‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 4)Chapitre 48 sur 84 · MEMBRES DU CERCLE CATHOLIQUE D'ANGERS · texte numérisé non relu

MEMBRES DU CERCLE CATHOLIQUE D'ANGERS

Messieurs,

Je ne m'attendais pas au plaisir d'assister à votre réunion d'aujourd'hui. Dans la pensée que les travaux du Conseil supérieur de l'Instruction publique m'appelleraient à Paris, j'avais prié quelqu'un de prendre la parole à ma place, et de vous dire, en mon nom, combien j'étais heureux de voir le Cercle catholique d'Angers se maintenir dans son état de prospérité. Le compte rendu que vous venez d'entendre ne peut que me confirmer dans l'espoir d'un succès toujours croissant. En témoignant ma reconnaissance aux membres du bureau, pour le zèle avec lequel ils accomplissent leurs fonctions, je dois remercier

tout particulièrement MM. les Conférenciers, qui ont su donner à vos réunions leur principal attrait. En s'adjoignant cette année de nouveaux collaborateurs, ils vous promettent pour l'avenir des séances d'un intérêt aussi vif que varié.

Il y a, Messieurs, dans toute œuvre sérieuse, des conditions qui en facilitent le succès et des écueils qu'il faut savoir éviter. Vos éléments de succès sont nombreux : les sentiments religieux qui vous animent, votre goût pour les choses élevées, l'esprit de sociabilité qui distingue si éminemment les habitants de cette ville. Mais ce serait aussi se faire illusion à soi-même, que de se dissimuler les difficultés qui peuvent surgir de plus d'un côté, lorsqu'on envisage la situation de la société contemporaine ; et vous me permettrez. Messieurs, en toute franchise, de vous en signaler une sur laquelle je prends la liberté d'appeler votre plus sérieuse attention.

Il n'est pas besoin d'étudier bien attentivement l'état des esprits, pour voir qu'il est un ordre de questions qui les divisent, même les meilleurs. On peut et on doit le déplorer, mais il est impossible de n'en pas tenir compte dans la conduite de la vie. Voilà pourquoi, en prévision

de cet état de choses, nous vous disions à l'inauguration de ce Cercle : « Tenez-vous étroitement unis les uns aux autres; formez un faisceau que Fennemi de tout bien ne parvienne pas à rompre ; écartez avec soin les questions qui divisent, pour vous attacher de préférence à celles qui rapprochent; ne permettez pas aux rivalités politiques ni à l'esprit de parti de franchir le seuil de ce Cercle (1). » Ces paroles, qui nous étaient dictées par l'esprit de fraternité chrétienne comme par les nécessités de la situation, ont trouvé, dans l'article XVIII de votre règlement, leur consécration officielle et légale. Certes, loin de moi la pensée que ce programme n'ait pas été suivi de tout point. Aussi mon intention est-elle moins d'apprécier le passé que de parer aux éventualités de l'avenir. Il peut se présenter, en effet, telle circonstance où la surexcitation des esprits serait de nature à troubler vos paisibles réunions, ou du moins à y porter le contre-coup des préoccupations du dehors. Ce serait le moment de vous rappeler qu'au milieu du pêle-mêle d'opinions et d'inté-

(1) Œuvres oratoires et pastorales, tome III, in fine.

rets qui divisent nos contemporains, vous avez choisi ce lieu de réunion comme un terrain neutre, sur lequel tous les hommes de bonne foi et de bonne volonté peuvent se rencontrer à l'aise et se donner la main. Ce serait le moment de ne pas oublier que toute manifestation d'une opinion politique quelconque doit être rigoureusement bannie de vos entretiens et de vos conversations. L'existence et la durée de l'œuvre ne peuvent être qu'à ce prix ; et je suis sûr d'avance d'exprimer votre pensée à tous, en disant que, le jour où la politique entrerait dans le Cercle sous une forme ou sous une autre, ce jour-là, la concorde et l'union fraternelle en sortiraient immédiatement.

C'est recueil que je voulais vous signaler, écueil qui ne s'est pas encore présenté, j'aime à le croire, mais qui pourrait se produire d'un moment à l'autre, et voici comment. A l'imitation des autres cercles, et pour répondre aux habitudes de la société moderne, nous étalons sur nos tables des journaux de différentes couleurs. Je ne veux pas examiner en ce moment à quel degré cela est utile. Pour ma part, je suis convaincu que l'on donne beaucoup trop de

temps et d'importance à la lecture des journaux; et si nos affaires vont si mal, c'est précisément parce que tout le monde veut s'en mêler. Les Français font de la politique du matin au soir, au lieu de s'occuper de leur profession et de vaquer à leur devoir d'état. De là vient qu'on ne lit plus d'ouvrages sérieux, la lecture du journal tenant place de tout autre travail intellectuel. C'est l'une des causes principales de cette infirmité d'esprit qui va toujours croissant, et à laquelle on ne peut remédier que par le retour aux grandes et fortes études. Mais enfin, il est des nécessités qu'il faut subir, quand on ne peut pas les changer; et, tout en regrettant que l'on délaisse les livres sérieux pour des productions éphémères et sans consistance, nous avons donné à la lecture des journaux une place considérable dans le régime intérieur du Cercle.

Or, là est le danger ; car il est difficile que la politique n'entre pas dans un lieu de réunion à la suite des journaux. Je ne crois pas toutefois que ce soit là une conséquence inévitable., pour peu que l'on sache se maîtriser soi-même et respecter les opinions d'autrui. Est-il nécessaire, après avoir lu un journal, de manifester tout

haut son sentiment sur les événements du jour? Et ne vaut-il pas mieux ménager la juste susceptibilité du voisin, en gardant pour soi l'impression reçue! N'est-il pas plus convenable de contenir son émotion, vraie ou factice, que de la traduire en marques d'impatience ou en exclamations ? La chose publique serait-elle en péril, parce que l'on attendrait une occasion plus favorable et un lieu mieux choisi pour exprimer son opinion? Assurément non. Je ne crois donc pas que la lecture des journaux soit inconciliable av^ec l'exclusion formelle et absolue de toute conversation politique. II suffit pour cela de s'observer soi-même, de respecter dans autrui la liberté que l'on est en droit de réclamer pour soi, et de bien se convaincre que l'amitié peut rester sauve, lors même que l'on diffère d'avis sur les choses d'ici-bas, suivant cet admirable distique que je voudrais graver dans vos esprits, comme la conclusion de ce discours :

Non sentire bonos eadem de rébus iisdem Incolumi licuit semper amicitia .

Mais c'est trop m'appesantir sur un sujet qui, fort heureusement, nous trouve tous d'accord. Restons fidèles à la pensée primitive de cette

œuvre, qui est une pensée d'union sur le terrain de la foi et des grands principes de l'ordre social. Nous sommes peut-être à la veille du jour où la liberté de l'enseignement supérieur nous sera accordée par un vote de l'Assemblée Nationale : aujourd'hui même, la discussion a dû s'ouvrir sur ce grave sujet. Or, j'ai besoin de votre concours à tous, Messieurs, sans distinction de parti ni d'opinions politiques, pour fonder la grande œuvre qui n'a pas cessé un instant d'être présente à mon esprit : je veux dire le rétablissement de l'Université catholique d'Angers. Que cette entreprise capitale nous trouve touS unis, tous prêts à y travailler chacun dans la mesure de nos forces. Ce sera la meilleure de toutes les politiques, celle qui consiste à refaire le tempérament de la France par l'éducation. Voilà notre tâche pour le présent, pendant cette année de préparation et dans le cours de celles qui suivront : Dieu, qui n'a jamais manqué à la France, Dieu fera le reste à son heure et à son gré.

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Prononcée à l'occasion de la

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