‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 4)Chapitre 2 sur 84 · LE 1" JANVIER · texte numérisé non relu

LE 1" JANVIER

Je VOUS remercie, mon cher vicaire général, des vœux que vous venez de m'offrir au nom du vénérable chapitre, du clergé de la ville et du diocèse d'Angers. Ces vœux me touchent profondément : car je sais que je puis compter sur mon excellent clergé en toute circonstance, et qu'il y a entre mes prêtres et moi la communauté la plus étroite et la plus intime de vues et de sentiments.

Depuis le premier jour de l'année dernière, la situation des catholiques, en France, ne s'est en rien modifiée. Nous n'avons obtenu du parti qui détient le pouvoir aucune concession. On parlait

vaguement de conciliation et d'apaisement, mais les actes sont bien loin d'avoir répondu aux paroles. La déchristianisation des écoles primaires se poursuit selon sa formule, lentement, mais sûrement; et pour être moins bruyante qu'au début, cette campagne n'en est devenue que plus dangereuse, parce que, comme en toutes choses, l'on finit par s'y accoutumer, le mal s'opérant d'autant mieux, qu'il parvient à se dissimuler davantage. Ni les Sœurs de charité ne sont rentrées dans les hôpitaux d'où on les avait expulsées, ni les religieux dans les chapelles où ils rendaient à la piété chrétienne de si grands services : je viens d'en voir à Solesmes une preuve lamentable. S'agit-il des administrations hospitalières elles-mêmes et des bureaux de bienfaisance, le clergé catholique n'y a pas encore retrouvé la place à laquelle ses fonctions charitables lui donnent droit ; et nous avons la douleur de voir, à Angers notamment, un pasteur protestant administrer un Hôtel-Dieu fondé et doté par les catholiques, tandis qu'aucun de nos chefs de paroisses n'est admis à y porter un conseil. L'armée reste toujours privée de ses prêtres, par une exception unique dans le monde chré-

tien, et l'on continue à nous présenter ce triste spectacle de régiments auxquels il est interdit de franchir le seuil d'une égiise pour rendre à leurs colonels les derniers devoirs. Certes, il n'est que juste de le reconnaître, nos chefs militaires appliquent la loi contre les séminaristes avec l'esprit d'équité qui les distingue; mais, quoique l'on ait osé dire ces jours derniers que nous en avons pris notre parti, cet assujettissement des clercs et des prêtres eux-mêmes au maniement des armes, n'en demeure pas moins à nos yeux une véritable aberration. Le Concordat ne cesse pas d'être faussé dans son esprit et violé dans sa lettre même, par la retenue des traitements que la loi déclarait insaisissables ; et le diocèse de Viviers, à lui seul, compte jusqu'à vingt-six de vos confrères auxquels on refuse le pain de chaque jour. Enfin, — car je n'ai pas le temps de tout dire — comme si le patrimoine des pauvres n'était plus chose respectable entre toutes, nos congrégations charitables sont sous le coup de mesures dont l'application équivaut à la confiscation de leurs biens. Et, ce qu'il y a de plus caractéristique, c'est que, sur tout ce programme de persécution, opportunistes ou radi-

eaux, comme on se plaît à les appeler, sont pleinement d'accord : il n'y a de différence que dans le procédé. Aussi, lorsqu'il arrive à quelque modéré de sortir des rangs, pour essayer de parler au nom de la justice et de la charité, il s'aperçoit bien vite, à l'accueil qui lui est fait, que le fanatisme athée est l'esprit propre au régime sous lequel nous vivons.

Eh bien. Messieurs, dans de pareilles conditions, notre attitude est toute tracée ; elle est celle que nous commandent l'honneur et la conscience. Nous restons sur la défensive, n'ayant aucun motif de nous départir d'une réserve à la fois digne et juste. Il ne s'agit pas là d'opinions politiques, comme on voudrait le faire accroire, pour donner le change sur le véritable état de la question. Tout le monde sait que, dans le domaine des opinions purement politiques , la liberté des consciences reste entière, quoi qu'on ait pu dire à cet égard. En raison même de la distinction des deux puissances, sur laquelle repose tout l'ordre chrétien, l'Église n'a pas l'habitude de trancher de pareilles questions : respectueuse du droit en faveur duquel elle fait toute réserve, elle se borne à recommander la

soumission aux pouvoirs établis en tout ce qui n'est pas contraire à la loi de Dieu, à ses propres droits et à ses libertés. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire l'admirable constitution de Grégoire XVI, que le cardinal Rampolla rappelait tout récemment. Ce sont là, pour ainsi dire, des vérités élémentaires. Mais, encore une fois, il ne s'agit pas de cela en ce moment : pour nous, prêtres, la lutte actuelle dépasse de beaucoup les diverses formes de gouvernement : elle est, au fond, entre le christianisme et la franc-maçonnerie qui règne et qui gouverne, dont le programme a été appliqué point par point depuis douze ans. Voilà dans quels termes la question se pose à l'heure présente, du moins pour nous ; et c'est à reconquérir l'exercice de nos droits et de nos libertés sur les francs-maçons et les libres-penseurs, ennemis de l'Église, que doivent tendre principalement les efforts de tous les catholiques.

Assurément, Messieurs, il serait injuste de prétendre que les catholiques de France sont divisés sur aucune question religieuse , ou bien qu'ils ont négligé jusqu'ici de défendre les intérêts de l'Église. Je crains fort que, à l'étran-

ger, on ne se fasse pas de notre situation une idée complètement exacte. Jamais, peut-être, à aucune époque de notre iiistoire nationale, les catholiques français n'ont été plus unis sur le terrain de la doctrine. Ni au Sénat, ni à la Chambre des députés, ni dans la presse, ni ailleurs, il n'y a parmi nous le moindre dissentiment, dès qu'il s'agit du Concordat, de l'enseignement chrétien, des choses de TÉglise et de la religion. Inutile d'ajouter qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Est-ce à dire que l'on ne puisse pas augmenter encore cette force de cohésion déjà si grande et, par suite, l'efficacité de la défense religieuse? Non, certes; et c'est précisément là ce que vient de nous rappeler, avec une autorité devant laquelle tous doivent s'incliner, S. Em. le cardinal Rampolla, secrétaire d'État de Sa Sainteté. Oui, il faut que, pour faire front à leurs adversaires, tous les catholiques de France serrent leurs rangs, et qu'ils s'organisent, non pas à l'état de parti — le mot serait aussi étroit que la chose elle-même — mais dans leurs diocèses respectifs et sous la haute direction de leurs évêques. Car, si nous devons laisser à d'autres, qui en ont reçu la mission, le soin de

conduire les affaires politiques et civiles, sur le terrain des intérêts religieux, cette direction est pour nous un droit que personne ne saurait nous contester, et un devoir auquel nul d'entre nous ne songe à se soustraire. C'est ainsi que, dans ce diocèse, je le dis à votre louange, Messieurs, toutes les œuvres de la défense religieuse viennent aboutir au sommet de la hiérarchie, pour y chercher un conseil et un guide.

Si, conformément au vœu du Saint-Père, cette union des catholiques entre eux, avec leurs évêques et leurs prêtres, venait à se resserrer et à se fortifier de plus en plus, nous pourrions espérer des jours meilleurs pour l'Église de France et, par une conséquence aussi nécessaire qu'heureuse, pour la patrie elle-même !

Veuillez agréer, Messieurs, mes meilleurs vœux pour vous, pour vos paroisses et pour toutes vos œuvres.

-A.Li3LiO CXJTIOIT

PRONONCEE

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