‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 4)Chapitre 57 sur 84 · AUX ÉLÈVES DU SÉMINAIRE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

AUX ÉLÈVES DU SÉMINAIRE FRANÇAIS

A. K.03y/EE En la fête de la Transfiguration de Notre-Seigneur

Assumpsit Jésus Petrum etJacobum et Joannem fratrem ejus, et duxit illos in montem excelsum seorsum, et transflguratus est ante eos.

Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les conduisit à l'écart sur une montagne élevée, et là il fut tramsfiguré deveint eux.

Ainsi lisons-nous dans l'évangile de ce jour.

Messieurs,

Cette grande scène de la Transfiguration n'est pas sans analogie avec votre situation dans cette maison d'étude et de recueillement. Car, bien que la claire vue du Seigneur Jésus, de sa doctrine et de sa divinité, soit le privilège de la vie

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future, nous pouvons y préluder néanmoins dès ce monde par la foi et par la science de la foi. Ce qui reste obscur aux yeux de la chair s'illumine et se transfigure pour ceux qui, comme vous, sont admis à voir le Sauveur de plus près et à le contempler dans les manifestations de sa vérité et de son amour.

Et voilà pourquoi, Messieurs, voulant se montrer à vous dans les splendeurs de sa doctrine, qui est comme l'aurore de la vision béatifique, Jésus agit avec vous comme avec ses disciples privilégiés : il vous conduit à l'écart, seorsum, hors du monde, hors du bruit et des agitations, dans le silence de la prière et du recueillement; car ce n'est pas au milieu de la foule, de ses dissipations et de ses plaisirs, que Jésus se manifeste dans tout l'éclat de sa divinité. La solitude est le foyer des grandes lumières. C'est dans la retraite, au fond d'une cellule, entre les murs d'un séminaire ou d'un cloître, que se sont préparées ces Sommes théologiques, ces monuments de la science qui ont traversé les âges, chargés de louanges et d'admiration. Duxitillos seorsum.

Ce n'est pas tout, Messieurs : pour se manifes-

ter à ses disciples bien-aimés, Jésus les conduit sur une montagne élevée, in montem excelsum. Or n'est-ce pas de la sorte qu'il agit également à votre égard? Rome, cette ville aux sept collines, n'est-elle pas, elle aussi, un Thabor où Jésus-Christ se transfigure devant vous dans la plus haute et la plus éclatante preuve de sa divinité, qui est son Église? L'Église n'est-elle pas, en effet, le corps de Jésus-Christ, son incarnation continuée et prolongée, à travers les siècles , dans l'humanité chrétienne ? Et où cette grande Église apparaît-elle avec plus de puissance et de majesté divine qu'au centre même de sa force et de son unité? Sur le Thabor, le visage du Christ resplendissait comme le soleil, resplenduit faciès ejus sicut sol; à Rome, c'est un rayon de cette lumière céleste que nous voyons reluire au front de celui qui représente le Christ sur la terre. Sur le Thabor, les vêtements du Christ étaient devenus blancs comme la neige, vestimenta ejus facta sunt alba sicut nix ; à Rome, l'Église, cette épouse de Jésus-Christ, nous apparaît dans toute sa blancheur, c'est-à-dire avec toute la pureté de sa

doctrine. Rome est pour vous, Messieurs, un T. m. 22

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autre Thabor, où Jésus-Christ se manifeste à vous dans son Église qui, elle aussi, rayonne d'une beauté toute divine dans cette couronne d'apôtres, de vierges et de martyrs, dont les souvenirs et les exemples se conservent et se perpétuent au berceau de la chrétienté.

Et voyez, Messieurs, comme cette scène de la Transfiguration se reproduit pour vous jusqu'au bout et dans toutes ses parties. Pour se manifester à ses disciples privilégiés, pour leur donner une preuve complète de sa divinité, Jésus-Christ fait apparaître devant eux Moïse et Élie, la Loi et les Prophètes, la doctrine et l'histoire, la nature et la grâce, toute l'économie divine dans son enchaînement et sa majestueuse ordonnance. Et n'est-ce pas aussi ce vaste ensemble, cette œuvre des siècles et de la Providence que la science sacrée déroule ici devant vous? Voici d'abord la philosophie, qui met à nu les assises de la raison humaine, en éclaircissant ces notions premières et fondamentales sur lesquelles repose tout l'édifice de nos connaissances. Parla théologie dogmatique, vous abordez Tordre surnaturel avec ses élévations et ses magnificences, cet ordre de la grâce et de la gloire, auprès duquel

toutes les conceptions purement rationnelles ne sont que des jeux d'enfant. La théologie morale vous fait parcourir tout le champ de l'activité et de la conscience humaine, en vous montrant toutes les lois suspendues comme par une chaîne à la loi divine, éternelle et absolue. L'exégèse vous met en main ce livre unique, ce livre des livres, qui commence par la Genèse du monde, pour finir avec l'Apocalypse de l'éternité; ce livre qui a vingt styles et qui n'a qu'un caractère, auquel tant d'hommes ont mis la main et qui ne peut se signer d'aucun nom, parce qu'il est le livre de Dieu. Avec l'histoire ecclésiastique, vous voyez le plan divin se dérouler de siècle en siècle, à travers les luttes et les contradictions d'ici -bas; et enfin l'étude du droit canon vous met en face de cet immortel monument de la législation ecclésiastique, qui, après avoir servi de modèle à toutes les législations humaines, est resté le code et la règle de la discipline et des mœurs. Ah ! dites-moi, cette manifestation splendide de Jésus-Christ dans tout l'ensemble des sciences sacrées n'est-elle pas une sorte de transfiguration et comme un prolongement de cette grande scène du Thabor, où les

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témoignages du ciel et de la terre, du temps et de réternité se réunissaient pour faire resplendir aux yeux des disciples la divinité du Verbe?

Aussi, je comprends, Messieurs, qu'au milieu de ces grandes et belles éludes, qui vous occupent dans cette maison, vous soyez tentés de redire avec saint Pierre : Bonum est nos hic esse, « il est bon pour nous d'être ici », de puiser la doctrine à ses sources les plus pures : que ne nous est-il donné d'y planter notre tente pour toujours? Mais il en est de vous comme des apôtres, témoins de cette éclatante manifestation ,de Jésus-Christ : les travaux de la vie active vous attendent, au sortir des études théologiques auxquelles vous vous livrez en ce moment. Professeurs de séminaire ou pasteurs des âmes, vous devrez répandre sur vos diocèses les trésors de science et de piété que vous aurez puisés dans cette maison. Je dis : de science et de piété, car ces deux grandes choses ne doivent jamais se séparer. 11 faut que toujours la culture du cœur marche de front avec le développement de l'esprit. Aussi bien, n'y a-t-il pas de véritable science en dehors de la sainteté. Notre-Seigneur

l'a dit : Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt ; (1) « bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu ». Ces paroles ne s'appliquent pas seulement à la vision béatifique dans la vie future ; elles sont encore vraies de la science sacrée dans la vie présente. Ceux-là seuls pénètrent bien avant dans les mystères de la doctrine, qui présentent à la doctrine une âme assez pure pour la réfléchir tout entière et sans mélange. Car les passions sont comme autant d'épaisses vapeurs qui s'interposent entre la vérité et notre intelligence, qui interceptent la lumière d'en haut et qui l'empêchent d'arriver jusqu'à nous. Une âme sainte, au contraire, ressemble à un miroir qui reflète fidèlement les rayons qu'il reçoit. Voilà pourquoi de saint Paul à saint Augustin, et de saint Augustin à saint Thomas d'Aquin, les plus grands théologiens ont été de grands saints : chez eux, le cœur venait en aide à l'esprit, et ils ne voyaient si loin que parce que leur regard était limpide, suivant cette parole du Sauveur : Si oculus tuus

(1) s. Matthieu, V, 8.

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fuerit simplex, totum corpus tuum lucidum erit (1).

Vous êtes heureux, Messieurs, de pouvoir passer quelques années dans cet établissement qui a déjà donné à l'Église de France des prêtres si distingués, et où des maîtres aussi pieux que savants s'appliquent à vous préparer aux fonctions du ministère et de l'enseignement. Vous êtes heureux de pouvoir passer ces années, les plus belles de votre jeunesse sacerdotale, au cœur même de la catholicité, à l'ombre du Saint- Siège, sous les yeux de l'immortel Pontife.

Ces grandes leçons, ces grands exemples, vous les recevrez de plus près ; et l'impression que vous en ressentirez vous suivra tout le long de la vie. Nous sommes à l'un de ces moments où l'Église a besoin, plus que jamais, de bons prêtres, d'intrépides défenseurs, de théologiens attachés aux saines doctrines, dévoués au Saint- Siège, et ne se laissant détourner ni à droite ni à gauche par les fausses opinions du jour, par les idées soi-disant modernes et qui ne sont au fond

(1) s. Luc, XI, 34.

que de vieilles erreurs. Vous sortirez d'ici, comme les apôtres du Cénacle, remplis de l'Esprit de Dieu, de l'esprit de la vraie foi et de la vraie science : le Seigneur bénira vos efforts, et les bonnes œuvres que vous aurez accomplies dans le temps seront votre couronne dans l'éternité bienheureuse. Ainsi soit-il.

ALLiO CXTTIOlSr

Prononcée h Angers, devant les Novices de la Compagnie de Jésus A l'occasion

Chers Messieurs,

Je me suis rendu avec bonheur à l'invitation de votre digne et excellent supérieur, afin de pouvoir offrir pour vous le saint sacrifice de la messe, et d'appeler les bénédictions de Dieu sur les années de votre noviciat. Car c'est toujours avec joie que je me reporte en esprit vers cette maison, où la Compagnie de Jésus prépare ses membres aux fonctions de l'apostolat, dans le silence de la prière et de la méditation ; et je regarde comme une bonne fortune pour ma ville épiscopale, comme une source de grâces et de bénédictions pour mon diocèse, de posséder au

milieu d'eux cette pépinière du sacrifice et de la sainteté Oui, quand je pense à tous les hommes de Dieu qui ont passé par cette maison, qui, à rheure présente, évangélisent les peuples, dirigent les âmes, élèvent la jeunesse chrétienne avec tant de zèle et de succès, j'aime à espérer que nous continuerons d'avoir quelque part à leurs mérites et à leurs travaux, et qu'ils auront laissé, au berceau de leur vie apostolique, plus qu'un simple souvenir, qu'ils y auront laissé, dis-je, une trace vivante et féconde de leur passage parmi nous. Voilà pourquoi , chers Messieurs, je me réjouis, avec tout mon clergé, de ce trésor spirituel qu'il a plu à Dieu de placer au milieu de nous ; et si les travaux de mon ministère ne me permettent pas de vous voir et de vous entretenir plus souvent, vous n'en êtes pas moins toujours présents à ma pensée et à mon cœur.

Et maintenant, que pourrais-je vous dire de plus instructif et de plus édifiant , que de vous rappeler l'exemple des généreux martyrs dont nous célébrons la fête en ce jour, et qui ont répandu un si grand lustre sur la Compagnie de Jésus, déjà très riche en gloires de ce genre ? Quoi de plus émouvant que cette

page du martyre, que l'on dirait une page du 11° ou du 111° siècle, transportée à la fin du xvi°? N'est-ce pas comme un nouveau calvaire que le Japon a vu se dresser sur ses côtes, avec le renouvellement des grandes scènes de la croix? Quel spectacle plus fortifiant pour nos âmes, que d'admirer tant de constance et d'abnégation dans cette troupe d'enfants, déjeunes hommes et de vieillards; que de voir cet enfant de douze ans (Louis), méprisant la vie qu'on semblait vouloir lui laisser, demandant où était la croix qu'on lui avait préparée, pour aller l'embrasser avec joie ; et cet autre enfant de treize ans (Antoine), chantant sur la croix un cantique de louanges, invitant les autres à bénir l'auteur de leur victoire et à souffrir la mort pour l'honneur de la foi ; et cet héroïque Paul Miki , bénissant Dieu de son bonheur et s'écriant : « Que j'ai de joie, lorsque je pense que je m'immole à trente-trois ans, âge auquel le Sauveur est mort pour racheter le genre humain! » Et ce saint novice de dixneuf ans, Jean Golo, embrassant sa croix avec tendresse, sous les yeux de son père présent à son supplice ; et, comme si tous les âges devaient se rencontrer sur le calvaire de Nangazaki. ce

bienheureux vieillard, Jacques Kisaï, qui s'était préparé au sacrifice en lisant tous les jours de sa vie la passion de Jésus-Christ? Non, les annales chrétiennes n'ont rien de plus beau ni de plus saisissant que ce drame douloureux, que l'Église replaçait, il y a quelques années, sous les yeux du monde moderne. C'est à la vue et au souvenir de tels exemples, qu'il nous faut ranimer notre courage et retremper notre âme, afin de la rendre capable de tous les dévouements et de la tenir prête à tous les sacrifices.

Il est donc vrai. Messieurs, que rien de grand ni de durable ne se fonde ici-bas que par le sacrifice d'un sang pur librement versé. Notre-Seigneur l'avait dit dans l'Évangile : Nisi granum frumenti, cadens in éerram, mortuum fuerit, ipsum solum manet; si autem mortuum fuerit. multum fructum afi'ert (1). Le sang des martyrs japonais est venu arroser cette terre qu'avait remuée saint François Xavier ; et si nos misérables querelles de l'Europe chrétienne n'avaient entravé ces conquêtes pacifiques, nul doute

(1) s. Jean, xii, 25.

qu'une semence si féconde n'eût fait germer tout un monde de vertus et de sainteté.

Dieu ne nous demande pas à tous de si grands sacrifices ; mais ce qu'il exige de chacun de nous, c'est une générosité à toute épreuve. Potestis bibere calicem quem ego bibiturus sum (1)? « pouvez-vous boire le calice que je devrai boire moi-même? » telle est la question que Jésus-Christ adresse à quiconque veut prendre part à son ministère, lévite dans la vie sacerdotale ou novice dans la vie religieuse. Et dans ce calice du Seigneur, il y a de la douceur sans doute, mais il y a aussi, il y a surtout de l'amertume, l'amertume de la souffrance, l'amertume de la persécution. Qui sait ce que l'avenir nous réserve à vous et à nous? Le mal suit une progression effrayante et l'on ne voit pas quelle force humaine pourra l'arrêter. Exil, prison, bannissement, confiscation des biens, les ordres religieux, comme le clergé séculier, ont déjà senti, en Italie, en Suisse et en Allemagne, ces premières atteintes par où commence d'ordinaire

(1) s. Matthieu, xx, 23.

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