LE 11 MARS
Mes Chères Sœurs,
Pour montrer à quel point les monuments religieux sont dignes de respect, l'Église les prépare en quelque sorte à leur destination future ; il ne lui suffit pas de leur imprimer le sceau de la consécration divine, après leur entier achèvement ; dès le premier instant de leur construction, elle prélude aux grandes choses qui s'y
(1) La première partie du discours fait défaut dans le manuscrit. (Note de l'éditeur.)
passeront dans la suite par ses prières et ses bénédictions. A peine commencent-ils à sortir de terre, qu elle invoque déjà sur eux le saint nom du Seigneur ; elle cherche à éloigner l'esprit mauvais de ces lieux prédestinés ; elle supplie par avance le Tout-Puissant d'y faire régner plus tard la vraie foi, la crainte de Dieu, la charité fraternelle : ut vera fides hic, et timor Deifraternaque dilectio. Tant il entre dans l'esprit de l'Église que nous soyons pénétrés de la dignité et de l'excellence de nos temples !
Et cependant, ce n'est point là le seul but qu'elle se propose, en bénissant la première pierre des édifices destinés au culte divin. Car l'ordre matériel n'est qu'une image de l'ordre spirituel et moral ; et c'est à l'aide des choses naturelles et visibles que nous devons nous élever aux choses invisibles et surnaturelles. Aussi vous suffira-t-il de suivre avec attention les paroles de la sainte liturgie, pour recueillir les leçons qui s'y trouvent renfermées.
Que signifie, en effet, cette première pierre que nous allons bénir? Elle signifie tout d'abord, elle désigne, elle symbolise Notre-Seigneur
Jésus-Christ : Petra autem erat Christus (1). Oui, Jésus-Christ est le fondement, la pierre angulaire de cet édifice spirituel et moral, que représente le temple matériel. C'est lui qui supporte toutes choses. « Nul, disait l'Apôtre, ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été établi, le Christ Jésus. » Fundamentum enim aliud nemo potest ponere, py^œter id quod positum est, quod est Christus Jésus (2). Il est le fondement de notre foi ; car nos croyances reposent sur l'autorité de sa parole irréfragable et souveraine. Il est le fondement de nos espérances ; car la certitude de ses promesses nous garantit la possession des biens que nous attendons dans la vie future. Il est le fondement de la charité, de notre union fraternelle ; car c'est lui qui nous relie, qui nous rattache les uns aux autres, dans le sentiment de notre descendance d'un même Père qui est aux cieux. Jésus-Christ est la pierre angulaire du monde moral; et si sa doctrine, son évangile, ses institutions venaient
(1) P'Épître aux Corinth., X, 1.
(2) Ibid., III, 11.
à disparaître, le monde moral s'écroulerait sur lui-même, comme un édifice resté en l'air, sans base et sans point d'appui.
Que signifie encore, aux termes de la sainte liturgie, cette première pierre que nous allons bénir? Elle signifie, elle exprime, elle symbolise le fondement sur lequel a été bâtie l'Église de Jésus-Christ, cette immense société des âmes, dont le temple matériel n'est que la représentation extérieure et sensible : Tu es Petrus et super hancpetraif)i œdificabo Ecclesiam meam. Oui, Pierre est le fondement de cette Église du Dieu vivant, contre laquelle les puissances de l'enfer ne prévaudront jamais : Pierre, c'est-àdire la Papauté, ce pouvoir central qui affermit la foi, sauvegarde la règle des mœurs, maintient l'union des esprits et des cœurs. C'est de cette base inébranlable que partent les colonnes qui supportent l'édifice entier, l'épiscopat, le sacerdoce, tous ces ordres divers de la hiérarchie sacrée, qui se rejoignent au sommet dans l'unité de la foi et de l'amour.
Que signifie enfin cotte première pierre que nous allons bénir? Elle nous rappelle à tous que, nous aussi, nous sommes une demeure sacrée :
Templum Dei sanctum estquod estis vos. Or, la première pierre de ce temple de notre âme, c'est la foi, « principe et racine de notre justification », comme s'exprime le saint concile de Trente, initium et radix. C'est sur cette foi de notre baptême, que nous devons bâtir l'édifice de nos vertus. Et cette construction spirituelle, il faut qu'à l'image du temple extérieur et sensible, elle s'élève de jour en jour vers le ciel, qu'elle gagne progressivement en force et en beauté, en grâce et en solidité. Il faut que cette maison divine, œdifwatio Dei, s'achève pendant notre vie, que notre piété et nos bonnes œuvres deviennent autant de pierres précieuses, qui servent à l'orner et à l'embellir. De même que la foi en est la base et la pierre angulaire, ainsi faut-il que les autres vertus chrétiennes, l'humilité, la tempérance, la chasteté, en soient le développement, afin que Dieu puisse la couronner un jour, en y mettant la dernière main, par l'œuvre de notre glorification finale.
Voilà les leçons que renferme pour nous cette cérémonie si belle et si touchante de la bénédiction d'une première pierre. Ah ! comment ne pas répéter, avec le patriarche Jacob : C'est ici que
sera la maison de Dieu et la porte du ciel ; lorsqu'on songe à la destination future de cette chapelle, lorsqu'on pense qu'ici, sur ces lieux où nous sommes, Notre-Seigneur Jésus-Christ sera adoré nuit et jour dans la sainte Eucharistie, comme il l'est au ciel par les anges et les esprits bienheureux? Oui, c'est dans cette enceinte sacrée, que les vierges du Seigneur s'écrieront, dans le transport de leur àme : Quam dilecta tabernacula tua, Domine virtutum! « qu'ils sont beaux vos tabernacles, Seigneur, Dieu des armées ! » Melior est dies una in atriis tuis super millia, « un seul jour passé dans vos parvis vaut mieux que mille autres écoulés ailleurs » ; elegi abjectus esse in domoDeimei, magis quam habitare in tabernaculis peccatorum, « j'ai mieux aimé rester inconnu dans la maison de mon Dieu, que d'habiter sous la tente des pécheurs ». C'est de ce sanctuaire consacré plus spécialement au Dieu de l'Eucharistie, que les grâces et les bénédictions divines se répandront sur tout ce quartier, sur la ville entière. Ce sera pour tous un foyer de lumières, un gage de prospérités temporelles et spirituelles. Voilà pourquoi nous appelons de tous nos vœux le
moment où il nous sera donné d'ouvrir cette chapelle à la dévotion des fidèles ; et, en attendant le jour de cette consécration solennelle, nous prierons le Seigneur de bénir l'œuvre que ses pieuses Servantes ont entreprise pour la gloire de son nom : Ut quod te jubente fundatur, te largiente perficiatur. Ainsi soit-il !
A.IjIjO0XJTIO1ST
Prononcée au GiEind -Séminaire d'Angers, en la fête du Sacerdoce de Jésus-Clirist
VÉNÉRÉS Confrères, Ghers Enfants,
La fête du sacerdoce de N. S. J. G. ramène, chaque année, nos méditations sur la haute fonction qui nous est échue à nous-mêmes, sur notre propre participation au pontificat du Fils de Dieu. Et, par conséquent, cette solennité doit être pour les uns un motif de se préparer dignement à recevoir la faveur insigne qui lés attend et. pour les autres, une occasion de se renouveler dans la ferveur et dans la pureté que demande un pareil don.
Qu'est-ce, en effet, que le sacerdoce catholique, sinon le rayonnement indéfini du sacerdoce de Jésus-Christ? C'est Jésus-Christ qui continue à s'offrir par nos mains à Dieu son Père ; c'est lui qui enseigne par notre bouche, lui qui prie, qui pardonne, qui dirige les âmes et les gouverne par nous et en nous. Sublime fonction, puisqu'elle nous identifie avec le Fils de Dieu lui-même, dont nous sommes les instruments et les organes !
Ah ! qui dira à quelle hauteur nous élève cette participation au sacerdoce de Jésus-Christ? C'est déjà une si grande chose que d'être chrétien; que sera-ce du prêtre? Quand saint Augustin, cet homme dont le génie voyait de si haut et si loin, lorsque, dis-je, il découvrait du regard de la foi, au front du chrétien, le signe sacré qu'y dépose la grâce divine, il s'écriait : Magna res est signum Chrisii, « c'est une grande chose que d'être marqué du sceau de Jésus-Christ ! » Quand saint Léon, ce docteur sublime de l'Incarnation, considérait ce que l'apparition de Dieu dans une chair humaine a valu à l'humanité de noblesse et de grandeur, il s'écriait : Agnosce, 0 christiane, dignitatem tuam, « reconnais.
ô chrétien, quelle est ta dignité ! » Mais quand les Pères de TÉgiise veulent marquer la relation qui existe entre le prêtre et Jésus-Christ, il ne leur suffit plus d'affirmer que le prêtre porte en lui le signe, le sceau, le caractère du Christ. Non, disent-ils, cette relation est bien plus étroite et plus intime ; elle va jusqu'à l'identité, car le prêtre est « un autre Jésus-Christ », sacerdos alter Christus.
Et ce n'est point là une pieuse exagération. Le prêtre est, en toute vérité, un autre Jésus- Christ. Prière, prédication, sacrenaents, sacrifice, toutes les fonctions de notre ministère, c'est Jésus-Christ qui les accomplit à la lettre et dans le sens rigoureux du mot. Ah! si cette pensée-là restait présente à l'esprit des prêtres, si ce sentiment était gravé dans leur cœur, quelle ne serait pas leur régularité et leur ferveur dans l'accomplissement de leurs augustes fonctions ! Avec quel soin ne prépareraient-ils pas leurs instructions, s'ils se rappelaient qu'ils ne font que servir de porte-voix au Verbe incarné! Avec quel esprit de foi et de piété n'offriraient-ils pas chaque jour le saint sacrifice de la messe, en songeant que c'est Jésus-Christ qui offre par leurs mains, qui
consacre par leur bouche? Avec quelle pureté d'intention et quelle délicatesse de conscience ne s'assiéraient-ils pas au saint tribunal , en pensant qu'ils ne font que prêter à Jésus- Christ une voix pour instruire et un cœur pour pardonner! Non, je ne crains pas de le dire, cette pensée de notre identification avec Jésus-Christ dans les fonctions du sacerdoce est souveraine, toute-puissante, pour maintenir dans l'âme du prêtre le sentiment de ses devoirs, et dans sa vie la sainteté que demande une telle participation.
Et voyez, vénérés confrères et chers enfants, combien Notre-Seigneur a soin de nous rappeler chaque jour que nous devons nous transformer en lui, nous identifier avec lui, ne faire qu'un avec lui. Non seulement c'est par les mains du prêtre que Jésus-Christ s'offre à Dieu son père, mais c'est par son union avec le prêtre que le sacrifice se termine et se consomme. Notre- Seigneur ne regarde son immolation comme complète, qu'autant qu'elle aboutit à la transformation du prêtre en lui-même. Voilà pourquoi la communion du prêtre est une partie intégrante du sacrifice de l'autel Elle est le couronnement
de Toblation de Jésus-Christ, pour bien marquer que le prêtre doit s'identifier avecl'Homme-Dieu et ne faire qu'un avec lui : sacerdos aller Christus.
Ah ! s'écriait saint Jean Chrysostome, en parlant de cette communion du prêtre avec Jésus- Christ, « songez à quel honneur vous êtes élevé, à quelle table vous êtes admis, cogita quali sis insignilus honore, quali mensa fruaris. Car Celui que les anges tremblent de regarder, et qu'ils n'osent contempler sans frayeur, à cause de l'éclat qui rejaillit de sa personne , quem Angeli videntes horrescunt, neque libère audent contueri propter ertiicantem inde splendorem, c'est de celui-là même que nous sommes nourris, c'est à lui que nous sommes unis, c'est avec lui que nous devenons un même corps et une même chair, hoc nos pascimur, huic nos imimur et facti sumus unum Christi corpus et una caro ». Donc, concluait ce grand homme, dont l'éloquente parole n'est plus dans ma bouche, à quatorze siècles de distance, qu'un écho affaibli, si telle est la dignité que le prêtre emprunte à cette communion quotidienne avec Jésus-Christ, quelle ne devrait pas être la sainteté
de sa vie ? « Combien plus pure que les rayons du soleil ne devrait pas être la main qui distribue cette chair, quo solari radio non splendidiorem manum carnem hanc dividentem ? la bouche qui se remplit de ce feu spirituel, os quod igné spiritali repletur ? la langue qui se teint de ce sang redoutable, linguam quœ tremendo nimis sanguine rubescit? » Lors donc, continuait-il en s'adressant aux prêtres, lorsque la moindre inclination vers le monde, ses folles joies, ses vains amusements, se fera sentir à nous, « considérons de quelles choses nous sommes devenus dignes, consideremus quibus facti sumus digni; et que cette pensée-là corrige en nous tous nos mouvements déréglés, talisque cogitatio nobis irrationabilium motuum sit correctio ! »
Pénétrons-nous de ces pensées vivifiantes, fortifiantes, vénérés confrères et chers enfants ; unissons-nous à Jésus-Christ du plus profond de notre cœur, puisque son sacerdoce est le nôtre. N'ayons d'intelligence, d'amour et d'activité que pour lui. Répétons avec saint Bernard : « Aucune étude, aucun livre n"a pour moi de saveur, si je n'y trouve pas Jésus-Christ ; si scribas, non
sapit mihi, nisi leget^o ibi Jesum. Discussions ou conférences, je n'y trouve aucun goût, s'il ne s'agit de Jésus-Clirist ; si disputes aut conféras, no7i sapit unihi, nisi sonuerit ibi Jésus. C'est là le miel doux à mes lèvres, l'harmonie qui charme mon oreille, c'est ce qui fait la joie de mon cœur ; Jésus mel in ore, in aure melos, in corde jubilus. » Ainsi en sera-t-il de nous pour le temps et pour l'éternité. Car, après avoir participé aux travaux, aux luttes, aux épreuves du sacerdoce de Jésus-Christ en ce monde, nous partagerons ses gloires et ses félicités dans l'autre. C'est la grâce que je vous souhaite. Ainsi soit-il.
A-LinLiOCUTION
Prononcée le 2 Juin 1875