PRONONCÉ A ARS
Le 4 août 1891
Monseigneur, Mes Frères,
A la vue de l'immense auditoire réuni en ce jour dans un village perdu de la Bresse, je me demande quelle peut bien être la cause de l'imposant spectacle dont nous sommes témoins. Il n'y a pas ici, comme à la Salette ou à Lourdes, le souvenir de Tune de ces visions de l'éternité qui, à un moment donné, sont venues déchirer les voiles du temps, pour jnanifester à la terre les volontés du ciel. Encore moins sommes-nous en présence de quelqu'un de ces événements qui.
par les splendeurs de la victoire ou les deuils de la défaite, rappellent à un peuple les grands jours de sa vie nationale. Rien de pareil ne m'apparaît dans ce qui nous rassemble en ce moment. Et cependant, pour expliquer une telle affluence et de tels enthousiasmes, il faut bien que vous et moi nous nous trouvions devant quelque page d'histoire vraiment extraordinaire. Cette page d'histoire, la voici :
Il y a quelque trente ans, mourait en ces lieux un pauvre curé de campagne, dont on peut dire que la vie s'était écoulée dans l'obscure cloison d'un confessionnal. Qu'y avait-il dans cet homme qui pût appeler sur lui l'attention de ses contemporains? Sa science? A peine s'il avait été jugé capable d'être admis au sacerdoce. Son éloquence ? Elle n'était pas de celles que les hommes recherchent et admirent. A s'en tenir aux dons de la nature et aux qualités de l'esprit, il semblait que son nom ne dût jamais franchir quelques maisons disséminées dans la vallée des Dombes. Et voici que, autour de ce nom, il se fait une renommée à laquelle rien ne peut se comparer parmi les plus grandes popularités de notre époque. Trente années durant, d'une extrémité
de la France à l'autre, et bien au-delà, c'est à qui recueillera un mot de la bouche de cet humble prêtre, s'inclinera sous sa main bénissante, cherchera auprès de lui une lumière ou une consolation, et viendra toucher à cette relique vivante pour ressentir la vertu qui s'en échappe. La mort, qui rejette dans l'oubli tant de réputations éphémères, ne fait qu'ajouter à la sienne ; et pendant que l'Église prépare sur toutes ces choses son jugement irréfragable, le respect et la confiance des peuples continuent à se porter vers le tombeau de celui qui s'appelle, dans la langue universelle, le curé d'Ars.
Que vous semble. Mes B'rères ? Y a-t-il eu dans l'histoire beaucoup de faits plus merveilleux que celui-là ? En est-il un seul, dans notre siècle, qui offre un mélange aussi surprenant de grandeur et de simplicité? Où donc chercher le secret d'une pareille vie ? Comment expliquer la puissance morale de cet homme, dépourvu de tout moyen naturel et attirant à lui des multitudes d'âmes, pour exercer sur elles une action souveraine et presque irrésistible ? C'est ce que je voudrais essayer de faire, pour la gloire de Dieu et en l'honneur de son fidèle serviteur.
Quand Dieu veut faire éclater les merveilles de sa puissance et de sa bonté, il choisit d'ordinaire les instruments les plus faibles et en apparence les moins proportionnés à la grandeur de ses œuvres. C'est une loi du gouvernement divin, dans l'ordre surnaturel ; et cette loi qui se révèle à travers toute l'histoire, je la vois s'appliquer dès l'enfance à Jean-Marie Vianney. Ses premières années se passent à garder les brebis; puis vient le travail des champs qui se prolonge jusqu'à un âge où toute autre vocation semble devenue impossible. Au presbytère d'Écully où, grâce au dévouement d'un prêtre charitable, il peut enfin commencer des études si longtemps retardées, de nouveaux obstacles l'attendent : son esprit est lent à concevoir, sa mémoire ingrate ; l'absence de progrès le porte au découragement. Bientôt des circonstances fatales l'obligent à chercher un refuge dans les montagnes du Forez. On dirait que, loin de le
conduire au but, tout conspire à l'en détourner. Et cependant, quand on envisage toutes ces choses des yeux de la foi, que de signes font présager le curé d'Ars dans l'enfant de Dardilly ! La prière, qui sera l'àme et la force de toute sa vie, est déjà sa seule jouissance. Un chapelet ou une image de la Très Sainte Vierge, voilà pour lui le trésor qu'il préfère à tout autre. A l'âge de treize ans, je le vois qui prélude à ses œuvres de charité futures en amenant à la maison paternelle tous les mendiants qu'il rencontre sur son chemin. Il trouve à s'imposer des privations autant de bonheur que les autres à chercher le plaisir. Ainsi la sainteté s'épanouissait-elle dans cette jeune âme, où tout ce qui est de l'homme devait paraître d'autant moins que l'œuvre de Dieu s'y manifesterait avec plus de force et d'éclat.
Ne soyez donc pas étonnés, Mes Frères, de trouver, dans la jeunesse sacerdotale de Jean- Marie Vianney, tant d'épreuves et de contradictions, et, de la part de ses maîtres eux-mêmes, tant d'hésitations et de rebuts, soit au Petit- Séminaire de Verrières, soit au Grand-Séminaire de Saint-Irénée. Ce n'est pas un homme de génie.
ce n'est ni un savant ni un docteur que Dieu prépare à l'Église de France, mais un saint prêtre en qui la grâce devra opérer des merveilles, qui sera l'honneur et l'illustration de son ordre, un prêtre appelé à glorifier dans sa personne et à élever jusqu'à une hauteur idéale ce qu'il y a de plus humble dans la hiérarchie, mais aussi de plus nécessaire et de plus fécond, ce qui touche de plus près au cœur des populations, à leurs besoins et à leur vie de chaque jour, je veux dire le ministère paroissial.
Admirable chose, en effet, que ce service des âmes, dans quelques • limites étroites qu'il s'exerce. Je ne puisjamais en parler, sans ressentir une vive émotion. Passer une vie entière au fond d'une campagne, avec son crucifix et ses livres, dans le silence de l'étude et de la prière ; instruire les petits, prêcher la vérité aux grands, rappeler aux uns et aux autres leurs devoirs et leurs fins dernières ; être là tout à tous, sans acception de personnes, avec une parole de consolation pour les affligés, de tendre reproche pour les pécheurs, de paix et de concorde pour ceux que divisent le ressentiment et la haine; ne perdre de vue un seul instant aucune de ces
âmes, mais les suivre de l'œil et du cœur, à travers les luttes et les épreuves de la vie, pour relever leur courage et guérir leurs blessures ; jeter par intervalle, au milieu de ces populations accablées de peines et de fatigues, les mots si fortifiants de récompense céleste, d'avenir éternel, d'immortalité bienheureuse ; bénir le berceau de l'enfant qui vient de naître, le foyer de la famille qui se prépare, la tombe du vieillard arrivé au terme de ses jours; tenir dans ses mains, sous les yeux de tout un peuple, la Croix et l'Eucharistie ; la Croix, cet auguste symbole de la rédemption ; l'Eucharistie, ce grand viatique du chrétien sur le chemin de l'éternité : être tout cela, faire tout cela pour sauver les âmes, quel ministère et quelle vie !
C'est à ce ministère que le curé d'Ars allait se dévouer près d'un demi-siècle durant. Enfant, il avait répété bien des fois : « Si j'étais prêtre un jour, je voudrais gagner les âmes au bon Dieu. » Élevé au sacerdoce, il n'eut plus d'autre pensée que celle-là. On vit alors ce que peut un seul prêtre, quand il cherche en Dieu sa lumière et sa force. Certes, du côté des avantages extérieurs, il n'y a rien dans le nouveau curé qui puisse ^
ajouter quelque prestige à ses vertus : son corps est frêle, sa démarche pesante, son air timide et embarrassé, sa tournure vulgaire ; la nature n'a rien fait pour prêter du charme à sa parole. Et, d'autre part, quelle pauvreté spirituelle parmi ses paroissiens, à son arrivée au milieu d'eux ! Beaucoup d'àmes languissent dans l'indifférence ; la piété n'est comprise que d'un très petit nombre ; le reste se passionne pour le plaisir et les amusements frivoles. Gomment espérer un prompt changement dans de telles conditions? Mais, ô prodige de la grâce agissant par le ministère d'un saint prêtre ! Peu d'années s'écoulent et la paroisse a changé de face : l'adoration perpétuelle et la communion fréquente y ont ranimé la dévotion au Saint Sacrement ; hommes et femmes sont venus se réunir en de pieuses confréries ; à la fin de chaque journée, la récitation du chapelet et la prière du soir appellent à l'église une multitude de fidèles ; le dimanche est sanctifié du matin au soir: les divertissements dangereux ont fait place aux saintes pratiques de la piété chrétienne; les enfants pauvres ont trouvé uii refuge dans une
œuvre si bien appelée du nom de Providence : Ars est devenue une paroisse exemplaire.
Et comment s'est opérée cette transformation des âmes? Ah! n'en cherchez pas la cause dans les œuvres d'une sagesse et d'une activité purement humaines. Sans doute, M. Vianney ne négligeait aucun travail de l'intelligence pour ajouter au succès de son ministère. Profondément pénétré du respect de la parole sainte, il se renfermait des journées entières dans sa sacristie pour composer ses homélies et ses prônes. Toutes les ressources que la Providence daignait lui ménager, toutes les industries d'un zèle ingénieux à découvrir quelque nouveau moyen de sanctification, toutes les amitiés chrétiennes qui pouvaient lui être d'un certain secours pour le bien de sa paroisse, il savait les employer ou les mettre à profit avec autant de tact que d'à-propos. Mais là n'est pas. Mes Frères, je n'hésite pas à le dire, le secret de son action sur les âmes. Avec le curé d'Ars nous sommes en plein surnaturel. C'est en mourant à lui-même qu'il avait trouvé la force de se dévouer pour les autres. Notre- Seigneur l'a dit dans l'Évangile : Si le grain de
blé ne meurt pas après avoir été jeté en terre, il reste stérile, ipsum solum manet; mais, sitôt qu'il est mort, c'est alors que sa germination commence, que ses éléments tressaillent et s'agitent, qu'une force intime le pousse, le soulève, le développe, et qu'ainsi, se multipliant par lui-même, il présente au bout de sa tige les fruits de sa fécondité : si autem mortuum fuerit, multum fructum affert (1).
Voilà l'image du curé d'Ars. Cet homme mort à lui-même est devenu entre les mains de Dieu un merveilleux instrument de vie ; cet humble a eu sur les âmes une force de domination extraordinaire; et quand je cherche le secret d'une telle puissance, je repasse en esprit ces cinquante années de vie austère et mortifiée ; je vois le saint prêtre affaiblir en lui tout ce qui est de l'homme naturel, ses goûts, ses penchants, pour laisser à la grâce toute sa plénitude d'action. Le cum infirmor tum potens sum n'a jamais reçu de meilleure application que dans le curé d'Ars. Un pauvre lit de paille lui sert de couche, quand ce n'est pas la terre nue ; sa nourriture
(1] s. Jean, XII, 25,
est le pain des mendiants avec quelques pommes de terre cuites à l'eau ; des carêmes entiers se passent sans qu'il consomme deux livres de pain; deux ou trois heures de sommeil lui suffisent, à peine de quoi entretenir son peu de forces. S'agit-il d'obtenir quelque grâce importante, de triompher d'un cœur endurci, de satisfaire pour quelque grand coupable que la miséricorde divine lui amène, il redouble de rigueurs envers lui-même, et c'est courbé sous le jeûne pendant de longs jours qu'il attend le fruit de ses prières, ayant coutume de dire, avec une grâce charmante, que la meilleure recette pour la guérison des pécheurs, « c'est de leur donner une petite pénitence et de faire le reste à leur place ».
Quand l'homme est arrivé à ce dépouillement complet de lui-même, qu'il est parvenu à s'anéantir en quelque sorte pour n'être et ne vivre plus qu'en Dieu et par Dieu, Dieu lui communique ses lumières et le fait participer à sa puissance au-delà de toute mesure. En dehors de cette règle des opérations divines, dans l'ordre surnaturel, on ne comprendrait pas le curé d'Ars. Plus il avance dans la voie de l'austérité et du
sacrifice, plus son action s'étend, plus son ministère devient fécond. Xotre-Seigneur n'avait-il pas annoncé que c'est au nailieu de ses souffrances et du haut de sa croix qu'il attirerait tout à lui : Omnia traham ad me ipsum (1) ? Cette force d'attraction sur les âmes, qui est le grand mystère de la vie du curé d'Ars, nous allons la retrouver dans ce prêtre crucifié à luimême et au monde. Elle ne s'arrêtera plus à la transformation d'une simple paroisse. Chaque année, plus de vingt mille pèlerins afflueront vers ce village inconnu jusqu'alors. Ars va devenir le grand hôpital des âmes, une autre piscine probatique où elles viendront chercher la santé et la vie. C'est de ce pèlerinage universel à l'église et au confessionnal du saint curé qu'il me reste à vous parler.
Il est, dans l'Église catholique, une institution divine qui suffirait à elle seule pour la mettre hors de pair avec toute autre société reli-
(1) s. Jean, xii, 32.
gieuse : institution de clémence et de miséricorde, qui a pour but de procurer aux âmes, avec l'assurance du pardon, le soulagement, la consolation et la paix. Là, dans ce tribunal des consciences, rien qui rappelle les formes sévères de la justice humaine. Deux hommes s'y rencontrent, s'y placent côte à côte : l'un qui s'accuse, l'autre qui absout ; celui-ci pour dévoiler les blessures de son âme, celui-là pour verser sur elles le baume qui calme, qui rassérène, qui guérit. Là, pas de fautes irrémissibles, pas de maux sans remède, pas de larmes sans espérances. Un aveu mêlé de repentir, avec le ferme propos de s'amender, y tient lieu de châtiments, répare le passé, donne de nouvelles forces pour l'avenir. Voilà dix-huit siècles que cette institution divine fonctionne dans le monde ; et si, depuis ce moment-là, les âmes se sont relevées plus fortes et plus pures ; si, sous l'empire de ces confidences sacrées, le genre humain, dont c'est la loi de ne pouvoir être délivré du mal qu'à la condition de s'en décharger par l'aveu, a vu s'accroître son patrimoine moral, ses trésors de vertu, de probité, de justice, de chasteté, de dévouement, de sainteté sous quelque forme que
ce soit, tous ces retours, tous ces renouvellements, toutes ces transformations spirituelles, toutes ces persévérances dans le bien ont été et sont encore l'œuvre de la confession.
Le curé d'Ars a été peut-être le plus grand et le plus puissant confesseur de noire époque. Seize heures par jour au confessionnal et cela pendant trente ans, voilà sa vie, et quelle vie! Quelle bonté, quelle douceur, quelle tendresse dans l'exercice de ce saint et redoutable ministère! Il y avait dans sa parole, bien plus, dans son simple regard, de quoi faire fondre les cœurs. c( Qu'avez-vous tant à pleurer, lui dit un pécheur sec et endurci? Hélas! mon ami, lui répond le saint prêtre, je pleure de ce que vous ne pleurez pas. » — « Que le bon Dieu est bon, répétait-il à un autre, comme il vous a aimé ! » Ce mot-là était dit sur un ton et avec un charme indéfinissables ; et tout un passé de fautes disparaissait pour faire place à un nouvel avenir. « Pourquoi différer, mon enfant, disait-il à un troisième, indécis et irrésolu; je n'accepte pas votre refus, et je ne vous quitterai pas, que vous ne soyez à Dieu. » Et dans une autre circonstance : « Encore si le bon Dieu n'était pas si bon.
mais il est si bon ! » C'étaient là autant de traits qui pénétraient les âmes, y portaient la lumière, y laissaient une trace ineffaçable. Rien ne résistait aux exhortations, aux prières, aux larmes de cet homme, en qui se vérifiaient à l'égard du pécheur ces paroles du prophète : « Perdu, je le chercherai ; tombé dans l'abjection, je le relèverai ; blessé, je le soignerai ; faible, je le fortifierai » : Quod perierat requiram^ et quod abjectum erat reducam, et quod confractum fuerat alligabo, et quod infirmum fuerat , consolidabo (1).
Admirable spectacle, Mes Très Chers Frères ! Non, notre siècle n'a rien vu de plus grand que ce qui s'est passé, pendant trente années, dans cette humble église d'Ars : des flots de pèlerins accourant de toutes les régions de la France et d'ailleurs, se pressant nuit et jour autour d'un confessionnal, et ambitionnant comme une grâce de pouvoir s'agenouiller un instant sur l'escabelle où se succède la foule des pèlerins ; et dans ce confessionnal, un pauvre prêtre attirant à lui, par le seul rayonnement de sa sainteté, toutes
(1) Ezéchiel, xxxiv, 16.
les conditions de la vie, tous les rangs et toutes les classes de la société, la science, le génie, la richesse, le pouvoir ; trouvant pour chacun, avec un esprit de discernement qui tient de la prophétie, le mot de la grâce, le mot qui brise les chaînes de la passion, le mot qui dompte l'orgueil du faux savoir, le mot qui dissipe les nuages du doute, le mot qui calme les tristesses du malheur, le mot qui délivre des accablements du désespoir ; toujours plein de compassion et de mansuétude, au milieu de cet interminable défilé de toutes les faiblesses et de toutes les infirmités humaines. Ah! sans doute, bien des guérisons miraculeuses se sont opérées à Ars ; il a plu à Dieu de glorifier son serviteur par d'éclatantes merveilles de sa puissance et de sa bonté ; mais le miracle qui me semble dominer toutes ces manifestations surnaturelles et ajouter le plus à leur splendeur, ce miracle vivant, c'est le curé d'Ars lui-même.
Miracle de puissance sur les âmes ! Puissance d'intercession, puissance de conversion, puissance de consolation. C'est de toutes les parties du monde qu'arrivaient journellement à Ars des demandes de prières, tant était grande la con-
fiance dans l'intercession d'un homme dont la vie était une prière continuelle ; et c'est aussi de tous lieux qu'affluaient par lettres les témoignages de reconnaissance pour les grâces obtenues par ses sufl'rages. Puissance de conversion ! c'était l'objet propre de son ministère. « J'ai demandé à sainte Philomène, disait-il dans sa naïveté sublime, à sainte Philomène, son intermédiaire de prédilection auprès de Dieu, de ne pas tant s'occuper des corps, et de penser aux âmes qui ont bien plus besoin d'être guéries. » Et il l'avouait lui-même : « On ne saura jamais, en ce monde, combien de pécheurs ont trouvé leur salut à Ars. Le bon Dieu, qui n'a besoin de personne, se sert de moi pour ce grand ouvrage, quoique je ne sois qu'un prêtre ignorant. S'il avait eu sous la main un instrument plus misérable, il l'eût pris, et il aurait fait par lui cent fois plus de bien. » Puissance de consolation ! Qui pourra dire jamais ce que cette parole si simple et si douce, si affectueuse et si pénétrante, a calmé de douleurs, soulagé d'infortunes, apaisé de haines et de ressentiments, ramené de paix et de sérénité dans des cœurs troublés, inquiets, aigris par l'injustice, exaspérés par la
misère? A une époque où les chrétiens eux-mêmes sont devenus si faibles contre les épreuves et les afflictions de la vie, cet incomparable directeur de consciences savait d'un mot, d'un regard, faire renaître dans les âmes les plus découragées, les plus désolées, la confiance et la joie.
Et cependant, chose à peine croyable, si elle n'éclatait pas à chaque page dans la vie des saints, cet homme qui possédait à un si haut degré le don de pacifier les âmes, était lui-même en proie à des peines intérieures aussi continuelles que vives. Aux souffrances qui ne cessaient d'accabler ce qu'il appelait son « cadavre vivant » venaient s'ajouter d'amères tristesses ; et celui auprès duquel tant d'hommes allaient chercher lumière, appui et consolation, se sentait sous le pressoir d'inexprimables douleurs. Il se croyait un être inutile, un obstacle au bien ; et, au lieu de ferveurs sensibles, c'étaient des sécheresses et des aridités spirituelles qui venaient tourmenter son âme. Pour mettre le comble à de si grandes épreuves, Dieu permit que l'ennemi du genre humain y ajoutât ses attaques les plus directes. Ces luttes avec le démon, qui semble redoubler d'acharnement à
mesure que la sainteté devient plus héroïque, ces luttes extérieures, ressource suprême de l'esprit tentateur vaincu sur tous les autres points, ces luttes effrayantes qui rappellent la Thébaïde, les Antoine, les Hilarion, les Pacôme, la vie du curé d'Ars en a été pleine ; et ce dernier trait achève de faire de cette vie extraordinaire une des manifestations les plus éclatantes du surnaturel au xix*' siècle.
Car c'est là, Mes Frères, ce qui me frappe tout particulièrement dans les événements modestes en apparence, mais en réalité si grands, qui se sont accomplis en ces lieux. Il ne s'agit pas ici de faits miraculeux apparaissant dans le lointain de l'histoire, et que, en raison même de leur éloignement, l'incrédulité moderne affecte de méconnaître ou d'ignorer. Ces guérisons instantanées, ces innombrables conversions opérées par un pauvre prêtre sans science ni talent naturels, cette affluence, cet ébranlement général autour du nom et de la personne du curé d'Ars, cette puissance surhumaine sur les âmes, ces prodiges de vertu et de sainteté, tout cela est d'hier et d'hier seulement. Ils vivent encore, en grand nombre, les témoins de ce drame mer-
veilleux ; peut-être en est-il dans cet auditoire qui ont vu ces choses ou même qui ont été l'objet de ces faveurs. C'est donc le miracle venant se placer sous les yeux de nos contemporains, visible et accessible à tous. Ars a été la réponse de Dieu aux blasphèmes de l'homme de Ferney ; et ce n'est pas sans une raison providentielle que le thaumaturge est venu succéder, presque sur les mêmes lieux, au contempteur le plus audacieux du miracle. Dieu a suscité de nos jours le curé d'Ars comme une démonstration vivante du surnaturel, et, j'ose ajouter, pour la glorification du ministère paroissial.
Il a été, en effet, l'honneur et la gloire du clergé de France, et surtout de ce clergé de nos campagnes, si admirable de foi, de zèle, de régularité, de désintéressement. Et, certes, il méritait bien, ce corps en qui resplendissent tant de vertus, que Dieu y prît un homme capable d'appeler l'attention du monde entier sur un ministère à la fois si simple et si grand, de faire oublier auprès de la sainteté sacerdotale toutes les charges , toutes les dignités , toutes les renommées, toutes les popularités, si hautes fussent-elles, afin qu'en dehors et au-dessus de
toutes les choses humaines, le prêtre apparût aux yeux des peuples dans la sublimité de son caractère et de sa fonction.
Les peuples l'ont ainsi compris ; et de là, Mes Frères, le magnifique spectacle que vous nous offrez en ce moment. Car c'est le curé d'Ars qui vit encore au milieu de vous ; c'est le reflet de ses traits, l'écho de sa voix, le souvenir de ses œuvres que vous cherchez en ces lieux. Cette grande figure de prêtre domine encore toute la contrée où il a exercé son action ; et cette action je la vois, je la sens. Oui, ce calme imposant de la foi, ce silence des âmes recueillies en ellesmêmes, cette communion d'esprits qui se nourrissent d'une même croyance, ce frémissement de la prière qui parcourt vos rangs et qui arrive jusqu'à moi, ces effluves de la piété qui s'échappent de vos cœurs, ce sentiment du surnaturel, du divin, qui vous tient immobiles dans le saisissement du respect, cette émotion, enfin, cette émotion profonde que l'on ressent ici et comme malgré soi, tout cela indique bien l'un de ces pèlerinages sortis spontanément de la vénération et de la confiance populaires. Que sera-ce un jour, lorsque, grâce au pieux zèle de votre cher