‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 4)Chapitre 41 sur 84 · DANS L'ÉGLISE SAINT-JOSEPH D'ANGERS, EN 187L · texte numérisé non relu

DANS L'ÉGLISE SAINT-JOSEPH D'ANGERS, EN 187L

SAIHT JOSEPH PATRON DE L'ÉHLISE DIIVERSELIE

Mes Très Chers Frères,

J'ai voulu profiter de Toccasion que m'offrait la fête de saint Joseph, pour faire à celte église ma première visite pastorale. Il me tardait de venir parmi vous, et de vous dire les sentiments d'affection que j'éprouve pour une paroisse si remarquable par sa foi et par sa piété. Il me tardait, en particulier, de pouvoir témoigner à votre vénérable pasteur et à ses dignes collaborateurs toute ma reconnaissance, pour le zèle qu'ils déploient à diriger vos âmes dans les voies de la sainteté et du salut.

Mais il est encore un autre motif qui m'amène au milieu de vous. La fête de saint Josepli emprunte, cette année, à une circonstance particulière un éclat exceptionnel. En décernant à l'époux de la Très Sainte Vierge le titre de patron et de protecteur de l'Église universelle, le Souverain-Pontife a voulu exciter dans nos cœurs la dévotion envers ce patriarche de la nouvelle alliance ; et il était juste, il était convenable que la paroisse Saint-Joseph répondît à cet hommage suprême, en se distinguant entre toutes par son zèle à honorer la mémoire de son auguste patron.

L'Église, M. T. G. F., ne se décide jamais à de pareils actes sans des motifs élevés , qu'elle emprunte d'ordinaire à la situation de nos âmes. Si, de nos jours, elle a entouré la mémoire de saint Joseph d'une vénération plus grande qu'à toute autre époque, elle a voulu sans doute l'intéresser davantage aux besoins de notre cause. Plus les dangers se multiplient autour de nous, plus il importe que ce puissant patronage s'étende sur la société chrétienne, pour la défendre contre les ennemis qui l'assiègent de toutes parts. Mais il y a quelque chose

de plus spécial et de plus caractéristique dans ce redoublement de dévotion et d'honneur envers le chef de la sainte famille, Tépoux de la vierge Marie, le protecteur de l'enfance de Jésus ; et c'est par ce côté plus saillant et plus pratique que je me propose d'envisager l'acte par lequel le Souverain-Pontife vient d'attacher un nouveau fleuron à la couronne terrestre de saint Joseph. Quand Dieu voulut relever le genre humain tombé dans l'abîme de la dégradation morale, il réalisa sous les yeux du monde l'idéal de la famille. Car, dans l'ordre religieux et moral, tout repose sur la constitution de la famille : suivant qu'elle est elle-même bien ou mal organisée, les individus comme les peuples s'élèvent ou s'abaissent, assurent leur prospérité ou marchent à leur ruine. Dieu donc, voulant régénérer l'humanité déchue, commença ce grand œuvre par la restauration de la famille. Il prit à cet effet ce qu'il y avait de plus saint dans le ciel, son propre Verbe, et ce qu'il y avait de plus pur sur la terre, la Vierge prédestinée avant tous les siècles ; et les rattachant entre eux par le plus auguste et le plus mystérieux de tous les liens, il fit apparaître, entre l'un et l'autre, l'image

vivante de sa paternité. Il en résulta la sainte famille, ce type immortel et unique des familles chrétiennes. Sous l'empire du paganisme, le pouvoir paternel était devenu synonyme d'indifférence et de dureté ; la bonté active et vigilante reparut, au sommet de la famille, sous les traits de saint Joseph. En place de la corruption et de la mollesse, le dévouement et la pureté rentrèrent au foyer domestique avec la vierge Marie ; et enfin le respect et l'obéissance retrouvèrent leur haute consécration dans la personne de Celui dont l'Évangile a décrit l'enfance par ces deux mots : et erat subditus illis (1), « et il leur était soumis ».

Nous avons vécu dix-huit siècles de ces grandes leçons et de ces grands souvenirs : l'écriture et la parole, l'art et le génie les ont popularisés; et nous leur devons tout ce qu'il y a eu depuis lors, dans l'humanité, de vertus, d'honneur, de dignité et de valeur morale. En se prolongeant à travers les âges et en se perpétuant dans la mémoire des hommes, les exemples de la sainte famille ont retenu au foyer domestique les sentiments et les

(1) Saint Luc, II, 51.

principes qui ont fait la grandeur et la force des sociétés chrétiennes. Et cependant, qui oserait nier que ces principes et ces sentiments n'aient reçu à notre époque de graves et fortes atteintes ? Qui pourrait dire que des désirs prématurés d'indépendance n'ont pas affaibli au cœur des enfants le respect et l'esprit de soumission ? Qui pourrait affirmer que le goût du luxe et des frivolités n'entrave point parmi nous le ministère de charité active et laborieuse qui revient à la mère ? Qui pourrait prétendre que les devoirs de la paternité sont compris de tous avec le sérieux et la fermeté que demande une si haute fonction? Ce que nous avons vu depuis quelques mois ne nous permet pas de fermer les yeux sur l'étendue et la gravité du mal. Si Tindiscipline et l'insubordination ont régné dans nos camps, c'est que le goût et l'amour de la règle sont absents des familles ; c'est que les enfants, encouragés par la faiblesse des parents, prétendent leur faire la loi, au lieu delà recevoir d'eux. Si le niveau moral a baissé sur tous les points, si les âmes ont perdu de leur dignité et les caractères de leur énergie, c'est parce que l'esprit de famille tend à s'affaiblir, que la vie

extérieure, la vie mondaine a pris un développement excessif, et que l'enfance ne retrouve plus au foyer domestique, dans la personne du père ou de la mère, le premier et le plus sérieux des instituteurs.

Voilà pourquoi l'Église s'applique avec tant de soin à replacer sous nos yeux le tableau de la sainte famille. Voilà pourquoi, en particulier, elle s'est plu de nos jours à faire resplendir d'un nouvel éclat la grande figure de saint Joseph. Car, il ne faut pas se le dissimuler, c'est du chef que découle sur le reste de la société domestique ce qui en assure la force ou en prépare la décadence. Or, quand je regarde au sommet de la famille, telle que l'a faite trop souvent l'éducation moderne, j'y découvre assurément des qualités morales, le sens du juste et de l'honnête , une certaine dignité de conduite, toutes choses enfin qui, certes, méritent l'estime et la considération ; mais ce qu'il est regrettable de ne pas y trouver toujours, c'est la foi, ou du moins cette foi vivante et pratique qui montre à l'enfant le chemin du devoir et qui l'y précède par l'exemple ; cette foi qui sait comprendre qu'il y a des devoirs envers Dieu, comme il en est envers le prochain

et envers soi-même, et qu'il ne suffit pas d'être un honnête homme, un homme de bien, mais qu'il faut être de plus un homme religieux et craignant Dieu ; cette foi qui se traduit en actes extérieurs et publics, et qui empêche le jeune homme de se dire, à quinze ou à dix-huit ans : Mon père ne se confesse point; pourquoi me confesserais-je? Mon père ne communie point; pourquoi communierais-je, moi? Voilà le grand mot, M. T. C. F., l'absence de foi pratique chez beaucoup de pères de famille. N'étant plus contenus par l'exemple de celui qui devrait les guider sur le chemin de la vie, les enfants secouent de bonne heure le frein qui les gêne, et se jettent dans le vice et dans l'inconduite. Ah ! que les chefs de famille sachent donc comprendre la terrible responsabilité qui pèse sur eux. Qu'ils se considèrent, à l'exemple de saint Joseph, comme les pères nourriciers de leurs enfants, non seulement pour le corps, mais encore quant à l'âme et à l'intelligence. A ceux qui leur doivent la vie, ils doivent à leur tour la vérité et la justice qui sont le pain de l'âme. Hérode menaçait les jours du divin enfant, et saint Joseph était là pour détourner les coups du

tyran. « Lève-toi, lui disait l'ange, swr^e, prends Tenfant et sa mère, accipe puerum et matrem ejus (1). » Mais Hérode ne meurt jamais pour l'enfance chrétienne. Hérode, c'est le tyran des jeunes âmes qu'il cherche pour les perdre : quœrit puerum ad perdendum eum (2). Hérode, c'est l'esprit d'erreur et de corruption. Hérode, c'est tout ce qui tue la foi au cœur de l'adolescent; ce qui vient à lui, la parole du mensonge sur les lèvres ou le mauvais livre à la main. Voilà l'homicide aux coups duquel il faut soustraire la mère et l'enfant, ces deux grandes faiblesses, ces deux innocences que Dieu a commises à la garde de l'homme ; et la principale force que le chef de la famille puisse mettre à leur service, ce n'est pas la force de la parole ni celle du commandement, c'est la force de l'exemple.

Defuncti sunt qui quœrebant animam pueri (3) ; « ils sont morts ceux qui cherchaient l'âme de l'enfant » : voilà ce que l'ange pouvait dire à Joseph après la fuite en Egypte. Hélas ! il ne nous est pas donné d'exprimer cette espé-

(1) Saint Matthieu, II, 13.

(2) Ibid.

(3) Ibid,, 20.

rance , même après la catastrophe dont nous avons été témoins. Car ils reviendront, ils sont déjà revenus avec leurs théories d'éducation, qui suppriment la religion, ou du moins qui la relèguent à l'arrière-plan, qui la confinent comme un hors-d'œuvre dans quelque coin de leur programme, tandis qu'elle devrait animer et pénétrer de son souffle l'enseignement tout entier. Ils reviendront avec leurs sophismes, leur travestissement de l'histoire, leurs romans et leurs journaux, tout prêts à recommencer contre la jeunesse chrétienne leur triste et malheureuse campagne. Mais nous comptons sur vous, pères et mères de famille, pour veiller à l'honneur et à la pureté du foyer domestique, pour écarter de vos enfants les périls qui les menacent, pour ne les confier qu'à des maîtres capables de leur inculquer les principes de la religion et les préceptes de la morale, afin que l'on puisse dire d'eux, comme du divin enfant ; ils croissaient en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes : proficiebat sapientia et œtate et gratta apud Deum et homines (1).

(1) s. Luc, II, 52.

Il était donc bien inspiré, M. T. C. F., il comprenait à merveille la situation des âmes , le Pontife souverain, quand, voulant rappeler aux pères de famille le plus important de leurs devoirs, il leur proposait naguère, dans saint Joseph, le modèle et la règle de leur conduite. Avec cette clairvoyance qui ne Ta jamais quitté dans le cours de son long et glorieux ministère, l'héroïque vieillard qui gouverne l'Église a répandu la lumière là même où règne l'erreur, et porté le remède là où gît le mal. En couronnant d'un nouveau titre de gloire le cl;ief de la sainte famille, en le déclarant par un acte solennel le patron et le protecteur de rÉglise, le Pasteur suprême a voulu rappeler aux familles chrétiennes les vertus et les exemples qui doivent briller à leur sommet. Imprimons dans notre cœur les enseignements de cette fête, que le monde catholique célèbre aujourd'hui avec tant de ferveur et d'empressement. Cherchons à rétablir parmi nous cette vie de famille, grave et et sérieuse, douce et intime, telle que le christianisme l'avait faite ; efforçonsnous de ramener au foyer domestique la foi, la pratique des devoirs religieux, la pureté des

mœurs, le dévouement et le respect ; appliquonsnous à y faire prédominer les goûts simples, les idées saines, les habitudes viriles, les bons principes, les fortes convictions ; et nous aurons travaillé efficacement à la restauration sociale ; car la cité se retrempe au foyer domestique, et les États se refont à l'image des familles. Puisse la fête de saint Joseph contribuer à cet heureux résultat sur toute l'étendue de la France ! Je m'en applaudirais comme d'une faveur signalée de la divine Providence ; et je la souhaite en particulier à cette pieuse paroisse avec les grâces et les bénédictions du ciel. Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

ALIjO CXTTION

Adressée en 1871

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