LETTRE SUR M. DE CATHELINEAU
pide commandant n'en restent pas moins une des pages les plus glorieuses d'une campagne à laquelle s'étaient rattachées les dernières espérances du pays.
Et que dire des vertus de l'homme privé? Elles sont dignes de toute louange. Henri de Cathelineau était un chrétien à la foi ardente et à la piété sincère. Ces beaux sentiments ne se sont pas démentis un seul instant dans tout le cours de sa carrière. Si, comme le dit l'Écriture Sainte (1), « Dieu se plaît à honorer le père dans ses fils » , une famille , nombreuse et chrétienne entre toutes, est venue former au vénérable défunt une couronne de gloire. Ainsi un nom, si cher à l'Anjou et à la Vendée, continuera-l-il d'être porté avec honneur, en même temps qu'une vie pleine de mérites aura trouvé le bonheur suprême auprès de Celui qui seul peut réserver aux hommes des récompenses aussi grandes que leurs œuvres.
Agréez, mon cher Curé, l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués.
Ch. Emile, évêque d'Angers, (1) Eccli., m, 3.
DISOOXTRS
PRONONCE
Dans la chapelle des Père s du Très Saint-Sacrement, à Angers, le jour de l'Épiphaaie 1871
Mes Très Ghers Frères,
C'est aujourd'hui l'anniversaire du jour où le Saint-Sacrement a été exposé, pour la première fois, dans cette église, plus spécialement consacrée au culte de la sainte Eucharistie. Or, je trouve que la fête de l'Epiphanie a été merveilleusement choisie pour l'inauguration de ce culte solennel et permanent. Qu'est-ce, en effet, que TÉpiphanie de Notre-Seigneur, sinon la fête par excellence
(1) Tous les discours qui vont suivre étaient restés inédits dans les cartons de l'auteur.
de Tadoration ? Car c'est à pareil jour que les Rois Mages, ces premiers représentants de la Gentilité, sont venus déposer aux pieds du Sauveur naissant Tliommage suprême, réservé à Dieu seul. Guidés par l'étoile mystérieuse qui leur servait de signe révélateur, ils étaient partis du fond de l'Orient, pour reconnaître et saluer dans l'enfant de Bethléem le Verbe incarné, le Fils du Dieu vivant. Or, ce qu'ils voyaient, il y a dix-huit siècles, des yeux du corps, nous le contemplons aujourd'hui par la foi ; et nous adorons, sous les voiles de l'Eucharistie, Celui-là même qui s'offrait à leurs regards sous les formes visibles de son humanité sainte.
Il y a donc un rapport intime entre la destination particulière de cette église et la fête de rÉpiphanie. Voilà pourquoi je suis venu joindre mes adorations aux vôtres, en ce jour et dans ce temple. Oui, il convenait qu'il y eût dans notre ville un sanctuaire qui fût, à un titre tout spécial, le prolongement de la crèche de Bethléem; un sanctuaire, où, à l'exemple des Rois Mages, les fidèles pussent venir, à toute heure du jour, déposer, aux pieds du Sauveur Jésus vivant sur l'autel, l'hommage de la foi et de l'amour. C'était,
en quelque sorte, le complément de l'Adoration perpétuelle, qui est l'une des gloires et l'une des bénédictions de ce diocèse. Quand mon prédécesseur, de pieuse et vénérable mémoire, établit cette œuvre, qui aura été sans nul doute l'un de ses mérites devant Dieu, il savait qu'elle répondrait aux besoins les plus intimes de votre cœur. Aussi les résultats de cette institution ont-ils dépassé tout ce qu'on pouvait en attendre. Il n'est pas d'exercices de piété mieux suivis ni d'assemblées religieuses qui présentent un spectacle plus édifiant. Grâce à vous, M. T. G. F., le trône de Jésus n'est jamais un trône abandonné, et son temple n'est jamais un temple solitaire ; nuit et jour, il y a, dans son temple et autour de son trône, des langues qui le bénissent et des âmes qui l'adorent. Sitôt que l'adoration expire sur quelques lèvres, elle renaît sur d'autres lèvres ; et ainsi, volant de bouche en bouche, elle se prolonge et se perpétue dans les sanctuaires de ce diocèse, comme une chaîne immortelle qui enlace tous les cœurs. 0 sainte phalange des adorateurs de mon Dieu, âmes d'élite que le Seigneur s'est réservées au milieu de tant de défaillances, soyez bénies! Tandis
qu'à côté de vous des frères égarés préfèrent trop souvent au culte du vrai Dieu le culte de la matière, le culte de For, le culte de la volupté, vous venez le long du jour adorer Jésus-Christ dans son temple, et faire brûler sur son autel l'encens perpétuel de la prière ; que dis-je ? ô mes frères bien-aimés, la nuit même n'est pas capable d'éteindre au milieu de vous le feu sacré de l'amour. Jadis, pour se préparer à revêtir les livrées de l'honneur, les chevaliers du moyen âge passaient la nuit en prières, et c'est ce qu'ils appelaient leur veille d'armes. Eh bien, vous avez imaginé une veillée plus sublime encore que la veille d'armes, c'est la veillée eucharistique ; car plusieurs d'entre vous consument dans l'adoration jusqu'aux heures mêmes de la nuit. Et c'est ainsi que, vous relevant les uns les autres à tout moment du jour et de la nuit, comme les tribus d'Israël se succédaient autrefois dans le temple de Jérusalem, vous accomplissez ce que le prophète David prédisait il y a trois mille ans : Adorabunt de ipso semper (1) « on l'adorera d'une adoration perpétuelle ».
(1) Psaume LXXl, 15.
Perpétuelle dans le diocèse par suite de ces pieux exercices, l'adoration du Saint-Sacrement l'est aussi dans la ville d'Angers, grâce à ce sanctuaire où elle se poursuit sans interruption. Or, s'il est une ville où le culte de la sainte Eucharistie doive se déployer dans toute sa majesté et sa splendeur, c'est bien la nôtre. Vous ne l'ignorez pas, M. T. G. F., c'est d'ici que partit, au xf siècle de l'ère chrétienne, la première attaque de l'hérésie contre le dogme de la présence réelle, qui jusque-là était resté à l'abri de toutes les négations. Un homme, qui sans cela fût demeuré obscur à jamais, avait cherché dans sa lutte audacieuse contre l'Eucharistie une triste célébrité, comme cet insensé qui demandait l'immortalité au temple d'Éphèse en y portant la torche de l'incendie. Il est vrai que ce cri isolé était demeuré sans écho au milieu de la foi générale des peuples : couverte par les anathèmes d'un concile général, la voix de l'archidiacre Bérenger était allée mourir, tremblante et maudite, contre les murs de la basilique de Latran. Mais enfin, à partir de ce moment-là, vos pères tinrent à honneur de protester contre le scandale qui s'était produit dans leurs murs, par un redou-
blement de ferveur envers le Dieu de l'Eucharistie. Nulle part ailleurs, cet abrégé des merveilles divines n'était devenu l'objet de manifestations plus vives ni plus éclatantes. Nommer le Sacre d'Angers, c'est rappeler tout ce que la foi et la piété des peuples ont su imaginer de plus touchant et de plus splendide pour honorer Celui qui, dans le but de se rapprocher de nous, de vivre au milieu de nous, de s'unir à nous, daigne voiler sa divinité sous de faibles apparences. Aussi, je ae m'étonne pas que, pour témoigner de leur foi en la présence réelle, vos ancêtres aient élevé au Dieu de l'Eucharistie d'impérissables monuments. Le dogme de la présence réelle et le culte de la sainte Eucharistie leur paraissaient être, comme ils le sont en réalité, le point culminant de la doctrine et le centre de la religion.
Fidèles aux traditions de vos pères , vous avez compris, M. T. G. F., que la dévotion particulière à la ville d'Angers devait être la dévotion au Très Saint-Sacrement. De là ces communions si nombreuses et si fréquentes, qui réjouissent tant mon cœur et qui lui procurent la plus douce des consolations. De là ce zèle que
VOUS avez mis à jeter autour de votre ville une couronne d'églises et de chapelles, telle qu'on en chercherait vainement dans les contrées avoisinantes. De là, enfin, l'assiduité avec laquelle vous fréquentez ce sanctuaire, pour y recevoir tous les jours la bénédiction du Saint-Sacrement.
Persévérez, M. T. C. F., dans cette dévotion la plus excellente de toutes, puisqu'elle a pour objet le Verbe incarné lui-même. Qu'Angers continue à pouvoir être appelée d'une manière toute particulière la ville du Saint-Sacrement! C'est là votre culte spécial, votre pèlerinage à vous, et il n'en est aucun qui puisse l'égaler en importance ni en dignité. Aussi bien est-ce à la sainte Eucharistie que toute la religion se termine, comme au couronnement de toutes les merveilles que Dieu a opérées en faveur du genre humain. Tout aboutit à l'adoration du Verbe incarné, et à l'acte par lequel l'homme s'unit à ce divin Rédempteur le plus étroitement que le comportent les conditions de notre existence terrestre. Si les cérémonies du culte appellent les fidèles dans l'intérieur du temple, c'est pour les inviter à s'asseoir à la Table sainte. Si la parole de Dieu
descend du haut de la chaire, c'est pour ouvrir à Jésus-Christ le chemin des cœurs. Si la sentence du pardon s'échappe de la bouche du prêtre, c'est pour rendre au pécheur le droit d'être admis à la participation des saints mystères. Si, enfin, la grâce d'en haut vient rayonner sur l'àme qu'elle purifie des souillures du péché, c'est pour la revêtir de cette robe nuptiale qu'il faut présenter au festin de l'Agneau : prières, exhortations, sacrements, tout annonce, tout facilite, tout prépare l'union eucharistique que nous devons contracter sur la terre, comme la vie entière n'est qu'une préparation à l'union béatifique qui doit se consommer dans le ciel.
Pénétrez-vous de ces saintes pensées de la foi, M. T. C. F., en ce jour où vous renouvelez l'acte d'adoration, par lequel les Rois Mages saluèrent le Sauveur du monde dans la crèche de Bethléem.
En rendant, comme eux, à sa divinité, l'hommage de notre culte, puissions-nous lui offrir des présents qui lui soient agréables. Que nos vertus brillent comme l'or qu'ils déposèrent à ses pieds. Que nos prières s'élèvent vers lui comme l'encens dont ils entourèrent son ber-
ceau ; et que nos bonnes œuvres- soient la myrrhe précieuse qui embaumera notre vie jusqu'au seuil de l'immortalité !
Et vous, divin Sauveur, agréez cette offrande de tout ce que nous avons et de tout ce que nous sommes. Ah ! qu'est-ce que cela, en retour de tout ce que vous avez fait pour nous, vous qui, pour nous, avez donné votre sang et votre vie ; vous qui, tous les jours, vous offrez en nourriture à nos pauvres âmes? Et maintenant que vous paraissez sur l'autel pour recevoir nos hommages et notre culte, bénissez-nous tous. Bénissez cette pieuse assistance qui vous adore et qui vous aime. Bénissez cette ville, où vous comptez des fidèles si nombreux et si fervents. Bénissez cette terre de l'Anjou, où, à l'heure qu'il est, le dévouement et la charité se multiplient sous toutes les formes. Bénissez ce peuple français qui, malgré ses malheurs, restera, comme aux vieux jours de son histoire, votre peuple de choix et de prédilection. Bénissez, ah! comment pourrais-je les oublier, bénissez ces fds de France, nos amis et nos frères, qui répandent leur sang pour vous en le versant pour la patrie.
Bénissez-nous tous, et, après nous avoir bénis pour le temps, un jour, à notre heure dernière, étendez sur nous vos mains paternelles, et bénissez-nous pour l'éternité ! Ainsi soit-il.