n'effrayait aucune initiative, ce travail de restauration allait se
(1) Discours sur le rôle de l'abbaye de Solesmes au XIX» siècle. {Œuvres pastorales et oratoires, lome X.)
poursuivre dans tous les sens sur le terrain du dogme et de l'histoire, de la critique et de l'érudition. Dom Pitra mettait la première main à l'œuvre monumentale qui devait immortaliser son nom. Par ailleurs, la jeune congrégation des Bénédictins de France commençait à jeter au loin ses rameaux ; et l'un de ses fils allait sous peu renouer la chaîne des successeurs de saint Martin dans la chaire abbatiale de Ligugé. 1854 ! année glorieuse et bénie entre toutes : deux mois après l'entrée de dom Couturier à Solesmes, la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception venait réjouir l'Église entière, en ouvrant à toutes les œuvres catholiques une nouvelle ère de force et de prospérité.
Est-il téméraire de penser que, avec la sûreté de son coup d'œil et sa grande expérience des hommes, l'abbé de Solesmes ait su deviner du premier coup, dans le nouveau profès, un auxiliaire précieux pour son œuvre, peut-être même le successeur que la Providence lui destinait ? Toujours est-il que, entre ces deux âmes si bien faites pour s'entendre, il ne tarda pas à s'établir une correspondance parfaite de vues et de sentiments. Un mois ne s'était pas écoulé depuis sa
profession, que dom Couturier recevait la charge si importante et si délicate de maître des novices. Charge difficile, en effet, et dont peut dépendre tout l'avenir d'un monastère, comme c'est au supérieur de nos grands séminaires que nos diocèses confient principalement les destinées du sacerdoce. Discerner la vocation de ces jeunes hommes, que Tattrait de la perfection et le souffle de TEsprit-Saint conduisent au pied des autels ; diriger leurs premiers pas dans cette voie nouvelle où la présomption n'est pas moins funeste que le découragement ; suivre l'action de Dieu dans les âmes, plutôt que de l'y précéder, et seconder le travail de la grâce, bien loin de vouloir s'y substituer par une pression indiscrète ; cultiver ces vertus naissantes avec la sollicitude du jardinier qui arrose la plante, la taille, la redresse, mais s'en remet pour le reste à Celui qui seul donne la croissance ; approprier les conseils aux besoins de chacun, suivant la diversité des dons que la Providence distribue aux uns et aux autres comme il lui plaît, dividens singulis prout vidt (1) ; user, enfin, de
(1) I"aux Cor., xii, 11.
tous les ménagements et de toutes les délicatesses que peuvent suggérer la charité fraternelle et le respect de Dieu dans les âmes : est-il, dans Tordre monastique, un office qui demande une main plus souple et plus ferme ? Avec quelle prudence et quelle sagesse dom Couturier Ta rempli pendant près de vingt ans, vous le savez mieux que nous, Mes Révérends Pères, vous qui l'avez vu à l'œuvre, dans ses conférences du matin et du soir, exposant les principes de la vie spirituelle , développant cette psychologie surnaturelle dont la Règle de saint Benoît est le merveilleux abrégé, et résumant la perfection évangélique dans ces trois grandes choses qui revenaient sans cesse sur ses lèvres : l'humilité, l'obéissance et la conversion des mœurs.
Il fallait bien que dom Guéranger eût de son disciple la plus haute idée, pour qu'il lui confiât la charge de prieur claustral en même temps que celle de maître des novices. Ne lui avait-il pas abandonné la direction de sa propre conscience? Et quel modèle plus achevé aurait-il pu proposer à ses fils, en le mettant à leur tête, que ce modeste religieux, type vivant du vrai moine, suivant la règle avec une ponctualité scrupu-
leuse, toujours le premier au chœur, donnant l'exemple du recueillement pendant le saint office et gardant au dehors, dans les relations de la vie, cette gravité silencieuse dont parle saint Benoît, gravitas tacitu7iiitatis ? Si l'extérieur austère du prieur de Solesmes pouvait quelquefois inspirer une certaine crainte, elle ne tardait pas à se dissiper pour ne plus laisser que l'impression du respect devant ce mépris froid et tranquille pour tout ce qui regardait son corps et ses aises, devant cette placidité humble et souriante qui était devenue le trait dominant de sa nature. On se rassurait bien vite, lorsqu'on voyait immédiatement la bonté se trahir à travers ces premières apparences de sévérité, et que son regard, comme dérobé sous d'épais sourcils, sortait de cet ombrage pour s'arrêter sur vous avec tant de douceur et de limpidité. Tout entier aux devoirs de sa double charge, à peine si, dans l'espace de quatorze ans, on le vit sortir du monastère une ou deux fois pour affaires urgentes, tant son dévouement pour ses frères absorbait ses journées. Chaque matin, après l'heure de prime, il montait à la cellule du père abbé, pour traiter avec lui des intérêts de leur
commune famille ; et c'est là, sans doute, dans ses conférences avec le maître, toujours pleines d'instruction autant que de douce aisance et d'abandon paternel, qu'il a dû puiser cette sûreté de doctrine et cette fermeté de principes sur la vie monastique, sur les choses de Dieu et de l'Église, qui, au moment de l'épreuve, allaient le rendre inébranlable dans ses déterminations, sourd aux conseils d'une prudence trop humaine, uniquement attentif à défendre les droits de la justice contre l'iniquité.
C'est qu'en effet l'orage grondait déjà dans le lointain, et le vent de l'impiété se déchaînait contre les ordres religieux avec une violence toujours croissante, au moment où le premier abbé de Solesmes léguait à son successeur le fruit de quarante années de labeurs. Du moins avaiton la certitude que rien ne serait modifié dans cette œuvre, l'une des plus fécondes du dixneuvième siècle, et que l'on pourrait dire de l'héritier d'une telle charge : « Il a marché dans la voie qu'avait tracée son père, sans jamais s'en écarter ; » ambulavit in omni via patris sui, et ?ion declinavit ex ea. Maintenir l'institution monastique dans sa ferveur primitive, avec son
esprit, ses doctrines, son éloignement de toutes les nouveautés dangereuses, dom Couturier n'eut rien plus à cœur que d'accomplir cette tâche, et la seule louange à laquelle il se montrait sensible, c'était d'entendre dire que le nouvel abbé de Solesmes n'avait pas cessé d'être le prieur de dom Guéranger. On le vit bien, quand l'occasion s'offrit de sacrifier tous les biens de ce monde, plutôt que de céder aux menaces et de fléchir sous les coups de la Révolution.
N'attendez pas de moi, Mes Très Chers Frères, le récit de ces scènes navrantes qui resteraient pour la France un sujet de déshonneur, si ce noble pays pouvait être responsable d'un pareil abus de la force. Vous m'en voudriez, Mes Révérends Pères, de réveiller des souvenirs qu'à défaut de tout autre sentiment, le patriotisme nous commanderait d'ensevelir dans l'oubli. Je n'en retiendrai qu'une réflexion, dont la justesse devrait éclater aux yeux de tous. Eh quoi ! à un siècle de distance d'un événement qui, disait-on, allait marquer une ère de liberté universelle, nous en serions encore à discuter si quelques personnes ont le droit de se réunir dans un même domicile pour prier ensemble, s'édifier mutuel-
lement, chanter les louanges du Seigneur, copier des manuscrits, défricher des champs, s'adonner en commun à des œuvres d'enseignement ou de charité ! Mais s'il en est ainsi, si nous en sommes encore à ce point, si nous n'avons pas fait un pas en avant dans la voie de la liberté, c'est la condamnation la plus éclatante qu'il soit possible de porter contre la Révolution française.
Dieu permet ces dures épreuves pour faire éclater le mérite de ses vrais serviteurs. Certes, si jamais homme a éprouvé de l'éloignement pour tout ce qui s'appelle le bruit ou la mise en scène, c'était bien dom Couturier. Attirer l'attention sur sa personne, agir autrement que par vertu, répugnait à son grand esprit de foi comme à la trempe de son caractère naturellement timide. Mais devant la persécution, cet humble se dressa dans toute sa fierté chrétienne pour revendiquer les droits de Dieu dont il avait la garde. Il s'agissait de défendre la liberté et la propriété monastiques : dès lors aucune considération humaine ne pouvait ébranler la constance d'un religieux qui marchait à la lumière et par la force de la foi. Il fit son devoir simplement, sans se préoccuper des jugements du monde :
Fecit quod rectum erat in conspectu Domini. Ne lui avait-on pas proposé, au prix d'une concession qui lui semblait une offense, d'exclure lui-même du foyer de la famille un certain nombre de ses enfants ! On ne savait donc pas ce que c'est qu un disciple de saint Benoît; on avait donc oublié que le premier devoir de l'abbé est de toujours se souvenir du nom qu'il porte : Abbas semper meminisse débet quod dicitur (1). Il est des jours où mieux vaut maintenir un droit dans toute sa plénitude, que d'en sacrifier une partie pour en sauver le reste. Les hommes peuvent se relever d'une souffrance passagère, mais les blessures faites aux principes sont de celles que le temps lui-même est impuissant à guérir.
Et maintenant, noble exilé, cédez à la violence, quittez ce monastère, foyer paisible de l'érudition et de la louange divine ; recevez les adieux de vos enfants, bannis comme vous de la demeure paternelle, et venant les uns après les autres se prosterner à vos pieds, au moment de la dispersion, pour recevoir la bénédiction d'un père dans
(1) Règle de saint Benoît, ch. ii.
cette maison de Saint-Charles, destinée à devenir leur point de ralliement. Ah ! vous aviez choisi pour devise ces deux mots si touchants : Consortia tecta, afin de montrer combien la vie de famille vous était chère. Vous n'en jouirez plus, désormais, dans la plénitude de vos désirs. Pendant dix ans, tous les jours, vous passerez, sans pouvoir en franchir le seuil, à côté de cette abbaye qui est la vôtre, où repose tout le passé de Solesmes, avec les dépouilles mortelles de son illustre fondateur ; et au serrement de cœur que vous éprouverez chaque fois devant une séparation si cruelle, vous sentirez se renouveler en vous la douleur du premier jour. Vous verrez tomber autour de vous les vétérans de Solesmes, chargés d'ans et de mérites, sans même que la cloche du monastère, réduite au silence, ait pu sonner leur dernière heure. Et lorsque vousmême, au terme d'une carrière couronnée par tant d'épreuves, vous vous endormirez dans la paix du Seigneur, après avoir dit à vos enfants agenouillés autour de votre lit de mort ce mot qui résume si bien votre vie tout entière : « Mourons dans notre simplicité monastique, » nous n'aurons pas la consolation de vous voir reposer
à côté de celui qui fut votre père ; nous devrons attendre l'heure de la justice et de la réparation.
Elle viendra, cette heure : n'en doutez pas un instant, Mes Révérends Pères. Non : il n'est pas possible que la France demeure ingrate envers un ordre religieux qui est Tune de ses gloires nationales : il y va de son patrimoine intellectuel et de son beau renom à l'étranger. Aussi bien avez-vous tout fait, de votre côté, pour hâter un dénouement que nous appelons de tous nos vœux. Rarement on aura vu mieux se vérifier cette parole de la sainte Écriture : Deus honoravit patrem in filiis, et le plus bel éloge que l'on puisse faire dedom Couturier, c'est vous-mêmes. Notre siècle aura eu sous les yeux ce bel exemple d'une congrégation dépouillée de ses ressources et continuant néanmoins à remplir ses fins, unie dans la dispersion, fortifiée parla lutte, grandissant avec le péril, et développant ses œuvres à mesure qu'on y mettait plus d'obstacles. Tout cela, sans doute, témoigne de la vigoureuse impulsion que Solesmes avait reçue dès l'origine; mais n'en revient-il pas une large part de mérite et d'honneur à celui qui, par son grand esprit de
foi et sa science profonde du gouvernement des âmes, a su faire face à la plus redoutable épreuve, et dont j'ai pu résumer la louange dans ce mot : Ambulavit in omni viapatrissui, et non declinavit ex ea; « il marcha dans la voie qu'avait tracée son père, sans jamais s'en écarter?» Me sera-t-il permis d'ajouter que ces hommes de foi et de haute vertu, dont nous célébrons la mémoire sur la terre, sont devenus pour vous de puissants protecteurs dans le ciel ? N'en voyonsnous pas déjà un premier signe dans l'heureuse élection du nouvel abbé, qui rappellera dom Guéranger pour la science, et dom Couturier pour la noble simplicité de l'esprit monastique? Ainsi les grands abbés bénédictins se succédaient-ils autrefois à Gluny et à Giteaux, pour la gloire de la France et le bien de L'Église. Dieu veuille accorder la même grâce à Solesmes! G'est le vœu que je forme, ainsi que le vénérable évêque du Mans, en déposant sur le cercueil de votre Révérendissime Père, avec le témoignage de mon affection, le tribut de mes regrets et de mes prières. Ainsi soit-il.
AIjILiOCXJTION-
PRONONCaÈE