‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 4)Chapitre 56 sur 84 · A PARIS, EN · texte numérisé non relu

A PARIS, EN

Messieurs,

Je remercie votre digne et zélé président de m'avoir fourni l'occasion d'assister à cette belle et intéressante soirée. Il y a bien des années que j'ai appris à connaître le cercle catholique du Luxembourg; et, sans avoir été précisément témoin de sa fondation, j'ai du moins pu voir de près et suivre avec un vif intérêt ses premiers développements. A Sainte-Geneviève comme à la Sorbonne, vos aînés formaient le noyau le plus précieux de nos conférences et de nos cours : ils se distinguaient par le goût de l'étude non moins que par leur attachement à la religion ; et depuis

lors, quand je rencontre sur mon chemin des hommes qui, par leur savoir et la dignité de leur vie, occupent un haut rang dans l'estime de leurs concitoyens, il m'arrive bien souvent de retrouver parmi eux d'anciens membres de cette association qui est, pour la jeunesse studieuse de Paris, un encouragement et une préservation. Je suis donc heureux de voir que le cercle du Luxembourg a largement tenu ce qu'il promettait à l'origine. Le compte rendu, que nous venons d'entendre et d'applaudir à juste titre, montre assez que vous êtes en voie de progrès. Et cependant. Messieurs, dans une œuvre quelconque, il faut plutôt regarder devant soi que derrière soi, et tenir moins compte de ce qui a été fait que de ce qui reste à faire. Vous êtes plus de trois cents membres à Theure présente : c'est beaucoup, sans doute, mais est-ce bien assez, eu égard à cette grande ville et à la jeunesse si nombreuse qu'elle renferme? Lorsqu'on voit dans un pays voisin, à Bruges par exemple, un cercle catholique qui compte plus de mille membres, est-ce qu'une telle comparaison n'est pas de nature à exciter quelque surprise? Non, il faut bien l'avouer, l'esprit d'association n'est

encore ni assez compris ni assez développé dans notre pays : soit indifférence, soit toute autre cause, nous ne sommes pas formés à ces puissantes manifestations de la vie publique ; nous n'en avons pas acquis l'habitude, preuve que nous ne sentons pas assez le besoin de nous réunir, de grouper nos forces, de mettre en commun nos lumières et nos ressources ; et alors, quand arrive le moment de là lutte, elle nous trouve dispersés, sans point d'appui ni de ralliement, et par conséquent faibles, car l'effort individuel, si grand soit-il, ne saurait suppléer à l'action collective, et les meilleures causes ne triomphent ici-bas que par le concert des intelligences, par l'union des cœurs et des volontés.

Et pourtant, Messieurs, même à ne s'en tenir qu'au point de vue restreint de l'agrément social et du charme de la vie, un cercle tel que le vôtre n'est-il pas fait pour attirer les âmes? L'on m'assure qu'il se trouve ici des professeurs et des étudiants appartenant à des institutions, je ne dis pas hostiles, je ne dirai même pas rivales, mais fraternellement émules ; et je ne suis pas étonné de cette rencontre. La religion, la science et la charité ne sont-elles pas un

centre commun, un terrain neutre sur lequel tous les hommes de bonne foi et de bonne volonté peuvent se réunir à Taise et se donner la main? Que d'avantages à ces rapprochements, lorsqu'ils s'opèrent sur de telles bases! Oui, rien n'est utile comme de se voir et d'apprendre à s'apprécier mutuellement. Tout le monde gagne à cet échange de vues et de bons procédés entre des personnes faites pour s'entendre et pour travailler de concert au bien général. L'isolement engendre la défiance ; à force de se renfermer chacun chez soi et de se tenir à distance les uns des autres, les hommes les mieux intentionnés finissent par croire à des dissentiments profonds, là où il n'y a le plus souvent que des malentendus; les préventions se dissipent au contact social et, après des rapports empreints d'une courtoisie réciproque, l'on est tout surpris de se trouver plus rapproché de tel ou de tel qu'on n'osait l'espérer. Et puis. Messieurs, l'on se sent plus fort, l'on marche avec phis de confiance en voyant à côté de soi des hommes jouissant de l'estime publique et suivant la même voie. Car tous, tant que nous sommes, nous avons besoin de chercher dans l'exemple d'autrui un

secours pour notre propre faiblesse. Il y a là, pour rénergie individuelle, un point d'appui qui lui permet de se déployer plus librement ; et nos convictions s'affermissent dans le commerce de ceux qui les partagent et les manifestent avec nous.

Et si tel est, Messieurs, le résultat naturel de Tassociation chrétienne, n'est-ce pas à une époque comme la nôtre que l'on devrait en sentir plus vivement le prix et la nécessité? Vous entrez dans la vie sérieuse, à l'un des moments les plus critiques de l'histoire de votre pays; et, bien que les agitations du dehors ne doivent pas venir troubler le calme et la sérénité de vos études, il vous importe néanmoins de faire dès maintenant provision d'énergie et de lumières pour les luttes qui vous attendent. C'est par là seulement que vous exercerez une influence salutaire sur les hommes et les choses de votre temps. Les nations périssent, faute d'intelligence et de volonté ; et quand Dieu veut les retenir sur la pente de la décadence, il suscite parmi elles des hommes de principes et des hommes de caractère. Pourquoi ne pas le dire? Nous avons fléchi dans l'action comme dans la pensée, les

âmes se sont amoindries, en même temps que se diminuaient les vérités ; c'est le mal dont nous souffrons. A la génération nouvelle, qui se dispose à entrer en ligne, à vous, Messieurs, de montrer moins d'incertitude sur le vrai et plus de fermeté pour le bien : vous avez sur vos devanciers l'avantage d'un enseignement plus net et plus précis, et qui, par conséquent, ne laisse plus de place ni au doute ni à l'indécision. Il y a trente ans, il y a vingt ans encore, de grandes illusions, des illusions généreuses, si vous le voulez, régnaient dans beaucoup d'esprits, et ce n'étaient pas toujours les moins brillants. On se laissait tromper par des mots, retentissants et sonores, sans prendre garde que, sous ces mots empruntés à une langue nouvelle, il y avait des idées fausses. Volontiers, l'on accordait le baptême chrétien à des formules qui, dans leur sens natif, étaient la négation même du christianisme. Des faits passagers, accidentels, étaient érigés en maximes absolues, et ce qui n'avait que la valeur d'un argument relatif devenait une théorie applicable à tous les temps et à tous les lieux. C'était à qui rêverait, avec le plus de complaisance, de concilier ce qui

est inconciliable, le vrai et le faux, le juste et rinjuste. Bref, la Révolution n'était pas encore apparue, ou du moins elle n'était pas apparue à tout le monde sous son vrai caractère qui est de bannir le Christ de l'ordre politique et social, pour le reléguer dans un coin de la conscience. Depuis lors, de grandes lumières se sont faites : les événements ont parlé, et, plus haute que la voix des événements, la voix de l'Église, la voix du Souverain-Pontife s'est fait entendre, traçant à tous, dans ses immortelles Encycliques et dans le Syllabus qui les résume, la conduite à tenir et la règle à suivre; affirmant, avec le droit, la vraie liberté et la vraie autorité; écartant tout compromis, toute fausse transaction qui mettrait en péril, avec les fondements mêmes de l'ordre social, la souveraineté et l'indépendance de l'Église : de telle sorte que, à l'heure présente, pour peu que l'on y mette de bonne foi, rien n'est plus facile que d'être un homme de principes.

Je voudrais en dire autant du caractère ; mais le caractère a des racines plus profondes encore que l'intelligence ; il tient à ce que l'homme a de plus intime et de plus personnel. Il suppose,

dans toute la vérité du mot, une vie pure, une âme exempte de faiblesse, et cet empire sur soimême qui fait sacrifier Fintérêt au devoir et placer l'honneur plus haut que le succès. Or tout cela n'est pas facile ; et l'homme est bien près de fléchir, quand il n'a plus d'autre soutien que luimême. Faut-il s'étonner que, pour trouver à notre époque de vrais caractères, il faille les chercher parmi les hommes de foi ? L'homme de caractère, Messieurs, Dieu nous en a offert la vivante image dans cet auguste vieillard qui, seul, depuis plus d'un quart de siècle, tient tête à la Révolution, combat de front toutes les erreurs et toutes les iniquités, élève la voix à chaque scandale qui éclate, ne laisse passer sous silence aucun abus de pouvoir, et, sans se laisser intimider par la menace ni abattre par l'infortune, prolonge jusque sur son lit de souffrances ce grand spectacle de la force morale aux prises avec les puissances de ce monde, et les dominant toutes par le calme du droit et la majesté de la vertu.

Voilà le caractère, dans sa plus haute expression ; et tout chrétien qui s'inspire du même esprit, participe de la même grandeur. Non, ne

dites pas à cet homme qu'une foi robuste rend supérieur à toutes les vicissitudes de ce monde, ne lui dites pas de transiger avec le devoir, de faire fléchir la justi'^e devant la passion, de retenir la vérité captive sur des lèvres tremblantes, de sacrifier la conscience à l'idole du moment. Ces défaillances, ces lassitudes, ces lâchetés, tranchons le mot, il ne les connaît pas : son caractère s'est retrempé aux sources de la foi ; et, s'il ne parvient pas à faire triompher autour de lui la justice et la vérité, il saura du moins retirer, du milieu des erreurs et des contradictions humaines, une conscience droite et une âme non troublée.

Soyez des hommes de principes. Messieurs, soyez des hommes de caractère, et l'avenir sera à vous, c'est-à-dire à la France catholique, qui croît et s'élève, tandis qu'autour d'elle tout languit, tout s'affaisse, tout croule; suivez en toutes choses la voix de l'Église et de son auguste chef; et soyez pleins de confiance dans le succès de votre association, car Dieu ne manque jamais de bénir une œuvre dont le programme peut se réduire à ces trois mots qui disent tout et qui résument tout : la religion, la science et la charité.

-A-LiIjOOXJTION-

Prononcée à l'occasion de la

Corona dignitatis senectus quœ in viis justitiœ reperietur.

La vieillesse est une couronne d'honneur que l'on recueille dans les voies de la justice.

(Prov. XVI, 31).

C'est en ces termes que le Sage célébrait la vie de l'homme parvenu à ce point de sa durée, où une longue pratique de la justice forme autour de son front une couronne d'honneur, corona dignitatis. Et la voix de l'humanité, répondant à la parole de Dieu, a confirmé cette sentence de nos livres saints. Cette couronne de dignité et de respect, nous aimons à la placer au front du père de famille qui, après avoir consumé ses forces dans le travail de chaque jour, a vu s'élargir autour de lui le cercle de ses fils et

de ses pelits-fils, corona senum filii filiorum (1) ; au front du magistrat qui a prolongé dans les assises de la justice une carrière honorable et utile ; au front du vétéran qui est revenu chercher au foyer domestique un repos acheté au prix de mille dangers ; et c'est avec plus d'émotion encore que nous la contemplons au front du prêtre, qui a blanchi dans le service des âmes et qui , après un demi-siècle de ministère apostolique, est encore debout, attendant qu'il plaise à Dieu de marquer la fin terrestre d'une existence consacrée tout entière à glorifier son nom et à sanctifier les âmes.

Telle est, en effet, la vie du prêtre : il est l'homme de Dieu, et il est le serviteur des âmes ; et c'est à ce double titre que le respect et la reconnaissance des peuples s'attachent à sa personne, pour ajouter à sa couronne de cheveux blancs cette autre couronne dont parle le Sage : corona dignitatis. Il y a cinquante années, et plus encore, un jeune lévite, éprouvé par les exercices du noviciat sacerdotal, se disait en se prosternant sur les dalles du sanctuaire : Désor-

(1) Prov., xvn, 6.

mais je n'appartiendrai plus au monde ; je renoncerai à ses vanités et à ses plaisirs ; le bruit de ses fêtes et de ses réjouissances n'arrivera plus jusqu'à moi ; je me renfermerai dans le silence de la retraite, dans le recueillement de la solitude ; et là, seul avec mon crucifix et mes livres, j'apprendrai aux pieds de Jésus-Christ la clémence et la miséricorde. Je me ferai tout à tous pour gagner à Dieu l'àme de mes frères ; je chercherai dans les tendresses de mon cœur un adoucissement à leurs maux, une consolation pour leurs peines, un baume pour leurs blessures. Prier pour eux, souffrir avec eux, travailler et me sacrifier en vue de leur bonheur, telle sera ma vie, telle sera mon existence sur la terre. Voilà plus d'un demi-siècle que ces paroles furent prononcées ; et celui à qui Dieu les inspirait alors se retrouve aujourd'hui au milieu de vous, votre pasteur et votre père. Ah ! c'est bien à une carrière ainsi remplie que je puis appliquer cette parole du Sage : « La vieillesse est une couronne d'honneur que l'on recueille dans les voies de la justice : Corona dignitatis senectus quœ in viis justitiœ reperietur.

Je le sais, l'Écriture sainte ajoute : Ante mor-

tem ne laudes hominem quemquam, « ne louez personne pendant sa vie (1) » . Je me garderai donc bien d'entreprendre un éloge prématuré ; et celui qui en serait l'objet me le pardonnerait moins que tout autre. Je puis du moins vous dire et je dois vous rappeler ce qu'il a été, ce qu'il est encore pour vous en sa qualité de prêtre et de pasteur. Cet homme que Dieu avait préparé de longue main pour en faire le serviteur de vos âmes, il a été pour vous ce que nul autre homme n'est pour vous sur la terre. Il a été pour vous un guide et un conseil, d'autant plus ferme et plus sûr qu'il n'a connu d'autre intérêt que le vôtre. Il a été pour vous un directeur spirituel, aux lumières duquel vous pouviez recourir en toute confiance, parce que le prêtre doit apprécier toutes choses aux clartés de la foi et suivant les règles de l'éternelle sagesse. Il a été pour vous un chef, mais un chef qui s'est toujours souvenu de ces paroles du divin Maître : f Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi mais pour servir (2) ». Il a été pour vous un juge,

(1) Eccli., XI, 30.

(2) S. Matth., XX, 28 ; S. Marc, x, 45.

mais un juge miséricordieux, toujours prêt à vous faire entendre la sentence du pardon qui calme, qui rassérène, qui relève 1 ame accablée du poids de ses fautes. Il a été pour vous un ami et un confident, dans lequel vous pouviez verser vos peines secrètes, vos douleurs intimes et ignorées du monde. Il a été pour vous un consolateur au milieu des épreuves et des difficultés de la vie. II a été pour vous un médecin, toujours occupé à guérir vos infirmités spirituelles, à répandre sur les blessures de votre âme l'huile de la charité, le baume qui adoucit la souffrance. Il a été, ah ! surtout, il a été pour vous un père qui n'a vécu que pour ses enfants, qui n'a été heureux que de leur bonheur, qui a ressenti au fond de Fàme le contre-coup de tout ce qu'ils éprouvaient de malheur ou d'infortune, et qui se montrait toujours prêt à leur sacrifier d'avance son repos, ses veilles, ses sueurs, et au besoin, son sang et sa vie.

Telles sont les relations qui existent entre le prêtre et cette famille spirituelle dont Dieu et l'Église lui confient la direction. Ces relations, si intimes et si touchantes, vous les avez comprises, de votre côté, M. T. G. F., avec cette

intelligence du cœur que la foi donne au chrétien. Vous avez compris cette parole de la sainte Écriture : Gloria hominis ex honore patris sut, « l'homme trouve sa gloire dans l'honneur qu'il rend à son père (1 ) » . Ce prêtre qui arrivait au milieu de vous, il y a déjà tant d'années, vous l'avez accueilli avec joie; vous l'avez entouré depuis lors d'affection et de respect; vous vous êtes serrés autour de lui comme autour d'un père ; vous lui avez allégé, par votre concours sympathique, la tâche rude et pénible que mes prédécesseurs lui imposaient. Et ainsi s'est vérifiée cette autre parole de l'Écriture : Deus honoravit patrem in filiis, « Dieu a honoré le père dans ses enfants (2) », dans leur foi, dans leur piété, dans leur docilité à suivre ses avis, dans leur fidélité à mettre en pratique son enseignement et ses leçons. Vous êtes devenus sa récompense terrestre, en attendant qu'il puisse dire un jour de vous comme saint Paul : Gaudium meiim et corona mea, « vous êtes devenus ma couronne et ma joie (3) ».

(1) Eccli., m, 13.

(2) Ibid., 3.

(3) Epître aux Philip., iv, 1.

Et maintenant, M. T. G. F., que puis-je souhaiter, si ce n'est qu'une alliance si heureuse se continue longtemps encore, et qu'il plaise à Dieu de sceller de nouveau et de confirmer un pacte fondé sur l'affection paternelle d'un côté, et sur la piété filiale de l'autre. C'est le vœu que je forme pour vous d'abord, M. T. G. F., qui avez su faire de cette fête la vôtre ; et ensuite pour vous, mon cher curé, en mon nom propre et au nom de tous vos confrères, qui vénèrent en vous l'un des derniers survivants de cet ancien clergé si respectable par ses vertus. Puissé-je être bon prophète, en vous disant comme autrefois l'ange à Élie : Grandis enim tibi restât via, « il vous reste encore un long chemin à faire (1) », avant d'arriver au pied de la montagne de Dieu. G'estle vœu que je formais il y a quatre ans, quand j'avais le bonheur d'assister, sous les voûtes de Saint-Pierre, à la cinquantaine de sacerdoce du Père commun des fidèles, et il s'est réalisé jusqu'ici, bien qu'il y eût moins d'espérance que pour vous. Vous allez offrir la sainte victime, comme vous l'avez fait pour la première fois, il y

(1) ni" Livre des Rois, xix, 7.

a plus d'un demi-siècle : aujourd'hui comme alors, elle va être puissante entre vos mains. Priez pour toute cette famille dont vous êtes le chef bien-aimé ; priez pour ces enfants que vous avez baptisés et auxquels vous avez distribué pour la première fois le pain des anges ; priez pour ces époux dont vous avez reçu les serments et béni l'union au pied des autels; priez pour ces défunts que vous avez accompagnés de vos prières jusqu'au seuil de l'éternité ; priez pour vos confrères dans le sacerdoce; priez pour votre évêque, afin que ses épaules ne fléchissent jamais sous le poids d'une charge si lourde ; donneznous à tous une part dans vos prières, afin que ce jour devienne un jour de grâces et de bénédictions, comme il est pour nous un jour de joie et d'allégresse spirituelle. Ainsi soit-il.

HOMELIE

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